‹ L'amant de GenevièveChapitre 3 sur 6 · I - i — Moi, dit Philippe, moi · texte numérisé non relu

I - i — Moi, dit Philippe, moi

II n'osait pas continuer, un regard de Forest I'encouragea.

— J'ai reflechi la-dessus cette aprfes-midi, reprit-il, et je songeais qu'on pent etre utile a ses maitres de diflf^rentes maniferes; que la meilleure n'est sans doute pas de prot^ger leurs lapins.

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L'expression d'indifferenee et de hauteur que portait le visage du marquis, se chargea d'une curiosity tout au plus bienveillanter

— Et quelle meilleure manifere as-tu trouv6, mon petit ami? interrogea-t-il.

Peut-etre Philippe aurait-il pu r^pondre; peut-etre n'avait-il, au contraire, nuUe idee bien distincte. Ce n'6tait qu'un enfant. II garda le silence.

M. de Peyralfes le consid^ra encore pendant quelques secondes, de I'air avec lequel on considfere dans un mus6e un objet bizarre dont on ne connalt ni la provenance ni Tusage; puis, il se leva, disant avec s6cheresse :

— ' Eh bien, sois ici demain a neuf heures.

Informe ton grand-pfere que c'est moi qui le desire.

II changea de ton en se tournant vers le maltre d'^cole.

— Monsieur Forest, vous me rendrez un grand service. Entreprenez cette petite savante qui ne pent pas conjuguer un verbe. J'augure de votre talent et de votre patience les plus heureux r^sultats.

La maison que le garde Sauval habitait avec sa belle-fille et son petit-fils, etait un pavilion de chasse de Louis XIII ; non pas une copie, mais de F^poque m6me, el d'un joli style. En bas, ^tait une grande salle, ornee d'armes et de vieux portraits ; un c6t^ tout entier en ^it occupy par une chemin^e immense, que surmontaient, en relief dans le bois noirci, les armes des Peyralfes. Cette salle ne s'ouvrait que dans les grandes occasions, pour des r^nions, cyn^g^tiqucs devenues rares dans les derniferes ann^es. La porte de devant, qui y donnaitaccfes de plain-pied, 6tait depuis long-

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temps rest^ close entre ses deux colonnes k chapiteaux doriens. Les chambres ou demeurait la famille du garde-chasse, se trouvaient k r^tage sup^rieur, et elles avaient leur entree et leur escalier par derrifere. De ce cdt6, une pelouse, quelques allies et de hauts arbres, formaient un jardin que Philippe s'^tait habitu6 a consid^rer comme son domaine particulier, et qui eftt fait Torgueil d'une maison de campagne des environs de Paris. En face du pavilion, c'^tait la for^t, troufe par une clairifere lumineuse qui s'6tendait jusqu'au versant du coteau et dont le cid faisait le fond. On voyait quelquefois dans le loin tain, k Textreme bord de ce lac de verdure; la silhouette gracieuse d*un cerf se dessiner, nette et sombre, dans la blancheur du matin ou sur les tons pourpres du soir; le coeur du vieux Sauval battait alors de joie.

Un apr6s-midi qu*il faisait particuliferement chaud, Philippe s'^tait assis pour apprendre une leQon entre les deux troncs jumeaux de magnifiques platanes qui ombrageaient toute

la pelouse. Le gazon autour de lui 6ta\t tr6s

6pai8 ; il n'entendit pas marcher; mais, comm'e

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il levait les yeux, il apergut tout a coup mademoiselle de Peyralfes.

— Ne dis rien, fit-elle vivement. Je suis venue toute seule. Peut^tre que si ta maman me voyait, elle voudrait me ramener au chateau.

Elle tenait a deux mains, tr6s soigneusement, un livre de classe et un cahier.

— Maman n'est pas la, r^pondit Philippe qui s'^tait lev6. Elle est all^e jusqu'a la ville, elle ne rentrera que ce soir. Mais, mademoiselle Genevieve, il faut retourner, ajouta-t-il gravement, madame Jacqueline va vous chercher; elle s'inquietera.

Jacqueline, c'^tait la nourrice. Elle ch^rissait Genevieve nalurellement, et celle-ci ie lui rendait bien, mettant souvent ses bras au cou de la bonne femme pour lui dire tout bas, avec un accent convaincu : — Oh ! je t/aime, va, nounou Jacquine !

— Retourner, r^p^ta Genevieve en ouvrant de grands yeux. Alors pourquoi penses-tu que je serais venue?

Cette id^e la fit beaucoup rire.

— Remets-toi entre tes deux arbres, dit-elle, seulement fais-moi une petite place. Oh I comme

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on y est bien ! que c'est bon ! c'est comme un nid, criait-elle en battant des mains.

Elle avail pos6 le livre et le cahicr sur ses genoux. Elle detacha son chapeau de paiUe et le jeta loin d'elle.

Philippe, ^agn6 par cette gaiety, riait aussi. U fallait se server un pen pour tenir deux dans le fauteuil de mousse.

— Qu'avez-Yous la ? demanda-t-il en s'enhardissant. Votre arithm6tique ?

La petite fiUe prit un air tr6s grave.

. — Oui, dit-elle. Je n'ai pas pu venir a bout de r6soudre mon problfeme. Alors je me suis dit : Philippe m'aidera, je vais le trouver. Tu veux bien m' aider, n'est-ce pas?

— Certainement, mademoiselle Genevieve.

• Elle le regarda, puis releva les yeux.

« Un mince filet de lumi^re trouait le feuillage et descendaitpr6s d'eux k travers I'ombre douce ; des milliers de petites mouches y dansaient, faisant ^tinceler leurs ailes. Un silence profond remplissait les bois; pourtant, par intervalles, on entendait un cri d*oiseau.

— Pourquoi, demanda Genevieve, est-ce que tu m'appelles toujours c mademoiselle » ?

l'aVAMT DK GFNIYliTE

— Vous 6tes la fiUe du marquis de P^^ralto, r^pondit Philippe^

— Qu'est-ce que cela fait? dil la petite. Tu Taux xnieux que moi puisque tu as gagu^ la m^daille, et puisque je viens pour demander que tu m'expliques mon probl^me.

Philippe eut Tair embarrass^.

— Mademoiselle Genevieve, reprit-il, tous ces bois oil vous n'oseriez vous promener toute seule, et le chateau que Ton apergoit de tous les points de la valine, et cette maison mSme oil je demeure, appartiennent a votre famille. Vous 6.tes la maltresse ici, et moi je suis,..

Genevieve ne voulut pas qu'il achevat.

— Tais-toi, interrompit^lle, les bois sent au bon Dieu ;. ce n'est pas moi qui ai fait pousser les arbres peut-6tre ?. . . II n'y a pas de diflKrence entre nous, je ne veux pas qu'il y enait» Oil est-ce que je te vois ? A T^glise, le dimanche, et tous les jours dans notre salle d'^tudes. Dans la salle d'^tudes, tu es plus fort que moi«^ A r^glise, tu ecoutes le sermon ; moi, je ne peux jamais faire attention jusqu'au bout. J'ai essay^, mais quand M. I'abb^ dit : Amen ! il se tjouve toujours que je pense k autre chose. Je

me dis: II faut encore que je me rappelle ceci, ou que je regarde cela ; j'aurai bien le temps -de me remettre a 6couter avant la fin. Puis, tout a coup, j'entends; Amen!^. Et je suis k cent lieues du sermon.

Philippe devint trfes serieux aprfes avoir regu eette confidence.

— Ah ! fit-il, je ne m^emnuie jamais au ser* mon.

Puis, par gentillesse, il se hata d'ajouter :

— Vous 6tes plus petite.

— Pas beaueoup..« Mais^ dis-moi,4)n n'a pas besoin de le eomprendre, le sermon, il faut seu« lement ^couter ? Si c'est uecessaire de compren* dre, vois-tu, je n'y arriverai jamais I

£Ue disait cela d*uii ton navr^.

— Je me souviens, repril Philippe, que dimarh che on a parl^ des belles choses de ce monde qui ne valent pas celles du ciel. Voyez-Yous, les ricbesses, par exemple, on ne les emporte pas quand on meurt.

Genevieve s'^ria :

— G'est vrai.

. Un jour, il n'y avait pas longtemps, au cime* ii&re du P^re Lachaisey elle avaii pos^ sur la

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tombe de sa mfere une couronne d'immortelles ; c 6tait le seul present qu'elle pftt lui faire, et elle le savait bien.

— "Mais, continuait le petit gargon tout reveur, il y a cependant une chose qui reste, une chose qui vaut toutes les autres, qui vaut les tresors, et les palais, et les couronnes des rois. . . M. Tabb^ n'en a rien dit.

— Quoi done ? demanda Genevieve.

-^ C'est le g^nie !. . . la gloire ! ... dit Philippe, les yeux ardents.

— Ah ! fit la petite. Elle ne comprenait pas ff^s bien. Elle reprit tout de suite :

— Maintenant, explique-moi mon problfeme.

lis se mirent a calculer. Ce n'^tait pas commode d'^crire ainsi sur ses genoux, et Genetifeve tragait de grands chiffres tout de travers ; ils avaient des formes si droles qu'on ne pou- Tait les regarder sans rire. Pourtant la r^ponse devait 6tre bonne, car Philippe eut soin de faire

la preuve.

Le problfeme r^solu, ils *jou6rent ensemble ; ils se cachaient et se cherchaient tour k tour. Genevieve courait trfes vite; ses petites jambes, minces dans les bas noirs, Tepilevaient k

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travCTS les allies avec une rapidity d'ailes. Philippe cependant parvenait k I'atteindre ; alors elle poussait des cris pergants, puis s'arr^tait, lasse a force de rire; elle rejetait a deux mains ses longs cheveux en arri^re, et le petit gargon remarquait, sous les ondes brunes, des mfeches tout a fait rousses qui frisaient pr6s de la peau blanche.

— Jamais, disait-elle, je ne me suis tant amus6e ! Aux Champs-filys^es, je n'oserais pas courir si fort ; puis toutes mes amies se trouvent d^ja trop grandes; elles se moqueraient bien de moi si elles me voyaient.

Le nom de Champs-filys^es surprit Philippe qtii Tavait lu dans Tdlemaque, son prix d'excellence. Genevifeve, charmee d'avoir quelque chose a lui apprendre, parla de Paris; elle lui eii fit des descriptions superbes afin de I'^tonner, mais elle conclut en declarant qu'elle aimait bien mieux Peyralfes.

— An moins on est libre ici ! dit-elle en renversant la tSte et en ouvrant les bras comme pour 6treindre a la fois le ciel bleu et la for6f. Et puis, il n'y a pas de magasins. . . Je deteste les magasins. '

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Philippe se rappela Ti^icerie du village etcrut saisir la raison d'ttue si invincible horreur; mais cetle pens6e ne I'arrfita pas; le mot de liberty prononc^ par la petite filFe lui fit songer qu'il ^tait tard et que mattemoiselle de Peyralfes avait quitt^ ie cMteau depuis plusieurs heures. Subitement inquiet sur tes suites de cette escapade, il d^montra k sa visiteuse la n^cessitd oil elle se trouvait de rentrer k la maison. II s'offrit k Taccompagnep.

Genevieve, excit^e par le jeu, enivr^ de son ind6pendance, le regard brillant de plaisir et d'espi6glerie, d^clara en croisant les bras qu'elle retournerait seule, mais qu'elle ne quitterait pas la place avant qu'il I'eut appel^e, au moins une fois, « Genevieve » tout court.

Le travail et leurs bonnes parties lui avaient fait.oublier cette id6e. Philippe aussi avait 6vit6 de la nommer pour ne pas renouveler une discussion qui I'embarrassait.. II rougit et baissa la tSte.

Elle restait Ik, d^terminde, presque en colore.

T- Mais je ne peux pas, dit Philippe. Ne me demandez pas cela, je vous en prie, Mademoiselle.

Brusquement, la physionoiDie de la petite fiUe chaDgea ; iin Tiai chagrin se peignit sor ses traits; ses pleurs, aussi prompts que son rire, parurent prte des*6^Ii2^per; elled^croisa ses bras, et, teodaat la main an petit-fils dn garde-chasse, elle dit avec une doncear triste :

— Je pars... Adieu, Philippe.

Le jeune gan^n la r^;arda et r^pondit tr^ bas:

— Adieu, Genevifeve.

— Oh! c'est bien, c'est bien! cria^t-elle, joyeuse de nouveau.

Elle partit eu bondissant. Et Philippe restait la, debout, a la suivre des yeux. Quand elle eut disparu, il crut revoir le r^ard humide qu'elle lui avait jete, et se sentit trouble en se rappelant la grande liberty qu'il avait prise.

Le mois d'aout s'ecoula, Les occupations des enfants, amusements comme devoirs, se m^ laient de plus en plus. Les progrte de Gene* vi^ve ^taient surprenants. On n'aurait pu dire a qui, de Philippe ou de M. Forest, elle en ^tait le plus redevable, Texemple de Tun ayant sur elle autant d'effet que les legons de Tautre. Entre les heures d'^tude, quand Genevieve

4) l'AMANT DE fi£KEVl£;VE

avait achev6 ses devoirs et qu'elle cherchait (juelque distraction, elle se trouvail bien seule liaus le vaste chateau ; son p6pe, eDferme avec un secretaire, travaiUait; sa nourrice — elle commenQait a le seotir — n'^tait pas une society qui pilt la satisfaire ; le maitre d'6coIe etait redescendu vers le village. Alors I'enfaiit disait :

— Nounou Jacquine, veux-tu sortir ? Nous I'eroos une grande promenade jusque I^-bas, au bout du bois.

Et la bonne femme, toujours occupee, moins agile et d^ja peu soueieuse de longues courses oisives, r^pondaiten g6n6ral :

— As-tu besoin, mignonae, d'aller si loin pour t'amuser? Tu as le pare tout entier dans lequel tu peuxjouer sans qu'il me faille 6tre toujours sur tes talons. Je m'assi^rai avec mon ouvrage, et si nous rencontrons Philippe, eh bien, tu feras une partie avec lui.

Genevifeve s'^loignait en disant :

— C'est cela. Je pars en avant.

Et la nourrice la rappelait pour ajouter :

— Ne va pas jusqu'Ji la maison des Sauval !

II n'^tait pas n^cessaire a la petite filte d'aller

l'aMANT DE 6£N£VI£V£

j usque-la pour trouver Philippe. Elle' en trait d'unpas hatif et leger, dans Tallee sinueuse et pleine d'ombre qui contournait le pare pour -aboutir au pavilion, et, k moiti^ chemin, elle apercevait son ami. Elle n'avait rien dit, lui non plus, et cependant elle savaitqu'il serait la et qu'il I'attendrait. G^n^ralement, il ^tait au bord du chemin, assis dans Therbe touflfue, avee des livres 6parpill6s autour de lui. Les beaux prix, que les enfants lisaient ensemble, 6taient soigneusement reconverts de papier. On les ouvrait avec un empressement m6\6 de respect ; on examinaitlesgravures; on tachait, avantde connaltre Thistoire, de deviner ce qu'elles pouvaient repr^senter. Puis Philippe iirait avec soin le signet de soie verte... C'^tait bien la qu'on en 6tait rest6 : ah ! oui, quand Robinson avait d^couvert les traces depas... Mon Dieu ! qu'allait-il arriver? Et, tandis que Genevifeve se rapprochait avec un frisson d'anxi6t6, Philippe commengait d'une voix claire.

L'ecolier lisait fort bien, articulait avec nettet^, donnait une attention extreme a la ponctuation. Son intelligence prompte lui faisait d'avance saisir le sens d*uue phrase.

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et lui permettait dele rendre avec Texpression harmonieuse et juste. Genevieve I'^coutait pendant des heures, suspendue k ses I^yres, absolument sous le charme.

De plus kg^ qu'elle en eussent fait autant.

La fin de Y6i& fut si chaude que les enfants mSmes trouvaient le mouvement p^nible; aussi les aprfes-midi consacris a la lecture devinrent de plus en plus fr^uents pour mademoiselle de Peyral6s et le petit Sauval. Jacqueline en fut ravie ; son ancien nourrisson, devenue son exigeante et capricieuse petite maitresse, ne Tavait jamais laissee jouir d'une tranquillit^ si parfaite. De temps a autre, elle venait jusqu'k un tournant de Tall^ed'oii elle apercevait les enfants, s'assurait qu'ils ^taient sages, qu'ils ne se querellaient pas et ne grimpaient pas aux arbres, puis elle rentrait dans le chateau, dont la direction int^rieure lui ^tait enti^rement confine et I'occupait en v6rit6 presque autant qu'elle se plaisait a le faire croire. Quelquefois, elle poussait un peu plus loin son inspection, et, lorsqu'elle s'approchait, les livres se fermaient d'eux-m^mes : c'est qu'elle arrivait avec

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des fruits et des friandises, et cette sorte d'interruptioa n'^tait jamais mal accueillie.

EUe embrassait les deux pelits et repartait contente. De quoi se fut-elle inqui^t^? Genevi6ve s'amusait et deveuait savante : c'^tait tout ce que M, ie marquis demandait, et, quant au second point, plus qu'elle-mfime, Jacqueline n'eAt exig^. Philippe Sauval ^tait connu de tout le monde comme le gar^n le plus raisonnable du pays* Tout se passait done pour le mieux.

— D^ciddment, on n'est pas bjen sur I'herbe, dit Genevieve, qui, en s'appuyant sur Philippe afin de changer de position, fit tomber pouir la troisidme fois lelivre qu'il tenait.

EUe grandissait beaucoup, et elle avait parfois des lassitudes et des impatiences*

— Je suis fatigu^e d'etre assise par terre, fit-elle en se levant

— Allons nous placer sur un banc, r^pondit le petit garQon, ou bien montons dans la salle d'^tudes si votre nourrice le permet.

Mais Genevieve secoua la tSte. Elle aim^it bien mieux leur coin de verdure ; il n'y avait pas un endroit si joli ni si frais dans tout Pey-

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ral6s ; seulement quelque chose y manqualt, un si^e de mousse entre deux troncs d'arbres, comme sur la pelouse devaot le pavilion de c basse.

— Viens, proposa-t-elle, faisons une promenade. AUoQS voir les paoossurla terrasse d'en bas ; puis nous chercherons dans mon jardiu s'il y a d^ja des violelles doubles.

lis partirent, marchant c6te k c6te. lis ne suivaient pas ies all^s, mais ils s'enfongaient sous les arbres, dans la direction du chateau. L'herbe leur montait aux genoux, et les brandies s'abaissaient jusque sur leurs fronts ; I'hilippe les ^cartait devant Genevieve. Celleci cueillait de grandes marguerites sauvages, au coeurde velours verdfitre, aux p^tales courts ; c'etaient des fleurs qu'elle adorait ; elle en eut bient6t une moisson.

Ils parlaient beaucoup, mais doucement, presque k voix basse. La vie solitaire, au fonddesbois myst^rieux, avail rendu graves ces deux enfants. lis sefaisaientl'un k I'autre des questions profondes, puis, ne sachant que se r^pondre, ils | regardaient autour d'eux comme pour interrogeria nature. Et la nature, dontils pressentaient j

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*les secrets, trompait leur pr^coce inquietude... Un oiseau s'envolant au bruit de leurs pas^, une baie de pourpre, une fougfere bizarre, il n'en fallait pas plus pour qu'ils oubliassent toute curiosite, et ce pourquoi"^ de Tenfance, que rhomme ^coute en souriant, mais que souvent il repute a son tour avec une 16vre tremblante.

lis atteignirent le chateau, tcurnferejit alentour, et descendirent sur les terrasses. II y en avait plusieurs, ^tag^es a la partie sup^rieure de la pente rapide qui s'abaissait jusqu'au village. La dernifere ^tait le sdjour habituel des animaux favoris de Genevieve ; il s'y trouvait une niche pour sa petite chienne, des voliferes, etdes bocaux pleins de poissons rouges ; deux paons y faisaient la roue ou s'y promenaient avec lenleur, balayant la terre de leur longue queue semblable k la traine d'une princessedes contes de fees. Aprfes les derniers escaliers h rampe de marbre, c'^tait le rfegne des fleurs qui commenQait ; mille esp6ces de roses s'^panouissaient Ik du printemps k Thiver, et leurs sujettes detous noms, detous parfums et de toutes formes, depuis la sympathique

.iti l'aMANT DE fiBNKVltVK

violettejusqu'iil'orgueilleux dahlia, croissaieat ' et respleodissaient autour d'elles sans atteindre ;i leur royale beaut6.

Philippe veiiait rarement de ce c6t6 ; il ne s'etait jamais trouv6 sur les terrasses par ua jour si clair et si pur. Comme le soleil baissait, on pouvait en supporter les rayons. La valine paraissait toute riante dans cette lumifere adoucie, avec la longue route blanChe qui serpentait pr6s de la riviere bleue; les champs, redevenus bruns sous la faux, etaient couverts (le hautes meules r^guli^rement espac^es. A droite, le village 6tait tout petit, et, k cette distance, les maisons semblaient rapproch^s comme si elles se fussent press^es k I'envi contre lYglise; une seule, plus grande, se d^tacbait du groupe: c'6tait la gare, toute neuve, car le cheroin de fer passait 1^ depuis peu. Un tirain arrivait justemeut; il s'elan^ait a travers ee cadre paisible, y jetait ses flots de fum^ et le fracas de sa course, puis disparaissait derri^re UQColeau; quand il eut pass^ toutsemblaplus gracieux, plus calme, plus empreint de s^r^ nit^ qu'auparavant.

Philippe contempla longuement te paysage

ifc,...

l'aMANT »E GENKVlfeV* 47

tandis que Genevieve courait apr6s les paous* Lorsqu'elle revixit prfes de lui^ die entendit qu'il murmurait quelque chose^ avec uu accent monotone et r^ulien

— Qu'cst-ce que tu fais? demanda-t-elle en riant Est-ce que tu recites une de tes legons a mes poissons rouges?

— Non, dit le petit gar^on. J'admirais notre valine, elle est si belle] Etj'essayais de me rappeler des vers que j'ai appris pour mon plaisir, et dans lesquels on parle pr^cis^ment d'une vall^*

— Tu apprends des vers pour ton plaisir, toi? fit Genevifeve tr6s ^tonn^e.

— Oh! oui, et j'aimeJi me les r6p6ter quand je suis seul. Tout aFheure ils me sont revenns comme d'eux-m^mes au moment oii j'ai cessd d'entendre le train, et oil tout est redevenu si tranquille.

— Difr-les moi, veux-tu, reprit-elle curieuse* Philippe commeuQa le Vallon de Lamartine«

£videmment il ne comprenait pas; son ame d'enfant ne pouvait saisir ni deviner Tamertume poignante des mots qu'il pronon^it»

dependant la m^lancolie de ce morceau le

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charmait vaguement, presque autant que le rythme et que la cadence de la rime dont son oreille- s'enivrait.

II r^cita jusqu'a cette strophe:

J'ai trbp vu, trop senti, trop aim6 dans ma ?ie; Je viens chercher vivant le calme du L^th^.

Beaui lieux, soyez pour moi ces bords oti Ton oublie: L'oubli seal desormais est ma f^licit^.

Ici Genevieve rinterrompit :

— C'est triste, ces vers, fit-elle. Je n'aime pas beaucoup les vers, parce que j'ai remarque qu'ils sont presque toujours tristes. Pourquoi done?

— Ceux qui les ^crivent, les pontes, r^pondit Philippe, voient en eux-m^mes des choses...

oh ! des choses splendides. lis croient qu'elles sont aussi tout autour d'eux, mais quand ils regardent, ils ne les trouvent pas. Alors, vous comprenez, ils doivent beaucoup souflfrir.

Gette explication n'etait sans doute pas plus claire pour celui qui la donnait que pour sa petite compagne ; mais c'est ainsi que le jeune garden se representait les pontes, et, lorsqu'il s'imaginait leurs glorieuses angoisses, il se sentait attir6 et comme pris du vertige que produit la contemplation d'un abime.

l'amant de GEN£yit:v£ 49

— Voyez-YOus, reprit-il, je pense que celui-ci vi vait dans une vall^ comme la n6tre lorsqu'il 6tait petit; puis ill'aquitt^e, il a grandi, il est devenu tr6s malheureux. Plus tard, il revient, et il raconte k son chervallontoutes les peines qu'il a ^prouv^es loin de lui ; il lui dit qu'il n'a rien trouv^ dans le monde qui f6t aussi beau que le pays oh il a pass4 son enfance, et lui demande de le consoler avant qu'il meure, en lui faisant oublier tout ce qu'il a vu au dehors.

Ceci, c'^tait une histoire, et Genevifeve ^coutait de toutes ses oreilles, s'emerveillant que Philippe eut d^couvert quelque chose de si int^ressant dans ces paroles au son plain tif oil elle n'avait rien entendu de semblable,

Le petit gargon parcourut des yeux Fhorizon bois^, puis il ajouta lentement :

— Je me suis dit que, moi aussi, je quitterai peut-^tre ma belle valine, et je me suis demand^ si, quand je reviendrai, dans longtemps, bien longtemps, je lui rapporterai tant. de tristesse!...

— Oh ! Philippe, cria 6en6vi6vc imp^tueusement, quelle singulifere id6e ! Veux-tu me faire

so L'aKANT DX GENEVIEVE

pleurer? Tu ne seras jamais malheui-eux, car je saurai bien I' en empficher.

EUe s'arrSta tout k coup, et, saisie d'uiqui^ tude, elle demanda plus bas :

— Est-ce que tu serais uu po6te?

. Elleleregardait, et crut voir dans les grands yeux bruDs du petit gaiv>n i',omme une lueur tcDdre et profonde, une expression qu'elle ue lui connaissait pas et qui I'effraya. Mais il ^clata de rire si &auchement qu'elle se sentit toute rassur^.

— Je n'ai pas toujours 6t& id, moi, repritelle. J'ai voyag6, je connais Paris... Eh bien, regarde-moi, est-ce que je suis triste? Tu y vieadras plus tard, h Paris, quand tu seras tout a fait grand. II faut Stre grand pour s'y plaire. Alors on est toujours en f6te ; tons les soirs, on duit 6tre au bal, au concert ou au thMtre; r;ipr6s-raidi, on va se promeaer au bois de Boulogne. Je pr^f&re maintenant Peyral^s paicequejepeuxjouer, eteourir, etcueillir des flcurs, puis aussi k cause de mespaons. Mais, lorsque je serai une dame, j'aimerai beaucoup mieux Paris. J'irai au bois dans la joum^; je tc donnerai un cheval superbe; tu seras un

l'aMANT D£ GENEVIEVE Si

monsieur charmant, et tu caracoleras aupr^s de ma voiture.

Et Philippe se disait qu'il en serait ainsi. II n'^tait que le fils d'un humble garde-chasse; mais il se distinguerait tellement, il accomplirait des ceuvres si hautes, qu'il deviendrait certainement un jour T^gal du chatelain de Peyral^s.

Et, comme de telles pens^es, peu distinctes encore, naissaient dans son esprit, Tenfant releva la tete, se d6tournant cette fois du spectacle de la vallee. L'habitation seigneuriale se dressait au-dessus de lui ; il vit les murs ^lev^s^ droits et blancs, la raide colonnade, la porte close. II n'en fut pas intimid^, Quelque chose de plus grand commenQait a poind re pour lui du fond de Tavenir. Qu'6lait-ce? II n'en savait rien. N'avait-il pas douze ans? A cet age, Tespoir est immense, et la vie sans bornes.

— Voilk le train de cinq heures. Grand-p6re est a table, je serai en retard. Adieu, Genevifeve, adieu! A domain I

Et r^colier s'^loigna rapidement ; sa joie le portait ; la m61ancolie s'^tait envol6e ainsi que les r6ves incertains et qui oppressent, II avait

82 l'aKANT DE GENIVlilVE

dit : AdemainlEtdemain, c'^taitlebonheur...

C'^tait la course au chateau sur Therbe mouill^e qui sent bon; c'^tait la haute salle d'^tudes silencieuse et fralche; c'^tait la voix du maltre aim^; c'6tait Tenfant du marquis, si gracieuse et si bonne, qu'il regardait a la d^rob^e par dessus le devoir qu'on corrige; c'^lait la lecture el les jeux en commun... C'6tait aussi un projet nouveau, une trfes bonne idee qui lui 6tait venue, une surprise qu'il ferait a Genevieve.

Le lendemain, Philippe arriva trfes tard a la legon. II entra timidenient, son visage ^tait rouge, et, ce qui paraissait le plus extraordinaire chez cet enfant, que sa mfere tenait avec un soin jaloux et une proprete Coquette, ses cheveux en desordre tombaient sur son front et un large accroc s'ouvrait beant sur la manche de sa veste .

M. Forest et Genevieve eprouvferent une telle surprise de le voir ainsi, que tons deux le regardferent un moment sans parler.

— D'ou venez-vous, Philippe ? dit enfin le maitre d'^cole.

II tachait de prendre un ton severe, ayant

l'amant ds geneviI:v£

hate de pardonner, et n'attendant pour cela qu'un mot d'explication.

Mais Teiifant ne donna point d'excuse.

— Jevous demande pardon, Monsieur, fit-il.

J'ai oublid I'heure.

— Que faisiez-vous? interrogea M. Forest.

Pas de rdponse.

— Comment, Philippe, mon gargon, aurais-tu commis quelque sottise? AUons, ce serait la premiere fois ; aie du moins le courage de Tavouer. Oxx etais-tu?

— Dans le pare, r^pondit le petit, qui releva les yeux.

— C'est dans le pare alors que tu t'es mis en retard et que tu as d^chir^ ta veste?

Philippe resta silencieux. M. Forest so facha.

— Fort bien, Monsieur, fit-il. Vous descendrez cet aprfes-midi au village, et vous serez consigne dans la salle d'6cole de deux heures a qualre heures. Je vous donnerai k travailler pendant ce temps-la.

Le jeune gargon devint tout pale . Genevifeve elait la, attentive... Elle le voyait humili6, puni comme un gamin desob^issant ! Cela semblait presque impossible k supporter. II renconlra

Sic l'amant DE 6EN£Vli:VS

le regard p^in^^ surpris, de mademoiselle de Peyralfes, et se mordit la Ifevre jusqu'au sang^ parce qu'il sentit que ses paupi^res se mcmil* laient et qu'il ne voulait pas pleurer.

Pendant toute la matinee, son mattre fut froid envers lui, et sa petite compagne evita de luiparler. Illes vit s^entretenir a voix basse pendant qu*il rassemblait ses livres, puis Gene- Tifeye 8*approcha de lui :

— ficoute, fit-elle, si tu veux dire a M. Forest comment tu t'es mis en retard et lui avouer ce que tu as fait dans le pare, il Ifevera ta punition : il vient de me le promettre.

II y avait du dedain dans la voix de la petite fille ; le Wros de la distribution des prix s'^tait abaiss6 devant elle ; c'^lait la un tort qu'elle ne pardonnerait pas. Pourtant elle lui sut gr^ de sa r^ponse :

— Je n'ai rien a avouer, disait-il.

II ajouta :

— Je vous remercie, mademoiselle Genevieve, Ce jour-l^, quand M. de Peyral^s eut quitt^

la table du ddjeuner, et qu'il fut parti aprfes avoir embrasse sa petite fille, Genevieve descendit sur les terrasses. Ses paons, qui faisaient

l'amant de genevi&ve o5

ia roue au soleil, raccueiilirent par Thorrible cri dont la nature, comme pour se moquer d'elle-meme, a dou6 ces ravissants oiseaux.

Gette salutation peu harmonieuse avait en g^n^ral pour effet de jeter leur jeune mattresse dans des transports de joie.

— Taisez-YOus, vilaines bAtes, leur dit-elle.

lis secou6rent leur aigrette de pierreries, el, ibessaai la tSte, recommenc^rent de plus belle.

Genevi^e passa kntement aajprte des pm&sons rouges, les inspectant d'un regard irrit^ ; mais, comme ils eurent le bon sens de se taire, ils ne recjurent pas I'apostrophe un peu vive qu'elle avait adress^e aux paons. Quant a r^pagneul, il suivait en trottinant la tete basse, flairant sans doute qu'il serait prudent de ne pas attirer I'attention sur lui.

Mademoiselle de Peyral^s s'assit sur une marche de pierreetregarda du cot^du village.

EUe resta fort tranquille pendant longtemps, ce qui ne lui ^tait pas habituel. Le chien s'6tait mis k ses pieds ; lespaons vinrent becqueter ses longs cheveux. L'un d'eux piqua sa petite main qui reposait a terre, et qui leur donnait si souvent a manger. Tout a coup, au

56 l'aHANT DE CENBVIfeVE

loin sur la route, Ih oil cessaient les bois, parul la silhouette noire d'ua enTant qui portait un livre sous le bras ; c'^tait Philippe. Genevieve le \it traverser la petite cour de la maison d'eeole, pousser la porte, puis entrer.

Alors elle se leva, et, remontant, s'enfoDQa dans le pare. Elle suivit rallfe quiconduisait h ceque les deux enfants appelaient leur ■maison deverdure ». Ellenesavait pas cequiTattirait de cc cute; rien ne I'amuserait cet aprfesmidi ; olle marchait au hasard, les yeux k terre, songeaiit auxeheveux^bourifP6s, a la mine confuse de Philippe, et plus indign^que chagrine.

Elle arriva devaut leur place favorite, jeta un coup d'ceil dans rombre des feuiUages, et resta immobile de surprise.

Au pied d'un chataignier monstrueiix s'l^levait un sifege rustique; des branches artistement entr&-crois6es supporlaient de \Tais coussins da mousse ; les pieds, les bras de ce singulier mais gracieux fauteuil disparaissaient sous des enlacements de lierre, et de grandes marguerites sauvages, fraichement plant^es, croissaient tout antour; I'herbe touffue s'^tendaitdevaot comme un tapis.

I'aMANT DB CENEVIEVE SI

Genevieve se rappela que, la veiUe, elle avait exprim^ le d^sir de voir un banc de mousse dans ce coin pr6f6r^, et eJIe comprit pour quelle raison, a cette heure meme, enferm^ dans la salle d'^cole, Philippe ecrivait tristement.

Desormais, lorsqu'ils furent ensemble, Genevieve siegea comme une petite reine sur son trone de verdure, tandis que Philippe demeurait a ses pieds. Elle lui oflFrit souvent une place a c6t6 d'elle ; mais lui ne voulut jamais accepter. II pr^textait que le banc n'^tait pas assez solide pour deux, etil se contentaitd'y appuyer son coude et le haut de son livre, aimant k voir au-dessus de lui, quand il levait les yeux, le visage attentif et incline de mademoiselle de Peyralfes.

Tons les matins, pour aller k ses lemons, il partait maintenant un grand quart d'heure plus tot; il s'arrStait a la « maison de verdure », la mettait en ordre et Tornait de fleurs fratches. 11 perfectionna le si6ge rustique; il le rendit plus confortable et plus ^l^gant ; il fit prendre racine au lierre qui le d^orait et qui bient6t r^unit le dossier avec le tronc de I'arbre, formant ainsi une fa^n de meuble moyen age,

haul et droit, ettendu de velours vert sombre.

Une fois, le vieux Sauval, qui venait rarement dans le pare, passa devant les enfants eomme il se rendait au chateau pour y porter du gibier. II posa la crosse de son fusil a terre, et, gardant la main gauche sur le canon, se prit a les contempler en silence. Eux, qui I'avaient apergu, lui riaient sans se d^ranger. lis ^taient tons deux beaux, innocents et heureux ; ils faisaient un groupe charmant.

Le -vieillard se d^couvrit avec lenteur; non pas ainsi qu'un serviteur qui salue la fille de son maltre, mais avec le respect d'un croyant devant quelque chose d'incompr^hensible et de divin ; puis, sans parler, il remit son fusil sur r^paule et s'61oigna.

Pourtant, si la vuedu gracieux tableau I'avait touch^, son Amotion n'existait plus le soir, car il dit alors brusquement a son petit-fils :

— La place d'un homme n'est pas a terre, fiitce devant dix marquises de Peyralfes. Que veux-tu devenir, mon pauvre gar^on? L'^pagneul de mademoiselle Genevifeve plutdt que son brave garde-chasse ?. , . Sais-tu bien qu'on renvoie les chiens d'un coup de pied quand

L*AMANT DE GEN£Vl£:V£

lis gtSnent. Songe done au jour oti cela t'arrivera.

Philippe, interdit, effray6, sentit son coeur qui se serrait.

Sauval d^tourna de lui son regard et se mit k marcher de long en large dans la chambre.

Tout h coup, il revint vers I'enfant, le prit par le bras, et I'amena devant un cadre fix6 k Tune des murailles. Dans ce cadre, il y avait desdipldmes, desm^dailleset desrubans fan^s; c'^taient des prix gagn^s autrefois par le p6re de Philippe k des concours de tir. Tout autour 6taient suspendues les couronnes que le petit gargon avait remport^es k I'^cole de M. Forest.

— Tiens, dit le grand-pfere en les d^tachant, tu peux les mettre otitu voudras. Est-ce un hommage a celui qui est mort de placer des feuilles artificielles bonnes pour les petites filles auprfes. des recompenses que sa force et son adresse lui ont values? Ce sont des choses qui ne vont pas ensemble. Emporte-moi tons ces bouts de papier, et ne touche plus k ce cadre tant que tu ne sauras y ajouter que des omements pareils.

Marguerite Sauval intervint timidement .

— C'est moi, pfere, fit-elle, qui ai mis Ik les couronnes du petit. Je pensais...

60 l'AMANT 0E GSNEYli:VE

— Oh ! toi, interrompit le vieillard, du ton sec auquel sa fiUe n'avait jamais r^sist^... Gela ne m'^tonne pas. G'est bien une id6e de femme !

Philippe 6tait sorti.

A travers le pare ii s'en allait, dans le beau soir de septembre, serrant les couronnes contre sa poitrine gonfl6e d'amertume. De grands rayons doux s'^teignaient sous les bois tranquillet, et tout en haut, parmi les branches, les premieres etoiles se montraient.

II marcha droit au banc de mousse, puis, lorsqu'il fut devant, il ouvrit les bras. Les pauvres lauriers tombferent dans I'herbe, et Tenfant, se jetant sur eux, cacha son visage dans ses mains pour pleurer a chaudes larmes.

11 ne revint k la maison que trfes tard ; son grand-p6re 6tait couch6 et sa mfere trfes inquifete. II la trouva sur le seuil, ou elle ^tait rest^e depuis qu'il faisait nuit, afin de Tattendre. Elle le baisa k plusieurs reprises, le suivit dans sa petite chambre, lui prodigua les tendres soins et les bonnes paroles, mais elle ne fit aucune allusion a ce qui s'^tait pass^.

Lorsqu'elle sepencha sur lui pour Tembrasser

l'aMANT be GENEYltlVE 6J

une deraiere fois en lui disant bonsoir, il demanda :

— Maman, est-ce que papa ressemblait a mon grand-p6re?

— Oui, r^pondit-elle, tout a fait.

Elle ajouta, comme accomplissant un devoir qui lui 6tait p^nible :

— lis pensaient de m6ine en toute chose.

Yois-tu, mon Philo, ils ont 616 toute leur vie braves etrespectes; j'esp6requetu les imiteras. Ce n'est pas travailler que de flaner sans cesse, CQmme tu le fais, un livre a la main. Les livres sont bons pour les maltres d'^cole et pour les marquis.

Elle prit la lumi^re et partit ; mais k la porte elle se retourna pour lui envoyer encore un signe amical et pour lui dire :

— Ne pleure plus ; fais ta prifere.

Quand il fut seul , Philippe remit quelquesuns de ses vdtements et ouvrit la fenStre.

Devant lui s'6tendait la clairi^re, blanche dans la lueur de la lune; a gauche, les massifs d'arbres allongeaient sur elle des ombres immobiles. Une route s'ouvrait au milieu d*eux et s'enfon^ait dans la nuit; c*6tait p^r Ik qu*on

JIlv

wv

L*AMANT DE GEKEVlfeVE

allaitau chateau. En ce moment, mademoiselle de Peyral^s dormait paisiblement, dans sa chambre k coucher de velours, sans se douter du chagrin de son ami; et, en ce moment, les couronnes qu'il avait rcQues sous ses yeux avec tant de joie, celle m^me qu'elle avait pos^ sur son front, gisaient disperses dans Therbe humide... Philippe songeait k cela; il se dit aussi que Genevieve partirait bientdt poiir Paris. Sa douleur devint affreuse. II lui sembla que la mainde son grand-p6re avait froisse quelque chose de d^Iicat et d'inconnu qui vivait dans le fond de son ame. II allait perdre sa compagne, son maltre, ses leQons, tout ce qu'il aimait! Sa mferen'osait le consoler, etsonp^re le bl4mait,rigide et s^vfere, dans son tombeau ! ^. .

Philippe 6tendit ses petites mains vers le ciel et dit tout haut :

— Mon Dieu!... monDieu!

Puis il retourna se coucher en pleurant.

M. de Peyralfes ne quitta ses terres qu'en iiovembre;mais, pendant les demi^res semaines qu'il y resta, Genevieve et Philippe se virent de moins en moins. L'^ole avait recommence ; les lemons au chateau n'eurent plus lieu que le soir ou le jeudi, lorsque M. Forest pouvait venir, et elles furent pour la petite fille seule. La plupart du temps, alors que, vers huit heurest on apportait la lampe dans la salle d'^tudes, que Genevieve s'asseyait joyeusement a cote de son maitre, et que le marquis s'allongeait dans un fauteuil auprte du feu, le cigare aux Ifevres, pret h 6couter, Philippe, lass6 d'avoir

64 l'amant de gen£ViI:ve *^

march^ plusieurs heures sur la terre molle, d'avoir mani6 le fusil ou retenu les chiens, s'endormait dans sa petite chambre en face de la clairi^re.

Malgr6 cette separation d6jk presque complete, le jour oil ils se dirent adieu fut triste pour les deux enfants.

C'^tait vers dix heures du matin que s'accomplissait le depart.

Un peu avant, Philippe arriva, rod ant autour du chateau sans oser entrer, et tenant a la main quelques brins d'une fougfere fine avec un rameau de lierre. Un domestique sortit portant une malle sur I'^paule. II se dirigea vers une vaste cour, s^par^e du jardin par une grille, et du bois par un porche bas, et sur laquelle donnaient les^curies. Dans cette cour, le coqp6 etait sorti ; on allait I'atteler. Deja tons les bagages etaient entass^s dans un char-a-bancs que le jardinier conduisait et qui partit le premier.

Le domestique revint en sifflant vers la maison, et retrouvant Philippe a la meme place :

— Entre, lui dit-il. On ddjeune; mais cela ne fait rien, Mademoiselle sera contente de te voir; elle te demandait tout a I'heure.

l'AMAMT be GENKYltlVE 65

— Merci, r^pondit Philippe, j'attendrai qu'elle ait fini.

Mais Genevieve apprit qu'il 6tait la ; eile accourut.

— Oh! Philippe, s'dcria-t-elle, j'ai tantsuppli6 pour que tu viennes a Paris avec nous !

Papa n'a jamais voulu. Qu'est-ce que je vais devenir sans toi ?

Sa nourrice parut ; elle apporlait un chapeau de feutre orn6 d'une longue plume et un petit manteau de voyage.

— Et sans M, Forest ! continuait la petite, pendant que Jacqueline soulevait ses cheveux hors du collet de drap. Si on croit que je ferai la moindre chose avec d'autres professeurs ! . . . Tandis que j'aurais appris tout ce qu'on aurait voulu si Ton avait emmen6 M. Forest.

— Et r^cole? dit Philippe. II doit rester pour r^cole. Genevieve ne r^pondit pas que r^cole ne Tinqui^tait gufere. Elle donna un grand coup k son chapeau que Jacqueline avait pos6 trop en avant, et Philippe admira la plume blanche, si large et si moUe, enroul^e tout autour. Le bord gris du feutre projetait une ombre sur les yeux profonds et sur la figure

G6 l'aMANT DE GINKVltVE

ros^c de la petite fiUe; elle a'avait jamais paru alDsi quand elle jouait dans le pare, coifCte de grosse paille et toule ea noir.

— Genevieve, murmura-t-il ravi, qae vous ijtes belle !

Etlene sembia ni ^tonn^ ni satisfaite de ce compliment.

— Toi aussi, lu es beau, dit-elle en regardant Philippe.

Et iiomme il se d^fendait.

— Mais oui, reprit-elle, et tejour dela distribution des prix, ces messieurs sur I'estrade le disaieat autour de moi. Qu'est-ce que tu as doDc dans la main?

C'etaient seulement des feuilles qu'il avait cueillies pour elle dans leur maison de verdure. 11 dosirait lui faire un bouquet, mais les fleurs iHaicnt finies, les pluies d'automne avaient tout abtm^ ; il n' avait trouv^ que cela.

EL il le tendait d'une main timide.

Genevieve declara que c'^tait ravissant. Elle aimait biea mieux ceci que des fleurs, parce qu'on pouvait ie faire s^cher. Elle allait le metlre dans un livre et le eonserverait en sonvi:iiir de Philippe.

l'AmXkT DE GENEVIl^YE 67

Elle joignait raetion a la parole, etendait les feuillages delicats sur une page d'album, puis iserra le tout d'un rubaa pour qu'ils fussent fortement presses. EUe garda cependant un brin de lierre qu'elle mit a sa boutonnifere, afin de le voir, dit-elle, pendant tout le voyage,. Alors, prenant un air pensif, elle demanda :

— Haintenant, qu'est-ce que je vais te donnerk toi, comme souvenir?

— Mademoiselle. Genevifeve, repondit le petit gar^on, est-cequevous croyezque je peuxvous

oublier?

— J'espfere bien que non, riposta-t-elle avee vivacity. D'abord je reviendrai bientdt, au printemps, et nous travaillerons encore ensemble.

— Genevieve, es-tu prete? II faut partir, dit St: de Peyralfes en s'approchant.

Geux des gens qui passaient Thiver au chateau s'^taient rassembl^s dans la cour; les autres s'etaient rendus a la gare. Genevifeve obtint que Philippe vint jusqu'au village. 11 monta sur le sifege a c6t6 du cocher.

La station de Peyrales se trouve situfe sur un embranchement de grande ligne. La

68 l'amant ds gbnevi^ve

circulation n'y est pas fort active ; le depart du marquis y mit tout en mouvement. Apr6s avoir pris conge des villageois qui s'^taient r^unis devant la petite gare, et a qui Genevifeve envoy a des baisers du bout de son gant, M. de Peyral^s entra dans la salle d'attente des premieres, ouverte pour la circonstance ; le mattre d'^cole Taccompagnait. lis caus6rent en attendant le train pendant que Genevifeve disait h Philippe :

— Ecoute, papa m'aemmen^e si vite que j'ai

oublie de te donner a mon tour une fleur en

souvenir. Mais j'ai r^fl^chi dans la voiture, et

j'ai d^couvert un moyen pour que tu penses

tons les jours a moi,

— Lequel?demanda Philippe. *

— Eh bien, tu visiteras notre maison de verdure ; tu empecheras mon joli banc deil'abimer pendant I'hiver, et quand le beau temps reviendra, tu planteras de nouvelles marguerites, des primev^res et des violettes tout autour, et tu en auras bien soin. Mele prometstu?

— Oh ! oui, oui ! dit Philippe.

Un roulement se fit entendre, grandit, s'ap-

l'aMANT DK GKNEVlfcVE 69

procha, puis se ralentit et se tut, remplace par le g^missement de la vapeur. Un nom fut crie, les bagages roulerent sur le quai, les portieres s'ouvrirent et se refermerent avec bruit. Au boutd'un instant, le train s'^branla denouveau, Philippe apergut encore une fois la plume blanche de Genevieve.., C'^tait bien fini; elle ^tait partie. II se retourna tristement.

Derrifere lui, M. Forest I'attendait pour s'en aller.

Cette marque de bont6 et d'int^r6t fit rayonner les yeux de Philippe; il courut a son'maitre.

Cote a c6te, ils franchirent la barrifere et s'engagferent dans le village. L'agitation y r^gnait encore; les commferes s'attardaient sur leurs portes pour dire un mot dela tristessede M. le marquis. — Pauvre homme ! c'etait bien vrai que les richesses ne servent a rien devant la mort! — et de la jolie tournurede mademoiselle Genevifeve, avant qu'elles retournassent h leur ouvrage. Quand le maitre d'ecole passa, on s'interrompit pour le saluer.

— Alors, c'est r^ellement un grand chagrin pourtoi de ne plus rien apprendre? demanda M. Forest a son ancien 61feve.

70 l'amamt de genevi&vs

— Oh ! un si grand chagrin I s'^cria le petit.

— Eh bien, Philippe, si ton grand-p^re le permet, viens me trouver deux ou trois fois par

. semaine, quand tu le voudras, en dehors de mes heures de classe, et je continuerai a t'instruire quelque pen. Penses-tu que cela soit possible?

— Vous le voulez? s'^cria Philippe. Yous voulea; fidre cela pour moi? Oh! que vous etes bon! Oh! monsieur Forest, monsieur Forest !

Get hiver-la, les braconniers et les renards donn^rent beaucoup de besogne au garde-chasse de Peyralfes; il en fut enchants ; depuis longtemps il n'avait pas eu de saison pareille. La neige tomba fort epaisse d6s le commencement de d^cembre et couvrit la terre pendant deux mois, Sauval, vif, alerte et joyeux comme k vingt ans, battait les bois du matin au soir, le fusil sur r^paule, ses grosses guetres solidement boucl^es, pr^ed^ de son chien et suivi de son petit-fils. Celui-ci prenait goiit au metier ; il devenait tons les jours plus vigoureux. plus adroit, plus brave; il eut bientot appris toutes les ruses des b6tes comme celles

l'aMANT DE GENEVlfeVE 71

des voleurs. Un peu avant Noel, le joUr mSme ou il entra dans sa quatorzifeme ann6e, il tua un loup. Ce fut un vrai triomphe. Tout le village lui fit fi§te et son grand-p6re pleura d'orgueil en Tembrassant. Le jeune garden en profita pour obtenir la permission de descendre plus sou vent au village auprtede M. Forest:

Philippe songeait sans cesse a ses etudes et a ses lectures; pourtant la vie qu'il menait ne lui deplaisait pas. Ge qui Ty attachait, c'^tait le d^sir d'etre admir^, d'^tonner ceux qui I'entouraient, en faisant, en tout genre, toujours plus qu'on n'attendait de lui. Les succ^s de la distribution des prix lui avaient paru bien doux, mais qui lui en avait su gr6 ?. . . Genevieve et le maltre d'^cole« II se rappelait encore Tamer d^ppointement que la froideur de son grand-p6re lui avait fait 6prouver lorsque, dans le jardinet poussi^reux, au sortir de la c6r^monie, le marquis s'^tait avanc^ pour les fiSliciter. Quelle diflterence avec F^motion du vieiUard devant la d^pouille du loup ! Arracher una larme k Sauval n'^tait pas chose facile : c'est qu'aussi, pour tin 'chasseur de son &ge, Tenfant s'^tait brillamment conduit ! Et les poi-

72 l'aMANT DK GENEVIEVE

gn^ de mains dans le village ! et les baisers lU- sa mfere ! et la veill^ bruyanle oti I'oii trin- (|iia au petit h^ros ! . . . Des instants eomme ceuxla donnaient k Philippe la foi>ce de vaiacre la iKjnchalance naturelle a son corps, aussi bieu <iue la tendance r^veuse de son esprit. Puis il St! sentait sup^rieur a sa belle action mSme ; il promenait ses regards sur les figures simples et joyeuses des pajsans autour de lui ; U lelevait les yeux vers les poutres noircies du plafond ; 11 regardait la peau de la bdte sauvage suspendue au mur comme un troph^e... Et il songeait "aux salles spleadides de Peyralfts, a ce Paris oil vivail Genevieve, aux vers boiteux (jii'il griffonnait sur les marges de ses livres: quelque chose d'infini semblait envabir son Time, et I'avenir lui apparaissaittellementbeau (|u'il eiit pu crier de bonheur.

Au commencement de I'ann^ il eut une surprise ; il re^ut une lettre de mademoiselle de Peyralfes. EUe savait par I'intendant de son pere le fameux coup de fusil du petit Sauval, el elle avait obtenu du marquis I'autorisation d'ecrire quelques mots k son ancied compaguon.

« Cher Philippe, lui disait-elle, que c'est done beau a toi d'avoir tu(5 le loup ! Oh ! si seulement j'avais &t6 la? J'aurais eu une peur terrible et tu m'aurais sauv^e. Alors il eAt et^ impossible de nous s^parer, tu comprends.

» Je m'ennuie k Paris ; je voudrais voir Peyral6s par la neige. Ici,.elle fond tout de suite et elle fait une vilaine boue noire ; hier pourtant, il y en avait encore aux Tuileries un tapis magnifique, et je pensais que cela serait bien amusant d'y marcher, mais on ne me I'a pas permis.

» Voila trois nuits que je r6ve de loups. Dismoi, n'as-tu pas eu envie de courir et d'appeler ausecours? Que tu es brave!

> Prends bien soin de notre maison de verdure. N'oublies-tu pas ta petite Genevifeve? Moi, je n'ai pas d'amie que j'aime autant que toi. Je vais pourtant au cours, et j'y vois beaucoup de petites filles. EUes sont tr6s jolies, mais je les trouve drdles; je n'oserais pas leur parler de toi, ni de M. Forest, ni de mes paons; je suis sAre qu'elles se mettraient k rire.

Gependant leurs robes vont mieux que les miennes, et mon pfere a permis qu'on me con-

duisit chez leurs faiseuses. Tu vcrras, cet ete ; toi qui me trouvais belle, tu seras tout etonne.

» Adieu, mon cher Philippe, je voudrais bien 6tre au printemps. »

Le jeune garQon lut et relut cette lettre.

Quand il la sut par coeur, il la cacha parmi ses tresors, entre sa m^daille et les cheveux de son p6re. Puis il prit une b6che et il s'eu alia dans le pare. La neige, qui commengait a tomber, redoubla tandis qu'il marchait. Les flocons se pressaient, toujours plus lourds. II les voyaitjdans la perspective des longues allecs, descendre et se poser silencieusement. Le sentiment dejoie qu'il gardaitde la lettre de Genevieve sembla ne pouvoir r^sister a tant de m^lancolie. Que le printemps, si impatiemment attendu, 6tait done loin encore !

II atteignit la maison de verdure, et essaya de d6blayer la neige qui I'encombrait; mais, a mesure qu'il en enlevait une partie, d'autre revenait plus ^paisse. II ne parvint meme pas a faire ai)paraitre le banc de mousse ; tout ce qu'il en vit fut le dossier de lierre, singuliferement form^ do masses blanches ct d'enfoncemeuts d'un vert sombre.

l'amant de gen£vi£:v£ 75

11 s'appuya contre un arbre, et chercha a sc repr^senter la boue noire des rues de Paris, le jardin des Tuileries, et les maisons de la grandc ville, qui toutes ressemblaient au chateau de Peyral^s.

Lorsque Philippe, en remontant un jour du village, se mit en sueur et trouva le soleil tres chaud, 11 se dit qu'aprfes tout le temps passait bien vite.

Les arbres, qui s'^levaient haut dans le ciel pur, portaient a leurs branches des bourgeons reluisants et entr'ouverts. Le fouillis d'arbustes oil leurs trones s'ensevelissaient 6tait com me envelopp^ d'un rideau de verdure tendre et transparente. II n'y avait plus a s'y tromper, c'^tait le printemps. II allait done vraiment revenir? N'6tait-ce pas hier qu'il neigeaitet que rhiver semblait devoir toujours durer?

l'aMANT D£ GENEVIEVE 77

Peu apr^s, tout futen 6moi dans le chateau.

On attendait le marquis. L'intendant, [uue lettre a la main, avait dit: — C'est pour la fin de cette semaine ou 1 commencement de la suivante,

Philippe, moins occupe depuis que la saisoi^ de chasse 6tait close, passa tout un aprfesmidi dans la maison de vei*dure qu'il arrangea d*une fa^on ra\issante. Des massifs de lilas inclin^rent au-dessus du banc leurs grappes aux pointes pourpr^es ; des violettes blanches ou fonc^es sem6rent I'herbe fine ; des jacinthes bleues, des primevferes jaunes se montrferent alentour, Qa et la, sous les taillis. L'air sauvage du petit r^duit n'^tait pas change ; seulement, la oil la nature n'avait mis qu'une fleur, il en poussait quatre.

L'auteur de ce miracle en ^prouvait plus de plaisir qu'il n'en aurait eu a changer en or en la touchant la b^che sur laquelle il s'appuyait. II admirait cette profusion de couleurs charmantes ; il Sspirait ces d^licieux parfums. II se disaitque tout ce qu'il connaissait de joliet d'aimable au monde, Genevifeve, I'enfant intelligente et douce, qui aimait les livres autant

78 L*AMANT D£ GENEVlkVE

que lui, pour qui seule il apprenj^it malgr^ les obstacles, et qui approuverait ses efforts, serai t bientot la, dans ce cadre digne d'elle qu'il lui avail pr6par6. EUe pousserait des cris de surprise et de joie; elle luidirait : — Merei ! Puis elle s'assierait sur le banc; elle voudrait entendre toute Thistoire de la mort du loup ; mais Philippe lui parlerait plut6t de ses veill6es studieuses, et peut-6treil lui montrerait. . . Oh! non, pas encore... plus tard, quand il les r6ussirait mieux.

Et le jeune gargon tirait a moiti^ de sa poche, pour I'y renfoncer bien vite, un petit cahierde papier tout convert de lignes in^gales.

Lorsqu'il fut compl6tement salisfait de son travail, il se rendit an chateau. Tout en traversantjes allies du pare, il fut frappe des changements et des embellissementsfaitspar lesjardiniers; comme ces gens s'^taient donn6 de la peine pour que leur maitre fut content ! Rien ne pouvait 6galer la splendeur des pelouses et des parterres. La fille du marquis pr6f(6reraitelle encore le modeste nid de mousse a ces charmilles profondes, a ces bosquets si bien taill^s? Que disait-elle done de toilettes 616-

l'amant de gen£yi£:v£ 79

gafltes a la fin de sa lettre? Philippe n'y avait pas fait attention jusque-la. II se sentit' pris d'inqui^tude.

II entra dans Thabitation dont toutes les portes ^taient ouvertes; sans s'arr^ter aux pifeces d'en bas, il monta le grand escalier. Un homme sortait du cabinet de travail situ^ au premier 6tage, et Philippe reconnut le valet de chambre particulier deM. de Peyralfes.

— M. le marquis est doncarriv6?lui demanda-t-il sans le saluer et d'une voix tremblante.

— Ah! c'est toi, fit I'homme! Bonjour, Philippe. Cela va bien, mon gargon?

— Bonjour, dit Philippe. Je ne savais pas que M. le marquis fut d^ja ici.

— II n'y est pas, repondit le domestique.

Je suis venu en avant. M. le marquis arrive demain. Je vais faire ma ronde afin de voir si tout a ^t^ pr^par^ comme il le faut.

Et il poussait la porte de la chambre a coucher.

— Oh ! continuait-il, tandis que Tenfant le suivait, curieux et trouble, ce n'est pas pour longtemps cette fois. Affaire de voir comment tout se passe et d'obtenir quelque tranquillity.

80 l'amant de genkvi£:vc

II tardera h M. le marquis de rejoindre mademoiselle Genevifeve.

— Plalt-il? demanda Philippe.

— C'est un voyage superbe qu'elle va faire ; sa tante a bien fait d'insister pour Temmener. Moi, je connais la Suisse, disait le valet de chambre.

II avait ouvert un n^cessaire, et il en tirait un k un les objets qu'il d^posait sur une table et sur la chemin^e dans le cabinet de toilette. Philippe regardait les brosses d'^caille ; elles portaient incrust^s en or le chiffre et la couronne du marquis. II se demandait ce qui venait de lui arriver, et il voyait ces brosses de toutes dimensions, avec toujours ce m6me chiflfre, danser et se multiplier devant ses yeux comme par Teflfet d'un cauchemar.

— Mademoiselle de PeyralSs ne viendra done pas ? demanda-t-il enfin.

— Pas cette ann^e, dit le valet.

Et, comme toutes les brosses etaient enfin rang6es, I'homme fit claquer le fermoir du n^cessaire et se dirigea vers la porte.

— Viens done, reprit-il enseretournantvers Philippe. Qu'est-ce que tu fais la plants? Je

1<'aMANT DE GENKVlfeVE 81

pense que tu la connaltras la toilette de M. le marquis.

Oui, il la connal trait, oui, il la connaltrait... II ne pouvait se dire autre chose que cette phrase, ni rien voir que ces objets sym^triquement pos^s dont le nombre et la forme lui laissaient un vague 6tonnement.

Ce n'est que le lendemain, quand il eut vu le marquis descendre seul de sa voiture, quand il eut entendu la voix lente et froide qu'il reconnut lui dire : — Tu as bien grandi ; tu es un homme k present, Philippe. . . Et de coeur autant que de taille a ce que j'ai appris, c'est tr^s bien ! — qu'il sen tit I'immense desappointement le saisir, et qu'il pleura.

Un homme, avait dit le marquis... On aurait presque pu le croire k le voir s'en aller, la t6te haute sous ses boucles brunes, les ^paules larges, la d-marche fifere ; mais on ne I'aurait pas r6p6t6 si, cach6 dans le bois, on avait entendu les appels enfantins et les longs sanglots qu'il exhala dans la solitude.

Deux 6t6s s'6coulferent avant que mademoiselle de Peyralfes repariit dans le domaine de sa famille. Quand elle y revint, elle 6tait accom-

8^ l'amant de genkyi£;ve

pagaee, outre son p^re, par uue tante et par une cousine. On regut cette ann6e-la, et il y eut saos cesse du monde au chateau ; lorsque dei invites partaient, d'autrea les remplagaient imm^diatement, Philippe les rencontrait en cavalcades, et, s'il s'approchait le soir, il voyait les fenfitres briller et il entendait le bruit de la danse.

La tante s'appelait madame la comtesse de Lamelouse-Tr6signy ; la cousine s'appelait Bertrade. Ges dames ^taient fort ^l^gantes, Le fils du garde ne les vit jamais deux fois avec la m6me toilette,

Genevi6ve allait avoir quinze ans. Les promesses de Tenfance s'6taient realisees pour elle ; sa beauts ^tait remarquable. La nuance rare de ses cheveux, dont on n'aurait pu dire s'ils etaient roux ou chatains, ses grands yeux bleus et clairs et la puret^ de son teint, voila ce qu'on admirait le plus volontiers dans sa tete toute admirable. Point tr6s grande, mais frele et gracieuse, telle 6tait cette fille charmante.

Elle fut aimable pour Philippe, mais sembla n'avoir aucun souvenir de leur ancienne camaraderie. Elle passa devant la maison de ver-

L'aMANT DE GENEVlfeVE 83

dure satis jeter un coup d'oeil a rint^rieur, et elle ne s'aperQut pas que ses paons ^taietit morts.

Elle s'habillait simplement, poUrtant avec une recherche extraordinaire ; et elle paraissait plus excentrique dans ses costumes en apparence n^glig^s que Bertrade avec ses froufroUs. Elle portait encore de grands chapeaux, et Philippe la revit ainsi ; mais alors il ne dit pas si elle lui parut belle...

tin matin, comme il sortait pour descendre au village, il entendit un coup de fusil partir sous bois k peu de distance. On ^tait au milieu d'aoAt, et la chasse n'^tait pas ouverte. Philippe ne fit qu'un bond jusqu'a I'endroit od la detonation avait retenti. Un jeune homme de vingt-cinq a vingt-huit ans, a Tair distingu^ malgr^ la vareuse de flanelleet le b^ret qui fdrmaieiit lesprincipales pifecesde son 6quipement, tenait a la main une carabine encore fumante et criait : — Apporte ! apporte ! — a un animal encore invisible. Presque aussit6t, le basset favori de M. de Peyral^s tira hors du fourre un enorme lapin, et vint le deposer docilenjent aux pieds de rincounu,

84 L'aMANT DE GENEVlfeVE

— De quel droit chassez-vous ici, Monsieur?

demanda Philippe.

U pensait bien .que ce jeune homme ^tait un invito du marquis, mais il ne Tavait jamais vu; puis il consid^rait que d^truire du gibier avant le premier septembre, c'^tait un vrai sacril^e.

Le chasseur toisa d*un coup d'oeil plein d'insolente complaisance, le beau garQon qui lui parlait.

— Ah! dit-il,jevois... Casquette sur I'oreille, habit de drap vert, garde-chasse de M. le marquis. Belle profession, mon ami, belle profession. Permettez- moi de vous en faire mon compli* ment.

— Monsieur, repondit Philippe, je reconnais le son de votre voix; vous 6tes sans doute un Peyralfes. Dans ce cas je vous apprendrai que vous 6tes aussi le premier de votre famille qui ait insulte un Sauval .

L'6tranger rougit violemment. II parut h^siter, puis I'orgueil et la colore I'emportant:

— Insults, r6p^ta-t-il,un...quoi?... Comment dites-vous ?

l'amANT I>£ GENEVIEVE 85

II s'avangait sur Philippe, Toeil interrogateur, les yeux a demi ferm^s, de la mani^re la plus m^prisante du mpnde.

Le petit-fils du garde-chasse devint bl6me.

II resta un instant silencieux, mais si menagant que le tireur de lapins souleva de terre involontairement la crosse de son fusil.

Philippe ramena ses poings ferm6s sur sa poitrine et les y croisa; puis d'une voix que la rage ^tranglait :

— Monsieur, reprit-il, si je vous lan^ais a la face le nom que m^rite celui qui possMe une force quelconque et qui en abuse vis-a-vis de celui qui ne la possfe^e pas, vous ne vous battriez pas avec moi ; vous me feriez honteusement chasser de ce domaine, oti je suis n^. C'est pourquoi je ne vous dirai pas aujourd'hui le mot quimevient auxlevres, mais plus tard, oui, bieniot vous I'entendrez.

II partit ; tout son sang bouillonnait dans , ses veines; il aurait commis un meurtre.

Quelques heures plus tard, il 6tait dans la forfit avec son grand -pfere, lorsque tons deux rencontrferent la soci^t6 du chateau qui partait en excursion. Les messieurs en v^tements de

86 l'aHANT DE GBNEVlfeVB

I'antaiaie, les dames en toileLtes clairea, marchaient par groupes, causant avec animation el riant bsaucoup, tout en conservant, mfime sous les libres ombrages, la discretion de too habiluclle aux gens du monde. Philippe les regapda passer, sa casquettede chasse ilamaln, avec cette fagon reapectueuse qui n'^tait qn'Ji lui, et qui, loin de rabaisser, paraissait I'ennolilir. II cherehait encore des yeux quelqu'un. Tout acoup,Genevi6ve tourna lecoinde Valine, I lien en arri^re des autfes, donnant le bras a uu jcune homme qui se penchait vers elle pour lui parier. C'^tait le chasseur du matin; mais il ne portait plus sa vareuse ; il I'avait ^chaog^ conlre un unifopme d'enseigne de vaisaeau qui faisait ressortir toutesa grace de cavalier accompli. Sacompagne et lui formaient leplus chartnant couple que Ton pftt rfiver. Pourtant on aurait demand^ chez I'homme plus de jeunesse ; il avait I'air un peu railleur et un pen blase pour tant de fralcheur el d'innoccnce L^panouies k son c6td.

Le vieux 8auval eut un sourire de paysah malin lopsqu'il vit apparaltre les deux retardataire8;c6 sourire s'effa^a vite, fit il salua.

L AMANT DE GENEVlfeVE 87

L'officier vit le signe amical de mademoiselle de Peyral6s, chercha a qui il s'adressait, et toucha d'un doigt sa casquette. Puis il dit quelque chose en regardant Philippe, et Genevifeve se mit a rire. A la distance oil il se trouvaitd'eux, le jeune Sauval ne pouvait entendre la saillie spirituelle dont il ^tait I'objet.

— Grand-pfere, dit-il, qui est cet officier ?

— C'est le vicomte Robert de Lamelouze-Tresigny, dit le vieillard . Sans doute, il ^pousera sa cousine.

Si M. Forest pouvait encore enseigner quelque chose a Philippe, c'est parce qu'il continuait a s'instruire lui-m6me. Comme son 61feve ne donnait a I'^tude que fort pen de temps, ie mattre d'6tude se maintenait toujours en avance; mais ce n'^tait p sans peine. II se passionnait pour cette double tache, sanscesse acqu^rir et sans cesse partager ; il voyait d'ailleurs ses efforts compris et appr^ci^s; il les sentait recompenses par une affection absolue, par une reconnaissance vive, profonde et vraie, et il se devouait joyeusement. La v^rit^ est que Philippe I'admirait et I'aimait presque

l'aMANT DE GBNEVlfeVE 89

avec exaltation. Rendre un jour M. Forest fter de celui qui lui devrait tout, venir lui apporter rhommage des succfes qu'il pourrait obtenir et qui seraient I'oeuvre de son maitre, ce r6ve 6tait un de ceux que le jeune gargon accueillait le plus volontiers... Et Dieu sait s'il en passait devant ses yeux des rfives, a travers les feuillages mobiles ou dans la clairifere blanche de lune et sur le bord vague de Thorizon.

Un soir, M. Forest, en lui disant adieu, observa qu'il devenait soudainement trfes pale; il lui en fit la remarque, et Philippe r^pondit d'une voix un peu troubl^e que ce n'6tait rien, qu'il ne ressentait rien ; puis il s'en alia. Quand il fut parti, le maitre d'^cole vit sur son bureau un papier plie, d6pos6 k I'instant. II I'ouvrit, et lut une pifece de vers que son ^Ifeve lui adressait.

II ne connaissait rien des essais po^tiques de Philippe, aussi fut-il surpris; apr6s avoir pris connaissance du morceau, il fut touche.

C'etait une ode, r^guliferement faite, mais trop abondanfe en m^taphores classiques et en comparaisons ; pourtant le sentiment qui I'avait dict^e jaillissait malgre les entraves,

90 L^AMANT DE 6ENEYIJSY£

naif, sincere, de toutes les strophes ; il alia droit au coeur dujeune maltre.

Certes, il n'y avait pas de g^nie, mais il y avail un enthousiasme g^n^reux dans des passages comme celui-ci :

Ah I ce livi*e de la peosee, Tr^r de biens toujours nouveaax, £t dont ma langue embarrass^e A peine a la les premiers mots, C'est vous dont la main ferme et s6re, Levant I'^paisse couverture, L'onyrit k mon esprit trouble, Et le Boatenant immobile, Emp^cha quo mon bras d^bile De ce fardeau fdt accabl^.

Cette page sainte et b^nie, Que je n'ai point tourn^e encor, A travers votre voix ch6rie M'a vers6 plus d'an r^ve d'or.

Les premiers 61ans de mon Ame, C'est la y6tre qui les r6clame, C'est k vous que je les devrai ; Et si je poursuis la lecture Da grand livre de la nature, C'est vous que j'y retroaverai.

M. Forest 6tait un esprit trfes clair et trfes sur, aussi pen lyrique que possible. II se d^fia du jugement qu'il pourrait porter sur les vers de Philippe ; il les trouva remarquables pour un enfant de dix-sept ans, mais il se dit que prdcisement a cct age on est toujours plus ou

L'AMANT 0E «ENKVl£V£ 91

moins po^te, qu'il fallaii attendre ce qui suivrait et se garder de tourner la t6te a I'auteur par d'imprudents ^loges. Toutefois il necacha pas a son el6ve le plaisir personnel qu'il avail 6prouv6, et il le remercia avec Amotion. Philippe se sentit parfaitement heureux ; il avait parl6, non pour se faire entendre, mais parce qu'il n'aurait pu se taire et parce que son coeur debordait : M. Forest savait maintenant ce qui se passait en lui ; que ne I'avait-il mieux exprim^ encore !

En remontant la coUine par cette caressante nuit d'aoAt, il pensa que la vie avec un grand espoir et un grand but est belle et douce. II 61eva ses regards vers les 6toiles im mobiles et s'6cria presque tout haut :

— Createur tout-puissant, donne-moi le g^nie, et je ferai le bien, je servirai la v^rit^ !

Lav6rit6!... II se figurait qu*il sufflt de la desirer pour la connaltre, et de I'annoncer pour etre entendu.

Jadis, quand il 6tait petit, rien ne lui paraissait plus sublime que la fable de Prom^thee, Mais quoi ! le feu sacre n'6tait point gard6 par les dieux jaloux de I'Olympe; ce n'etail plus le

92 l'amant de genevi&vk

Titan superbeet vaincu dont le destin charmait son imagination ardente de jeune homnie; c'6tait£lie ecoutant au desert Tappel del'fiternel : « Qui enverrai-je, et qui ira pour moi ? » Et volontiers il se serait ^ri^ comme le prophfete : — Moi, Seigneur, envoie-moi !

Leciel ^tait admirablement pur ; des millions d'astres y scintillaient, et tout au loin, audessus des collines, un mince croissant rougeatre se dessinait comme un signe myst^rieux. Au milieu de la valine obscurcie, on voyait se d^rouler la riviere d'argent.

Toutk coup, les accords d'une musiquelointaine, port6e par une bouffee de brise, vinrent surprendre les oreilles de Philippe. C'etait quelque valse, 6chapp6e par les crois6es ouvertes du chateau, qui s'envolait a travers la nuit, en reflfleurant dans sa route. II se representa ces gens qui dansaient dans la clarte tombant des lustres et dans le reflet des pierreries, tandis que la-bas les branches des saules s'inclinaient sur I'eau tranquille, et il se prit a les plaindre.

Et Genevifeve, dansait-elle aussi? Oui, mais elle n'etait pas comme les autres. Sans doute,

l'amant D£ 6enevi£:ve 93

entre les figures d*un quadrille, elle sortait sur la terrasse ; elle tendait son visage au souflQe des bois qui lui murmurait des propos moins fades que ceux de ses ^l^ants cavaliers, et lorsqu'elle rentrait, c'^tait la lueur des etoiles qu'on admirait dans ses beaux yeux.

Est-ce que vraiment elle serait d^ja d'age a se marier? Oui, Ton se marie k quinze ans.

Mais elle n'^pousera pas cet insolent officier. S'il lui parlait a voix basse dans la for^t, e'est qu'il est son cousin et que depuis longtemps elle nel'avait pas vu. Maintenant elleleconnait mieux, c'est certain, et, lorsqu'ils passent tons deux sous les branches, iln'ose plus se pencher vers elle. Non, non, mademoiselle de Peyral^s n'acceptera que Thomme qu'elle aura choisi, et celui-la, quel qu'il soit, il sera digne d'elle.

A la fin de septembre, le marquis et sa fiUe demeurferent seuls dans leur chateau. Genevieve, paralt-il, avait manifesto le d^sir qu'il en fut ainsi pour quelques jours avant de retourner k Paris. Elle avait retus^ d'accompagner sa tante^ qui, perp^tuellement travaill^e d'humeur voyageuse, allait parcourir deux on trois pays et

94 l'amANT DE GENKVliVB

s'arreter a une demi-douzaine de villes d'eaux ou plages a la mode, tout en regagnant la <^pitale»

Le gout de la solitude s*etait empare lout a coup de mademoiselle de Peyralfes. EUefaisait a travers le pare de longues promenades, n'emmenant que son l^vrier favori, Dick, un superbe chien, au poil gris et blanc, si haut sur pattes que du bout de son museau efBI^ il touchait sans sedresserr^pauledesajeunemaltresse. EUe finit par s'aventurer jusque sous les taillis du bois, Philippe Sauval Taper^ut de loin, et se cacha parmi les arbres pour oser la suivre des yeux.

II la revit ainsi a plusieurs reprises, et il remarqua que la jeune fiUe grandissait encore, que ses joues pMissaient, et que sa demarche devenait plus lente. Un jour, Dick, tout inquiet vint le chercher. II se troubla, pressentant un malheur, et se mit k courir, conduit par le chien. Sur tin sable dur, parmi les premieres feuilles jaunes qu'avait arrach^es Tautomne^ il trouva mademoiselle de Peyral^s ^tendue sans connaissance. Le l^vrier savait bien, lui, qu'un ami invisible errait toujours dans la foret sur les pas de sa maitresse, et, lorsque celle-ci

etait lombee, il avail couru vers Philippe. Maintenant, couche pr6s d'eile, il allongeait i^ur le visage blanc de Genevifeve, sa belle tete soyeusc et fine, dans une caresse pleine d'amour el de trislesse, expressive el louchanle autanl qu'un geste humain.

Philippe nesavail pas comment porter secours a la jeune fiUe, Oh! la saisir dans ses bras et s'elancer vers le chslteau ! . . . Mais cela lui 6tait impossible. Une singuli^re faiblesse venait d'amollir tout a coup ses membres robustes.

Ce fut avec des mains tremblantes qu'il souleva la t6te et la taille de Genevieve. Un si leger mouvement suffit a la ranimer,

EUeouvrit les yeux, reconnut le jeune gardechasse, et rougit en le remerciant; puis elle s'appuya sur lui pour se relever. Lorsqu'elle fut deboul, elle resta cramponn^e a son bras, disant qu'elle ^prouvait un ^tourclissement et qu'elle ne pourrait pas marcher seule, Le flot de sang qui avail enVahi ses j ones ne se dissipait pas, et mettait une flamme fi^vreuse dans ses grandes prunelles bleues.

— Oh ! murmura-l-elle, qu'est-ce que c'est done ? J'ai peur.

96 l'aMANT DE GENEVlfeVE

— Permettez-moi de vous ramener, Mademoiselle, lui dit Philippe, rouge et d^faillaat presque autant qu'elle.

lis se mirent en marche, doucement, accompagn6s par Dick. Aprfes quelques pas, elle se sentit mieux. Elle commenga de rire de sa sotte aventure, et dit qu'elle ^tait vraiment honteuse de s'6tre trouv^e mal, que c'^tait absurde, qu'elle avail pourtant jur6 que chose pareille ne lui arriverait jamais.

— Et c'est vous, ajouta-t-elle avec un sourire, qui m'avez d^couverte au fond du bois ; tout a fait comme dans nos jeux d'enfants, lorsque j'etais la dame captive et vous le brave chevalier.

Philippe Sauval regarda la fiUe du marquis avec un 6tonnement profond.

— Est-ce que vous ne vous rappelez pas? demanda-t-elle.

II repondit vivement :

— Oh! si.

— Je vous ai vu sou vent cet ^te dans la foret, reprit Genevieve, mais nous ne nous sommes pas rencontres. Ces jours^ci, j'avais cependant quelque chose a vous dire.

l'amant de genevi&ve 97

— A moi? s'^cria Philippe, qui pensait agir dans un songe.

II la soutenait toujours. C'^tait ^videmment avec peine qu'elle marchait. Pourtant, comme on approchait de I'habitation, eile voulut continuer sans lui, craignant que son p6re ne s'alarmat et qu'il ne la biamat d*6tre ali^e si loin toute seule.

— Au revoir, fit-elle, et merci. Nous causerons un de ces jours.

Philippe rentra chez lui et arriva devant sa porte avant de s'6tre dout6 qu'il s'y rendait. II se mit a table et dina sans y songer. Quand on lui parla, il tacha de r^pondre, et il eut d'incroyables distractions. Son grand-pfere lui montra une poule faisane qu'on avait trouv^e fraichement abattue, que sans doute les braconniers n'avaient pas os6 venir ramasser la oil elle 6tait tomb^e. Philippe regarda le corps cribl6 de plomb de I'oiseau, et dit d'un air pensif :

— C'est extraordinaire. J'esp^re que cela ne sera pas grave.

II monta dans sa chambre, mais il ne se concha pas. II prit un livre et le quitta d'ins-

98 l'aMANT DE GENEVliVE,

tant eu instant, afin dc regarder par la fenetre dans la direction de Peyral6s. Vers minuit, il fut saisi d'une angoisse soudaine et crut a un pressentiment. Alors il se glissa dehors, fit quelques pas avec precaution, puis courut au chateau comme un fou.

Tout y paraissait tranquille. La vaste et somp* tueuse demeure ^tait silencieuse et close. Philippe la consid^ra un moment; ellese d^tachait en blancheur vague sur la nuit. Les hauls volets etaient partout herm^tiquement ferm^s. II ne surprit aucune lueur, il ne pergutaucun bruit.

— Rien, se dit-il, iln'y a rien. Dieusoit loue. Et il se retourna pour s'en aller.

Au m6me instant la porte s'ouvrait au-dessus du perron. Un homme a demi v6tu, une lanteme k la main, sortit en toute hate ; il s'en alia vers T^curie.

Philippe s'^langa derrifere lui, et Finterrogea d'une voix que Tanxi^te ^touflfait.

— Je cours, dit le domestique, faire seller le cheval de M. le marquis. M. le marquis veut aller lui-meme a la ville pour chercher le m^ decin. Mademoiselle Genevifeve se meurt.

Genevieve, mourir!... Oh f cela n'^tait pas

L'AMAr^T DK GENEVlfeVE 99

possible I On aurait dit a Philippe qu'elle se trouvait fort malade, il aurait tout craint ; mais 00 lui parlait de mort, et il ne voulait, il ne pouvait pas croire. II eatra dans le chateau presque avec calme.

Le grand vestibule 6tait plough dans Tobseurit^. Gomme lejeunehommes'engageait a tatons sur I'escalier, il entendit un leger bruit; presque en m6me temps, il heurta quelqu'un ; c'6tait une femme dechambre qui s'^tait sauv^e la pour sangloter. Philippe tressaillit comme s'il e6t ainsi brusquement rencontre lamort m^me.

Alors, sans se voir, ils se parlerent en tremblant. La femme de chambre cessa de pleurer dans la consolation d'avoir un auditeur. Elle raconta que Mademoiselle s'6tait couch^e souffrante, si bien que sa nourrice avait voulu la veiller ; tout a coup, au milieu de la nuit, Jacqueline avait couru tout epouvant^e a I'appartement de M. le marquis, conjurant celui-ci de venir au plus vite. II avait trouv6 sa fiUe sans connaissance, la respiration courte et oppress^e, le pouls tres faible, et rien de ce qu'on avait tent6 depuis n'avait r^ussi a la faire sortir de cet affreux etat.

1U0 l'aHANT DE GENEVIEVE

Cependant rescalier s'^iaira; on approchait, (111 allait desceadre. Lavoix deJacqueliae s'^leva siippliante, avec un accent lamentable:

— Ke laquittez pas, monsieur le marquis, ne l;i quittez pas, je ■vous en supplie! Qu'est-ce que je vais faire? mon pauvre petit ange !... Je ne veux pas 6tre seule... Je ne veux pas prendre cela sur mo! !

— J'ai de I'eapoir, fit le marquis. Je ne crois pas que cela s'aggrave d'ici k moa retour. Je nemefie a personne qu'i moi et h mon cheval.

Je ramfinerai le docteur deux heures avant ii'importe qui. Du courage, ma bonne Jacqueline; \ous saurez mieux que moi ce qu'it faut faire. Retouriiez, retouroez pr^a d'elle.

Philippe monta jusqu'au palier.

— Monsieur le marquis, dit-il, donnez-moi votro cheval, et je vous jure, oui, je vous jure d'nller plus vite que vous o'iriez vous-m^me. Vous pourrez rester prfes de voire enfant.

M. de Peyral^s fit un pas vers le petit gardecliasse, 6tonn6 de le voir la et frapp6 de I'ardeup contenue qui rendait sa voix fr^missante. II scruta son visage, rapprochant les paupi^res siii\;int une habitude de myope. Philippe, sous

, L'aMANT DE GENEVlilYE 101

ce regard sAr et s4v6re, rougit violemment et sans savoir pourquoi:

— Monsieur le marquis, reprit-il — cette fois avec le ton humble et sans nuance de rinf(6rieur, qui ne peut avoir avec son maitre nul int^r^t commun, — monsieur le marquis sait bien que Folette est le plus prompt de ses chevaux, trop vive m6me pour Paris, et qu'en Tabsence de monsieur le marquis, je suis le seul qui la monte.

— Va, r^pondit M. de Peyralfes.

II n'ajouta aucune recommandation ; peut- 6tre n'en eut-il pas le temps, car d6s qu'il eut prononc6 ce mot, Philippe disparut. Le marquis retourna pr6s de sa fille, et la contempla dans cette prostration terrible qui ressemblait a la mort. De temps k autre, il se levait et mettait I'oreille aux 16vres de Tenfant ou la main sur sa .poitrine, pour s'assurer qu'elle vivait. Jacqueline, a genoux au pied du lit, restait immobile; quand elle ne priait pas, elle relevait la t^te et regardait aussi la petite malade. La dernifere bougie s'^teignit sans que Ton eut song^ a se procurer une autre lumifere. Une lueur vague, p^n^trant a travers les rideaux,

10} ]l'AMANT DE GEN£YI]fcV]§

annonga qu*au dehors il faisait jour, M. de Peyralfes eut un cri ; il lui sembla que Tame de Genevifeve eut disparu avec la flamme, et cette obscurity blaachatre lui fit une impression lugubre, Jl s'dan<;a sur les tentures, leg 6carta, ouvrit la crois^e, et repoussa les volets qui batUrent contre le mur.

II demeura une minute a respirer Fair du matin, Qa et la, sur la cime des bois,. des teintes brunes paraissaient deja ; c'6tait Tau* tomne qui s'annongait. Et le pauvre p6re essayait de r^flechir la-dessus, parce qu'il n*osait pas reyenir vers le lit.,, Lorsqu'il s'y d6cida, ille fit par une volte-face d^sesp^r^e ; alors il apergut Genevieve, droite sur son s^ant, qui fixait sur lui des yeux egar^s, Elle se ranimait done! . . . Oui, mais pour s'agiter aussitdt dans toutes les angoisses de la fifevre et du d^lire.

A ce moment, des pas au dehors firentcraquer le gravier, et Jacqueline, qui s'approcha de la fenfttre pour la reformer, s'^cria : — Voici le docteur I — Elle avait vu Folelte, fumante et baletante, entre les mains des palefreniers qui Fenveloppaient de couvertures,

Le m^decin, en effet, descendant de voiture

L'aMANT DE GENfiVlfeVB 108

de Tautre cote du ehateau. II fut aussitot dans la chambre,

II ne jeta qu'un coup d'o6il a la jeune fille, et fit de la t6te le signe d'un homme qui s'est atteadu a ca qu'il reucoutre, puis il dit precipitamment ;

— Vous avez une glaci6re k Peyralfes, j'esp^re biea ?

Jacqueline r^pondit.

— Oui, monsieur le docteur,

Dej^ le marquis s'elangait pour donner I'ordre,

— II faut beaucoup de glace, beaucoup, et conatamment, yeprit le m^decin, Et maintenant dea sinapiames I

Genevieve avail une fi^vre c6r6brale, Autour de son lit commencfereilt les longues heures de veille et d'anxi^t^, le^ chuchotements^ les allies et venues pleinesde myst^re, Madame de Tr^signy accourut pour soigner sa nitee, Mais, dans le danger, la premiere place restait a Jacqueline, une vraie mfere. II y avail encore avec elleaune garde exp^rimenlee. Malgr^ la presence el le d^vouemenl de ces Irois femmea, M. de Peyral6s ne pouvail se

104 l'aMAHT DE CENEVltvE

lesdudre k quitler un instant la malade. II se tenait, le jour comme la nuit, dans cette coquette chambre qu'il avait autrefois pris plaisir a parer de riches tapisseries, de dentelles, de bibelots d'art. 11 s'asseyait sur un des petits fauteuils eu peluche rose et mettait le front dans ses mains; if n'avaitpaS besoin de regarder sa fitle pour voir ce visage ador^ dont les yeux, agrandis par la fifevre ou ferm^s par la stupeiir, ^taient sans cesse devant les siens. Elle, elle, sa Genevieve!... Sa pens^e ne s'en d^tachait pas. Tous les grands int^r^ts qui remplissaient sa vie d'actif et d'ambltieux, s'effagaient devant la maladie de son enfant. II repctait son nom tout bas, et, comme il le pronoiigait une fois d'uue fa^on perceptible, il fut sLirpris de I'accent qu'il y avait mis et se demanda s'il 6tait possible qu'il eiit pri^... Lui, qui ne demeurait fiddle a la religion que pares qu'elle faisait partie de son syst^me politique, vers qui donc^levait-ilsesmainsen murmurant Ic nom de sa fille? Qui lui rendrait cette vie pr^cieuse? De qui venait-il de I'implorer?... Avec un sourire amer, le marquis dirigea son rcfiard vers le blanc crucifix suspendu dans

l'aMANT DE GENEVftlVE 105

I'ombre des rideaux. Au-dessous, sur Toreiller, le visage qui reposait entre des linges glacis n'etait pas moins pale ni moins rigide; M. de Peyral6s detourna les yeux avec d6sespoir et avec horreur. . . Pr6s de la chemin^e, tout un pan de muraille 6tait couvert d'objets brillants qui scintillaient dans les derniers rayons d'un beau jour d'octobre; il y avait des rubans aux teintes vives, des fleurs artificielles, des mousselines gaufr^es, du papier dor6; puis des formes^ comiques: des chapeaux pointus, bons pour une poup^e, des ^toiles jaunes, des radis de carton peint, le porte-veine a la mode, avec son animal innommable, en satin bleu, gros comme lepoing. C'6taient destrophees de cotillons, des souvenirs des premiers bals.

Et cet homme, aux traits impassibles, qui tout a Fheure, s'etant cru faible, vengeait son honneur par un coup d'oeil de m^pris au Christ d'ivoire, s'6mut devant ces jouets, ne put les contempler, se leva, sortit, et, dans le corridor, fondit en larmes.

Le petit garde-chasse, dans le coeur duquel avait grandi pen a peu un amour inconscient encore mais immense, un amour id6al et pur,

i06 l'AMANT DE GENEVIEVE

qui faisait de Genevieve la po^ie de sa vie etsa yie elle-m&me, a'^tait pas moins malheureux. II errait sans cesse autour du chateau, entraitcent fois par jour pour demander des nouvelles, mais tout a coup, pris d'une sorte d'embarras ou d'une crainta terrible de la r6ponse^ 11 ressortait et allait se poster dans le fourr^ en face de la fen^tre, et la il regardait, immobile et oppress^, avec un tressaillement brusque lorsque les rideaux s'agitaient.

II 6piait la voiture du docteur; il la voyait depuis le village, et elle montait si lentement la cote avec son afifreux cheval bai, toujours las et rfeigne ! Oh ! comme Philippe allait plus vite quand il avait obtenu de chercher quelque medicament, et qu'il parcourait cette vieille route, tandis que le mouvement rapide, les sites familiers, la satisfaction d'agir, diminuaient un pen son inquietude.

II n'etudiait plus, il ne touchait plus ses livres, il ne faisait plusde vers... A quoi bon? N'avait-il pas etepouss^jadis parl'espoir qu'un jour mademoiselle de Peyralfes, voyant son nom sur un journal ou sur la premiere page d'un livre cei^bre, dirait : — Eh quoi, c'est Philippe ?

II ecrivait ces choses sublimes dans nos ibrets, tout pr6s de moi, quand je savais a peine s'il existait ou non !

Comment pourrail-il vivre lorsqu'il n'aurait pas ce but devant lui ? Qu'est-ce que Genevieve avait done a lui dire le jour oil elle etait tombee malade? C'6tait fini. Elle nelui parlerait jamais. Entendrait-on seulement encore sa douce voix?

Question pleine d'une terrible m^lancolie qui lui vint sur les Ifevres un soir qu'il vit detder le cheyal bai, paree que le m^ecin »e disposait k rester pour la unit.

On attcndait une crise. Elle fut favorable.

Philippe, qui ne s'^tait pas couch^, mais qui s'etait enfui dans I'ombre, a travers les sentiers humides, jonch^s de feuilles moUes, aussi loin du ehateau qu*il avait pu, et qui, bris^, s'^ait finalement endormi sous Tabri d*un ehalei push tique, s*approcha au matin de Thabitation, les cheveux en d6sordre, le visage d^fait, les dents serr^es, prAt k tout entendre, et voulaftt rester calme.

11 arrivait par la pelouse, foulant Tberbe qui ruisselaii; il regardait a terre, n'osant lever les yeux, car c'etait de ce c6t^ que dofti^ait )a

108 l'amant de G£N«viI:vk

chambre de Genevieve, et il lui semblait que Taspect seul de sa crois^e lui r6v61erait quelque v6rit66pouvaiitable. Soudain, il rencontra sous ses pas une des belles marguerites que la jeune fiUe aimait tant autrefois; il se baissa et la cueillitavec Amotion.

— Mon Dieu, se dit-il, est-ce pour son cercueil?...

Mais, en se redressant, il aper^ut entre Touverture des rideaux roses, dans la fen^tre b^ante a Fair vif et aux rayons p41es, Jacqueline, qui lui fit un grand geste de joie, les deux bras ^tendus, la bouche riante, les yeux pleins d'encouragement.

Le jeune homme tout tremblant, craignant de s'abuser, la vit se tourner, dire quelques mots, puis elle disparut, mais pour sortir bient6t apr^s sur le perron.

— Genevieve est mieux, beaucoup mieux, dit la nourrice k Philippe. On pent la consid^rer a present comme hors de danger. Imaginez ce qu'elle demande!... La fleur que vous avez Ik I Elle a voulu savoir a qui je faisais signe ; j'ai r^pondu que c'^tait k vous, que vous m'aviez tout Fair de cueillir un bouquet. Alors, elle a

L'AMANT'dE CENEVliVR 109

dit de sa gentille voix toute faible, pauvre mignoune : «Un bouquet... pour. moi?... » Ce n'est pas indiscret, au moins, de vous enlever votre marguerite, ajouta la bonne femme avec malice, vous en trouverez d'autres a eflFeuiller.

Genevieve avait repris toute saconnaissance; elle ne la perdit plus. Desormais, quand elle ferma les yeux, ce fut pour un sommeil paisible, reparateur; en les rouvrant, elle d^voilait un regard tranquille, que n'avivait plus la fiamme du d^lire. Elle causait, elle exprimait la joie de vivre; ellereprit pen k pen ses forces, et bientot elle put se lever.

Sa convalescence devait durer longtemps.

Pas de retour possible k Paris pour cet hiver. Elle s'en desolait k cause de son pfere. Quant a sa tante, celle-ci fit ses malles le jour oii la jeune fille prit son premier bouillon. Madame de Tr^signy 6tait capable de se d^vouer, mais pas pout longtemps a la meme place; son abnegation avait besoin d'exercice. £tre demeur^e un mois au chevet d'une malade, c'^tait plus qu'elle n'avait encore fait de sa vie. Une circonstance lui avait rendu le sacrifice possible ; trois lieues s^paraient Peyralfes de la ville la

110 L*AHANT BE 6£NEVliVS

plus voisine, et, sous un pretexte ou sous un autre, pour demander au m^decin un renseignement omis le matin, pour faire ex^cuter une ordonnance importante, pour ceci, pour cola, et souvent pour rien, la comtesse faisait atteler et courait k la ville.

EUe s'en alia done, car elle avait a presenter dans le monde, cette ann^e-la, sa fiUe Bertrade. Les deux jeunes filles devaient voir ensemble leurs premiers grands bals parisiens, mais, pour Genevieve, il n'en 6tait plus question.

— C'est mieux ainsi, car la chfere petite est bien jeune, dit la comtesse k son beau-fr6re. Bertrade Tattendrait si elle avait son age, mais deux ans font une grande difference*

Ce n*6tait pas la ce qui inquietait le marquis de Peyralfes, mais Tinterruption apport^e k ses propres travaux par cet exil prolong^ loin de la capitale. II jouait un role politique important, bien qu'il ne f6t pas a la Chambre. S'il ne parlait pas, il^crivait. II composait des ouvrages dont le but ^tait bon, car ce but, c'^tait d'unir. — Plus de divisions en France I eAt pu en 6tre T^pigraphe; et, comme systfeme, ils offraient une sorte d'^lectisme politique, fond6

L AMANT DE GENEVlllVE HI

sur des etudes historiques, physiologiques et sociales qui forinaient comme la basede granit de ce beau temple. Malheureusement, le temple lui-m6me etait destine k rester vide, et cela par cette seule raison qu'il voulait abriter tout le monde. L'architecture en 6tait trop composite, et si, en I'examinant, tons trouvaient h admirer, tons aussi trouvaient a redire.

Cependant, M. de Peyralfes, tout en poursuivant une chimere, ne ressemblait pas a ces poetiqucs r^veurs, qui, sans jamais apercevoir la reality, passent une vie sans fruits dans la contemplation de rimpossible. On le considerait, au contraire, comme un homme pratique par excellence. Son oeuvre, dont Tensemble ne pr^sentait qu'une utopie, devenait fi^conde par le detail; et les renseignements exacts, les vues justes, les conseils surs, abondant a chaque page, on les recueillait ^galement si Ton causait avec Tauteur. Voilk pourquoi le marquis ^tait si appr6cit5, si estim^ par des hommes politiques souvent de partis tr6s divers ; voila pourquoi leur monde agit^, inquiet, passionn^, ^tait son veritable 616ment. D'ailleurs, s'ils avaieut besoin de lui, lui-m6me

112 l'aMANT DE GENKVI&VE

ne pouvait se passer d'eux; c'^taient leurs opinions qu*il sondait, leurs sentiments qu'il devait peindre, leurs int^rfits qu'il se proposait de concilier. Aussi, lorsque sa fille lui fut rendue, et que, rassur6 a regard d'une vie si chdre, il rentra, le coeur libre, confiant et joyeux, dans son cabinet de travail, ce fut avec une jouissance indicible qu'il entreprit Texamen des journaux, des livres, des documents de toute sorte qui s'6taient accumul6s pr6s de son bureau depuis qu'il n'y avait pris place. II lui fallut bien du courage, pendant les jours qui suivirent, pour s'arracher a cette t4che qui le prenait tout entier, et pour retourner s'6tablir dans la chambre de peluche rose, oil le spectre de la mort ne le fixait plus par son effroyable fascination. Mais Genevifeve, faible et seule, dans sa p^nible convalescence, reclamait une presence aimable, une distraction ince'ssante et sans fatigue pour se reprendre fermement h la vie.

Le premier matin oil elle seleva, on T^tendit sur une chaise longue dans son petit salon, et elle ne voulut pas que Ton pr^vlnt son pfere, afin de lui manager une surprise. Mais M. de

L'aMANT,I>£ GSN£YI£YE 113

PeyraI6s, tr6s absorb^ par son travail, vint pr^cis^ment la voir plus tard que d'habitude; lorsqu'il entra auprds d'elle, il la trouva qui, lasse d'attendre, nerveuse et sans force, pleurait sans pouvoir s'arr^ter, des flots de larmes inondant ses joues pales et son corps d^licat second de sanglots convulsifs.

Cette crise fit beaucoup de mal a Genevifeve et arreta les progrds de toute une semaine.

M. de Peyral^s s'effraya et n'osa presque plus la quitter.

La premiere personne dont elle consentit a recevoir la visite futM. Forest. Elle t^moigna beaucoup de plaisir a s'entretenir avec lui, et Tinterrogea minutieusement sur ses occupations, sur le village, sur les enfants de I'^cole. Elle rappela le souvenir de ce qu'elle nommait leurs bonnes logons, et, a ce sujet, s'exprima d'un ton de regret, disant qu'elle les avait perdues trop tdt, qu'elle voudrait bien avoir continue a s'instruire d'une fagon r^gulifere et suivie.

M. de Peyralfes pensa aux nombreuses journ6es que sa fiUe avait pass6es I'hiver pr6c6dent hors de la maison, courant avec sa tante et sa

Hi l'AMANT DE GKNEViilYE

cousine de magasin en magasin, de visile en visile, aulour du lac el dans les expositions des cercles, el ii se dil que la maladie el le repos produiraienl peul-^lre des r^sullals heureux pour cette nalure qui s'impreasionnaitet cbangeail facilemenl,

Ce ful alors que, toul nalurellement, le matlre d'ecole parla de Philippe. Quand Genevieve sut que son ancien camarade avail 6crit de jolis vers, elle ^prouva une Amotion joyeuse, mais sans aucune surprise. Elle sayait bien, d6clara-l»elle, elle s'^lail toujours doul6e qu'il y avail enlui quelque chose d extraordinaire; il Iravaillail si bien 6lant pelil!.,. il avail des maniferes si sup^rieures h son 6lat... des maniferes qui tenaient a la distinction de son esprit; el voila qu'un pofete se r^v^lailen lui... Que c'elait beau ! Quel'plaisir elle en ressentail !

M. de Peyral^s jeta sur renthousiasme de sa fdle le verre d'eau glacee de ses propres defiances el de ses railleries.

— Prenez garde. Monsieur, dit-il k M. Forest, rien n'esl pitoyable comme les demi-talents, surtoul quand leur possesseur ne peut s'instruire de fagon k les d^velopper ou k les juger.

LAMANT DE GENKVlilVE 118

Et cette ^ucation, dont le plus grand g^nie lui-m^me ne saurait se passer, doit-on Ventreprendre sur un simple espoir, au risque de d6voyer une existence qui autrement serait utile, C'est un triste metier que celui de po6te a notre 6poque ; il faut avoir a dire des choses bien neuves et bien spirituelles pour oser les dire en vers. Le conseil de Boileau est plus que jamais de saison : « Soyes plut6t ma^on si c'est votre talent ».

M, Forest inclina la t6te en signe d'assentiment; au fond, c'^tait un peu son avis, Genevieve aerrait les l^vres et rapprochait lea sourcils dans une profonde indignation,

'^ Vois-tu, ajouta son p6re, nous avons d^ja le perruquier d'Agen et le menuisier de Nevers ; les connais-tu seulement, ma petite.? Quand nous aurons plac6 au m6me rang le garde-chasse de Peyralfes, qui est-ce qui y aura gagn^? Ce ne sera pas Philippe, je t'assure bien.

— Cependant, r^pondit Genevieve, ces gens aimaient, je suppose, a composer leurs po^.sies.

— Eh bien, que le petit Sauval en compose, ce n'est pas moi qui Ten emp^cherai. Grand bien lui fasse, tant qu'il y mettra son plaisir

116 L'AHANT DE GENEVlilVE

et non pas sa vanity. Mais quant a Tencourager, non, non, je m'en garderai soigneusement.

Le marquis ^tait sincere, d*autant plus qu'il n'aimait pas Philippe; Tespritetles sentiments de ce petit rustre lui semblaient ^tranges, bien qu'il ne les pressenttt que vaguement ; sa superiority naturelle lui causait une espfece d'inqui^tude. Certes il avait dit ce qu'il pensait; iln'6tait rienmoins que dispose al'encourager. Cependant, il le fit, malgr6 lui, de la faQon qu'il jugeait la plus dangereuse et qui lui repugnait le plus. Mais il y fut entrain^ pai* les circonstances, par le soin des int^rets mSmes auxquels appartenait sa vie : le bonheur de sa fille et raccomplissement de son oeuvre politique.

Genevieve dfeira voir les poesies de Philippe et celui-ci dut en apporter au chateau. II les lui lisait, assis pr6s de sa chaise longue de convalescente. Mais il fallait pour cela qu'elle Ten eAt suppli6. Combien il aimait mieux prendre dans la bibliothfeque I'^dition 616gante et chati^e de quelque auteur fameux, et se livrer avec lajeune fiUe a la contemplation d'un chefd'oeuvre !

Quelquefois, ils causaient tons deux. Philippe exprimait ses id^es. EUes ^taient telles qu'il en devait naltre dans le coeur d'un adolescent grec assistant, le lendemain de Platte, a la repr^-

H8 L'aMANT DE GKNEVlilVK

sentation d'une tragedie d'Eschyle: naives et ardentes, avec la vibration- d'^chos h^roi'ques et lointains. Elles ^tonnaient Genevieve. Safine nature de femme, deParisienne et d'aristocrate, qui s'^tait initi^e, en une seule saison mondaine, a I'essence subtile de notre soci^t^, fut saisie et derout^e devant ce torrent de vie, d'enthousiasme et de jeunesse. EUe se sentit comme emport^e par son vertige, et il luisembla, dans les heures de t6te-k-t6te, en s'^levant k la hauteur d'aspirations inconnues, que son ame reprenait en m^me temps que son corps une nouvelle et plus forte existence,

Les vers de Philippe lui inspir^rent une admiration sans mesure; elle lui pr^dit la gloire de Lamartine dont elle connaissait les M Citations. A ce sujet, elle fit souvenir le jeune homme du soir ou, tout enfant, il avait recite k Vallon^ avec une Amotion qu'elle n'avait pas comprise . Depuis, elle avait relu ces m^mes strophes, elle avaitappris par coeurcelles du Lao^ et a gon tour elle avait pleure, Elle attribuait aux conversations d'autrefois avec son petit camaradele gout qu'elle conservait pour lapo6sie et c'^tait afia de Ten remercier qu'au moment

li'AMANT DE GENEVliVE i49

Oil elle etaittomb^e malade, elle I'avait chercW dans les bois pour lui parler.

Le joup oil Genevi6ve raconta oecia Philippe

Alt le jour mSme oii elle eut i^eize ans. Xes

serres avaient 6te d^alis^es pour omep la pi^ce

ou elle se tenalt ; c'etait un salon de lecture, et,

suF le fond sombre des biblioth^ues aux rayons

r^guliers, se detachaient les touffes de cam61ias

de neige ou les grappes frdles des lilas blancs.

II 6tait venu des bouquets de Paris et de Nice;

ils encombraient les meubles, Genevieve n'avait

pas voulu qu'on les mit tous dans I'eau ; elle

les trouvait raides et disgracieux dans les vases

de Chine ou de Saxe ; elle aimait a les voir

trainer sur les tables, sur les coussins, jusque

sur le tapis, dans leurs papiers froiss^s, avec

la langueur de leurs coroUes mourantest Elle

^prouvait alors comme le sentiment qu'un

saorifioe se consommait pour elle, et le martyre

de toutes ces fieurs lui causait una jouissance

aiguis^ dlun peu de oruaut^.

Elle se renversait dans les plis d'un cbale de rinde aux tons d'ivoire, elle-m6me amoUie par les parfums qu'elle ne supportait pas bien encore. Ses cheveux, que Ton avait coupes.

120 l'AMAN^T DE GENEVIEVE

mais qui grandissaient trds abondants, s*enroulaient en boucles courtes autour de son visage ; ses yeux bleus s'obscurcissaient en se d^tournant de la crois^e pour se poser sur Philippe, et le jeune homme voyait en eux comme le miroir profond et sympathique de son propre coeur. II 6tait plac6 bien prfes d'elle, sur une chaise basse dont le dossier trds haul portait, brod^s au petit point, la couronne a feuilles d'ache et le blason des Peyral^s. Sa taille robuste de pl6b6ien, d^velopp^ par le travail physique et la vie en plein bois, s'inclinait, laissant voir au-dessus des ^paules les formes fantastiques et gr^les que Fart h^raldique, depuis des sidcles, a consacr6es.

Au dehors, d^cembre ^parpillait dans Fair les flocons de la premiere neige. Si bien clos que fut I'appartement, il y parvenait quelquefois des g^missements lugubres, qui venaient y mourir apr^s avoir 6branl6 les corridors. C'6tait le vrai temps des voleurs de gibier. Le vieux Sauval, son fusil a I'^paule, devait doubler le pas, seul comme il ^tait k present, sous les arbres noirs que le vent tordait.

Philippe n'y songeait gufere. II venait de

commencer la lecture du dernier morceau de vers qu'il eut compost, et il goutait un plaisir digne du ciel, une volupt^ multiple faite de ti^deur, de parfums, de rythmes sonores et de regards mouill^s d'admiration od les siens se noyaient.

Sa voix 6tait merveilleusement propre k faire valoir son oeuvre; on y sentait comme une force contenue qui, au moment d'^later, se fondait pour ainsi dire en douceur. La pens^e qu'il avait traduite en un langage 61ev6, facile, harmonieux, 6tait vague; c'^tait une reverie po6tique, rappelant ce qui .avait servi d'inspiration et de module a Philippe, le livre des MMtations. Comme dans, les strophes poignantes intitul6es le Ddsespoir, des questions auxquelles T^ternit^ seule pent r^pondre 6taient adress^es par la creature au Cr6ateur ; mais,' saisi d'xm scrupule aprfes cet enivrement plein de Famertume que produit le doute, le jeune auteur se tournail h la fin vers le Dieu d'amour de rfivangile, et terminait par une ardente declaration de foi. S'illusionnait-il, ou bien avait-il trouv6, r^ellement, dans T^glise du village, a travers une atmosphere oppressante

199 (.'i^MAHT DE 6ENBVl£:VS

d'enoenfii vieilli, devant le Crucifix dont la dorure tombait» formaut dea plaied sinistres, rextase que tout son dtre r^clamait par des pri^res comma oelles-ci :

Dieu ! qu*as-ta pour nous dans tes triors de Joie, Si les dons infinis que la main nous enyoie N'ont rien fait jusqu'ici qu'enflammer nos d^sirs?., . Dieul notre Ame,de vie et de bonheur avlde, L'Aurais-ta aans piti^, dans les deserts du vide, Vou^e k d'^ternels soupirs ?

Bavais-tu, lopsqu'un jour cette ftme tiiste et fiere, RApondant k ta voIk, monta vers ta lumi^re, Ge que son d^sespoir viendrait te demander?

Peui-tu cr^er des biens od son orgueil n'aspire, Et dois-tu, Dieu puissant, te lasser de produi|», Ou bien elle de poss^er?

Tout a coup, la porte s'ouvrit et M. de PeyraI6s entra, AccabI6 de preoccupations et de travaux, c'etait h peine si depuis quelques jours il visitait. sa fille. Peu a peu il s'^tait retire, laissant la place a Philippe, non sans une contrariety secrete ; a chaque heure il se disait : — Maintenant, c'est fini, je vais renvoyer oe petit dans ses bois. — Puis le courrier survenait, il fallait repondre, tout etait de nouveau en question ; et la plume du marquis courait sur le papier, devorait les pages... Mais Philippe restait au chateau, car sans cela Gene-

yifeve, B'ennuyaut, eut pleur^ et se ftit redonne la fi^vre.

Cepeudant son jour de naissance ne pouvait se passer de la sorte ; tard dans i'apr^s-midi, son p&re y songea; il tressaillit, rassembla ses papiers, et, apr^s avoir indiqu6 una taohe h son secretaire, il serenditala biblioth^que,

— Oh ! papa, te void. Viens vite, je t'en prie, viens 6couter ce que Philippe est entrain de me lire!

EUe lui jeta ces mola d^s qu'il parut, Tappelant de la main, impatiente qu'il eAt traverse la chambre.

— II ne faut pas t'agiter ainsi, fit le marquis d'une voix mecontente.

Philippe se leva aussitdt et voulut sortir, -^ Oh! ne partez pas ! s'^cria Genevifeve, papa sera bien aise de vous avoir entendu.

Oui, je ne me trompe certainement pas, vos vers sent trfes remarquables. Nous les empor* ierons k Paris pour les faire imprimer.

EUe insista encore .

— Eh bien, dit enfin le marquis au jeune homme, lisez-moi done vos vers, Philippe, puisque cela fait plaisir k Mademoiselle.

124 l'AMANT DE GBNEVlilYE

On ne rinvita pas a se rasseoir ; mais il n'avait jamais Fair gauche. II posa la main sur le dossier d'une chaise et commenga. Une rongeur montait a ses joues brunes ; elle s'aviva, puis disparut avant qu'il eutachev^lemorceau. Son Amotion ne se trahit pas autrement , et pourtant il lui semblait que cette lecture allait decider de son sort.

EUe fit beaucoup d'effet sur le marquis.

— Bravo, bravo, ne put-il s'empfe'cher de dire quand le petit pofete se tut. II r^fl^chit un moment, puis, avec un geste du bras qu'il 6tendit et ramena vivement :

— Bravo, c'est bien, murmura-t-il encore.

Genevifeve avait une expression rayonnante.

Sajoiela rendit forte; elle rejeta sonchale, s'^Ianga vers son pfere et s'assittoutprfes delui.

— N'est-ce pas, lui dit-elle, que Philippe a du talent? N'est-ce pas qu'il ne doit pas rester garde-chasse ?

— Mon Dieu!... fit Je marquis, puis il s'arr6ta.

— Papa, reprit la jeune fille, emmenons-le a Paris.

— Ecoutez-moi, Philippe, ditM.de Peyralds.

l'aMANT DE GBNEVltVE 125

II est certain que vous avez un don qui n'est pas ordinaire. Cependant ii ne faut pas vous illusionner ; vous pourriez ecrire des milliers de po6mes du genre de celui-ci, sans rencontrer un 6diteur qui les publiat, ni un lecteur qui les trouvat de son goAt. Vous fitesjeuneet ignorant. Pour parvenir, il vous faudrait quitter la retraite oil vous vivez, voir le monde et travailler beaucoup. fites-vous dispose a le faire? Je ne vous le conseille pas, mais si vous en avez le d^sir..., je vous y aiderai.

Une UgbvG pause avait pr6c6de les trois derniers mots, et c'^tait ^videmment a regret qu'il les avait prononc6s. Cependant son froid discours ouvrit aux yeux de Philippe les portes de I'avenir. Non pas que le jeune homme prit ce discours dans le sens juste et vrai qui y avait ete mis; son ame d^bordait de po6sie et d'enthousiasme ; il voulait la r^pandre et non la comprimer par des lois convenues. Qu'avait-il besoin d'etudier? Que lui apprendrait le monde? II ne comptait lui demander rien, au contraire: s'il d^sirait le voir face a face, c'^tait pour lui jeter a pleines mains les tr^sors dont il se sentait possesseur. Quitter sa retraite, a quoi bon? La

126 l'AMANT DE GBNRVliVB

nature n'est-elle point la grande inspiratrice?.,. Mais sa curiosity de jeune homme et d'artiste, el rid^e de se faire connaltre, le poussaient yers Paris. II souhaitait avec ardeur de mettre le pied dans la capitale; il Taimait d^japour avoir lu Victor Hugo, Enfin, I'approbation du marquis ^tait un premier succ6s, une premiere jouissance pour son ambition, et, devant Gene* vi6ve, il en ^tait fier.

M. de Peyral6s promit a Philippe deFemmener avec lui lorsqu'il retournerait a Paris, et de lui trouver une place qui convlnt mieux Ji Tinstruetion qu^il avait acquise et a ses facult^s que celle de garde-chasse, une place au moyen de laquelle il gagnat sa vie tout en eonservant desloisirs pour sestravaux litteraires. Le jeune bomme remercia vivement, s'inclina et sortit.

Lorsqu'il fut dehors, il ne prit pas la direction du pavilion Louis XIII; il fit un grand diJtour et s'enfouQa dans les bois, II voulait songer a son bonheur, aux perspectives enchant^esqui se d^roulaient devant lui. Ilsavait bien que ce bonheur ne serait qu'a moiti^ partag6 par sa mfere et son grand-pfere. — Mais quoi,^ se disait-il, dans deux ou trois ans, lorsque je

L'AMANT DE GENEVlilVE 187

deviendrai c^l^bre, lorsque notre humble nom de pl^b^ien sera, grdce h moi, plus souvent ppononc^ que I'antique nom de Peyralfes, ils u^ pourront plus m'en vouloir.

11 se perdit dans une reverie de gloire et

d'amour si brillanli qu'il n'osait lui prater un

corps et la renfermer dans des mots et dans

des phrases, craignant d'fitre fopc6 de s'en

avouer la folie. En traversant une route qui

s'en allait vers le couchant, il apergut le soleil,

immense et d'un rouge de sang et de feu, qui

s'enfonQait dans un lit de vapeurs grises. La

neige avait cess^ de tomber ; celle qui couvrait

le sol s'enlevait qk et Ik en fins tourbillons ; de

tons cdt^s, c'etait un fouillis de branches

sombres, humides et secou^es, Philippe s'arreta.

II aimait k rhttacher au souvenir de toutes ses

Amotions celui de quelque tableau de la nature,

surtout lorsqu'il y avait contraste, lorsque sa

m^lancolie se mariait aux paysages ensoleilles,

ou sa joie int^rieure k la desolation d'un cr6-

puscule d'hiver.

II regarda le disque sanglant descendre avec lenteur et disparaitre au sein d'un oc^an livide de nu^es; le soleil n'^tait plus \k que des

128 L*AMANT DK GENEVli;y£

barres de pourpre rayaient encore le ciel comme des fissures a la porte de fer d'une fournaise. Alors, tandis que la nuit d^bordait peu h peu des taillisy sentant sa jeunesse palpiter dans ce deuil, dans ce froid, dans cette mort, dans cette ombre, 11 tendit les deux bras, et son secret s'^chappa de ses Ifevres : — Genevieve, 6 Genevieve! dit-il a voix basse.

Puis, comme pour s'expliquer a lui-meme cet 61an qui soudain avail emport6 son 6tre, il ajouta : — C'est a elle que je dois tout, mon instruction, mes succfes, les plus donees joies de mon enfance, Finspiration de ma jeunesse.

Si je vaisa Paris, si je r^ussis, elle en sera la cause. C'est pour elle que son p6re s*occupe de moi. Toute petite, elle a voulu me faire partager ses IcQons, et maintenant elle me conduit vers la gloire... Elle est I'ange de ma destine.

II reprit sa marche, et poursuivit ses reflexions. Comme elle s'^tait montr^e ^mue en r^coutant! Comme elle le comprenait! Elle senlaitque dans ses vers il avait mis savie et ses larmes. II n'^crivait pas un mot dont il ne ftkt p6n6tre, aussi n'en pronongait-il pas un qui

l'amant de geneviAve 129

ne rencontrat Son echo dans Tame genereusede lajeunefiUe. Ah! le monde pouvait marcher a travers les tristes sentiers de I'orgueil, de Timpi6t6, des vainsplaisirs; lui, Philippe, il s'elan- Qaitrplus haut, il planait dans des regions de lumifere; il voulait jouirpar le g^nie et souflfrir par Tamour, accomplir quelque haute mission et dire ensuite au Dieu que Ton nie : — Moi, j'ai eu confiance, moi, je t'ai cherch^, moi, je t'ai servi, 6 Cr6ateur! Rassasieenfin mon coeur, que la terre n'a point satisfait.

Tout a coup, de cette reverie qui Tenivrait et lui faisait perdre la conscience des choses ext^rieures, le jeune homme revint a la r^alite avec un grand tressaillement. II s'arrSta, la joue brusquement pale, I'oeil a terre, ^pouvante. Des traces singuliferes, sortant d'une troupe du bois, s'6tendaient devant lui dans Tall^e qu'il suivait; la neige, creus^e d'un double sillon, semblait avoir ^t6 labour^e par des pieds chancelants, incapables de quitter le sol; et, distinctes sur sa blancheur, malgr^ I'obscurit^ qui gagnait, des ^claboussures de sang la souillaient de distance en distance, A un endroit parut Tempreinte de deux genoux qui y auraient

tl^tu,etla se trouvait toute une Qaque Doirfttre. Philippe se sentit saisir par une horreur vague, un pressentiment siaistre, II marcha le long de ces traces, qui se coatinuaient dans la direction de sa demeure, en se demandant quel malheur ou quel crime il allait d^ouvrir. Gomme il tournait un coude form^ par le chemin, il apergut assez loia devant lui la forme iocertaine d'un homme qui se tratnait en se cramponnant aux branches et en s'appu^ant surun fusil. II pressa le pas pour le rejoindre et lui porter secours; mais, avant qu'il eftt pu I'atteindre, I'homme s'abattit comme une masse, et resta immobile, les bras ^cartes, !a face dans la neige, tandis que son fusil tournoyait une fois lentement avant quede toucher le sol.

Philippe n'osait point songer qui ce malheureux pouvait 6tre... II faisait de plus en plus sombre, comment reconnaltre avec silreti qudqu'un? Mais lorsqu'il se pencha, ilpoussa un cri et saisit iipleias bras le corps inerte. — Grand-p6re I

Le visage de Sauval ^tait marqu^ de meurtrissures, ees habits ^taient dechirfe, et dans

l'amant de geneviAvb 131

sa poitrine, pr6s du coeur, s'ouvrait un petit trou d'oii le sang d^coulait. Quel que fAt Tennemi qui Tavait mis en cet 6tat, le vieillard avait du courageusement lutter; I'expression que son visage, m6me inanim6, portait encore^ en t^moigiiait d'une fagon non moins claire que le d^sordre de ses v^tements.

-r Les braconniers ! murmura Philippe. Et je n'etais pas la !...

II souleva son grand-p6re, et rassembla toutes ses forces pour I'emporter ; mais, commela tete blanche, nagufere si ferme et si fifere, tombait lourdement sur T^paule dujeune homme, celuici eut un sentiment d'angoisse indicible; sa voix s'^leva pleine de sanglots dans une supplication d^chirante, foUe :

— mon p6re, ne meurs pas! cria-t-iL Entends-moi, pardonne-moi ! mon Dieu, mon Dieu, tout ce que j'ai rfev^, oui, tout, pour que je n'aie pas tu6 mon grand-pfere !

U se dressa, son fardeau dans les bras, et s'en alia vers la maison. U avait jet6 son cahier sur la neige, ses poesies, son orgueil... U les haissait maintenant. Pour que son grand-pfere ouvrlt les yeux, il eut, dans ce moment-la^

132 l'amant de genevi&ve

renonce meme au genie^ avec ses enivrements secrets et ses triomphes au grand jour, a cette destinee enfin que son imagination lui avait promise.

II devait les voir se rouvrir, ces yeux, et se fixer sur lui avec s6v6rit6, avec indignation. Le vieux Sauval, ne recouvrant pas la force de parler, mit dans ses prunelles dures, ardentes, le reproche (Je sa miort pour le lancer a son petit-fils.

On ne sut jamais au juste cequi s'^tait pass<5 dans la for6t, mais a quelques signes du gardechasse, on comprit qu'il avait essay^ d'arreter un malfaiteur, et que celui-ci, se trouvant le plus faible, avait fini par le frapper avec un couteau.Le marquis vint rendrevisite au fidele serviteur de sa famille ; et, comme Sauval sc ranimait un pen dans la joie de le voir, M. de Peyralfes put lui faire entendre et saisir quelques mots. II lui promitune existence heureuse pour sa belle-fille, et un brillant avenir pour son petit-fils. Le moribond eut un sourire amer, ferma les paupiferes, et ne les souleva de nouveau que pour r^pondre d'un regard au dernier adieu de son maltre.

l'aMANT DE GENEYlilVE

LofsqueM. de Peyralfesfut p^rti, grave, pale, avec rhorreur de cette fin tragique et le sou-r venir du lit de mort de sa femme, le dernier dont il se fut approch^, Philippe resta seul avec son grand-p6re. Marguerite 6tait all^e chercher des bandes de toile fine ; on attendait le cure, car Sauval ^tait catholique et d6vot. G'etait le lendemain de la catastrophe, au moment oil le jour se levait, jour de d^cembre qui se glissait lugubrement a travers les carreaux 6troits sertis de plomb. Dans la chemin6e, plusieurs buches brAlaient avec de hautes flammes, et leur clart^ se jouait sur des v6tements jet^s dans un coin; elle faisait briller lesboutonsd'acierd'un habit de chasse, excepts ceux que le sang recouvrait et qui demeuraient temes et comme rongfe de rouille ; une haute horloge telle qu'on en voit dans les campagnes, se dressait entreles deux fen^tres, etl'on entendait le balancier compter les derni^res secondes de la vie qui allait s'^teindre.

Philippe s'approcha du lit, et dit doucement mais avec fermet^:

•— Grand-pfere.

Le bless^ ne bougea pas.

131 l'aMANT DB GENIVlftVK

— Pfere, dit encore le jeune homine, "vous lie me maudircz pas avant de mourir si je vous jure de rester garde-ehasse kPeyralfea; si je vous promets que toule ma vie sera eml>toy^& vousoWir, 6 vousimiter.^vousvenger, grand-p^rel

It parla ainsi pendant quelques minutes, ;ivec les mots les plus affeetueux, racceol le l>lus sincere, les serments les plus solenaels. II ^tait certain que le mourant I'entendait, ct mtime il crut voir I'expression rigide du visage se transformer peu a peu ; I'amertume faisait l>liice a la paix et presque a la joie. A la fin, le vicillard parut S6 ranimer; sea yeux s'ouvrirent, il 86 dressa, et, pendant une seconde, se tint sur son s^ant ; ses Ifevres s'agitferent, il fit un effort supreme, i! parla:

— Tu I'as jur4?

Ges trois mots sortirent de ses Ifevres, rauques, faibles, mais distincts.

— Je le jure, je le jure! s'^cria Philippe qui ^'agenoulUa plein d'dmotion.

— C'est mieux ainsi, murmura le vieillard.

n retomba, et, de la main gauche, il chercha

iii tSte de Philippe avec un gesfe de b^n^dic-

J^'AMANT DE GKNEVlt:VE 135

tion. Le jeune homme souleva lui-m^me cette main et la posa sur ses cheveux.

— Oui, c'est mieux, dit encore le vieux garde-chasse.,. Les deuxnoms, Peyralfes, Sauval... ensemble.,, et pour toi aussi, pour toi.,. c'est mieux,

11 se tut, puisr6p6ta: — Peyralfes, Sauval... Et, avecces mots, son dernier souffle s'6chappa.

Philippe, nesachant pas.demeuraita genoux et attendait. II ne songeait pas a son avenir bris^; tout son etre se concentrait dans le seul espoir d'entendre son grand-pfere lui adresser quelque bonne parole... Lorsque le cur6 du village et Marguerite Sauval entrferent dans la chambre, ils le trouvferent ainsi, pleurant et incline sous une benediction. Ils Wsitferent un instant, puis firent quelques pas vers le lit, et a'aperQurent que I'aieul ^tait mort,

Ce fut un deuil pour tout le pays. Aprfes le marquis de Peyralfes lui-m6me, pas un homme n'etait aussi aim6 et consider^ que Sauval. Sa mort afifreuse r^pandit la consternation, et chacun eut voulu d^couvrir et d^noncer le meurtrier. Malgr^ tout cependant, on ne mit pas la main surcelui-ci. C'^tait quelque mis^-

136 l'aMANT DE GENKYIlfeyE

rable braconnier qui rencontrerait t6t ou tard, onFesp^rait bien, soit un coup de fusil, soit les menottes des gendarmes.

A renterrement, le village en tier suivit. On monta jusqu'a la grille de Peyralfes, et Ton attendit que le convoi sortit pour s'y joindre. En avant marchaient les prStres et les enfants de choeur qui psalmodiaient d'une voix triste ; puis venait la bifere, port^e a bras, puis le marquis, t6te nue et cdte a cote avec Philippe.

La foule se groupa derrifere eux, et tout cela descendit vers le village, lentement, sur la route durcie par la gel6e. II faisait un froid tr6s vif, mais en vain Ton aurait pri^ M.de Peyral6s de couvrir son front que neprotegeaient gufere les cheveux fins et rares. II accomplissait son devoir, comme toujours, sans entrainement, mais avec une conviction plus forte que I'enthousiasme ; et c'^tait sans aucune arriere-pensee de popularity pour son grand nom qu'il donnait au souvenir d'un serviteur des t^moignages de respect qu'il n'eiit pu rendre d'une faQon plus marquee a un parent ou a un maltre. II avait toujours, d'ailleurs, fort appreci6 Sauval, dont le caractfere se rapprochait du

L*AMANT DE GENEVlfeVK 137

sien, en cequ'il ^tait, lui aussi, un homiDie de rhgle et de devoir. Une certaine entente avait exists entre le gentilhomme et le paysan, parce que Tun avait 6i6 garde-chasse aussi consciencieusementque I'autre avait 6t6 marquis. Science et principe chez celui-ci, instinct chez celui-lk, le sentiment du rang social s'^tait fait la loi de leur vie. Lorsque Philippe, aprfes avoir ferm6 les yeux de son grand-pfere, avait annonc^ a M. de Peyral6s et la perte qu'il venait d'6prouver et la resolution qu'il avait prise, celui-ci ne s'^tait pas montr6 surpris. Cequi Tavaitetonn^ j usque-la, c'^taitcette monstruosit^ du manantlitt6rateur que sa faiblesse pour Genevi6ve I'avait force d'admettre. D^sormais tout rentrait dans I'ordre, et il en ressentait une sorte de soulagement. II avait eu dans la voix des inflexions bienveillantes enr^pondant a Forphelin : — Gertainement je vous confie la charge devotre grand-pfere. C'est avec plaisir que je le fais. Vous avez agi en bon fils et en gargon sense, Je veillerai k ce que vous n'ayez jamais qu'k vous en feiiciter.

Philippe avait ecoute ces paroles comme le glas funfebre de toutes ses esperances. La vo-

138 l'aMANT DE GENEVltVE

lupte du sacrifice, qu'un mot d^^loge ou de regret eAt aviv^e, avail disparu tout a coup, et la sombre r^alit^ restait Beule. G'eat ce qui rendait son d^sespoir si profoud tandis qu^il parcourait la route de la vall^ pas a pas derri^re le oercueil noir, H tenait le front haul, tendant ses yeux brtllants k la bise qui les s6« chait a mesure que les larmes involontaires mon<* taient et les mouillaient. U menait le deuil de sesr6ves, de sa chfere ambition, de son amour, de ce bonheur lointain dont la perspeolive avail jet^ tant de rayons sur sa jeunesse obscure et solitaire. En passant devant la maison d*6cole, il se d6tourna vivement, et, lorsque les priferes furent achev6es au-dessus de la fosse, il s'agenouilla pour demander au ciel de mourir« Mais quelque chose d'^lastique et de vibrant sembla se d^tendre en lui et le fit rebondir sur ses pieds,

— Apr6a tout, je serai un homme, se dit-il.

Je ferai ma vie noble et grande pour Dieu et moi qui la jugerons seuls, Je veux m'^lever, et je sens que ma douleur me pousse en haul.

Qu elle soil b6niel qu'elle soil b^nie ! Oh ! oui, je veux vivre.

L'aMANT be GENEVlfeVE 139

C'^tait Tardeur de son imagination qui r^agissait centre la froide melancolie de sa destin6e, comma le sang jeune et vif qui courait dans ses veines r^agissait contre la rigueur de Thiver. Ge double combat suffit pendant longtemps a remplir sesjourn^es.

D^sormais, quand il revint des bois, vers le soir, c'^tait apr6s avoir tant song^ et tant couru qu'il lui prenait envie de se plaindre de la courtedur^e des heures. II ne parvenait jamais a d^penser toutes ses forces intellectuelles et physiques ; il }m en restait un trop plein qui Voppressait, et, la nuit, le faisait se dresser sur son lit, les bras ^tendus, ayant dans les yeux des larmes et sur les 16vres des paroles vagues qui ressemblaient a des appels.

D6s que Genevifeve se trouva en etat de supporter le voyage, M. de Peyralfes r^solut de la ramener k Paris. Sa convalescence mena- §ait de se prolonger outre mesure dans le grand chateau dont la tristesse et la solitude Taccablaient. EUe frissonnait en regardant par les fen^tres, croyant apercevoir sur la neige le cadavre ensanglant^ du garde, ou entre les arbres Fombre de I'assassin qui s'enfuyait. A ces terreurs imaginaires, eflFet d'un cerveau mal gu^ri, s'ajoutait une peine r^elle, la separation absolue, definitive, d'avec Philippe, et le d^sappointement de voir celui-ci

l'amant de geneviAvb 141

poser la plume et se confiner dans les bois.

Pendant quelque temps, elle se rappela leurs entretienls avec Amotion et avec regret; elle cultiva soigneusement les sentiments po^tiques, gen^reux, elev^s, qu'ils avaient fait nattre dans son coeur; elle continua de se repr^senler la vie telle que le jeune enthousiaste. la lui avait fait entrevoir; elle reprit les lectures par lesquelles il Tavait charm^e; elle voulut s'instruire et crut m^priser les frivolit^s mondaines auxquelles, lorsque la maladie etait survenue pour Ten empficher, elle allait se donner enti^rement et pour toujours.

Son p6re fut 6tonn^ dela surprendre unjour avec la traduction de Plutarque a la main, et de Tentendre une autre fois s'^crier qu'elle pr6fi^rait les Pensees de Pascal au plus joli roman. II fut convaincu de sa sinc^rit^ par les jugements qu'elle porta sur cet ouvrage et les passages qu'elle en cita. Elle s'avisa de lui parler politique; et, comme il souriait, elle d^clara sentencieusement qu'il n'^tait pas ridicule pour une femme de s'int^resser a des questions d'oti le bonheur de la soci^te depend ; mais que les hommes en faisaient le champ de bataille de

l'aVANT be 6ENEYli:YG

leurs int^r^ts et de leurs ambitions personnelles et qu'a ce point de vue la politique devenait une ar6ne, dans laquelle une jeune fille ne pouyait guere descendre avec convenance. EUe avail en disantcela uncertain regard dans ses beaux veux bleus qui rendit le marquis reveur. Poui^ tant il rinterrompit lorsque, pen aprfes, elle 6mit une th6orie subversive sur le prdjug6 de la naissance.

Genevieve ne se contentait pas de r^fl^chir etde raisonner, elle agissait. On lavit descendre au village, dans sa voiture bien close, avec Jacqueline a son c6t6. Elle sautait du marchepied sur les cailloux pointus qui formaient les trotloirs devant les plus pauvres et les plus humbles maisons; elle montait les raides escaliers de bois pour visiter quelque vieille femme impotente ou quelque petit enfant malade; et, un pen essoufflee, encore maigre et pale, elle acceptait avec reconnaissance la chaise de paille qu'on lui offrait. M. de Peyral^s, qui Tapprit, dut employer toute son autorite pour que la jeune fille cessat de compromettre sa sante en se fatiguant plus que la prudence ne le permettait ou bien en penetrant dans des int6-

l'aMANT DE GENEVltlVE 14

rieurs malsains. Uetait satisfait du changement qui se manifestait dans le caract^re de sa fiUe. et souhaitait que les nouvelles tendances qui s'y d^veloppaient fussent durables, mais qu'elles perdissent toutefois de leur exag^ration. Obser^ vant qu'entre les lectures s^rieuses et les courses de charity, Genevifeve ne reprenail ni ses forces ni ses couleurs, il donna I'ordre a Jacqueline de faire les malles, et bientot madame de Tr^signy put serrer sa ni^ce dans ses bras.

L'atmosphfere des Champs-filys^es, la promenade quotidienne autour du Lac, rendirent a mademoiselle de Peyralfes Facial et lasanteque son pfere avait en vain demand^s pour elle a Tapre vent de leur valine. Au bout de quelques semaines, toute trace de sa maladie avait disparu ; ses joues avaient perdu leur blancheur male, ses yeux leur langueur m^lancolique ; avec ses cheveux, devenus sufflsammetit longs, safemme de chambre formait un hoeud lourd, plac6 bas sur la nuque et laissant voir le des- ^in trfes fin de la t6te; des mfeches courtes et ^paisses venaient s*arrondir sur le front sans former au juste ni la frisure ni la frange, ave6

144 l'aMANT DE GKNEYlilVE

une grace naturelle donnant k la physionomie un charme un peu risqu^ mais irresistible.

Le faubourg Saint-Germain blama cette audacieuse qui, fille de marquis, osait accueillir ia mode impertinente et vulgaire des petits cheveux. Avec sa distinction et sa beauts, quel dommage! On voyait bien qu'elle^tait dirigee par cette 6vapor6e comtesse, madame de Tresigny.

Le jugement ^tait faux; la comtesse ne dirigeait pas Genevieve, car Genevifeve avait plus de gout, d'esprit et de volenti qu'elle. Mais il ,est vrai que la jeune fille subissait une influence. EUe ne pouvait pasfaire autrement; elle avait Tame vive, mais souple et faible ; elle possedait h un haut degr^ le sentiment du beau, mais elle 6tait trfes capable de Fappliquer exclusivement a la combinaison de ses toilettes ou au choix de ses Equipages. Elle aurait pu faire une heroine ou une artiste, elle devint une etoile mondaine. Les petits cheveux n'^taient que le premier pas.

L'influence qui s'empara d'elle aussitot qu'elle revint a Paris, qui la domina tout entifere, qui d^termina le cours de son existence future,

L*AMAiNT DE GENEVIEVE 145

avail autremeilt de puissance que les discours d'un petit paysan; elle 6tait plus forte aussi que les pages sublimes tourii^es lentement dans la solitude de Peyralfes; en effet, cellesci, que pour Genevieve aucune voix n'animait plus, semblaient austeres et froides comme la mort, tandis que I'attraetion a laquelle elle c6dait offrait I'eblouissement et la splendour de la vie.

C'etait I'attraetion continue, affolante, irresistible de son milieu et de son temps.

De son milieu : Paris. Non pas le faubourg Saint-Germain seul, toujours digne, un peu sombre, glac6 d'ennui; mais la haute bourgeoisie, la roture millionnaire, oil madame de Tr^signy, peu rigide et cherchant un gendre, conduisait Bertrade et Genevifeve. Milieu splendide ou tout se prend, Tesprit, I'imagination, les sens ; ou le d^sir de jouir delate avec I'orgueil de paraitre; oil Tor souverain tient sa cour, entasse, — et non sansgoAt, car il pent tout payer, — les produits d'art, de luxe de vingt sifecles.

Puis de son temps. . , Quel temps ? L'ann^e ?. . . les vingt, les dix derniferes annees? Non pas,

146 L AHAKT BE GENEVIEVE

luais chaque 6re iiouvelle; I'ferede la dernifere lagon de Worth ; I'fere du chapeau cabiiolgt, ihass^ par celle du Gainsborough ; !'6re du bleu, ilulilas, du jauae, de la nuaoce crevelte ou 1 haudron; I'fere du dernier op^ra-boufife succedant a celle d'uD carfime k Saint-Roch; Tfere d'un tableau de tel petntre en vogue ou d'une Idtcrie de charitd. Voila le temps, les temps varies, de succession vertigineuse, daus lesquels v^cul Genevifeve.

Elle ^tait faite pour aimer cette vie, ce njonde, vl pour y briller.

Elle n'en connaissait rien encore lorsqu'un jour sa tante et sa cousine lui apport^renf une iavitation, lui dirent qu'il fallait se tenir prete pour le jeudi suivant, qu'elle verrait son premier grand bal chezmadame Portet, la femme de ['agent de change, rue Galil^, dans un wiiperbe hfltel, tout pr6sde I'Arc deTriomphe.

— Papay consent? demanda-t-elle.

— Bien entendu, fit Bertrade. Mon oncle U'jus accompagne; mon fr^re Robert aussi.

Nous devons nous y rendre ensemble, car c'est maman qui vous pr^sente.

— Chez madamc Portet? dit Genevifeye avec

t'AMANT DE GENEVlfeVE 147

un etojinemient ded^igneux. Je croy^is qu'uu marquis de Peyralfes ne visitait que ses ^aux.

— Voyez-vous cela, vraiment? Oh! I'aristo-, crate enrag^e! s'^cria madame de Tr^signy, avec ce rire un peu 6trangl6, \xn peu coimijiin, qu'elle devait a son embonppint. ficoute, ipa petite Genevieve, ces distincf;ions-la sont boftfte^ a faire en th^orxe, a cent lieues d'ipi, a Peyral^s, dans yotre manoir, \^n yrai repairie de loups ! Mais a Paris, c'est tout autre chose. II faut (§tre un peu de son sifeele, ou bien se condammer a r6tat de momie. Mais tu ne connais done pas la-dessus J^s idees (}^ ton p6re ? elljBg sont tr^s larges. II y^^| la^e reconciliation g^n^ralp, un rapprqcbepaient de toutes les opinions et de toutes Ips .classes. . . pQg utppie, selon nioi. Mais, }\ a besoin (},q tous )es partis. MqI qui n'ai gufere de prejug^s, et qui connais I)ieu et diable, j'ai essaye de le faire pi^n^ffer dans la haute finapice. U ne demandait pas nii(^ux.

— Tu yerras commeons'apausechezniadame Portet, s'^cria Bertrade.

— JiCS egaux d'un marquis de Peyralfes et d'une comtesse de Tr^signy, reprit sa jn^re qyi riait toujours, mais ijy en a partout, jGeije-

\f^ l'aXANT be GENEVltvE

\ik\e. Tu ne sais pas comme od en a fabrique ces ticmiers temps. Tiens, en voila un qui se proin^ne Ik-bas.

Genevieve leva les yeux et regarda par la lontHrc qui donnait surle jardin de Thdlel. EUe vit lie I'autre c6t6 de la pelouse, un ganjon jardiiilei' qui passait.en pantalon de coutil bleu, ciiliial marroD, des sabots aux pieds. II avait nil rateau dans une main et dans I'autre no [laiiicr plein de feuilles mortes et deg^raniums

lilllOS.

/'•, — Oh! ma tanle, fit-elle doucement, je ne

«] siiis pas fifere. Tons les hommes sont 6gaux.

tJ| Sf;(ilonient je croyais... dans la soci6t6.. .

(»' 11 lui restait un doute et une tristesse. La

V li^Le promise ne la tentait pas, Lorsqu'elle eut

i- rocoiidiiitmadame et mademoiselle deTr^signy,

tile levint lentement se rasseoir a la place ((u'elle avait quittfe.

Ja' salon, immense, paraissalt vide malgi^ sL's lauteuils et ses chaises blane et or, pur Ltmis XVI, et ses hautes consoles k dessus de marlire ; les portraits sombres, les panneaux auxpeintures vieillies, s'effagaient dans I'obscuritc croissantc d'un soir d'hiver. Le jardin.

l'aMANT DE GENEVlfcVE 149

d^nud^, mouill^, fl^tri, aux arbres duquel grelottaient quelques feuilles ent6t^es, se lai§sait voir tout entier, dans la franchise brutale de son d^pouillement, faisant oublier ainsi toutes les coquetteries des beaux jours; un mur verdatre fermaitrhorizon,- avec, au milieu, une face de lion, livide de mousse, dont la gueule beante crachait I'eau goutte a goutte dans un petit bassin.

Et Genevieve, inquifete, songeait k ce salon de la rue Galilee, qui serait certainement rouge et jaune, avec des peintures criardes auxmurs, etoiielle coudoierait des bourgeoises a la taille ^paisse, a la voix elevee, aux falbalas insolents. C'est ainsi qu'elle se le figurait. Elle se d^fiait du jugement de sa tante, et trouvait Bertrade assez nuUe, ignorante, bonne fiUe pourtant.

Volontiers, elle se fut renferm^e dans cette maison de son pfere, cet hotel de la rue de Varennes, entre ces murs aux nobles souvenirs, aux fines et p6n6trantes m^lancolies. Elle oubliait la fifevre de plaisir qui Tavait saisie un instant autrefois, a ses debuts dans le monde, el ne songeait plus qu'a ses longs jours de

].)U l'aMANT DE GENEVlfeVE

maladie, k rengourdissemeDt du tombeau I'eilveloppant peu h. peu, puis au r^vell qui etait ! survenu, a ce r^veil dans la vivace et saiivage I nature, dans ia po^sie, dans 1^ l^ves sans borties d'uD adolescent. j

Son p6re la surprit Ik, dans Tetllbt-asure de , cetfe cfois^e, le meliton sur sa main, le regdrd ! perrlu. I

— Ma Genevieve, lui dit-il, d^fie-toi de ia I nature, toute d'extrgmes et de contradictions. | Qu:ind tu dansais I'ann^e derni6re, tu aurais j vouludansertoujonrs. Tu n'allais gu6re encore | que dans les matin^s; on ne pouvait t'en' .

arracher. Gel automne, k Peyral^s, tu as pris \ le godt des livres ; tu ne les quittais plus: Toimgme alors, dans ton grand Int^^t pour nos | pa;s'saas, pour notre petit garde-chasse, tu j n'avais plus a-Ia bouche que le mot d'^alit^. , Maintenaflt, apr^s quelques jours de solitude ' entre ces murailles de prison, tu te plonges dans une m^lancolie trfes mauvaise, dangereuse, j daut je sais vraiment gr6 k ta tante de vouloir | te retirer. Puis, qui sait?.,. dans un mois, tu i ne vas r6ver peut-6tre que Iriomphes mondains, succfts de parures... Tu es ainsi. Fais atten-

l'aMANT DE GENEVlfeVE 151

lion. C*est malheureiix... Cela m'eflfraie. Quant au luxe bourgeois, il n'est pas ce que tu penses. Plus de dorures, plus de clinquant... oh! non. Tout cela disparalt sous les tapisseries fan^es, les satins palis. On cache, ou Ton imite. On a si peur de se tromper que Ton copie avec acharnement. Pas d'imagination, mais de bonnes aflfaires, des achats en bloc. Un marchand de bijoux qui se retire, commande a son tapissier la chambre a coucher de Louis XIII ou de Henri II.

La voiture armori^e des Peyralfes tourna dans la cour de Thotel Portet, le soir du bal, et s'arr^ta devant le perron, d'ou s'echappaient des flots de lumi6re. Genevieve et Bertrade, le visage curieux ^mergeant d'un nuage de cygne blanc, en descendirent d'abord, puis, moins l^gferement, madame de Tr^signy. Le valet de pied, aprfes avoir ferme la portifere, se precipita vers celle d'un fiacre arrivant presque aussit6t. Le marquis et son neveu Robert de Tr6signy avaient suivi les dames dans ce modeste v^hicule.

Leurs fourrures enlev^s, les jeuiies fiUes

l.j-2 l'aUANT DE CENF-VltVB

appartrent, trfesjolies toutes deux, blanches, d^eoUet^es, un peupeureuses, seserrant comme deux oiseaux effarouch6s centre runiforme bleu fonc^ a galons d'or du jeune officier de marine, tandis que M. de Peyral^s conduisait la comtesse.

Au seuil du grand salon, dans raveuglement de la premiere minute, Genevieve ne vit rien distinctement. Un gros monsieur chauve s'inclioait, tandis qu'une dame blonde, de physionomie douce, superbe dans sa longue robe de velours noir, ieur tendait la main en souriant. C'etait M. et m:idame Portet. Du velours noir!... Ceci pourtantfrappa la jeune filie. Elle s'atlendait tout au moins a du satin bouton d'or.

Lorsqu'elle fut assise, elle regarda, et fut ('■hlouie,

Non, ce n'^tait pas le monde qu'elle coniiaissait, les toilettes qu'elle avail vuesjusquela, les femmes qu'elle avail d6 prendre pour modules. Ce n'^laient pas les moires antiques, los soies aux plis cassants, les formes raides. les attitudes guind^es de missels gothiques, rontempl^es jusqu'ici dans les reunions du

faubourg Saint-Germain. Cetait une harmonie de nuances exquises, des ondoiements d'^toflfes d'une souplesse, d'une richesse inouies, des reeherches de coupes, des originalit^s d'ornements, dont elle, la petite patricienne un pen sauvage, ne s'^tait pas fait uiie id^e. Et les chevelures, non plus lisses et disgracieusement 6chafaud6es, mais flottantes, fris^es, l^g^res, faisaient toute femme s6duisante, aur^ol^e, adorable.

On dansait d^ja ; la valse m^lait, entrainait, confondait les corps souples et lesflots desoie dans une mollesse de mouvemenls toute nouvelle aussi pour Genevieve. Elle saisissait au passage la vivacity d'un regard, la provocation d'un sourire... Et, toute curieuse, trfes ^tonn^e, mais bien contente, elle ouvraitsesyeux, son coeur, tout son petit 6tre impressionnable, ardent, a cette revelation qui se faisait la pour elle avec tant de soudainet^.

Elle avait lu la surprise, Tenchantement de Venise, passant brusquement, dans son art, des mosai'stes byzantins aux ^blouissements de la peinture la plus eclatante et la plus voluptueuse qui fut jamais, aux V6ron6se et

1S4 l'aMANT DE GENEYlfcVB

et aux Titiea... EUe 6prouyait quelque chose de seiublabie. Et le cadre repondait au tableau : les massifs de plantes montant jusqu'au plafond, les torrents de lumi^re tombant des lustres comme une poussi^re d'or; les riches portijji^es soulev6es, laissant voir la perspectiYe d'atltt*6i salons ou blen le myst^re d'un cabinet, d'ub boudoir, d'une serre, plus doudement tolair^Sj d^serts^ discrets^ ayec leurs sidges bas, de satin froiss^, leurs \ases au gaIbB flet*^ puiSi dans quelque coin, la blancheut* d'une statuette pensive.

•^ Gousiue, dit en s'inclinant le lieutenant de marine, vicomte Robert de Tr^signy, youlee-tous danser avee moi ?

Eile fit une fois le tour du salon, puis, pesdut tin pen sUr T^paule de son oavalier^ elle l6 i'etint el Tentratna daUs une embra^ sure.

— Arr6tons-nous, fit-elle, regardons. Je n'ai pas tissed de mes yeux pour tout oe que je

\ vois tei.

— Plui^ drdle que le faubourgs hein ? fit l6 jeUiie homme, avec sa fagon de parler negligee, impertifiente, qui amusait Genevifeve to la

l'amai^t de GE]S£vi£:y£ 155

ckoquant parfois. Gela fait 6ublier le mus^e des antiques collectionn6 lous les mardis chez la princesse de Landreville, ou les momies que Ton voil sans payer aux reunions de la vieille duchesse de Severac, n*est-ce pas ?

— C'est comme une fiSerie, dit sa cousine ; et touteslesfemmes paraissentjolies : comment font-elles done ?

EUe ouvrait tout grands ses yeux bleus saphit^, pailletes d'etincelles, ravissante ellemfime, n'ayant qu'a perdre sa gaucherie d'aristocrate et d'adolescente pour devenir la reine de cette fi^te, le sentant, et ne demandant pas mieux.

Son cousin Fexaminait en connaisseur. 11 ^tait Parisien avant d'6tre marin ; sceptiqueet blase kYingt-sixans,et n*ayant du reste jamais eu d'illusions a perdre. U devait trouver, en ^pousant Genevifeve, la merveilleuse occasion de devenir extrfimement riche sans se m6sallier, et c'^tait pour cela qu'il faisait la cour a mademoiselle de Peyralfes.

La grace, le charme de celle-ci, avec des prooiesses de d^veloppement infini, ^videmmeat ne gataient rien aux projets que form ait

1i)C i/amant de cenevikve

Robert. II se tenait a cote d'elle d'un air vainqueur, et son regard satisfait, triomphant, mettait une lueur un peu crue, presque d6sagr^able, sur son visage fin que dix climats diflKrents avaient d^ja bronz6.

— L'hdtel de Peyralfes, je suppose, arrange comme celui-ci, serait splendide. . . Et quels bals on y donnerait ! reprit-il, trahissant sa pensee intime. Ce sera votre vocation, tenez, Genevieve, de r^volutionner le vieux faubourg et de lui rendre la vie qu'il est en train de laisser 6chapper. ^

— Et moi, dit lajeune fiUe, quisongeais a m'enterrer toute vive entre les murailles moisies de notre jardin !

Elle riait k cette id^e, prise aussi compl6tement par la joie fi^vreuse du moment que, la veille, elle avait pu T^tre par la m^lancolio apre et Taust^rit^ des souvenirs.

Sa nature le voulait ainsi. Et au-dessus de sa nature, qu'y avait-il? Aucune direction suivie, d^termin^e ; rien que T^v^nement, I'accident.

Elle continua de danser, de causer, de regarder surtout. Dans sa petite t6te, elle pnt

l'aMANT DE GENEVHiVE IfJT ]

des notes, et ce qu'elle y trouva le lendemain J

en reflecbissant aurait pu faire un piquant .|

ficho de Paris, quelque peinture de modes ; j

sinon de moeurs.

Madame Portet avait plusieurs filles, les atn^es bonnes a marier. Elles devinrent les amies de Genevieve, et, les premieres, lui inculquferent les notions 616mentaires de ce qu'elles appelaient elles-m^mes « le chic » . Mademoiselle de Peyralfes bient6t dc^passa ses mattres. Avec un goftt inn6, une entente de la toilette qui tenail de Tart et du talent, sa beaut6 naturelle et sou esprit, elle devint en une saison la jeune fiUe comme il faut la plus remarqu^e du Tour du Lac. Elle ne le c^dait en eflfet qu'a cinq ou six 6toiles du demi-monde et du theatre. Elle se promettait bien de les ^clipser, unefois marine, et de les domifier de toute la hauteur de sa dignity feminine incontest^e, inalt^r^e, inattaqu6e. Car elle conservait un ideal; elle avait devint le vice, Tavait vu mfimepuisqu'il s'^tale, I'avait trouv6 bas, difforme, hideux, et s'^tait dit que son r61e, k elle, 6tait de planer. En somme, elle avait soif de plaire et de regner, et, sans le savoir, par instinct, em-

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pruntait au mal comme au bien ce qu'ils paUvaient lui pr6ter d'at traits.

On la voyait s'appuyer, d^daigneuse^ au fond de la victoria, a la droite du marqlils, si belle, avec son teint mat, son profil d^Iicat, ses chevcJux lourds, sombres, a reflets rcrtijc, qui bouclaient sur son front et l^*enroulaient sur sa nuque. Elle portait g^n^raletnetit des grands chapeaux a plumes, ressemblant plus ou moins k celui qu'un jour Philippe avait admir^, etqui paraient si bien sajolie tSte. Sa taille fine s'emprisonnait ^troitemetit dails des corsages a la coupe §avante, sobres d^oN nements ; des gants tr^s longs couvi*aiedt ses petites mains et tout ce qu'on aurait pu voir du bras en dehors de la robe; elle tenait, suivant la saison, un manchon dans lequel elle pouvait k peine fourrer le bout de ses doigts otl une ombrelle qui aurait au besoin sefvi de capote a la voiture. Quelquefois, elle laissait apercevoir une pointe de soUlier V^i^tli, iin talon Louis XV et le commencenietit d'Uti has de soie. Elle avait constamment un boutjuet sur les genoux, un paquet de vlolettes oil de boutons de roses. Si provocante, et avec inten-

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tion^ elle trouvait pourtant le moyen d'etre absolument respect^e, de tenir les courtisans a distance. Ses cavaliers ordinaires Taccusaient d'etre prude ; elle en 6tait flattie. Les grandes dames du faubourg secouaient la t6te en disant:

— La pauvre enfant ! elle n'a pas de mfere ; quant au marquis, il ne compte pas, car la politique Tabsorbe et lui tourne la t6te. II songe a preparer le bonheur des generations futures et laisserait pendant ce temps-la sa fiUe se perdre. Heureusement, il n'y a pas de danger; c'est une Peyral^s, elle ne I'oubliera pas. Mais quel genre elle se donne, a la fois ridicule et scandaleux ! Et avec cela jolie comme les amours... Ah! quelle piti^!

Ce que les douairiferes pouvaient penser mqui^tait pen la jeune fille; I'opinion des femmes necomptait gu6re pour elle. Genevieve voulait 6tre adoree de tons les hommes, n'en aimer qu'un et lui 6tre fiddle.

Elle choisit son cousin Robert. Un beau jour de printemps, a dix-huit ans et demi, elle lui fut fiancee. .Quant a la ceremonie du mariage, la date en fut fixee a deux mois de la. M. de

NT DE CENKVltVE

Peyralfes et Genevieve soubait^rent egalemeiit lie la c^l^brer k Peyralfes, suivant les traditions ric leur famille. Ce fut aussilAt chose conve-

A rextr^mit^ du domaine de Pevralfes, du c6te oppose au village, la oil les bois s'arr6tent brusquement au-dessus d'une pente de quatrevingts metres presque a pic, deux hommes contemplaient un spectacle fait pour leur inspirer une certaine Amotion.

— Voyez-vous, Sauval, ce sontles bourrasques des nuits derniferes qui ont entortill^ tousces grands arbres. . . lis n'avaient plus de terre sous leurs pieds. On voyait d'enbas les racines. . . Des vraies griffes de b6tes qui ne savaient oii s'accrocher. Et puis, avec ga, les pluies...

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— On avail creusd trop avant pour relirer du sable... C'esl effrayant, dit Philippe.

Uq 6boulement s'dtait produit. Les travaux de la sabli6re, pouss6s trop avant dans la colline, avaient laiss^ surptomber une masse considerable. C'^tait cette masse, avec les arbres qu'elle supportait, qui s'^tait ^croul^ dans le vallon. Cela ^tait arrive la veille, avec un bruit sourd d'explosion bouleversant le pays. Mainteuant une foule se t«nait en bas, mais a distance, et sans rien dire. Les paysans pouvaient rester la pendant tr^s longtemps, muets, la face inerte, a regarder cet amas de terre, de pierres, de branches od les bourgeons commeuQaient seulement k s'ouvrir; un ruisseau d^bord^ bruissait comme ^tonn^ de ce d^sordre et faisait mille efforts pour retfouver son chemin parmi les obstacles qui I'obstruaient. Plus haut, la plaie rougeatre et b^nte s'ouvrait au flanc de la colline ; une all^e, qui toLiriiait en lacet s'arr^tait net, couple par i'c'croiilement des terres; elle reprenait de I'aulre cilt^duvide el s'en allait doucement le ^ long de lapente, ktravers les derniere arbres,

rejuindrelaroute.parlaquellearrivait, kchaque

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instant, d'autres curieux. On se montrait, sar la pointe de I'espSce de falaise taill^e par I'accident, rintendant et le premier garde-chasse de M. le marquis ; ils paraissaient trfes contraries. La silhouette de Philippe se dessinait grande et svelte, serr^e dans la tunique de drap vert qu'il portait militairement depuisson retour de Tarm^e : Tintendant, court et gros, gesticulait.

Philippe Sauval avait « fait son vohntariat » , comme un fils de famille. II 6tait certes assez bien instruit pour subir I'examen ; et M. de Peyral6s, a qui ce brave et adroit iserviteur etait indispensable, avait pay6 la somme n6cessaire. II n'y avait pas deux semaines qu'il avait echang^ le k6pi et le pantalon garance centre les hautes gu6tre& et la casquette de gardechasse.

Un de ses cousins avait rempli ses fonctions en son absence et restait a Peyral^s, sous ses ordres. Mais il avait retrouv6 les chasses en mauvais 6tat ; et certainement cet 6boulement ne se serait pas produit s'il avait 6t6 la pour le pr6voir, pour faire abattre quelquesF-uns de ces enormes h6tres sous lesquels le sol fmissait

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par manquer, surtout pour empfecher de creuser

la sabli^re d'une faQou dangereuse, '

L'iDtendant, M. Rochet, sentait qu'il avail I

besoin de s'excuser. I

— Moi, disait-il, j'avais le cMteau, les cul- | tiires de la valine. Est-ce que je venais par iei seulement? J'ai toujours laiss^ les hois aux ' gardes-chasse, Du teoips de voire pauvre grand- ' pfere... (

Lc SOD d'une cloche quisonnait a toule volee { dans le lointam, rinterrompit. i

— Eh bien, mais, c'est k Peyral6s. On m'a\> peUe, fit-il.

El comme Philippe, aprfes avoir ^cout^, faisail UQ signe affirmatif.

— Que peut-il se passer desi importanl? On y va, on y va...

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