I.n cloche redoublait
-— Ony va! r6p^ta Rochet qui parlil apelils [liis presses, i'air soucieux et affair^,
Philippe resta seul, s'avan^a encore, et se rroisa !es bras. Le soleil baissail a sa gauche. ic. II trouvait la sc6ne superbe. Le fond de la ^- petite valine toute boulevers^e, devenail iioir;
les arbres renvers^s se lordaient dans ce chaos,
L^AMAKT DE QENEVlfeVE 165
avec des attitudes effroyables ; on eiit dit des damnes dans un des cercles de Ten fer du Dante. Au loin, par dela ies bois, la campagne s'^tendait, s'ondulait, se perdait dans des teintes violettes; Ies branches 6taient encore depouillees, Ies champs nus.
Philippe s'assitau borddela crevasse, sortit de sa poche un carnet de papier blanc et un crayon, puis il se mit a ^crire; de temps a autre, il levait Ies yeux.
— C'est sans doute, comme ga, un rapport qu'il fait pour M. le marquis, dit en basason Yoisin un villageois trfes entendu.
Un autre fit observer :
— £crit-il vite, hein ? Ah ! c'est un gargon qui a du savoir. Qa nest pas pour rien que M. Forest en est si fier.
Ge que Philippe Sauval ^crivait, c'^taient des strophes de quatre'vers, ou la rime fiSmi* nine alternait avec la masculine; des vers de huit syllabes, au style plus vif, plus precis, que ce qu'il composait autrefois; quelque chose d'encore bien exager^ pourtant, empat^ d'inversions classiques, trop doux, trop vaguement triste, manquant d'originalit^.
166 L*AMANT DE GENEVltVK
II y avail progr^s cepjBiidant ; il avait unpeu lu, un peu vu. Mais trop peu.
C'est ea Bretagne, prfes de T Ocean, qu'il avait pass^ son ann^e de service militaire.
Les landes, les vagues, les maisons de granit obscures et closes, les religieuses qui passent le front baiss^, le chapelet aux doigts, les gardes mont^es la nuit sous le ciel silencieux et cribl6 d'^toiles, avaient fait naitre ou reveille dans son coeur des aspirations tendres, infinies, et cet irresistible besoin d'^crire qu'il avait cru quelque temps mort en lui. La vie, telle qu'il fut a m^me de I'entrevoir, le degouta, et il la crut une immense meprise. II se figura que plus tard, s'il parlait, un changement certain devrait s'op^rer; il fut rppris dii ddsir qui, enfant d(5ja, le tourmentait, celui de donner le salut, la joie et de recDeillir la gloire. [1 parut Strange a ses camarades, et cepeQdant il ne faisait k personne la confidence des pens^es qu'il jiourrissait ; elles formaient son secret cache ; il se cachait pour griffonner des vers. Mais il ne pouvait pas toujours rec^ler en lui ses enthousiasmes fr^netiques; si Yon riait, il s'excitait; alors, superbiB, TpeiJ etince}ant, il
i'aMANT DE GENEVlfeVE 167
d^bitait de sa voix chaudc quclqiics phrases dignes des psaumefi ou de I'Apocalypse. On le laissait dire ; on I'aimEiit ; pas un qui ne lui flit sympathique. Seulement, lorsqu'il se taisait, un petit volontaire Parisien, plus Jeune que lui souvent, gamin de dix-huit ans, naif aussi dans son genre, dans son cyuisme gouailleur, lui disait avec une tranquiilite pleine de bonhomie :
— Mqd pauvre Sauval, aliens ! Attends un pea que tu connaisses la vie. Tu en perdras, de ces illusions !
' Quelquefois il prenait la peine de lui expliquer, k ce vrai sauvage, ce que lui, n6 dans levoisioagedu boulevard des Italiens,il entendait par la vie, Philippe se gardait de le croire ; c'est k -peine s'il I'^coutait. II llichait la bride a aon imagination qui retournait a Peyral&s, dans ie noble chateau, devant la petite convalescente aux yeux d'ange... Il songeaitii cette existence pure, et sentait que la sienne y tenait. Qu'estce qu'on lui disait done des femmea?... II y en avail one au moins, divine comme il puu- "aitlarfiverlliradoreraitde loin.d'eij bas;nui ne le saurait, et eombien il serait heijpeux !
168 l' A MANX DE G£N£VI£VC
— Ell bien, mon Philo, j'espere que tu as dela chance d'etre revenu du r^ment juste a present.
— Oui, mfere, dit le jeune homme qui ne comprit pas. J'en suis bien aise. Une vie stupide.
II eut un regret presque aussitot.
— C'etait un devoir, fit-il ; je n'aurais pas voulu y manquer si je Tavais pu.
Sa mere le regardait avec surprise. Elle avait un peu vieilli, s'^tait un pen courbee, et jouissait du plaisir de lever les yeux bien haul pour admirer son fils.
— Mais tu ne sais done pas la nouvelle?
— La nouvelle?...
— Oui, il est venu un courrier de Paris.
On doit tout preparer... lis arrivent! C'esl pour le mariage de mademoiselle Genevieve avec M. le vicomte.
Philippe n'eut qu'une reflexion.
— C'est done pour cela qu'ils ont sonue Rochet.
Et il lui sembla encore entendre ce son eloign6 de cloche qui tinte, et voir a ses pieds I'effondrement sinistre...
, l'amant de cenevieve 169
Ah ! rhorrible minute !
Qu'avait-il esp^re cependant? Cela devait arriver. Tous le savaient depuis longtemps. II etait fou.
On se mettait k table, et, pour ne pas etonner sa m6re et son cousin, il mangea. Aussit6t aprfes, il quitta le pavilion et courut au chateau.
C'^tait vrai. Deja tout se trouvait en branle. Le courrier, un homme important, depuis peu au service du marquis, espfece d'intendant, de valet de chambre et de maltre d'h6tel tout a la fois, donnait des ordres k chacun, et meme a Rochet, qui s'en indignait. Lorsque Philippe arriva, les deux hommes 6taient aux prises.
Le nouveau venu, favoris roux, tenue correcte, I'air d'un domestique anglais, 6crasait de son m^pris le provincial courtaud qui se d^menait en s'essuyant le front.
— Qu'y a-t-il done? demanda le garde-chasse.
A cause de la position particulifere qu'il avait toujours eue vis-k-vis de ses maltres, Philippe exer§ait a Peyralfes une certaine autorit^. Rochet le respectait fort ; quant a Tautre, il crut voir dans ce beau gargon k I'air distingu^ quelque gentilhomme campagnard. lis lui expliquferent
170 l'aMANT DE GENEVltVK
le cas. C'etait pour la distribution des appartements ; pas moyen qu'ils s'eatendissent ia-dessus ; mais il fallait conveair que c'etait compliqu^, k cause de la famille et des invites qui seraient nombreux.
On 6tait sur le palier du premier 6tage. Une lampe que portait une statue de ))ronze etait allum^e ; toutes les portes ouvertes. On aperceyait des enfilades de pieces sombres, des meubles sous des housses, des lits enormes, saps rideaux. Un rayon que renvoyait une moulurjB dor6e jaillissait par ci, par la, de tout ce
noir.
Tput k coup, Philippe s'^langa sur une porta et l^. ferma yivemeijt, avec un fracas qui remplit les ^ppartements deserts.
— Qu'on ne touche pas a cette chambre !
dit-il en se retournant vers les deux hommes.
C'etait celle de Genevifeve; elle avaitmanqu^ y mourijr. II lui sembla qu'on avait commis un sacrilege.
Mais le domestique aux favoris roux lui expliqua qu'il avait des ordres. Ohlpourceci, il n'y av^it pas a discuter. Mademoiselle avait elle-meme chpisi un appiqirtement a Taile droite,
l'aMANT DE GEMEVltvE 171
prf^s de madame la comtesse et de mademdiselleBertrade. Son ancieoQe chambre ^tait trop petite, puis, en outre, se trouvait toui h. c6t^ de I'appartementqu'on destinait aM. le vicomtfe. Alors, les convenances, vous comprenez...
Et I'insolent valet, qui avait reconnu tes armes des Peyral6s sur les boutoiis d'habit du garde-chasse, ne se g^na plus devant un 6gal,soulignant d'un rire Equivoque sa phrase inachev^e.
Philippe devint tout pale, et lan^ sur rhomme un tel regard que celui-ci cessa de rire.
— Ce n'est pas cela qui nous embarrass^, reprit-il Irfes vile. C'est pour loget" les inVitds , M. le marquis s'en rapporte absolument S moi et yoilk M. Rochet. . .
— Arrangez-vous, interrompit Philippe.
Et il s'en alia brusquement.
La fatnille arriva cependant avant les dmis.
Le chdleau de Peyral6s eut un hdte qui ue s'y etait pas Irouv^ depuis bien longtemps, cV'tait le vice-amiral comte de Trfeigny, le pere du fianc^. On avait attendu son retourd'un dernier voyage, car son age le forfeit d'accepter p;i - —
Hi l'amant dr geneviI:ye
retraite. U en ^tait fort malheureux, d^testant les faQODS de la soci^t^ d'a-pr^sent, humili^ de ne pouvoir ajouter a I'^clat de son nom celui d'une grande fortune, surtout craignant que la panvret<^ de leur maison et les gouts de sa femme ne vinssenta le forcer de prendre pour son gendre quelque roturier bien vulgaire et bien riche. Le mariage de son fils et de sa niece lui causait unejoie immense, et ses inquietudes pour Bertrade s'en trouvaient un peu diminu^es.
Robert et Genevieve paraissaient fort satisfaits Tun de Tautre ; pourtant ils n'^taient pas 6pris, et ne cherchaient ni a se le figurer ni k le faire croire. Le jeune homme trouvait sa cousine adorable, mais cette raison ne suflBsait pas sans doute pour qu'il Tadorat. Elle, qui avait lu quelquesromansdujouret bien 6coute lorsqu'on causait, m^prisait un peu Tamour, n'y croyait gufere du reste, et disait volontiers k ses petites amies qu'elle savait trop ce qui en etait. L'innocente ! En outre, elle pensait qu'il etait de bon gout d'en mettre le moins possible dans le mariage, pour si peu qu'il y on eftt du reste, la ou ailleurs. A part cela,
L'aMANT 0E GENEYlilVE 173
tous deux ^taient enchant^s de s'^pouser et se disposaient a prononcer joyeusement le oui qui devait les unir.
Philippe Sauval les observait avec un 6tonuement profond. II les rencontrait lorsqu'ils allaient a travers bois faire de grandes promenades avec leurs futurs garcjons et demoiselles d'honneur: Bertrade, la petite princesse de Landreville, les deux fils du due de S^verac, et, au milieu de ce groupe aristocratique, une demoiselle Portet, bien plus 616gante que les autres, et toute fifere de se trouver la. II les voyait ^changer des regards si pleins d'amiti^ franche qu'il en restait stupefait, lui dont les prunelles brulaient a leur approche, et qui se jetait vivement dans un taillis pour ne pas les regarder en face. Dans les detours de ces beaux bois que le printemps commen^ait a parer d'une manifere merveilleuse, jamais un hasard voulu ne s^para pour un instant les deux fiances du reste de la soci^te, jamais leurs mainsnese rencontrferent pourcueillir la m6me fleur; I'^tiquette rigoureuse leur plaisait, convenait k leurs id^es. Cependant Genevieve d^ployait pourfitre chaque jour belle a nouveau,
differemment de la veille, toutes les ressources de son goAt et de son luxe. On ne pouvait la regarder sans admiration.
Le jeune garde-chasse crut s'apercevoir que savue neplaisait ni a Genevifeve, niauvicomte. Celle-ci peut-6tre, ne pouvait oublier qu'elle avkit ^t^ bonne pour lui, et celui-lk qu'il I'avait oftens^. U 6vita de plus en plus de se trouver sur leUr chemin. Cela lui fut d'autdnt plus facile qu'il eut pendant quelque temps beau-* coup k faire k cause de I'^boulement.
M. de Peyralfes avait donn6 des ordres et fait venir des ouvriers. On fendait les troncs d'arbres, on sciait les branches, on d^blaydit la carrifere. Toute la soci^te fevait voulu voir le chaos, comme on Tappelait, arant que la pelle et la pioche y fussent mises. On s'^tait avanc^ jusqu'au bord en poussant des eielamations et des cri^ d'efiFroi. Le marquis, trfes iiiquiet, dvait laiss^ faire, mais il avait absolument d^fendu que Ton recommengAt, L'allee inf^rieui*e feurtout I'effrayait, celle qui se coupait Si subitement; on ne savaitpaS au juste a quelle distance on pouvait aller de ce oote sUns danger, et, comme il y avait avant la
^L'aMANT DE CENEVltTE I".")
crevasse un coude brusquej on serait tombc sans rien voir.
— II faut mettre un dcriteau k I'enlr^e de cette all^ pour rinlerdire, ditM: de Peyralcs.
On en mit un, tr^s visible, entre deux bran ches d'arbre; mais le feuillage qui poussjiit fmit par le couvrir.
Une apr6s-midi, Philippe avait eu aff:iiio au chateaii; comme il en sortait, il entcndil iia gPadd remue-in(5nage du c6t^ des 6c.urios et s'y rendit pour voir ce qui set passaili
Madame de Tresigny 6taU I^jBbUs un porelic s^parant deUx eours; elle agitalt !eS bras, pariait haut, ptiaitj menagait, pleui-fiit ptesipie ; des amis la raisounaiedt; Bertrade ttiaUrisail une certaiiie envie de fire, et GeneViftVe, ties calme, un pell pftle, regardait droit tlevaiil elle curieusement.
Plus loin, sur des dalles blanches de solcil, entre detlx grosses borneS, Ud dodlestiquo ameaait ud cheval, et le ricomte Hoberl allaii ae mettre en selle.
— Ah! c'est Folette, se dit Philippe, qui reconntlt la jUtnent baie et qui eouiprit. II Vftcertainement arnvei* Uti mallieur.
170 i/aMANT DE GENEVlfeVE
— Mod fils, je t'ensupplie, mon filslcria la comlesse, uq sanglot dans la voix, ne monte pas cette yilaine b6te.
— EUe n'est pas vicieuse, ma m6re, je t'assure.
II mit le pied dans I'^trier, s'^langa; le palefrenier lui donna les r6nes.
— AUons, Folette...
Madame de Tr^signy jeta trois cris: Ah!...
ah ! . . ah ! . puis se laissa tomber sur une borne, la main sur ses yeux, pour rie pas voir ; les assistants, except^ Genevieve et Philippe, se sauvferent dans toutes les directions.
Folette, cramponnee au sol des pieds de derrifere, venait de tourner sur elle-meme d'un mouvement furieux; c'^tait miracle que son cavalier dfeargonn^ ne fut pas all6 se briser la tete sur les dalles ; mais Robert, trte adroit, avait saute a terre, vivement.
Maintenant il se pr^parait k remonter.
Priferes ni representations, rien ne put I'emp^cher. Cette sc6ne d'ailleurs Texasp^rait; il avait de la peine k rester poli avec sa m6re.
— Vos cris perdront tout, lui dit-il. Vous effrayerez complfetement cette b6te. Je sais
l'aUANT DE GKNEVlfeVE i"
qu'elle ^tait vive; etle s'esl gat^ dans I'^curie en Tabsence de ses maltres.
— Pardon, monsieur le vieomte, fit le jeune Sauval, je la sortais tons les jours. Elle ne supportait que moi. Je vous r^ponds qu'elle est dangereuse.
— Robert, ne persistez pas, je vous prie, <lit alors Genevieve.
— Voyons, cousiae, puisque Sauval s'en servait pour courir ses lifevres...
II eut un petit rire un pen rageur, aver, un regard m^prisant pour ce beau garQon, aux jeux fiers. Quels airs il se donnait vraiment, ce garde-chasse ! On eilt dit que Peyral^si'tnit a lui, tilre et domaine !
Robert tourna sur ses talons, d^crivant en I'air une fioriture ayec sa cravache. Sa fiancee nedit plus rien, elle avait vu Philippe rougir; en reportant ses yeux sur le vieomte, elle ne put s'emp^her de remarquer k quel point I'habit civil donnait a celui-ci une apparenee efface, gr^le, insignifiante.
Lestement, pour la seconde fois, il fut en selle. La jument regimba ; il la sangia d'un coup de cravache, Uii raitles eperons an ventre.
i78 L^AXANT DE GE.NETliVK
etia fit partir au galop. On le perdit de Tue aussitot; un palefirenier se mit a courirdans la direction qu'il avait prise.
11 y eut un moment d'anxiete dans le groupe d*amis; on attendait en silence; puis les gemissements de la comtesse recommenc^rent ; elle apercevait au bout de Fallee la jument qui revenait seule, selle \ide, etriers ballants, entre les mains du palefrenier.
— Voyons, maman, fit Bertrade, impatiente, un pen dure, peut-6tre a cause de son inquietude mSme — calme-toi, je vois Robert. H marche, voyons, maman... I
II arrivait en eflfet, tr6s penaud. |
— Elle m'ajou6 le meme tour la-bas, prte de la grille.
Et il marmotta quelque chose qui ressemblait fort aun jurement, retenu k cause desfemmes.
Puis, comme on lui demandait avee des I sourires s'il ferait encore une autre tentative. |
— Jamais, cria-t-il, s'oubliant. Est-ce que J je monte une rosse pareille !
On se retourna pour voir Folette. Le domestiqiieTavait emmen^edans la cour sablee, derrifere le mur. On entendit un appel de voix,
tres doux ; et tout de suite, d'lin mouyeiflpnt vif mais deja calpie, la juipeiit rep^yii| soi^s le porche, portant Philippe. Les dames s'ecarterent. Pour passer pr6s d'elles, 11 papyiftt presque a la mettre au pas.
— Je vais la^briserdans lepre, la-bas, dit-il trfes simplement.
II y avait un peu d'impertinence dans son calme .
— Philippe... dit mademoiselle dePeyralps.
II retint completement Folette. Le yjcomte,
sans le regarder, se faisait donner jin lai^jtre cheval.
— Philippe, vous devriez la laisser, reprit Genevieve. II y a longtemps que M. le marquis veut s'en defaire. J'ai peur qu'il n'arriyie qiielque chose.
Elle s'etait approchee. Philippe, d'en feaut, plongea ses yeux dans ce regard qu\\ ^vitait depuis si longtemps. Un grand chape^u de paille Directoire, double de velours grenat, faisait une ombre ou brillaient doucement les deux prunelles bi.eues, humides.'^Une eniotipn lui etreignit le coeur, lui monta au fi^ryeau comme un vertige; pendant une seconds, il
180 l'aMANT D£G£NEVli:V£
oublia qu'il etait Sauval, le garde-chasse, qu il s'occupail a un service de palefrenier, et qu il avail devant lui la fiUe de son maltre et la fiancee d'un vicomte. II regai'da un moment Genevieve, sans lui r^pondre, et dans un trouble aflfreux.
Mademoiselle de Peyralfes fit un pas en arri^rc. Personne ne remarqua le flot de sang rose qui colora subitement son cou, sesjoues etson front; on ne faisait attention qu'aux chevaux.
— Venez avec moi, Sauval, dit Robert de Tr^signy, mont6 sur un alezan qu'il maniait bien et qu'il fit piafler . Vous me montrerez le chemin a travers le bois jusqu'a la grand'route.
L'ordre fut donne brutalement, avec una insolence voulue. Philippe rendit un peu la main, et la jument, partant tr6s vite, vint presque froler i'alezan.
— Votre distance ! dit le comte.
II tendit sa cravache, et toucha l^g^rement Folette aux naseaux. Peut-6tre oublia-t-il ufl instant que cette bfite ^taitombrageuse. I^'eflfet imm^diat fut qu'elle se dressa sur les pieds de derrifere et que son cavalier surpris, faillil tomber.
L'aMANT DE 6ENEVIj:VB i8i
Philippe, rappel6 ainsi de son espfece d'extase, eprouva un double choc, k la fois moral et physique. D'abord, la cruelle humiliation, dans un instant pareil et sous les yeux mSme qui, peu s'en ^tait fallu, lui faisaient perdre la raisou ; puis la secousse materielle, violente, inattendue, atroce,... une de ces secousses qui inspirent subitement a I'etre animal exasp^r^ une vraie rage de meurtre. II tint son cheval au trot derrifere celui du vicomte ; et, tout en sui^ vant, comme un groom, il tachait d'^touflfer en lui le d^sir d'attaquer Robert, de le contraindre a lutter, de le renverser h terre et de lui meurtrir la face.
Afin de mettre en fuite de telles pens^es, il regarda autour de lui. Un frisson le secoua.
Ge chemin, ces arbres, ces sapins noirs entre lesquels un bouleau blanc se d^tachait parfois comme un fil d'argent dans une chevelure de jais... II n'h^sita pas : c'^tait Faille qui con-
duisait au precipice. Robert de Tr^signy s'y etait engag^ sans voir Tecriteau. II irait encore trois minutes de ce trot allong^, puis la route se courberait, les arbres cesseraient, et le sol manquerait sous ses pas.
182 l'auant be genbvi^yb
Philippe se mit k ie regarder fiiement, sans ralentir.
(y^tait Cet homme-lk, cet homme fat, impertinent, injuste, ambitieux, que Genevifeve de Peyral^s allait iSpouser sans amour, avant de savoir mSme ce que c'est que Tamoui*.
11 se reprdsentait le malheur de la jeUne filie^ ne voulant pas croire que c*£tait Famertume de son propre sort qui ie faisait utt assassin.
Mais, non, non... C&\^i impossible* line pareille l^chet^, un pareil crime 1... Cette ^laircie entre les arbres... Dieu ! Tabime ^tait Ik.
— Monsieur le vicomte ! Au nom du ciel!.«.
ArrMez, Monsieur!...
Foiette, lanc^e, bondit en avant* Philippe, un instant, n*en fut plus maltre« II jeta un grand cri, Vint heurter le chevai de Robert, et, perdant la voix, haletant, voulut prendre les rfenes.
— Encore I fit le gentilhomme, se tournant, furieux de Taudace, la cravache en Tair.
EUe retomba et toucha Philippe k TiSpaule.
Alors, et tout k coup, le vicomte de Tr&igny etxuprit et vit deux choses terribles.
l'amant de 6EN£Vi£:y£ 183
Devant lui, a un mfetre, un bord de terre a angles aigus, d^chiquete, effrite, sur un fond noir de gouffre ; et, prfes de sa tSte, un visage blSme, avec des dents serr^es, des yeux rouges de haine.
Le garde-chasse rendit le coup de cravache, mais ce fut k Talezan qu'il le donna; violemment, de toute sa force, il le cingla aux naseaux.
L'animal eut un hennissement de douleur. 11 se tourna un peu, se dressa sur les pieds de derri6re, recula, sentit la terre enfoncer. . . Alors, affol^, se cramponnant, il abattit les pieds de devant; le sol cMa sous cette masse; un glissement se produisit, suivid'une chute brust[ue... Et Plulippe ne vit plus que ce bord sinistre, rong^ plus avant j et dont les d^chirures avaient chang6 d'aspect.
— Prenez garde a la t6te, soutenez un peu la tete.
On 6tait en train de descendre au fond de la crevasse le corps inanim^ du jeune vicomte. Le sauvetage 6tait difficile. Comme il y avail encore un escarpement tout droit entre la place oil il 6tait tombe et le niveau de la carri^re, on le glissait en bas, doucement, avec des cordes. Un homme suivait, s'accrochant des pieds, d'une main, etde I'autre ^cartant de la rugueuse parol la t^te du bless6. Le marquis et le comte, leurs faces pales, anxieuses, tourn^es en haul,
If
l'aMANT DB! GENBVltlVE 18S
assistaient a ce triste travail. On esp^rait que les dames ne connaissaient pas I'accident.
De temps a autre, a quelque mouvement un peu brusque, une secousse des cordes, M. de Tr^signy g^missait:
— Mon pauvre fils... mon pauvre fils !
Enfin il fut auprfes d'eux.
lis palp6rent ses bras, ses jambes, ne purent constater aucune lesion.
— Mais int^rieurement, ce serait plus grave.
II fallait du temps pour que le docteur arri-
vat. Ce qu'il y avait de singulier, c'est qu'on ne pouvait lui faire reprendre connaissance.
Enfin Jacqueline parut, apportant des sels, de Veau-de-vie camphree, des bandes de toile, tout ce qu'il fallait.
On lava le visage de Robert ; les soins qu'on lui donna lui firent ouvrir les yeux.
— Oil souffres-tu, dis-nous? cria son p6re.
II fit signe qu'il ne ressentait aucun mal;
pourtant ses paupiferes se refermaient.
— II n'est peut-6tre qu'^tourdi, an^anti, fit M. de Peyralfes, reprenant grand espoir.
— Le miracle, reprit le comte, est que son cheval ne I'ait pas tu6. II en 6tait m6me assez loin.
186 l'aHANT DE GBNEVI&TX '
-^ II se sera senti tomber, et il aura eu la presence d'esprit de quitter les 6triers,
— Quelle ^pouvan table chute !
Les assistants relevferent les yeux» On Yoyait Ik-haut, sur la pente qui devenait sombre a cause du soir, la forme noire du cheval qui se soulevait par moments, puis retombait.
— 11 faut que quelqu'un se charge tout a I'heure, quand nous serous partis, d'envoyer un coup de fusil sAr k cette pauvre bete, dit le marquis.
Puis, comme deux ou trois hommes s'^loignaient :
— Pas encore, fit-il, pas encore,
— Pardon, Monsieur le marquis, mais nous allons pour ramasser Philippe Sauval, qui n'a pas Vair d'etre bien a son aise non plus la-haut,
Le paysan fit sa reponse d'un ton raide.
C'^tait un peu fort tout de m6me que le marquis ne pensat pas a son pauvre diable de gardechasse. II avait risqu6 sa vie pourtant en tachant de porter secours a Tautre,
— Allez, allez vite, mes braves,
II avait un peu rougi sous sa peau mate et rid^e de sexag^naire. Repensant alors a Philippe,
l'amANT DE QENlVliVB 181
il s'6tonna qu'on no -vtt pas le cbeval que celui* ci devait monter,
— Ah! c'est qu'il n'est pas tomb6 de la meme manifere que le monsieur, lui dit un des ouvriers •
II travaillait au d^blaiement de la carrifere, et il ayait vu toute la sc^ue, Le cheval roulant, se heurtant, lancaut au loin son cavalier, qui reatait k mi-peute, inerte ; puis un autre homme sautant de sa selle k terre, courant au bord, mesurant le vide, et se basardant, cramponn^, pour tomber a son tour,
— Pauvre gargonl Mais c'^tait une folie aussi ; que pouvait^l faire, seul, sans secours? n 6tait k cheval : ne valait-il pas mieux courir au chateau, puis a la ville, pour le m^decin?
— Voilk, c'est qu'il devait 6tre aux cent coups k cause de I'all^e, fit Jacqueline, Dame, on pent dire que c'^tait un peu de sa faute,
— C'est vrai, dit lecqmte. Qui pourrait cone nattre les bois si ce n'est le garde^chasse ?
Ges reflexions parurent faire une impression singulifere it M. de Peyra.l6s, II se rappelait Philippe enfant, assis dans la salle d'^tudes a cdt6 de Genevieve ; et, plus tard, adolescent,
l88 l'amart de geneyi^yk
lui lisant des vers qu'il avail compost. 11 fit un geste comme pour ^carter une id^e trop p^nible.
A ce moment, on avail achev^ de preparer une liti^re.
Le vicomle Roberl ne s*^lail foil aucune blessure s^rieuse. U ftil Ir^s promplemenl r^tabli: Son manage se Irouva seulement retard^ de douze jours. Quanl k Philippe, il avail une jambe cass^ el devait resler pendanl six semaines ^tendu, dans une immobility presque complete. On s'^tonna en g^n^ral du peu de gravity qu'avait eu ce double accident ; les deux jeunes gens pouvaienl mourir; il y avail cent k parier contre un, qu'un homme place de nouveau dans la situation du vicomle serait broy6 par son cheval.
Dans le pavilion de chasse, les longues journ^es se succ^daient, monotones, toutes pareilles . Philippe se trouvait sur un lit 6troil, bien horizontal, Irfes dur; vers les pieds, des cerceaux soulevaient lesdraps; au-dessus de la I6te, une corde pendait, portant k rextr^mit^ un petit b&ton, que le malade saisissait quelque-
L'aMANT DE 6EN£VI]feVB i89
fois pour se soulever un peu . Souvent la fen6tre^tait ouverte; Tet^ commengait, il faisait trts beau ; des cimes toufifues de marronniers, un coin de ciel pur, voila tout ce qu'il voyait. II regardait longtemps, pendant des heures de suite, ce vert qui se d^tachait sur ce bleu ; il se sentait seul, abandonn6 soupgonn^ peut-6tre. Si le vicomte avait parI6, si, d'en bas, quelqua ouvrier avait vu la terrible scfene, il n'6tait plus, aux yeux de tous, qu'un miserable, et Genevieve ne pensait a lui qu'avec horreur.
Probablement il en 6tait ainsi; on venait peu le voir, soitdu village, soit du chateau. A I'id^e du m^pris des autres, il fut pris du d^goiit de lui-meme ; il se maudissait, il ricanait tout liaut,bien que seul, enserappelantsoh ancienne ambition, et cet amour humble et religieux dont il avait 6i6 en secret si fier.
■— Oil sont-ils, tous tes r6ves? se disait-il. Pauvre orgueilleux, pauvre valet!
Puis, tout a coup, il se trouvait saisi d'un apitoiement sur lui-meme, d'un cruel attendrissement qui lui faisaient mordre les draps pour ne pas sangloter. II se revoyait petit; il
pensait a ces joies inouies, completes, comme
190 I^'AHANT DE GKlfKVlftVB
en ^prouvent les enfants, et qu'il avait eues, lui, lorsqu'il allait au chateau, lorsqu'il y avait ^t6 invito le jour de la distribuiioa des prix, lorsqulls'y rendait ensuitejournellement pour travailler ayec Genevieve. Oh! quelle extase au moment od, du milieu des arbres, la facade rose et grise apparaissait 1 Gomme il comptait les pr^cieuses minutes en se disant : — J'ai encore une heure k passer ici . — Et comme Tapr^s-midi s'^tendait ensuite, long et triste devant lui, quand il redescendait les marches du perron.
— Maintenant, c'est ma vie, toute ma vie qui s*offreainsi. Ah! solitude, obscurity! Ah I douce vision perdue pour jamais ! mon pauvre amour! 6 mon g^nie!.,.
II murmurait ainsi des mots sans suite et sentait monter k ses yeux des larmes d'unc amertume abominable.
Un jour, sa mfere s'effraya de sa tristesse et de sa maigreur.
— On m'oublie, lui dit-il; on ne vient pas me voir, J*avais cru qu'on m'aimait un pen.
II disait cela avec inquietude.
Elle, une veritable paysanne, un pen rude
et sfeche," trfes ignorante, ne pouvant rieil, moralement, pour son fila, incapable m^me de lui faire une lecture le soir quand il devenait fi^vreux et impatient de son immobility, le rassura pourtant, lui dit ce qui en 6tait; la ftte qui s-approchait oocupait tout le monde.
— C'est bient6t alors? demanda Philippe.
— Mais oui, c'est bientfit ; domain en huit, Tu te 16veras peut^6tpe, mais tout au plus, et tu ne verras pas notre marine, mon pauvre gars.
«--* lis partiront tout de suite, saia-tu?
reprit-il au bout d'un moment.
— « Ah! bienoui, tout de suite, pasuneheure aprfes. Le temps d'embrasser leurs parents, quoi ! Il» vont faire leur voyage de noces dans un pays de montagnes, a ce qu'on m'a dit... en Angleterre, je crois bien,
*^ Un peu plus loin que oela, madame Sau* val, en ficosse, dit s^rieuaement unevoixclaire.
Mademoiselle de Peyral^s entra.
— Je sais que vous allez mieux, Philippe; on me tient au courant de votre sant6. Je serais venue plus t6t moi-m6me ; le marquis ne me Pa pas permis.
Elle fixa sur le bless6 un regard profond.
Depuis sa propre maladie, a elle-mfime. Philippe ne lui avait pas vu cette expression intense, grave, pleine de pens^es et de questions* Tr6s trouble, il ne disait rien*
II 6tait clair que M. de Peyralfes connaissait son crime ; mais elle, Genevieve, que savait-elle?
Gependant la veuve exprimait toute sa reconnaissance pour la bont^ de Mademoiselle.
— II a bien soufifert ? demanda celle-ci.
— Qui, surtout parce qu'il s'agitait trop. Le m^decin avait menace de le laisser boiteux, et constamment il etait rong^ par la fifevre. Ah ! si Mademoiselle pouvait le decider a 6tre un pen plus raisonnable.
— C'est vrai, fit la jeune fille. Mais je sais bien qu'il faut beaucoup de patience et que c'est diflScile.
Elle parlait sans setoumer vers lui, employant la troisifeme personne.
— Aimerait-il avoir des livres? Elle lui en enverrait.
La paysanne elle-m6me fiit frapp^e de la gfine qui r^gnait. Elle dit h son fils :
— Parle done. Tu n'as pas dit seulement merci k Mademoiselle.
l'aUANT DE GENEVlfiTB 193
Lui ne put artieuler que deux mots :
— Ah! mademoiselle Genevifeve I...
- Puis sa voix se brisa.
Ce fut la seule fois qu'elle vint le voir.
Le jour du mariage, Philippe se tratnait, faisait quelques pas maladroits, appuy^ sur des Mquilles. Sa m6re, en bonnet pimpant, toute rajeunie et toute conlente, vint lui raconter comment eela s'^tait pass^.
Elle lui dit que la fiancee ressemblgit a un ange, et que plusieurs paysaQS s'^taient mis a geooux comme devant une apparition lorsqu'elle ^tait entree dans la petite 6glise. Elle ^tait si blanche, sa robe ^tait si longue, el le voile autour d'elle paraissait un nuage. On I'avait revue ensuite, une fois mari^, prSte a partir, et faisant ses adieux, ea petit costume de voyage, k tons les gens rassembl^. Elle s'^tait approch^e de madame Sauval, lui avail iait I'honneur de s'adresser h elle en particulier, et la veuve 6tait fi^re d'avoir r^pondu sans se tromper : — Oui, madame la vicnintcssc.
— Que t'a-t-elledit? demanda Philippe avec des yeux ardemment ouverls — des yeux fonc^s,
19^ t'AMAMT Dl OKNSVlftVI
aux paupftres toujoqrs un peu rougies de larmes ou de fi^vre, et qui semblaienl brikler dans sa figure p&le comme des vitres ^laii^es it la facade d'une chaumi6re par une nuit de neige.
— EHo m'a dit qu'eUe reviendrait h Tautomne, et qu'eUe esp^rait te trouver alertc ct vigoureux oomme autrefois. Elle m'a dit encore qu'il faut que tu te soignea et que tu te laisscs gu^rir. Ed6d toutes sortes de bouoes paroles.
La nouveUd vicooitease de Tr^igny avait, cii quiltant la maison paternelle, naturellement fait des largesses h lous les serriteurs. A quelques-uns elle avait laiss^ des souvenirs persoonelB. Elle donna des livres h Philippe, toute une petite biblicth^que; ils Ktaient aeufs pour la plupart, avec de belles reliures s6v6res; il s'en trouvait cependant qui evaieot Bervi; le jeune homme eu reoonnut plusieura pour les avoir feuillet^ jadis au pied de la chaise longue de Genovi6ve.
Bientdt il se porta mieux ; il marcha, respira le grand air, deviut le Philippe d'autrefoig.
Cependant il n'aTalt pas revu le marquis. Un
L'jLHAIfl DE aEN8Tl£TK iOS
matin, tout k coup, M. de P^ral^a le fit demaader.
G'6tait UQ vieillard it present, rhomme qu'il aper^ut en entrant dans le cabinet de travail. Les preoccupations, les luttes politiques, la r^nte separation d'avec sa fille, h&taient un changement que la nature d'ailleurs faisait premature. Les cheveux rares.les petitsfavoris courts, grisonnaient. II avait ce regard sera-' tateur et dur qui terrifiait Philippe enfant. - — Sauval, dit-il sana pr^mbule, je crois d^id^ment que le metier de garde-chasse ne V0U8 convient pas.
Le pauvre gargon fl^bit sous cette phrase qui 4tait un acte d'accusation. II 4tait prdt k tout excepts h la brusque apostrophe, convaincante comme un t^moignage oculaire, et pas assez directe pourqu'il piit se d^fendre. II balbutia qnelque chose k propos de son grand-pfere. — Je sais, dit le marquis. Mais si c'est moi qui Yous rel6ye de votre service, qui vous d^gage de yotre pronaesse, vous n'avez plus de reproche a vous faire.
L'ironie des derniftres paroles ^tait cruellement dvidente. Le cong^ 4taitd4finitif.
196 l'amant de oensyi&vb
Le gentilhomme syouta :
— J'ai trouv6 pour vous, k Paris, un emploi*
— Monsieur le marquis, dit Philippe, la voix tremblante, je vous en supplie, ne m'dtez pas entiferement voire estime. II me semble que je n'aurais plus le courage, la force de bien faire. J'ai sans doute et^ bien coupable, mais il est descirconstances... unmouvement de colore...
— Je ne comprends pas, interrompit vivement M. de Peyralte.
— Ah ! j'avais cependant r6v6 une noble vie.
— R6v6, oui, T&w^l s'6cria le marquis, se levant, arpentant la chambre. C'est cela, justeineutcela... Ah! quel malheur! Je vousTavais pr^dit, je I'avais dit a M . Forest . Ces etudes, ces vers, quelle sottise ! Enfin, le mal est fait, et il en r^sulte maintenant...
II s'arr6tapour avoir le jeune homme face k face. — ... II en r^sulte maintenant que vous vous trouvez dans une position qui ne vous convient pas, k laquelie vous ne convenez pas. Vous maniez bien le fusil pourtant, mais vous maniez encore mieux...
AUait-il dire : lacravache!.. Une sueurfroide vint aux tempes de Philippe.
l'AHANT DEGENKVlgTE iSTi
— ... Vous maniez encore mieuxia plume.
Voulez-vous fitre secretaire?
— Je le serai, monsieur le marquis.
C'^tait une place modeste dansle cabinet
deM. de Gastr6, avocat Jila cour decassation. Sur-Ie-champ, il refutune lettre derecommandation toute prSte ; it vit I'adresse : Rue de la Ville-l'fivSque, Paris... Et sa main trembla, tellement il se sentit ^mu.
Quelques jours apr6s, il disait adieu k sa mfere sur le quai de la gare. EUe n'avait pas voulu raccompagner, bien que M. de Peyralte le lui eflt offert avec toutes les facilit^s desirables de voyage et d'installation. Paris lui faisaitpeur... Pas pour son fils, disait-elle, un homme! mais elle-mdme en mourrait. L'id^e de quitter son pays, son village, le chateau, lui avail cause une veritable angoisse ; la joie qu'elle eprouvait d'echapper a cette crainte, lui faisaitpresque oublier la douleurde la separation. D'ailleurs elle etait fi6re pour son Pliilo, voyaitdans ladfeision du marquis un hiiiineiir merite, une justice rendue. Bien sur qu'il deviendrait riche 1^-bas, et ceifebre.
19& l'aMAHT DB eKNEVlAVE
C'^tait un beau soirdejum; il faisait jour encore, mais le ciel passait du bleu clair au vert pale, et une ligne de feu dessinait la cime des coteaux plus fences. L'air 6tait plein d'une odeur forte et fratche de foins nouvellement fauch^. Philippe restait debout, silencieux, pr6s de sa m^re qui lui tenait la main. Leurs amis ^taJent demeur^s en dehors de la gare, mais de I'autre cdt6 de la voie, on les distinguait qui, par-dessus la palissade, lui faisaient des signes. -
Au delk, il y avait des maisons, la pointe
du clocher, quelques peupliers trfes minces, un
pr^ oil des vaches s'endormaient, ruminant
toujours, et k travers lequel un ruisseau bril*
lait comme une ceinture de m^tal tomb^ dans
I'herbe noire. En levant les yeux on voyait le
chateau de Peyral^s, qui dominait tout, assis
sur la colline, au milieu de ses bois dont la
*.r6te formait sur le ciel une seule immense
igne ondul^e. A mi-c6te, dans les intervalles
les arbres et des maisons, paraissait un bout
le la route que Philippe remontait autrefois
a venant de I'^cole.
II vit disparattre tout cela, du coin de son
l'aMANT DK GENETliVB 199
compartiment de secondes quand le train Temporta. Une m^lancolie Tenvahissait , dans laquelle il trouvait comme une jouissance a s'ablmer. Des scfenes d'enfance, des mots douloureux et naifs, des rimes k T^cho aigu comme une aiguille dans la chair, ilottaient vaguement dans son cerveau, s'afTaiblissant, reprenant force k mesure que le paysage changeait. Les bois, les ciiamps, les coteaux, les maisons, se succ^daient, paraissaient, fuyaient. Puis tout devint obscur. Et, du fond de cette tristesse de la vie et des choses, Philippe sentit pourtant surgir comme un espoir. C'^tait k son Oreille une promesse de g^nie, et sur son front une caresse d'amour.
— Vivre, lutter, se dit-il, c'est bon.
Et, posant sa joue sur le coussin poudreux et gris, dans le farouche bercement du wagon second, bondissant, il s'assoupit, tr6s pale, les paupi^res sombres, les mains fermdes d'un geste dnergique, avec un sourire sur ses Ifevres.
DEUXifiME PARTIE
La pifece venait de finir. Les jeunes acteurs, ^mus, riants, s'^taient enfuis hors du salon. Mais on les rappelait a force d'applaudissements. lis h^sit^rent unpen, puisilsrentr^rent; et, sur leur sc^ne improvis^e, tons les quatre en ligne, les mains unies, ils salu^rent en souriant.
lis avaient vraiment trfes bien jou^. Les deux jeunes fiUes de la maison, dont c'^taient les debuts, s'en ^taieot tir^s k merveille. 11 est vrai que Blanche avait ri an moment de la d^cla-
202 l'aMANT D£ GENEYlilVE
ration, et que Marie avait failli tomber en s'embarrassant le pied dans la queue de sa robe ; mais on s'accordait a reconnaltre qu'elles s'^taient acquitt^es de leurs roles d'une faQon surprenante. Quant aux jeunes gens, ils m^ritaient leurpart d'^loges; mais leur succ^s sem- Wait plus naturel; on n'avait pas Fair de songer qu'ils avaient eu k vaincre peut-6tre plus de timidity que leurs compagnes.
Gependant ils ^taient partis, et chacun restait k sa place. Si les acteurs avaient int^ress^, c'est que la pifece elle-m^me ^tait charmante : pleine d'esprit, de verve, et sentimentale avec goiit ; on Tavait parfaitement choisie. EUe 6tait en vers. Quelques passages un peu emphatiques, d^tonnant dans la grace l^g^re de Fen- 6embie> trahissaient un auteur jeune. G'^tait cet auteur que chacun maintenant d^sirait con^ aaitre« lies invites cherchaient en vain son nom sur les ctturtes vert pale, d^licatement imprim^es^ qui portaient le programme.
Quelqu^ messieurs ^lev^rent la toil. -^ L^auteurl Tauteur I Bientdt ce fut un cri g^niSral, et les dames le soutenaient en applaUdissanl; puis Ton se tut. Maurice Portet, le grand
L'AMANT D£ GENEVlilVE S03
jeuHO homme qui avail joue ie premier role, et qui, en chargeant uu peu, avait fait rire sa cousine Blanche, venait de rentrer sur la
II s'avanga jusqu'a la rampe — car il y avait une rampe, une trentaine de bougies derri6re un r^flecteur de tole. C'^tait Belloir qui avait tout fait, et rien ne manquait, pas mdme la logette du soufGieur.
-^ Mesdames et messieurs, dit Maurice, de sa bonne voix moqueuse, la pi^ce que nous avons eu Thonneur de repr^senter devant vous est de notre excellent camarade et ami Phi*lippe Sauval.
Les battements de main recommenc^rent, trte vi&) m614s aux « bravo 1 bravo! » et aux questions : — Qui est-ce? '— II faisait le vieillard* •*- Sa voix 6tait jeune pourtant. *— Ses Vers sent tr6s bien. — II parait qu'il n'a que I'age du neveuPortet — Yraiment? Alors c'est Un garQon d'avenir*
On voulut le voir; on cria encore : — L*auteur! Tauteur (... Gela devenait de Tenthou^? ^iasme.
Au fond de Tappartement^ dans le cabinet
204 L^AMANT DE GENEYltiyE
ou il se preparait a Changer son costume d'acteur contre une toilette de soiree, Philippe Ajoutait.
La perruque blanche qu'il venait de retirer k la main, ses cheveux bruns colics aux tempes, tout pale sous son rouge, il tendait Toreille a ces applaud issements qui saluaient son nom.
Brusquem^nt Maurice entra.
— Entends-tu, dit-il, comme on t'acclame, comme on t'appelle ? II faut retourner et saluer le public.
— Y penses-tu ? comme me voilk ?
— Cela ne fait rien. Remels ta perruque et vas-y.
— Non, non, dit Philippe. Quelle sotte figure irai-je faire la-bas?... Alors, elle a dpnc vraiment un pen de succfes, ma petite pi^ce?
— Un succes fou ! Ne te Tavais-je pas predit? Mais entends-les done, ils vont d^molir la maison de ma tante!
II se penchait tout en parlant, pour mieux se voir dans la glace, dans la flamb^e du gaz qui brulait trfes haut des deux cot^s de la toilette.
Le noir et le vermilion qu'ii avail mis le
l'aMANT DB GENEVlfiVS 20S
changeaient peu; sa moustache fine Mg^rement accentu^e, les joues plus eolor^es, c*6tait tout, Des gouttes de sueur perlaient au bord de sa chevelure, blond fence, correctement s^par^e •au milieu sur le front, et qui frisait bas sur sa nuque large, comme de Tastrakan de soie dor^e. II r6p6tait ses mines d'acteur, donnant k ses yeux gris, superbes dans toutes les expressions, un6clat dejoierailleuse ou bienl'ombre d'une m^lancolie insondable. .
— Vous avez si bien jou^, tes cousines et toi, reprit Philippe en I'admirant. C'est vous qu'on applaudit.
— Tiens, tu es modeste? dit Maurice. Voila une quality que je ne te connaissais pas. Et juslement c'est celle que j'appr^cie le plus I... Nous mettrons une violette dans tes armes.
— Mes armes, r^p^ta Philippe en souriant.
Les armes d'un paysan !
— De plus en plus violette. Ah ga ! mais c*est done une maladie ce soir! Le succ6s t'^are, mon bon. Ciel ! mais n'est-ce pas la premiere valse que j'entends? Et moi qui ne suis pas pr6t !...
Quand Maurice revint, dix minutes apr^s, en
206 l'aMANT DK GSRKVliVS
habit et cravate de blanc, dans le cabinet de toilette ou il avait laiss^ son ami, il trouva Philippe tranquillement assis dans un fauteuil en face de la chemin^e. Le jeune homme songeait profond^ment. Sa belle figure semblait toute grotesque sous le fard maladroitement appliqu^ qu*il ne songeait pas a laver. II n'avait pas seulement commence a se d^shabiller.
Maurice se mit tout a fait en colore.
— A quoi penses-tu ? lui dit-il. Est-ce que tu vas t'endormir la? Crois-tu qu'il y aura le moindre plaisir a danser avec ces demoiselles jusqu'k ce que tu leur aies 6t6 pr6sent6?
AUoQs, d^peche-toi maintenant, n'est-ce pas?
£t surtout d6barbouille-toi bien, car tu es horriblement laidl
Ge fut sur ces rassurantes paroles que Mauris quitta de nouveau le cabinet de toilette^
Cepend ant Philippe s'habillait; mais c*6tait h regret qu'il se pr6parait aentrer dans le baL II lui eiit sembl^ si bon de sortir^ d'allers'en* fermer dans sa petite chambre, ou de se proinener dans la nuit avec cette grande joie qu'il avait au coeur. II brossait machinalement ses cheveux, ajustait sa cravate et mettait ses
li'AMANTBE GENEVlfeVK 207
gants; mais, de temps en temps, il s*arr6tait pour murmurer, ayant dans la voix un vrai tremblement d'ivresse :
— Je suis po6te . . . Je suis pofete .
Sa toilette n'eut peut-^tre pas 6t6 achev^e, ce soir-Ia, si un valet de chambre envoys pap Maurice n'y eAt mis enfin la demifere main.
On parlait de lui dans les salons ; on faisait beaucoup de questions sur son compte aux mattres de la maison ainsi qu'k leur neveu Maurice. Parmi les invites, personne ne le connaissait; et, comme on ne I'avait vu que dans son r61e, avec les cheveuxet les rides d'un vieillard, on s'^tonnait d'apprendre qu'il avail k peine vingt-trois ans.
M. et madame Portet faisaient son ^loge, mais sans beaucoup de chaleur. Tout en 6tant fort satisfaits du succfes de la pifece, ils commen- Qalent k craindre que la plus grande part du succ6s ne revint a Tauteur , et que les vers de Philippe ne fissent oublier le talent, la grace, les jolis costumes de Marie et de Blanche. Aprfes la peine qu'ils avaient prise pour faire r^p^ter ces m6mes vers auxjeunesfiUes et pour combiner ces costumes, cela leur semblait un peu dur.
20S L'AHANT »E GBNEVlfiVE
Quattt k Maurice, qui n'avait pas les mSmes inquietudes, c'^tait avec ua plaisir siac^re qu'il entiindait louer sou ami. — N'est-ee pas qu'il a till talent? disait-il. Avez-vous remarqu^ la S('t;iie du billet t Gomme le d^oouemeut est bioii amene, d'une fagon tout origioale. Oh!
Je suis bien sur de Sauval, avant lougtemps il sc fera uq nom.
Cependant on interrompait quelquefois ces explosions d'enthousiasme ; on s'informait de la I'amiile et de la position du jeune auteur. Mors le visage ouvert de Maurice changeait tout a coup, s'obscurcissait. II 6vitait de rt^pondre ou le faisatt d'une fa^n tr^s vague: — Une bonne famille de province, mais peu ais^e. Son p6re avait occupy un poste de confiance aupr6s du marquis de... ou du comte dc. . . Enfin le nom lui ^chappait. II se h&tait de parler d'autre chose ou de lalsser la les curieux.
— Voilk ce qui est facheux, pensait-il, une origine tellement au-dessous des talents, mSme des qualit^s ext^rieures de Philippe ! Une ori^'ine presque inavouable dans un salon conmiecelui-ci. Encore si c'^tait celaseulement.
l'aMANT DR GENEVIEVE 209
Mais il y a la pauvrete, la n6cessit6 du travail quotidien, qui I'entrave, le retarde...
De telles preoccupations ne troublaient pas Philippe. II etait tout a I'enivrement d'un premier succ6s, et il lui semblait qu'il regAt ce soir-la la r^v^Iation de son g6nie. Cependant, pour ^chappera la curiosity, aux compliments le jeune homme dansait avec fureur. II lui tallait bien accepter les ^loges limides des petites demoiselles, mais ceux-la ne I'embarrassaient pas, ils ^ Tamusaient. — Que votre pi6ce est ravissante? En avez-vous 6crit d'autres? J'espfere bien que vous la ferez repr^senter aux Frangais, parce que c'est le seul thelltre oil j'aie la permission d'aller.
Les Frangais ! . . . Mot qui faisait passer uu 6bIouissement devant les yeux de Philippe.
Dfes qu'il crut pouvoir quitter le bal sans impolitesse, il se retira.
De rhdtel Portet, rue Galilee, jusqu'a la rue de Parme oil demeurait Philippe, la distance etait grande; mais c'^tait bon de la parcourir a pied, de descendre ainsi, a trois heures du matin, la promenade silencieuse et d^serte. EUe s'^tendait, distincte jusqu'au bout
210 L'aM ANT DK OENEVltVS
dans rombre, entre le double cordon de bees de gaz qui T^clairait imparfaitement ; des deux cdt^s, les lourds hdtels dormaient dans un grand calme ; le ciel au-dessus ^tait noir, mais sillonn^ de d^chirures qui laissaient voir des claries p&les.
Philippe marchait vite, regardait Tombre qui se tassait entre les massifs, et pensait a des chutes de tirades accueillies par desbravos. II se r6p6tait ses vers, si vivement sentis lorsqu'il les ^crivait, et qui avaient r^ussi a faire nattre chez d'autres une Amotion semblable. II releva les yeux, contempla les branches nues des arbres sur les nuages blames, et se dit : — Comment peut-on vivre sans un grand art, sans une grande pens6e?
II passa le rond-point et sourit en apercevant les petits theatres de Guignol, ferm^s, tranquilles, dans leur cercle de corde oil des chaises de paille s'entassaient. Pauvres petits Guignols s'enrouant a faire rire des enfants et des pioupious! II eut un attendrissement, lui qui, sans doute, devait charmer bientot par ses oeuvres le fin public de la Com^die-Fran- Qaise. — Oh I oui, j'ai quelque chose en moi.
L'AMANT OE GENEVljfeVE Sll
songeait-il. Oui, Paris, oui, j'ai quelque chose a te dire, 6 grande ville ! Je te ferai du bien ; tu entendras ma voix, tu r6p6teras mon nom.
Et tu m'aimeras peut-6tre un peu, moi qui Vaime tant!
II passa prfes de la Madeleine, de la gare Saint-Lazare, et remonta la rue d' Amsterdam . Route familifere k present. Les magasins, les boulevards, les pav6s, le bitume, ^taient devenus plus int^ressants k ses yeux que les h^tr^es de Peyral^s. II tourna dans la rue de Parme, et senna k la porte d'une de ces maisons a fagade unie, sans boutiques, k Faille ^troite, k rescalier de bois bien cir6, au bas duquel reluit une boule de cuivre. Paisible demeure de petits rentiers, d'oii les chiens sont s^vferement exclus, mais oti des capueines ornent parfois le balcon du cinquifeme.
Philippe occupait une chambre dans la pension trfes modeste, mais trfes respectable, des demoiselles M^riquier. C'etaient deux soeurs qui, venues de Rochefort il y avait environ vingt ans, alops qu'elles n'^taient d^ja plus dans leup premiere jeunesse, avaient conserve intactes k Paris les habitudes et les id^es de
21^ l'aMANT DE aENEYIlfeVE
leur proviuce. Elles ne recevaient que peu de pensionnaires, ne les acceptaient que sur de s^rieuses recommandations. Quelques jeunes ou vieilles fiUes veaant de Su6de ou d'Angleterre pour 6tudier le frangais, trois ou quatre jeunes gens tout tiers de leur premiere annee d'independance a Paris, composaient ce qu'elles appelaient complaisamment « leur familie ». Elles prenaient leur r61e mater nel au s^rieux, car non-seulement elles s'occupaient, avec une foule de soins m^ticuleux, du bienetre materiel de cette familie, mais ses int6rets spirituels ne paraisjaient pas moins les inqui^ter, et elles pr^tendaient m6me exercer sur tons ses membres une certaine autorit6, Geci, joint a d'innombrables manies, a la curiosity d6mesur6e de la cadette et a la naivete niaise de I'aln^e, faisait les d^lices des jeunes pensionnaires. Elles ^taient bonnes personnes du reste et laissaient rire, ne se doutant pas un instant que ce pftt 6tre a leur sujet. Ridiculement petites, et toutes deux habilMes de m6me, il semblait qu'elles ne dussent jamais quitter, m6me pour dormir, leurs vastes crinolines et leurs coiflfes uoires a rubans violets.
l'aMANT DE GENEVlftVE 213
Depuis que, dans leur jeunesse, elles avaient danse aux bals de la prefecture, a Rochefort, rid6e que les modes avaient pu changer ne s'6tait pas encore pr6sent6e a leur esprit. La plus jeune pourtant se teignait les cheveux, ou du moins les recouvrait chaque matin d'une pate bleuatre, ce qui transformait ses bandeaux en deux plaques m^talliques autour de son visage couleur safran.
Vingt ans, elles avaient habit6 ce m6me ap-
partement de la rue de Parme, mais en r6alit6
elles n'avaient pasquitte Rochefort, Quel se-
jour pouvait 6tre compart a celui de la ville
oil leur jeunesse avait si rapidement passe?
Jeunesse triste, sans doute, disgracieuse, dedai-
gn6e, mais la jeunesse enfin! Les arbres du
cours Darblois et du Jardin public, I'hdpital mili-
taire et les chantiers de construction au bord
de la Charente, voila certainement ce qu'il y
avait au monde de plus extraordinaire et de
plus beau. On ne pouvait nommer Rochefort,
a table, sans que mademoiselle Antoinette —
c'^tait Tainee — ne fit remarquer que Fempe-
reur Napoleon I®** avait appeM cette ville « sa
bonbonni^re » . Mademoiselle Clotilde — c'6tait
la jeune, celle aux bandeaux bleuatres — §oupirait alors et parlait des oflBciers de marine et des bals de la prefecture.
II y avait encore un trait qui rendait plus plaisants ces deux types achev^s de vieilles filles de province. Jadis, alors qu'elles ^taient tout eafants, leur pfere, qui excer<jait la profession de m^decin, avait 6t6 envoy^ au S6n6gal et les avait emmen^es avee lui. EUes avaient appris la langue du pays et ne Tavaient jamais tout a fait oubli6e. Quels rires fous 6clataient dans la salle k manger quand, a dtner, les deux soeurs plac^es Tune en face de I'autre, voulant sd faire quelque myst^rieuse communication sur la qualite du roti ou sur la grosseurdes morceaux, s'adressaient tout k coup la parole en yolof !
lis ^taient eng^n^ralfort joyeux, ces diners. Les jeunes destinies, r^unies la au hasard, de tons les coins de TEurope, autour de cette nappe blanche, 6blouissante et gaie sous les lampes et les reflets du cristal, se confondaient pour un moment dans une sympathie douce et franche. II y avait surtout, a Tun des bouts, la oil la table en s'aitondissant rapprochait les
L^AMANT D£ GENEVltVE 2i5
convives, un petit coin tout frangais ou la conversation ne tarissait gufere.
C^tait la que Philippe s'asseyait tous les soirs a c6t6 de Maurice Portet.
Depuis les bals de la prefecture, les demoiselles Meriquier n'avaient pas compt6 de plus beau jour que celui ou elles avaient inscrit M. Portet au nombre de leurs pensionnaires.
Un jeune homme qui prenait la plus belle chambre sans marcbander, qui se laissa par la suite augmenter pen k peu sans paraitre s'en apercevoir! Leur bourse, tout d'abord, s'inter&sa a lui; puis leurs vieux coeurs encore sensibles furent gagn^s aussi par ses famous larges, sa belle humeur, son pas sonore qui ^branlait joyeusement le petit escalier de la rue de Panne lorsqu'il rentrait du bureau a Theure du ddjeuner. Elles s'^criaient rdguliferement et toutes deux k la fois: — Ah! le voila, ce cher M. Portet I — envoyant paraitre dans le cadre de la porte sa t6te de bon garden sur ses 6paules d'athlfete. Toutes vieillottes comme elles etaient, ratatin^es, ayant pass6 leur vie dans I'ignorance de toutes les joies, elles en trouvaient une pourtant, bien iiinocente in**
216 l'amANT DE GENEVlflVK
coDSciente presque, dans le spectacle de cette exuberance, de cette force masculine et jeune qui les 6merveillait. Maurice Portet fut treschoy6 par elles, se trouva bien dans sa grande chambre meubl^ d'acajou, qu'il orna de boules de couleur gagn6es a la f6te de Neuilly, de pistolets, de fleurets et de masques d'escrime. II se lia tr6s intimement avee Philippe Sauval ; et lorsque, devenu majeur, il cessa de demeurer chez les demoiselles Meriquier, il continua de venir diner presque r^guli^rement chez elles.
De bonne heure, il avait perdu son p6re, un grand manufacturier de Rouen. Les fr6res de celui-ci 6taient rest6s a la t6te de la maison, dans laquelle un avenir tout fait, honorable, facile, semblait ouvert a leur neveu. Mais Maurice ne s'int6ressait pas au travail du coton . Son Education avait 6t6 faite un peu a Taventure; chacun dans sa nombreuse famille y avait mis la main. Personne n'y avait en moins de part que sa m6re, dont le temperament inquiet et changeant subissait toutes les influences et se pliait k tons les conseils. U avait 6i6 six mois dans un college, deux ans
l'aMANT DE GENEVlfeVE 217
dans un autre ; il avait eu des professeurs a la maison. On Tavait envoye en Saxe pour apprendre Tallemand, a Manchester pour etudier les precedes de I'industrie anglaise, a Paris pour connaitre la banque et surtout parce qu'il voulait y aller. II passa une annee rue de Parme, allant tons les jours au bureau, et le dimanche aux courses, oil il emmenait Philippe lorsqu'il pouvait arracher celui-ci a ses meditations et a ses lectures.
Enfin il atteignit sa majority. Avec quelle impatience n'avait-il pas attendu I'heureux moment qui devait le d^livrer de la tutelle multiple et tracassi^re de sa mere, de ses oncles, de ses beaux-fr^res et des amis de sa famille ! Avec quelle joie triomphante ne Tavaitil pas salue!
II entra en possession de sa fortune et quitta la pension des demoiselles Meriquier. Mais ce ne fut pas pour retourner a Rouen. II ne parla pas dans sa famille de I'horreur que lui inspirait la vie de province ni de son d^sir de rester a Paris. Mais ilallegua son pen de vocation pour la carrifere de son p6re, dit qu'il pr^f^rait celle de son oncle, M. Portet, I'agent
218 L AMANT DE GEJNEVlfcVE
de change, el qu'apr^s avoir etudie la banque il allait se mettre au courant de la Bourse.
Ce fut un coup de foudre. Maurice ne s'en inquieta pas. Cependant il se donna quelque peine pour consoler sa mfere dont le chagrin Tennuyait un peu. Au bout de quelques jours il y ^tait parvenu. Madame Portet flnit par donner pleinement raison k son flls unique, qui ^tait en m^nie temps, de beaucoup, le plus jeune de ses enfants.
EUe Vint a Paris, lui chercha un appartement, s*occupa de I'installer le plus coquettemen t, le plus confortablement possible. Maurice subit tons les soins, toutes les attentions, loutes les gateries de sa mfere, accepta tons ses conseils, 6couta toutes ses recommandations, avec une patience et une bonne grace qu*il con* sidera int^rieurement comme trfes m^ritoires et dont il s'applaudit fort. 11 la reconduisit a Rouen, passa encore quelques jours aupr^s d*elle, puis enfin lui dit adieu, tres atfectueusement. II monta dans son compartiment del premi6res, et, s'y trouvant seul, alluma uii cigare. Mais quand le train s'^branla, quand la vieiUe ville, h^riss^e de clochers gothiques,
d'un seul coup disparut a ses regards, Maurice croisa ses deux bras derriere sa tete et se renversa sur les coussins avec une sorte de rugissement de joie :
— Libre, librel s'ecria-t-il.
— Ah! le voila, ce cher monsieur Portet!
Bonsoir, cher monsieur, comment allez-vous?
Mademoiselle Antoinette disait ceci la bouche pleine. Elle etait occup^e k ranger sur des assiettes un nombre calculi de petits fours pour le dessert, et elie en absorbait pendant ce temps une quantity illimitee.
Elle s'avanga en sautillant, et sa maintendue soulevait son mantelet d'alpaga noir.
— Bonsoir, Mademoiselle, fitlejeunehomme qui toucha les doigts osseux. Est-ce que Philippe est chez lui?
L AMANT DE GENEVlfeVE 2^1
A ce moment uneporte s'ouvrit, Tautre soeur parut.
— Ah! le yoila ce cher monsieur Portet!
Monsieur Philippe, disiez-vous? Vous voulez lui parler ?
— Apparemment, Mademoiselle, dit Maurice un pen sfechement.
II commengait a ne plus trouver drole cette figure jaune qu'un perp^tuel sourire sillonnait de petites rides et que la curiosity tendait en avant comme un museau de vieux chat toujoursa I'aflfiit.
— Mais, fit Antoinette, vous lui parlerez a diner. Vous dtnez avec nous, j'espfere?
— Je vous dirai cela tout a I'heure, Mademoiselle. Je vais voir si Philippe est dans sa chambre.
Mademoiselle Antoinette devint toute rouge.
Cela lui arrivait encore ; elle avait conserve une certaine fratcheur de teint.
— Oui, oui, cria-t-elle aprfes lui, vous dinez. Nous avons quelque chose de bon. Une surprise.
— Quoi done? demanda Maurice, qui se retourna, riant malgr6 lui.
— Du pore frais avec de la compote de
!222 l'amant de genev}I:ve
pommes. Une recette anglaise. Miss Trundall nous I'a donn^e. C'est d^licieux, vous verresj, mon cher ami, d^licieux !
Maurice allongea sa Ifevre inftrieure et ce fut avec cette grimace, accentu^e encore, qu'il entra chez son ami .
— Les vieilles filles ! Est-ce que tu as bien envie de manger de leur compote ? Viens done diner avec moi, Je voudrais que nous puissions causer une fois sans que ce soit au profit de toute la pension.
Philippe avait a ecrire. II n'accepta qu'ii la condition de rentrer de bonne heure^ Les jeunes gens allferent chez Lathuile,
C'^tait deux jours aprfes la representation chez madame Portet. Eh bien, cela avait 6i6 une bonne soiree, bien organis^e, trfes chic, suivant Texpression de Maurice, Et puis un vrai succ^s pour cegriffonneur de Sauval.
— Des vers,... comment peux4u passer ton temps k faire Qa ? Enfin, tu vois, gat'a r^ussi. Moi, j'aimais, autant pour mon role. C'6tait plus vite appris, it cause des petits mots... tu sais. .. au bout, pareils, comme d^gringola, rigola, enfin.
— Um ce sont deux rimes tr^s riches que (u me dounes la^ dit Philippe amus6.
— Riches?.,. Ou mnt leursfoads que je leur achate quelqueS'Unes de ces bonnes petites yaieurs?...
— Oh ! ne recommence pas, je t'en prie, fi'^cria le pauvre pofete, II venait d'ecouter une longue dissertation oil les mots de hausse, baisse, credit, exterieur, fonds espagnols, .96 mdlaient, se confondaient, revenaient, dansant a ses oreilles une danse dont son tympan fr^missait encore, N'avais-tu pas a me dire quelque chose de particuUer?
•^ Ah! voila. J'ai peur que ga net'ennuie.
Mais tu sais, la gloire se paie, tout comme les titres au...
Philippe fit mine de prendre la carafe.
— Quel irascible rimeur ! Je voudrais to voir un jour t'aventurer k la corbeille ou au parquet. Tu reeevrais une de ces pouss6es en r^gle qui apprennent aux profanes le respect qu'ils doivent, a nous et a notre temple.
Enfin le joyeux garden consentit h dire ce dont il s'agissait.
Madame Portet desirait que Ton jouat une
224 L*AMANT DE GENEVlfeVE
seconde fois la com^die, le plus t6l possible, tandisquele theatre 6tait encore la, toutmonle, et les costumes non d^fralchis. C'elait pour faire plaisir a des amis, qui, se trouvant en dcuil, n'avaient pu assister a la soiree.
— Or, faisait Maurice, tu sauras que ce sont des gens auxquels ma tante tient enorm^ment a faire plaisir. Pense done, une famillc noble, n666ble... Et la seule avec qui elle soit li^e! C'est I'orgueil de la vie pour ma chere tante, cette famille ndooble.
— Quelle famille? dit Philippe, indiflKrent.
— Je I'ignore, mon ami, je Tignore, et je m'en
flatte. Je sais seulement que c'est « high life ». Maurice avail prononce higlife.
— Eh bien, repondit Philippe, nous rejouerons. Pour moi c'est un honneur. Je n'ai pas a dire non a miadame Portet.
— Apres tout, reprit Maurice avec serieux, cela ne sera pas mauvais pour toi que ces gensla entenden t ta pifece. lis doivent avoir du gout, de rinfluence. . . II faudra la jouer comme il faut, encore mieux que la derni^re fois, nous surpasserenfin... Je me surpasserai, tu te surpasseras, mes cousines se surpasseront.
l'aMANT DE GENEVlfeVE S-^S
11 bouffonnait de nouveau sur la fin de la phrase, mais le bon coeur avail perc6, I'int^rSt' pour son ami. Philippe le savait, le sentait; il eAt risque ce qu'il avail de plus cher pour Maurice Portet. Mais quant a le remercier, c'^lait impossible ; unemoquerie, dfesle premier mot, lui aurail ferm6 la bouche.
La soiree 6lail belle, fralche, piquante, Les jeunes gens descendirenl vers les boulevards, dans une flanerie qui s'^gayait de tout. lis n'^taient Parisiens ni Tun ni I'autre. Maurice Portet se moquail de la grande ville oil toute chose pour lui manquait de simplicity. Philippe riaitde ses plaisanleries, et nedisait rien. II songeail h convertir cetle Babylone, h la transformer en quelque vague et flotlante Jerusalem, que liii-m6me ne voyait pas distinctemenl k travers les rayons de gloire, de charity, de purete donl il I'enveloppait.
Tout k coup, devant une boutique, Maurice resta plants, un doigten I'air, montrant I'enseigne.
— C'esl cela, fit-il.
Le gaz 6clairait une devanture blanche, sur laquelle on lisail en lettres bleues : Cr6merie, (Bufs, fromage, beurre d'Isigny.
— Quoi done? dit Philippe, riant d'avance k quelque drAlerie.
— C'est bien cela : Madame d'Isigny. C'est le nom de la dame higlife. Tu ne sais pas, je
soupQonne ma tante de vouloir me marier de ce cdtiAk,.. Dans la noblesse, hein! quel honneur pour la famille!
— D'Isigny, r^p^tait Philippe, es-tu sAr? Ce n'est pas « de Tr^signy » que tu veux dire?
— Peut-6trebien. De Tr^signy, d'Isigny, poup moi c'est absolument la m6me chose.
Ce n'^tait pas la m6me chose pour Philippe qui n'^couta plus, ne parla plus, ne pit plus, jusqu'k ce que son ami impatient^ TeAt pappe\6 k lui-m6me en s'arr6tant court au beau milieu du trottoir.
— Est-ce que tu composes une ode?
— Non... c'est-k-dire... Tu me fais pensep, il faut que je rentre. Je t'ai dit qu'il fallait que je fusse pentp^ de bonne heure. Tu m'excuses, n'est-ce pas? Au revoir.
— Bonsoip, homme dans la lune, pofete que le diable emporte ! p^pondit Maupice avec humeup.
Et il s'en alia, le soupcil fponc^, le pas loupd,
I/AMANT DE GENEVltVE 227
ne sachant pas 6tre seul un instant, ne voyant plus rien qui fftt drdle.
Philippe regagna sa petite chambre a la h&le ; il jeta son chapeau sur un meuble, s'assit dans robscurit^, songea longuement. II allait la revoir; elle entendrait sonoeuvre; elleconsta*terait son talent; elle allait I'applaudir !... Sans doute elle Tencouragerait, le prot^geraitensuite, redeviendrait la douce et souriante bienfaitrice, la creature divine qui dirigerait sa destin^e. Elle causerait avec lui ; il serait assis k cdt6 d'elle, entre des gens du monde, ayant luim6me leur costume, leurs naaniferes; il serait plus beau qu'eux, il aurait plus d'esprit; et Genevifeve se dirait : — « C'est Philippe ! Voilii done ce qu'il avait en lui ! Voilk done oe qu'il est devenu! »
Comment Tabordepait-elle? Le nommeraitelle : Monsieur? ou : Philippe, comme autrefois. Le reconnaltraiircUe, travesti en vieillard, grim^ comme un acteur, avec les rides simul^es, la perruque blanche? Saurait-elle que c'est lui avant la fin de la pi6ce? Si on ne lui disait pas le nom de Tauteur. Si elle devait avoir cette surprise de le voir entrer tout k coup, lui,
228 l'amant de genkvi^ve
I'ancien garde-chasse, dans sa tenue correcte de soiree, rhabit noir et la cravate blauche, qu'il portait, ma foi! tout aussi bien qu'un gentilhomme... Mais, aprfes tout, etait-cebien elle? Oui, certainement. Le nomde Portet, il se rappelait maintenant I'avoir entendu a Peyral6s.
Puis, ce deuil, autre preuve. Genevieve etait en deuil de son p6re. II n'y avait pas encore un an que le marquis etait mort. Ah!
c'^tait elle! D'abord il sentait en lui quelque chose le lui dire. . ? Quel immense bonheurl Son succfes, elle en serai t t^moin. II ^taitpofete, et elle allait I'apprendre. Mais c'est pour cela, pour cela meme qu'il ^tait ne, qu'il avait travaill^, r^ve, souffert!... II ne demandait rien d'aulre a la vie. Sa part de joie etait complete.
Au d^but de sa com^die, Philippe devait elre seul en sc^ne, dans son r61e de pfere ag6, tyrannique, inexorable, qui, plus tard, se laisse attendrir. Lorsque le rideau se leva, il regarda tout le salon avec un violent battement de coeur; il commenga de parlerl, a voix brisee, chevrotante, et Ton Irouva qu'il prenait a merveille Torgane senile qui convenait. Cepen-
^^jBSa^BS
dant il ne distinguait pas uu visage. La grande pi6ce ^tait sombre; une seuie lampe se trouvait sur la cheminee, derrifere les spectateurs, et la ranipe, entre eux et lui, comme une barre lumineuse, rempechait de les reconnaitre, mSme de les compter. II dut jouer ainsi, devant ce noir, ce vague, oil elle ^tait peut- ^tre, mais qui pouvait ne contenir aussi que des indiflferents et lui reserver une aflfreuse deception. II etait plein de doute a present; mais quand il rentra dans les coulisses, le corridor tendu de vieilles tapisseries ou les petites Portet relisaient leurs tirades, oil les femmes de chambre ^coutaient, s'expliquaient les scenes Tune a Tautre, il ne voulut pas s'informer.
II pr^fi^ra garder jusqu*au bout son angoissante incertitude, en faire vibrer ses vers, plut6t que de mettre en eux une disillusion peut-6tre, qui lui aurait inspire le d^goAt m6me de son opuvre.
Habille, recoiflfe, .6I6gant, coquet presque pour la premiere fois, il entra dans le salon, et se trouva face k face avec elle.
— Monsieur Philippe Sauval, notre jeune pofete... Vicomtesse de Tr^signy.
230 I.'aMANT DE OF-NEVlfeVE
Ce fut monsieur Portet qui fit la presentation.
— Monsieur Philippe Sauval? Comment!
mais nous sommes de vieilles connaissances.
Songez done, M. Portet, que nog arriftrearrifere-grands-pfereB serendaient d^a des services mutuels. Nous vivions ensemble tout
Ah Ilabonnejacharmantecr^aturet Enfant...
mais etle I'^tait encore, avec ses grands yeux purs et see cheveux boncl^ sur le front. Philippe crut la voir, encore petite fille, en deuil aussi, mais alors de sa mfere, et qui courait autour de la pelouse.
Cependant I'agent de change ^tait fort etonn^. Le jeune homme, tout ^mu, rectifia la phrase gracieuse de madame de Trfeigny.
— C'est I'honneur de ma famille, dit-il, d'fitre depuis dea sificles au service des marquis dePeyralfes...
Us s'assirent, Genevifeve, Philippe, Tun a c6l6 del'autre, et causferent. Lui, respectueux, humble, reconnaissant, ivre d'enthonsiasme et d'orgueil. EUe, intrigu^e, frapp^e, curieuse, mf'Iant les questions aux souvenirs, parlant
L'aMANT DK GENEVlftVE 231
de teurs vieux bois, de son p6re mort, du maitre d'^cole, puis de Paris, de po^sie, de fh^tre et -de haute carrifere litt^raire.
—II faut 6tre ^it^, jou^, fit-elle. II faut voir des gens de lettres. Vous viendrez rue de Varennes, je vous pr^senterai. Vous ne connaissez pas le vieil hAtel ?. . . L'exWrieur geulement... ah! Eh bien, vous entrerez. Ce n'est pas gai maintenant, pas defttes... Le marquis ny est plus...mon pauvre pfere! Voyez-vous, monsieur Philippe, je ne me consolerai jamais de sa mort. Jamais je n'aimerai une creature humaine autant que j'ai aim^ mon pfere.
II tressaillit. Celui qu'il voyait encore, ^tendu Ik-bas, bris^, sur la terre rouge, celui qu'elle avait ^pous6 sans I'aimer, eile ne Taimait done pasdavantage k present, celui-lk?
— Ayez-vous reconnu la comtesse et Bertrade? demanda la jeune femme. EUes ne me quittent plus. Mon oncleaussi... Le vicomteest toujours en mer.
II voulut essayer de dire quelque chose... Si p^nibles ces carriferes de marins,... un exil continuel. Elle d^tourna la t6te avec un 16ger sottrire tendu, ironique. Alors ils parlerent de
Ber trade, qui, a quelques pas d'eux, riait presque bruyamment avec Maurice Portet.
— Ma soeur n'est pas encore mariee, dit la vicomtesse, mon beau-p6re ne veut pas entendre parler d'une mesalliance, et malheureusement, les Tr6signy, pour la fortune... C'est toujours la question d'argent a notre epoque. D'ailleurs Bertrade n'est aucunement press^e de faire un choix. Et, en v^rit^, je ne puis pas trouver qu*elle ait tort.
Elle resta silencieuse un moment, sa jolie t^te toute grave. Philippe, pour se donner une contenance, regarda mademoiselle de Tr^signy; celle-ci s'^tait bien d^velopp^e, 6tait devenue grande et forte, avait Tair beaucoup plus femme que sa petite cousine.
— Ah ! monsieur Philippe, dit tout a coup Genevifeve en levant ses yeux brillants, que vous 6tes heureux ! La poesie, c'est si beau, c'est si bon ! II serait si facile d'en mettre un pen plus dans la vie !
Et Philippe se mit a penser qu'en eflfet il etait heureux, qu'il ne s'^tait pas fait d'illusion, que Genevifeve n'avait pas change ; elle ^tait bien la creature fine, s^rieuse, eprise d'ideal,
i/aMANT DE GENEVIEVE 23{>
qu'il avail connue, qu'il avail comprise. Cette
periode de folie mondaine, ce mariage prosai-
que, c'etait seulemenl une crise, Tinfluence
de madame de Tresigay, de I'entourage, de
Paris. Mais les resullats de cette crise!... la
chatne cruelle dont elle avouail sentir les
meurtrissures a ses mains. Helas! Pauvre
petite !... Eh bien, le but de son g^nie serait
de la consoler. U ferait des chants assez beaux
pour bercer 6fernellement cette ame souffrante
et delicate. Puisqu'il 6tait n6 trop bas pour se
consacrer a elle ouvertement, le coup d'aile
de sa po^sie franchirait la distance; un lien
sublime exislerait entre eux; ce qu'elle cher-
chait, il lelui donnerait... II interpret erait pour
elle la nature, I'amour et Dieu.
— Pourquoi la vicomtesse est-elle sur la sellette? lui demanda rieusement la voix de Blanche Portet.
— Plait-il?... Ah! pardon^.. Vous m'avez parle, Mademoiselle?
On avait organise des petits jeux. II ne s'en ^tait pas aper^u.
La jeune fille rep^ta sa question, en I'appelant « pere denature » comme dans la Com^die.
23i h'AUJk^T »E fiENEVlfeVE
Bientot la vicomtesse revint du fumoir ou elle s'etait exilee, s'assit au milieu du cercle form6 par la jeunesse, et, trfes inl^ressee se mit a ^couter ce qu'on avait dit sur sou compte. II y avait beaucoup de compliments et pas mal de malices. Blanche avait bonne m^moire et d^bitait les jugements plus ou moins t^m^raires de la soci^te dun petit ton sententieux, gardant les meilleurs effets pour la fin. Gbaque phrase ^tait saisie au vol par Gene* vi^ve et renvoy^e d'une vive riposte comme un volant par une raquette; elle s'animait a oe jeu, riait, montrait ses jolies dents, et quand elle croyait avoirdevin^l'auteurd'un trait plus piquant, elle lui dardaitun regard kmordre la chair comme une flfeche. Philippe ne la reconnaissait plus et, tout en lui trouvant un charme 6tourdisant, il 6fait mala I'aise, fach^de la voir d'une minute a I'autre, ainsi diflKrente et chang^e,
— C'est M. Maurice qui a dit que mon coeur a 6t6 taille dans du diamant. Qa signifie tr6s dur, n'est-ce pas? Vous oubliez que le diamant est un charbon, substance inflammable et combustible.
— Madame, r^pliqua Maurice hypocritement,
L'aMANT DE GENEVlllVE 23d
je ne faisais allusion qu'a la transparence, a la limpidite, a la valeur... Pourquoi done m'avez-vous devin^ comme cela d'emblee?
— Simplement parce que vous n'aviez pu dire aucune des autres phrases; elles 6taient trop mechantes ou bien elles 6taient trop bonnes.
EUe avait done cherche ale deviner, iui, personnellenaent. — Pourquoi?sedemandaPhilippe.
Qu'etait-ce que cette coquetterie a son 6gard? Maintenant elle le renvoyait plaisamment, et, dans un mouvement de vivacity, I'appela par son petit nom. — Maurice, allez-vous-en ; vous ^tes sur la sellette. Ab ! nous pourrops enfin vous dire vos verites !
Et, lorsqu'ilfut parti etqu'on la questionna, elle T^pondit tout de suite. — II y est, parce qu'il est impossible de definir une fois pour loutea la nuance de ses yeux.
Mais elle fut ainsi pour tout le monde. EUe avait heaucoup d'esprit et beaucoup d'entrain. Lorsque, un moment aprfes, elle retourna s'asseoir auprfes des personnes plus ag^es, elle eut de nouveau son air pensif qui plaisait mieux a Philippe. II dut faire un effort pour ne pas la contempler, silencieux et extasi^.
— Antoinette, ma bonne, dit mademoiselle Clotilde en entr'ouvrant une porte, viens done voir ici un moment, je te prie.
Mademoiselle Antoinette accourut a petits pas gliss^s de ses pantoufles de feutre, sa pelerine bouffant autour d'elle.et son grand nez gonfl^ de curiosite.
— Qu'y a-t-il, ma cherie, qu'y a-t-il?
— Ferme la porte, ma cherie. Maintenant, regarde un peu, qu'est-ce que tu dis de cela?
Le courrier des pensionnaires 6tait 6tal^ sur la toile cirte jaune de la longue table, dans la salle a manger ; lettres et journaux, r^guli6-
remeiit alignes, comme pour une revue; mais mademoiselle Clotilde, qui avait appris a connaitre leurs formes, leurs timbres, leurs suscriptions et leurs parfums, venait de faire sortir du rang une nouvelle recrue, dont la presence la metlait en 6moi.
EUe la plaga dans les mains de sa sceur.
— Examine-la bien, ma bonne, C'^tait une petite enveloppe de papier blanc glace, qui portait I'adresse de Philippe Sauval en jambages allonges et fins, a Fanglaise; en la retournant, on voyait a la place du cachet une delicate couronne noire a neuf perles.
Antoinette et Clotilde se perdirent en conjectures. Mais comme elles eurent beau faire, elles n'arrivferent a rien deviner, elles prirent le parti de porter la lettre dans la chambre da jeune homme, oil elles la laiss^rent en Evidence.
Quand Philippe rentra et la vit, ce fut une joie. II Tattendait et n'osait pas croire qu'elle viendrait jamais. Depuis qu'il avait rencontrE Genevieve, qu'elle I'avait accueilli chez elle, lui avait caus6 longuement, souvent, il ne vivait plus que par cette jeune femme. Son adoration
238 l'AMTANT DE GENEVfilVE
lointaineet vague pour elle, s'etait changee en idoMtrie; elle occupait toute sa pens6e, a tel point qu'il avait cess6 de rimer et d'ecrire, Lorsqu'il s'asseyait pourm6diter, il ne trouvait en lui que son visage candide et serieux et r^cho des mots qu'elle avait prononc^s ; ii la contemplait, I'^coutait, se r^p^tait vingt fois les choses qu'elle lui avait dites, les choses m6me les plus insigniflantes; et les heures se passaient. — Allons> se disait-il, il esttrop tard pour travailier; j*^crirai demain. — II se cou* chait, joyeu^ de pouvoir y songer encore jusqu*Ji ce que le sommeil vtnt, puis le len* demain il recommengait, et le surlendemaiti, et toujours.
Elle avait voulu voir ses manuscrits; il les lui aVait port^s touS; Quand je les aurai finis, je vous toirai, avait-elle dit. Je lis tr^s vite* ce ne sera pas long* Ne vous d^rangez pas avant.
— lis vous ennuieront bien, avait r^pondU ie jeun^, homme. Mais, n*est-ce pas? vous me promettez voire opinion sincere.
— Mon opinion ne vaut pas grand*chose, telle qu*elle sera je vous la doimerai.
i/aMANT DE GENEVlllVK. 239
— "Ah 1 que je vous remercie ! Je ue me soucie que de voire jugement. Si vous ne trouvez rien dans ces pages, je croirai que je me suia trompe, je les jetterai au feu et je n'^crirai jamais.
*— Quelle folie ! vous me donnez Ik une respon-
sabilit^l... Mais vous 6tes silir du r^uital
s6r de vous d*abord, puis vous savez combien votre talent m'est sympathique, comme voire genre d*esprit me plait. Vous avez jusqu*a un certain point raison de vous dire : Si je ne suis pas compris ici, je ne le serai pas aiU leurs.
— Ne parlez pas ainsi, reprenait Philippe* Madame, je vous en supplie, soyez s^vfere* Je veux faire quelque chose de grand, ou rien* Je vous remercierai si vous m'empfichez d*6tre m^iocre.
II 6tait de bonne foij le pauvre auteur. Luij si ambitieux, qui se sentait possesseur d'un gage myst^rieux de gloire, de grandeur future, . et qui avail travaill^ ferme et fort, dans ce pressentiment, rempla^ant, la nuit, la bougie Us6e, noircissant, ralurant les feuilles blanches, les couvrant d'encre, mais aussi de larmes, il
2iO l'aMANT DE GKNEVltVE
aurait vu tout s'aneanlir, il aurait meprise ses rfives et perdu son espoir, si cette enfant, cette vraie enfant, avait dit : Eh bien, non, ce n'est pas ce que j'attendais,
Et il croyait ne pas i'aimer!
^ — G'est mon amie, I'amie de mon ame et de ma pens^, puisqu'elle le veut bien, songeait-ii.
D'ailleurs, il la respectait absolumentj usque dansle secret de ses reflexions le&plus in times. C'etait plus qu'une femme, un etre a part, sup^rieur a ce monde ; et le mot d'ange, si banal, si profan6, lui revenait pourtant aussitot. comme le seul qui put designer la chaste et intelligente creature.
11 adorait sa bont^ de dechiffrer patiemment des griffonnages qu'il n'estimait plus, depuis qu'il les savait entre ses mains.
Cependant la vicomtesse de Tr^signy s'amusait ^normement .
EUe se prenait au s^rieux, elle aussi. Et c'6tait justement ce roman d'un genre 61ev6, ces preoccupations sup^rieures, cette activite, cetint^ret donnas a son esprit, puis cette passion latente la baignant d'une atmosphere etourdissante et dangereuse, c'etait cela qui la
cliaruiait, lui procurait un bonheur incoirnu, desire depuis bien longtemps, appel^, souhaite souvent dans le vide et risolement de son existence. Mais sous cette gravity, cette po^sie, cette puret^ d'intentions, il y avail un fond terrible de rouerie f(^minine, parisienne etdiabolique ; rouerie vis-a-vis d'elie-m6me, ce qu'il y avail de mieux ! Elle ne s'examinail pas, ne se defiail pas, ne voulail pas le mal, oh ! non, certes, elle le m^prisait comme disgracieux el vulgaire . Cependanl, voici ce qui arrivait . Le matin, en n^glig^, ses beaux cheveuxde bronze ardent roul^s au hasard, elle s'asseyait dans son petit salon, devantun bureau en miniature, bois de rose el cuivre, sur lequel elle ouvrait les manuscrils de Philippe Sauval. Elle prenait un crayon, mettail des notes en marge, des croix, indiquant sespropres idees, plus exallees que celles de Tauteur, mais aussi, de temps a autre, inscrivait une fine remarque, ou sa vraie nature pergait, Elle s'interrompait souvent, regardaitle feu, refl^chissait. Puis, aprfes s'etre absorb^e dans la jouissance des pens^es sublimes, des rimes sonores, dans la fiert6 de son r61e prolecteur et conseiller, dans I'apre
S4!2 l'aMANT DE GEiN£Vl£V£
tentatioii d'un amour superbe, aildacieux, impbssible, dans tous ces sentiments qui la ressuscitaient pour ainsi dire, lacr^aient knouveau, iui rev61aient sa vie; tout it Coup, seule comme elie 6tait, sans cause, les yeux humides peut-6tre d'^motion, elle secouait la t6te d'un geste incroyable de malice, et riait, les yeux k demi ferm^s ; elle riait ainsi devant une glace, se voyant moqueuse, provocante comme un de ces visages oti Watteau a mis le charme douteux et supreme du dix-huitifeme sifecle.
Elle pouvait rire de rien, cette ravissante Genevifeve de Tr^signy, mais k la surprendre ainsi, on aurait cru vraiment qu'elle pouvait rire de tout.
Quand elle eut soulign^ de tirets, d*accolades et de points d'exclamation les versos blancs des feuillets du pofete, elle ^crivit k celui-ci, lui indiquant Theure oix elle aurait le plaisir de le l*ecdvoir, et lui faisant esp^rer pour soil oeuvre un jugement des plus favorables.
Philippe devait 6tre rue de Varennes le lendemain vers une heure.
U fallait pour cela s*excuser auprfes de M. dd Gastr6, chez lequel il 6tait employ^ comm6
l'aMANT DE GBNEVlfeTE 243
Secretaire du matin jusqu'au soir. II pr6texta une afifaire importante, une affaire de famille, et, inalgr^ Fair fpoid de Tavocat, dont le cabinet regorgeait de besogne, il s'echappa, heureux, fou, car il allait se retrouver prfes d'elle, aprfes deux semaines, dans ce petit salon bien connu deja, ce petit salon, soyeuxet coquet, la seule pifece de Thdlel gui fut orn^e, meubl^e suivant les gouts du jour.
II courutd^jeunerruedeParme, mit les bouch^es doubles, ne s'apergut pas qu'il mangeait du canard, a la grande consternation des demoiselles Meriquier, fibres d'offrir un plat de cette d^licatesse.
II s'excusa pour le dessert et seleva, Les deux soeurs se regardferent alors, et dirent en yolof quelquechose comme : — Ayotaki? -^Piri touka, -^ Personne ne s'avisa d'en rire, car les trois ou quatre Anglaises, seules pr6sentes, avaient cru probablement que c'^tait du pur frangais.
II repassa bientdt vivementdevant la porte ouverte, etTel^gancedesatenue, son pardessus neuf et ses gants, apergus comme un Eclair, accrurent beaucoup I'^tonnement.
Une heure sonnait aux Invalides quand il
24i l'amant de OEi«rEvi£;vE
souleva le marteau de I'hdtel de Peyral^s. Le battant de ch6ne s'entr'ouvrit avec un bruit sec de gache, et Philippe fut pris d'un tremblement en mettant le pied sous la voute. Le portier le reconnut et I'annonQa d'un coup de timbre; un domestique vint au-devant de lui et le conduisit au premier.
Dans le petit salon, Genevieve etait assise le dos tourn^; elle classait de groscahiers de papier ^colier converts de lignes r6guli6res. Toute simple, avec une petite robe de drap uni k collet d'homme, elle avait I'air d'une pensionnaire k ses devoirs. Elle avait pres d'elle un enorme paquet de lilas, pos6 tel quel, sur la table a ^crire. La fen^tre 4tait entr'ouverte, et il entrait un rayon de soleil, une caresse d'avril, un flot doux qui repandait une joie de saison nouvelle avec on ne sait quelle tristesse de tableaux vus jadis, il y a bien longtemps, et de vieux souvenirs.
Elle se leva, sauta presque.
— Cher po^te, vous voila done !
Et, lorsque le domestique eut referme la porte, elle s'approcha, prit les deux mains de Philippe, le regarda au fond des yeux.
L'AMANT DE GENEVlilVE 245
— C'est beau, fit-elle, c'est trfes beau.
Ses 16vres luisantes comme des cerises miires se serr^rent pour prononcer ce « beau », tandis que IVde I'adverbe roulait et palpitait au bord des dents nacrees ; un brillant regard de synipathie et d'enlhousiasme montait de ses yeux au cerveau de Philippe, ainsi que le p^tillement d'une ardente liqueur.
Les cils du jeune hoinme se mouill^rent ; il se sen tit envahi par un grand trouble et s'approcha de la table. Quand il eut apergu les crayonnages de la vicomtesse, son sang-froid lui revint.
— Vous avez beaucoup annot6, Madame, cependant.
Il y avait une ombre de d^sappointement dans , sa voix.
— Oh ! ce ne sont pas des corrections... Je
ne me permettrais pas. Ce sont des id^es a
moi, qui vous serviront ou non, peu importe.
EUes me venaient en vous lisant. Cela m'amu-
sait de vous les dire, de vous laisser voir un peu
ce qui est en moi, puisque vous m'avez livre^
la, dans vos vers, toute votre ame. II sera tr6s
- facile de les effacer. Vous ne m'en voulez pas?
Lui en vouloir! II aurait souhait^ qu'il fut convenable de lui adresser la parole k genoux.
Tout k coup, elle battit des mains, et, le visage rayonnant, lui fit part d'un projetqu elle avaitform^. Elle voulait lui parler, lui parler Ionguement, et ne pouvaitle faire ici, dansThdiel Sea beaux-parents, Bertrade. Elle eut une phrase d^aigneuse sur les sots pr^jug^s du monde, les \ hypocrisies de la soci^t^. Mais il faisait un apres- | midi d^licieux ; elle devait rendre une visite k ' Saint-Germain... Voudrait-il I'accompagner? j
— Comme ce serait bon, disait-elle. Comme nous causerions. Nous ferons une promenade.
Vous verrez mon incognito.
Philippe trouva cela trfes simple. G'est ainsi que Genevieve devait 6tre, au-dessus des lois ^tablies pour les faibles, sure d'elle, confiante en lui... Lui, qui, malgr^ le vertige 6prouv6, ^tait incapable de se m^prendre grossiferement sur le pur caractfere de la jeune femme lui, qui, plutAt que de I'effleurer d'un doute ou d'un d^sir, ^tait dispose k mourir par toutes les tortures de I'amour ignore et silencieux.
Elle partit apr6s lui en voiture. lis se retrouvferent k la gare.
I/AMANT DE GENEVli:VE 247
Et Philippe vit ce que Genevifeve appelait son incognito. Un v^tement de drap fonc^ h col de velours; un chapeau rond avec une aigrette de faisan, une voilette couvrant juste le petit nez droit, coupant en deux la fine Oreille ; de longs gants de Sufede sans boutons tendus suria manche, enveloppant les poignets de plis mous ; des bottines cambrics k grands talons; une ombrellea manche d'^caille. Dans le revers du cofsage, il y avait des brins de lilas, arrach^s a m^me la gerbe du petit salon et piques an hasard. Elle traversait ainsi,^mue, curieuse, durose aux joues, un effarouehement dans les yeux, la salle d'attente, oti les gens les plus affaires se retournaient sur son passage.
Philippe courut au-devant d'elle; elle lui prit le bras avec un rire rassure.
— J'ai des billets, des billets de s^rie, ditelle, Montons,
Et se serrant centre lui.
— Ah ! si Ton me voyait.
Elle levait la t6te et le regardait du coin de son ceil bleu, avec son malin rire.
— Penserait-on, dit-elle, que nous aliens
248 l'ahant db genevi^ve
seulement faire une escapade en plain r^ve, en pleine po^sie ?
— On ne soup^onne pas, dit Philippe avec force, quel respect pent iuspirer une femooe.
— Ah! mon ami, que vous 6tes noble et bon. Que notre amitie sera douce! Savez-vous qu'au lieu d'etre inqui^te, d'^prouver le moindre scrupule, je suis fi6re de ce que je fais aujourd'hui?
Dans le compartiment de premieres oil ils prirent place, ils ne furent pas seuls. Ils caus6rent a voix basse, parlferent longtemps des poesies de Philippe, puis regardferent le paysage, les champs encore nus, le Mont-Val6rien, avec sa Crete fortifi^e aux lignes g^m^triques, au loin les coteaux bleus; apr6s Chatou, le train file entre des villas, et il y avait sur tons les murs des avalanches d'aubepine et des ecroulements de lilasaux grappes lourdes. AuPecq, on descendit, ils se trouvferent seuls.
Leursyeux se reneontrferent ; ils ne savaient plus renouer la conversation interrompue.
Alors Philippe tirade sa poche unjournal^lut k haute voix quelques passages d'une critique litt^raire. Genevifeve suivit, avangant son visage
L'aMANT DE GENEVlfeVE 249
entre la feuille imprimee et T^paule du lecteur. Sans bouger, de temps a autre, elle relevait les cils, pour observer le grave regard, d'intensite tristeet douce, etle mouvement decide, harmonieuxdes fortes l^vres. U continuait, lui, n'h6silait pas, ne s'arretait pas, achevait son article, entre cette lueur de prunelles bleues et les miroitements d'avril qui, sur les colonnes r^guli^res et mornes, jetaient des r^seaux de rayons. Seulement, de la main gauche,, il tordait de plus en plus une ganse de laine a la portiere.
Enfin ils arrivferent, Philippe froissa le papier qu'il replia brusquement.
Ils allferentsur la terrasse, mais n'y restferent pas. La vue splendide qu'on y decouvre n'eut de la vicomtesse qu'un seul mot et qu'un coup d'ceil. Elle la sentit trop lumineuse, trop vaste pour son besoin d'aventure. Elle etait impatiente de se trouver dans la foret.
Bientot, les grandes allees, creusant la verdure neuve, s'allongerent devant eux. Le sol ^tait jaune, humide et ferme ; le ciel d'un bleu vif, sans nuages. Le soleil chaud piquait, traversait les v6tements ; mais I'air restait froid;
280 l'amant dk gkmeyi&ve
et l6B rayons s'enfonQaient a travers Fatmosph^re comme des aiguilles rougies dans une masse de neige. II y avait des places, entre las arbres, oouvertes de feuilles noires que Thiver avait amonoel^s et p^tries; il y en avait d*autres oil I'herbe apparaissait, etoilee de violettes, de marguerites, de fleurs charmantes dont le nom s'oublie entre deux printemps.
Genevifeve et Philippe firent des bouquets.
Puis, dans cette naivete de nature et de saison, sous I'^ternelle puissance du rajeunissement des choses, ces deux etres, si jeuneseuxmftmes, quitt^rent la convention, furent simples, furentvrais, et, pourun moment, furent absolument purs. II n'y eut plus, dans ce coin de for^t, de vicomtesse ni de pauvre hfere, de po6te candide ni de pr^coce mondaine; il y eut deux enfants qui cueillaient des fleurs. La passion sincere et la curiosity irritante pendant une heure se turent, apais^es. Un sentiment plus fort les domina : le d^sir de trouver les plus belles violettes, de d^couvrir les endroits oil elles croissaient en plus grande abondance, plus press^es, plus parfum^es, plus fratches, a tiges plus longues...
L'aMANT DE GENEVlfeVlC 251
Lorsqu'ils se sentirent fatigufe, ils s'assirent sur le tronc d'un arbre abattu.
Getfevifeve, toute rose, I'air joyeux, ses petits piedft fouillant I'^corce, eparpilla sa moisson sur ses genoux. Comme elle penchait la tSte, choisissant, rassemblant du bout de ses gantd egratign^s, Philippe revint le premier a la r^a* lit6 dangereuse.
— N'aviez-vous pas affaire k Saint-Germain, - Madame? Nous sommes un peu loin, j'ai peur. Elle eut son rire 16ger, qui le troublait tant, luil
. -— Mon affaire aujourd*huij dit-elle, ^tait de rainasser beaucoup de violettes, et de vous annoncer que vous etes un grand pofete.
Elle leva les yeux, secoua la t6te, et rit encore. Et, (Somme il ne savait que dire, k moiti^ fou, elle ajouta trfes s^rieusement :
— ficoutez, Philippe: j'^tais en train de tnourir; oui, de mourir!... La perte de mon pfere, la tristesse, Tennui, led^goAtdu mondej un isolement affreux, je mourais de tout celd;,. On me dit trfes intelligente, et je sens bien que j'ai un coeur. Mon intelligence et mon coour ^taient vides. Vous apportez k Tiine Arotre haute
poesie, a Tautre votre uoble amiti^... Vous me donuez tout ce que je souhaitais. Vous me rendez la vie. Jamais, non, jamais je n'ai ete aussi heureuse que je le suis depuis ce matin ! — Etmoi, Madame, dit Philippe... Savez-vous ce que vous 6tes pour moi ? ce que vous avez toujours et6? Non, c'est impossible a dire!... Vous avez ete ma poesie elle-meme, mon inspiration, tout !
— J'ai ete ?... J'ai ete?... fit-elle. Comment, autrefois d^ja ?
II ne r^pondit pas, craignant de trop dire.
Autour d'eux, les bois s'etendaient, un peu assombris, silencieux, immobiles et comme dans I'attente.
— Nous pourrions nous croire a Peyral^s, dit Genevieve.
Alors ils s'entretinrent de leurs souvenirs d'enfance. Le village et I'^cole, et la distribution des prix; leurs etudes communes etle loup tu^ par Philippe un hiver; et le banc rustique et les paons ; et la grande maladie oil elle avait failli s'en aller, toute jeune, n'ayant vraiment presque pas peur; elle ne demandait a vivre que pour son p6re. C'est lui qui ^tait
^l'AMANT DS GENEVIj^VK 253
parti maiHlQnant! Elle eut des larmes, elle s'exalta, s'irrita tout a coup contre les abimes que creusent les differences de positions. Mais, sans braver la soci6t6, elle saurait se mettre au-dessus d'elle . D^sormais le grand int^r^t de sa vie serait les travaux de Philippe, comme l'amiti6 de celui-ci en serait la grande joie.
Et le jeune homme plaignait, adoiirait, adorait... Ce beau rdlequ'il avait ambitionn^, combien il lui paraissait redoutable k present qu'elle-m6me lui demandait de le remplir !
N'importe, il cacherait son amour ; il en serait d^vor^ peut-6tre comme I'enfant spartiate cachant la b^te furieuse qui lui d^chirait les entrailles. Ah ! quel miserable il serait de r6pondre par I'insulte a une telle confiance ! Oui, certes, il serait son po^te, son ami, et jamais elle ne saurait au prixde quels tourments. II le lui jura, et elle se tut, le regardant longtemps avec surprise du fond de ses prunelles bleu sombre, elargies.
lis revinrent vite, craignant d'etre en retard pour le train qu'ils voulaient prendre. Un instant ils se donn^rent la main pour courir dans les all^s. Genevieve butta contre une
J84 l'aJIANT DE GEJ^KVlfcVE
branche, et Philippe qui la soutint, s'^cria involontairement : — Ah! chfere amie!...
EUe appuya centre sa taille la main que le jeune homme avait 6tendue, la garda ainsi sous la sienne et dit avec un 6tourdissant sourire :
— C'est cela; vous m'appellerez toujours
ainsi.
Tout en revenant, dansle train^ ils causferent encore. Ils abordferent plusieurs sujets. EUe traitait tout assez l^gferement, mais avec finesse, trouvant le mot juste, le disant, puis ne le reprenant plus, ne discutant gu6re. Et Philippe s'6bahissait. Lui, si scrupuleux ! Quand il a bordait une question, il voyait presque impartialement le pour et le contre, avait des arguments pour tons les deux, en fournissait parfois a ses adversaires. Jamais il ne tranchait, se defiant de lui; et ii voulait le vrai, qu'il rencontrait a la fois et partout et nuUe part.
— Malheureuse disposition pour un ^crivainl pensait-il.. Et il trouvait Genevifeve 6tonnante, se promettait de faire mille efforts pour Timiter et pour juger de mfime, promptement, sans hesitation, sans retours inquiets, timor^s.
lis se s^parferent en arrivant k la gare
l'aMANT 1>E GENEVlllVE 2o3
Saint-Lazare. La vicomtesse avait dit a son cocher de venir la prendre, et ils reconnurent le coupe qui ^tait la, stationnant le long des arcades.
lis se donnferentla main; elle descendit les marches, entra dans la voiture dont un valet de pied ferma la portifere, Les clievaux filferent aussitot. II regarda s'en aller dans le tumulte, Tencombrement de la rue du Havre, cet Equipage luxueux, trop banal encore et trop vulgaire pour emporter ainsi son amour. Genevieve avait cette Elegance en dedain. Pourquoi n'6tail-elle pas une enfant des bois, comme lui-m6me? Comme ils se seraient aim^s ! Comme ils auraient 6te heureux !
Mais il y avait entre eux milleabimes!... Et loute une journ(5e de joie intense bien que troublee, sembla s'engloutir dans un desespoir de solitude au moment ou le coupe disparut brusquement entre les platanes de la rue Tronchet.
Philippe Sauval sentit ses paupiferes s*irriter et devenir humides. II eut honte. Comme il les baissait pour arr^ter des larmes, il vit scb mains pleines de violettes. Alors il quitta b
^6 l'amant db genevi£vb
jiaro et remonta chez lui. II marcha vite, car 11 etail tard, etle diner devait fitre fini pour les demoiselles M^riquier.
La boane qui ouvrit au jeune homme dit que tout 61ait chaud encore et que M . Philippe allail (Hre servi, II entra dans sa chambre pour poser ^on chapeau ; mais avant tout, il s'occupa des llcurs. Parmi sea bibelots de gar^n, se Irouvai t par hasard un joli coflfret japonais, en laque ; c'est la-dedans qu'il les enferma. II les y d^posa par touffes l^gferes ; mais il hfeitait avanl d'abaisser le couvercle qui devait les ^touffer... Unc piti^ superstitieuse le preuait; cettepiti^ .]ui s'^veille si vite, comme une inquietude, iliez ceux qui souffrent ou craigneut de souf-
— Pauvres petites, murmura-t-il, c'est uu cXTcueil... H6!as! mourez, mourez... '
Tout en se r^voltant confre sa faiblesse, il ' pencha la t^te pour les baiser. Mais quelqu'un IVappa il sa porte et il sYlanga dans I'anti- I chambre. J
Les demoiselles M^riquier fureut un peu froides. Un tel retard, et pas la moindre explication ! Sous une des lampes, Maurice Portet
l'amant de g£N£Vi£:v£ !2o7
inclinait sa frisure doree; il venait de lire a haute voix un affreux fait divers, un recil de naufrage, et le journal 6tait ouvert devant lui, sur la table nou desservie, la nappe remplie de miettes, les assiettesou s'enroulaient des pelures de pommes. Les autres pensionnaires sans doute avaient passe dans le salon, mais lui, Tenfant gat6, restail, roulant une cigarette, taquinant les vieilles filles avant de s'en aller pourdebon.
— Ainsi tout le monde a p^ri? Cela donne le frisson, s'^cria mademoiselle Clotilde, rien que d'y songer !
— Mais, reprit Antoinette, aussi, vraiment, ces marins sont d'une imprudence!... Donner contre des rochers qui sont sous Teau, je vous demande unpen... Cela n'arriverait pas si Ton avait constamment la sonde a la main ^
— Veux-tu venir avec moi k Longchamps?
demanda Maurice, entrant tout droit dans la chambre de son ami un dimanche matin, vers dix heures.
II devenaittrfesparisien, Maurice, decid^ment. Mais sous ses habits coupes chez un tailleur en vogue, sa tenue restait un pen lourde. A cheval ou dans son phaeton, il 6tait superbe. Les regards qu'il rencontrait au bois commenQaient a faire osciller son jugement sain, s'il fallait croire ce qu'annongaient le bout de ses souliers, la nuance de ses gants et la forme de son chapeau. Dans sa belle humeur
l'aMANT DE GENEVIEVE. 2S9
«t son etourflerie il se moquait souvent de lui-mSme.
— AUons, viens, reprit-il.Je ne teprendrai, si tu veux, qu'aprfes dejeuner.
— Non, dit Philippe. Tu es bien gentil de me le proposer. . . Mais, vois-tu, je t'ennuierais. Je tie suis pas tr^s gai depuis quelque lemp •
— Raison de plus pour chercher a te disctraire. Qu'est-ce qu'il y a, voyons ? Est-ce que la Muse te serait cruelle? Confie-moi cela, iendre saule pleureur.
— Eh bien, j'ai 616 chez ce directeur de theatre, tu sais, avec une lettre de M.de Tre- •signy, le comte, pour me servir d'introduction...
— Pour presenter la pifece que nous avons jouee ?
— Non, pas celle-la. Une autre plus importante, un drame*
— Eh bien ?
— Le directeur la lira, la fera juger. II doit me donner la r6ponse dans quinze jours,
— Qu'est-ce que tu vois la de desolant?
— Rien, je suis anxieux, Yoila tout* Maurice lui frappa sur V^paule,
260 L'aMANT DE GENEVlfeVE
— Voyons, mon pauvre ami, c'est deTenfanlillage. Ta pi^ce doit 6tre bonne, tu auras une r^ponse favorable .
Et comme Philippe secouait la tSte, disant qu'il n'avait plus confiance en lui-m6me, plus confiance en rien.
— Eh ! ce n'est pas une raison pour t'enfermer comme une chenille dans une chrysalide !
II faut que tu fasses passer le temps, au contraire. Les courses vont 6tre int^ressantes aujourd'hui. Puis, justement, c'est une occasion de voir la famille de Tr^signy qui s'interesse k toi.
— Comment, les Tr^signy?... aux courses?
Maurice expliqua que c'6tait une partie
arrang^e d'avance avec sa tante et ses cousines.
— On veut me faire 6pouser Bertrade, j'en suis silir, ajouta-t-il d'un air fat.
Philippe demanda si elle lui plaisait.
— Peuh !... oui, comme cela... Pas tant que sa petite belle-soeur, certes. Mais quant a celle-lk, je plains son mari... Lk-bas, au large... Ah ! ah ! le pauvre diable !
— Que veux-tu dire? fit le jeune po6te, dont le visage devint tout blanc.
L AMANT BE GENKVliVE 26!
— Ah! tu le sais bien. Une femme de vingt ans, d'uae beauts pareille,... p^triede malice...
— Tais-toi, tais-toi... Tu ne la connais pas.
— Non, malheureusement... dit Maurice, qui se mit a tourner dans la petite chambre en sitnaQt un air.
Philippe reslait accoud^, en bras de chemise, !es cheveux en d^sordre. Et il cousid^rait ce jeune homme si bien mis, si riche, h la vie si facile, qui nageait dans le bonheur comme dans son Element. II le trouvail ^tonnamment beau, avec ses courtes boucles rousses et sa moustache retrouss^. H lui accordait de t'intelligence, de la franchise, de la hardiesse et sedisait, qu'aprfes tout, Maurice avaitpeut-fitre raisondem^priserlesvers. Qu'est-ce qu'il ^tait done lui-mSme, avec ses vStements de Taonee demi^re, ses rSves maladifs, et sa pauvre pi^ce tratnaat sur les bureaux d'une direction.
— Ah bah! fit-il en se secouant Lout a coup.
Je ne suis qu'un idiot, va ! Tiens, viens me prendre aprfes le dejeuner, tu me ferasplaisir.
-^ A la boone heure! cria Maurice, tout content.
Etil partitenpromettantqu'ilss'amuseraient
S62 l'amant de gsnevi£ve
d'une rude manifere, et qu'ensuite ils iraient
diner a la T^te-Noire.
Et, plus tard, dans le soleil riant, sur ce phaeton emport^ par un grand trotteur que Maurice conduisait, un pen de bien-etre et d'espoirchauffant leeceur de Philippe, animferent son visage, qui, derni^rement, avait maigri. Qui, ii avait change, v^ritablement ; le nez s'accentuait plus fortentreles joueadiminu6es, et les magnifiques yeux bruns rougissaient aux paupi^es, brill^s par les veilles tardives et les insomnies qui consumeut.
lis arriv^rent assez tot sur le champ de courses. La voiture se rangea le long de la piste, au premier rang, et les deux jeunes gens cxamin^ent ceox. qui vinrent apr^s eux.
Maurice critiquait les femmes et les chevaux avec le m^me vocahulaire d'expressions unpen ernes. Philippe, qui se trouvait ridicule d'ea soufiVir, de penser chaque fois k la vicomtesse comme si quelque insulte elil vis6 celle-ci, avec uu tressaiilement bless6, essaya de faire chorus, de plaisanter sur le m6me toni mais souveut sa phrase commenc6e s'arrfitait, s'achevait dansun mol h^mistiche.
L*AMAMT BE GENKVlfeVE 263
— Ouvre les yeux,disait Maurice; vois done les choses comjlie elles sont..
— Elles sont ainsi parce que vous vous ea contentez, vous autres, r6pondait-il. Mettons que je me trompe, que je passe ma vie dans un songe... S'il m'enchante, s'il charme un seul coeur avec le mien, il aura mieux valu que vos basses r^alit^s.
Maurice Portet fut saisi d'un fou rire. Jamais Philippe ne lui en avait tant dit. II avoua n'avoir pas era que ce fiit a ce point... Et le po^teriait aussi, gagn6 par cef te gatte, trouvant bon d'oublier ses soucis» ses eternels tourments^ ses doutes, dans la douceur de eet apr^s-midi de £§te, Thippodrome , fourmillant de monde, r^lat des toilettes, le mouvement des voitures le large horizon.
La premiere course n^oflfrit pas d'int^rfet, Lorsqu'elle fut termin^e, Maurice alia au pesage. Philippe descendit du phaeton pour se promener> marcher unpen. Presque aussitot, il vit arriver la famille Portet avec la vicomtesse de Tr6signy et mademoiselle de Tr^signy, dans deux voi* tures. Genevifeve 6tait dans sa propre victoria, hamais, livr^e, panneaux portant ses arxnes;
26i l'aHANT D£ fiENEYltVE
Tagent de change a sa gauche ; Berthe Portet sur le strapontin. Mademoiselle de Tr^signy se trouvait assise k c6t6 de madame Portet,en .landau d^couvert.
Philippe, qui s'6tait perdu dans la foule, put les contempler a son aise avant d'etre aperQU. Ses regards se fixferent naturellement sur celle qui, en secret, s'^tait unie a lui par des liens myst^rieux, si doux... et en meme temps si lourds ! II ne I'avait pas revue depuis Saint-Germain. Lorsqu'il ^tait all6 chercher ses manuscrits, bien qu'ileAt soigneusementchoisi Theure, elle n'etait pas k la maison.
La vicomtesse ne portait plus le deuil. Toilette bronze et bleu pale, manches bouflfantes aux ^paules, chapeau de feutre k panache de plumes, elle faisait I'efifet d'un portrait historique du seizifeme sifecle. Ses cheveux, artistement frisks sur le front, sur la nuque, autour des oreilles, semblferent moins fonc6s a Philippe, blonds presque, et il crut que c'^tait un eflfet du jour ^clatant. Ses sourcils ^taient noirs, ses yeux reposes, grands ouverts dans un calme railleur; elle avait les joues fralches, ros^es, pleines comme celles d*un enfant, une petite
bouehe toute rouge. Elle ^tait merveilleusement jolie.
Les Toitures s'approchferent, eurent de la peine a trouver encore une bonne place. Puis ces dames, d'un coup d'oeil, d4nombr6rent les Equipages; et Berthe d^signa par un signe a la vicomtesse le phaeton de son cousin, double de drap blanc, et vide, avec le valet de pied k la t6te du cheval. Madame de Tr^signy mit trfes vivement sa lorgnette a ses yeux, de sorte que Philippe demeura incertain si elle avait rougi ou non.
Quand Maurice revint, il le rejoignit.
— Ces dames sont ici, lui dit-il.
— Tu leur as parl6?
— Pas encore ; je t'ai attendu.
lis vinrent se placer prfes des portieres. Maurice, aprfes avoir salu^ la vicomtesse, se tint k la roue du landau, fit la coura Bertrade. II lui nomma leschevaux, paria contre elle, lui chercha un programme sur lequel il fit des marques au crayon. Genevieve causait avec Philippe, lui demandait comment s'^tait passee sa visite avec ledirecteur de th6&tre; M. Portetse m61a k la conversation; alors la jeune femme eut
266 l'ahant de gen£vi£:ye
uu long sil6Qce, les regards attentifs, en avant, vers I'autre voiture.
— Venez-vous au pesage,^ mon oncle?
— Mais oui, c'est une id6e. Seulement je ue suis plus au courant, je ne parie pas.
U descendit, et sa fille Berthe aussi; elles'en* nuyait d'ecouter les propos serieux de M, Sauval. Bientot on la vit perch^ sur le si6ge du landau ; Bertrade grimpait a cdt6 d'elle. On a'avait pas id^ de ce qu'elles ^talent bien la haut; elles ne perdraient pas un m^tre de la course !
— Montez, dit madame de Tr^signy a Philippe: nous pourrons causer un pen.
II s'assit dans la victoria, a cote d'elle, radieux.
EUe dit combien elle avait pens6 a lui, ce qu'elle avait fait ces jours passes, ce qu'elle avait lu ; qu'il devait avoir une vie bien monotone, bien occupfe, ^t qu'elle le plaignait, et qu'elle formait le projet de I'enlever encore comme I'autre fois, pour quelque exp^tion impr^vue et charmante.
— Ah ! vous le voulez bien, fit-il. Que vous Stes bonne I J'en aurai dela joie et du courage pour si longtemps f
l'axant de G£N£vi£;y£ 567
lis fix^rent un jour, une heure; puis se turent tout 6mus, regardant ce qui se passait autour d'eux,
— Cela vQus amuse, Madame? reprit Philippe au bout d'un moment.
— Oh ! pas trop.... Mais je suis contente de vous ayoir retrouve ici .
Elle ajouta :
— Voila Maurice Portet qui revient. Celui-lk, par exemple, s'amuse de tout son coeur. On croirait qu'il n'a en lui que la passion des chevaux. U vaut mieux que cela cependant, j'en suis sure,
— C'estun excellent gargon, trfes intelligent, g6n6reux, s'^cria Philippe avec chaleur.
II rendit sa place a M. Portet, et les deux jeunes gensremont^rentsurlepha6ton. Maurice, les yeux sur les easaques bariolees, s'excitait, criait, acclamait les gagnants. Philippe tachait I de s'int6resser avec lui, mais il avait des distractions; il se tournait involontairement du cot^ de cette femme adorable^ la plus belle, la plus spirituelle, la plus ^l^gante de la foulCt et qui venait de lui promettre, a lui, un rendezvous. Elle qui pouvait avoir Famourde tous les
S68 l'aUANT 'DE GKI«i£Yl£y£
hommesy fi6re et sans tache, elle ne se souciai t que de son amiti^.
Amour, amiti^ ! . . . Le pauvre rfeveur se passionnait, s'enchantait, comme il ravait dit lui-m6me, avec sa chim6re ; ne voyait plus les tribunes bond6es jusqu'aux toits, les Equipages align^s, les pelotons de chevaux emport^s dans un circuit fou; n'entendait pas les oris, les sifflements des cravaches, les bruits de mors seconds pr^s de lui par des bStes impatientes ; tout ce tapage excitant, luxueux, d'une r6alit6 vive dans la claire joum^ de printemps. Si encore il I'avait regard^e vraiment, elle ! S'il avait vu les bouclettes, lav6es de borax, passes au fer, dispos^es pendant une heure par la femme de chambre ; s'il avait vu le coup de crayon des sourcils, I'excentricit^ de la mise, les regards brillants des hommages muets surpris, recueillis, r4fl6t6s de tous les coins de cette ar6ne ! Mais il ne la voyait pas : celle qu'il voyait, c'6tait peut-6tre, et toutau plus, Genevieve de Peyralfes, la jeune fille mourante a laquelle il avait lu ses premiers vers.
Leur second t6te-k-t6te eut pour t^moins le
1,'amANT DE GENEVlfeVE 269
Luxembourg, la fontaine de M^dicis, od, dans la fralcheur tombant des grands platanes, I'ombre, le clapotis de Teau murmurante, deux amants que guette un Cyclope sont Ik, renverses aux bras Tun de I'autre, extasies. Et Genevieve voulut que Philippe lui expliqudt cette fable ; ellela trouva touchante, et, en s'eloignant, elle soupira.
lis visit^rent les galeries du mus^e, mais n'y restferent pas, craignant d'etre rencontres et reconnus. lis prirent la rue Soufflot, entrferent dans le Pantheon, et s'arr^tferent pensifs devant les entre-colonnes de Puvis de Chavannes : ces pales perspectives an^antissent le mur, elargissent I'eglise, emportent I'esprit vers des horizons mystiques et lointains.
Aprfes cela, ils vinrent causer k voix basse dans Saint-fitienne-du-Mont, obscure et d^serte; ils p4n4trferent dans une galerie ot il y avail des vitraux repr^sentant des scenes anciennes qu'ils essayferent de comprendre en leur assignant une date. lis 6taient tellement seuls que ie son de leurs voix les troublait et leur semblait une profanation dans ce lieu consacr^.
Ils se donnaient le bras, se serraient Vv^
contre Tautre,. et lorsqu'ils se parlaient, leux^s yeux, dans le demi-jour, semblaient plus larges et plus sombres, leurs l^vres se touchaieat presque.
— Gomme c'est int^ressant! Gomme vous m'avez appris des choses que j'ignorais, moa ami! dit Genevieve lorsqu'ils se retrouvferent sur la place .
— Vous ne connaissez pas du tout ce quartier? demanda Philippe.
— Non, pas du tout.
— II est trfes curieux. Mais je n'ose pas vous conduire plus avant, dans ce d^dale de petite3 rues noires. Vous auriez peur-
— Oh ! si, allons, aliens. G'est un tel plaisir! Voir du nouveau... Ge vieux Paris surtout.
— Ah ! nousmettons le pied en plein domaine historique; nous retournons a des si^cles sur nos pas. Avez-vous entendu parler de THdtel Colbert?
— Oui, certainement.
II I'y conduisit. Des ateliers y sont install^, des masures s'accrochent a ses flancs ; mais qk et Ik on deeouvre une fa<jade avec de jolies
l'aMANT DE GENEVlfeV^ 271
fen^tres aux sculptures verdies; oa gravit un cscalier aux marches basses, a la rampe de fer, adDftirablement ouvrag6e. Dans une cour> centre un pande mur imposant comme une page d'his* toire^ ils virent une grosse pie qui gonflait ses plumes au soleil, sur un rebord de pierre.
Philippe avait eu raison; c'^tait curieux ce quartier. De vilaines maisons avaient des portes gracieusement cintrees, avec des battants de chene orn^s de ferrures et de marteaux, des chefs-d'oeuvre ; des fenfitres oil des loques pendaient offraient un dessin eharmant, un appui de pierre qui 6tait un module d'art. Puis il y avait de bizarres enseignes, et Genevifeve en apprenait, tout ^merveill6e, les etymologies, I'origine, quelque l^gende, un ^v^nement de guerres civiles que le souvenir populaire grossissait, noireissait encore. Son ami lui parut tr6s fort sur ces choses ; elle lui en fit des compliments.
— Oh ! dit Philippe, ce sont des materiaux pr^cieux pour nous autres rimailleurs. Nous deeouvrons la des tresors.
Enfin ils gagnferent les quais, saluferent Notre- Dame. Un m6me sentiment de po6tique respect
272 l'amant di genkviAvk
les fit marcher en silence ; ils levaient les yeux vers le sommet des tours.
— Notre-Dame de Paris, murmura le jeune homme. Une cath^drale, un livre... Un monde d^uue part, un po6te de Fautre. Quel sanetuairel... et quel chantre!
Et Genevieve s'apitoya sur Claude FroUo.
— Comment, s'^cria Philippe, vous, une jeune femme ! Toutes vos sympathies ne sont pas pour Esmeralda, la pauvre petite boh^mienne?
Quant k lui, il admirait Quasimodo, mais le pr6tre 6tait un monstre, k la fois ftroce et sensuel, un monstre!
Devant son indignation, elle h^sitait k s'expliquer. Pourtant elle avoua que cet amour de damn^ avait quelque chose d'^norme qui la fascinait. — N'est-ce pas mille fois plus beau, dit-elle, qu'un insolent caprice de ce Ph^bus, de ce fat?
Philippe 6tait stup^fait. Avec quel enthousiasme elle s'exprimait! Comme elle comprenait la passion! Qu'en savait-elle?
— Quasimodo n'aimait pas moins, lui, repritil. II s'est tu. II a sauve cellequ'il aimait, tandis '^uerarchidiacre I'a perdue.
l'aMANT DE G£N£VI£V£ 278
-— Non, Quasimodo ne s'est pas tu, reprit Genevieve. Rappelez-vous sa chanson, ses fleurs... Croyez-vous, vous, Philippe, qu'il soil pQssible de se taire?
— Oui, pour assurer le repos, pour garder TLonneur de celle qu'on aime.
La conversation s'arr6ta la, brusquement.
Genevifeve se sentait fatigu^e d'avoir fait a pied tant dechemin; puisellenepouvaitrentrerdans .son Paris au bras de Philippe Sauval. EUe prit un fiacre. lis se dirent adieu sur le trottoir du quai, prfes d'un bouquiniste en plein vent. Le ciel etaitrose et bleu, dechiquete d'aiguilles et de tours du c6t6 de Tile, et plus loin coup6 net par une ligne droite de palais. lis se tinrent la main un moment.
— Adieu, dit enfin Genevifeve, a bientot.
Nous emportons un bon souvenir de plus, quelques heures voltes a la vie... Pensez-y quelquetbis, n'est-ce pas?
II ne repondit que d'un regard.
— Adieu, Philippe, adieu, mon cher ami.
— Adieu, Madame, adieu et merci... Oh!
merci.
La voiture s'^loigna, et, comme i\ la suivait
274 l'amant dk get^evijive
des yeuxjil vitle petit carreau derrifere s'eclairer, et deux yeux souriants qui Youlaient Tapercevoir encore .
En rentrant, il trouva un mot du directeur de theatre, le priant assez poliment de passer le lendemain, parce qu'il avail h I'entretenir.
Cette d-marche indiquait un certain «empressement, pr^sageait une r^ussite, C'^tait une fin digne d'une si belle journ^e. Quel espoir! Qu'il serait fier d'annoncer xm succ6s a Gene\i6ve, la prochaine fois.
— M. le Directeur est occup^, voulez-vous attendre un instant?
Et Philippe s'assit sur ime banquette, dans une salle d'entresol k plafond bas, ^clair^e par les cintres de grandes feuetres que le plancher coupait en deux. L'homme qui lui avait r^pondu retouma se placer devant un petit bureau ou il 6tait cens^ 6crire, mais il passait le temps amordresa plume et a regarder dans la rue.
Quelques personnes attendaient d^ja; un homme du peuple a Fair boumi ; puis un vieux tout rap6, tenant sur ses genoux un rouleau de papier sur lequel il fixait des regai-ds las et
276 l'amant de genkvi£:y£
mornes; une femme aussi, actrice probablement mal habill^ d'un fouillis de chiffons noirs effiloqu6s et sans forme. Et le lamentable aspect de ces pauvres 6tres oppressait Philippe. II etait venu en omnibus, par une pluie battante, ne rencontant partout que visages tendus et tires, expressions effarees de gens en retard, parapluies ruisselants et vStements sales. II se sentait comme impregne des doutes et des d^outs que lui inspiraient toujours les laideurs vulgaires de la vie ; il se baissa pour rabattre le bas de sonpantalon sur ses souliers, et les 6clabousures qu'il y remarqua rhumilifereat a ses propres yeux ainsi que Taurait fait une bassesse commise.
La porte du cabinet s'ouvrit, et le directeur parut, reconduisant quelqu'un. II jeta un coup d'ceil sur les personnes qui se Irouvaient la, et qui avaient lev6 la t6te pour le voir et se faire voir ; puis il fit signe a Philippe d'entrer.
Mais il ne suivit pas le jeune homme, et resta longtemps dans la salle pour congedier les autres. II parlait haut, par questions brus* ques, par mots sees, terribles pour les mal* beureux qui les dcoutaient. Philippe enten-
li^AMANT DE GENEVlfeVE 277
dait gans faire attention au sens; il venait d'apercevoir sonmanuscrit sur le bureau d'acajou, encombre de brochures et de cahiers.
Quelques minutes s'^coulferent ; le bouton de la porte s'agita vingt fois, et a chaque nouveau bruit agagant les tempes du po6te se mouillaient et battaient plus fort.
Enfin le directeur reparut. Sauval se leva ; il ne le fit pas rasseoir. D'une allure press^e, il fit le tour du meuble ^norme, prit le manuscrit et passa le pouce le long de la tranche ; tons les feuillets d^filferent soudain avec un bruissement.
— Ehbien, Monsieur, fit-il. J'ai fait lire votre drame, je Tai lu moi-meme. II y a de bonnes choses, de tr6s bonnes choses... Ce n'est certes pas I'oeuvre du premier venu. Maintenant, on ne pourrait pas le jouer comme il est... Non. II contientbeaucoup de naivetes, des longueurs. II a besoin d'etre remani^.
— Mais, dit Philippe, est-ce qu'il est trfes feible, d^cid^ment mauvais. Parce que, dans ce cas, je n'essayerais plus... Je ne me sens gu^re capable de faire mieux.
— MonDieu,noh... non... r^pondit ledirec-
278 l'abiant de genevijivb
teur. Je vousr6p6te qu'ilya du bon,.. Vous etes tr^s jeune. Vous aveztoute unevie devant Tous. Mais il faut travaiiler. Lisez nos auteurs.
— £t les vers eux-memes? demanda Phi* lippe.
-^ Les vers ne sont pas mal, bien Merits, facilement, assez purs. Mais il y en a trop ; tout^ est un peu troplourd, I'air ne circule pas.«. £t puis il y ades... des passages...
Ua petit geste de la laugue, achevant la phrase, annouQait que ces passages-la ne valaient rien du tout.
— Vous avez des tirades... sur la religion, parexemple. Eh bien, voyez-vous, mon ami, vous pouvez avoir votre opinion . Vous la garderez, ou elle changera, c'est votre affaire. . . Mais attendez d'avoir acquis quelque autorite comme 6crivain avant de fronder ainsi Tesprit du si^cle. On n'arrive pas en defendant les causes perdues ! Mieux Taudrait tous faire le champion de oelles qui ne sont pas encore gagn^es, jbenez.
— Je ne puis d^fendre que ce que Je croist dit Philippe.
— £h laeo, ne d^fendez done rien du tout,
\ l'aMANT DE GENEVltVE 279
que diable I Vous avez gate votre drame. L'ac-, tion etait trfes bien, et si vous ea aviez fait une ceuvre plus litteraire et moins moralisanle, 11 aurait eu des chaaces de succfes. A present, coupez, remaniez-le!
— Je vais plutot iacher d'ea6crire un autre, fit le jeune homme avec un tel d^couragement de son ceuvre, que ledirecteur, etonn6, sourit^
— A votre aise. Je vous souhaite bonne chance. Vous avez de I'^toffe, du talent vraiment. Mais lisez, lisez. Lisez Augier, Dumas... Mettez-vous au courantda theatre modeme.^ Aliens, au revoir.
11 lui tendit la main et lui donna le manuscrit, que Philippe emporta comme cela, sans enveloppe, cachant le titre eontre sa poitrine, et peachant son parapluie pour le preserver des gouttes.
11 voulut le d^poser chez lui, et le jeta sur sa table avant de courir se mettre au travail dans* le cabinet de monsieur de Gastr^, oil fl arriva trfes tard.
L'avocat le prit a part, lui fit des reproches, d6clara que cela ne pouvait pas durer. Philippe s'etait r^joui de dire a son patron, homme dis-
280 L'AMANT D£ GENEVliVE
tingue: — Excusez-moi, c'dtait pour une affaire impor tante . Je me m^Ie d'ecrire, j'ai reussi, j'ai une pifece reQue.
Au lieu de cela, il courba la tSte, et s'assit avec le sentiment p6nible d'avoir m^contente celui dont il recevait les gages et la peur 6crasante de manquer un jour peut-6tre de place, de pain.
Le soir, il remarqua I'absence de Maurice k diner. Le riche pensionnaire cependant n'avait pas pr(5venu, car son convert 6tait mis. Ces demoiselles s'inquietferent de lui :
— Ce cher monsieur Portet, il est toujours si exact! Et lorsqu'il ne vient pas, il nous le fait toujours savoir.
Seul dans sa petite chambre, devant sa table ^troite dont le bois blanc se cachait sous un tapis — cette table sur laquelle il avait ddjk tant griflfonne — Philippe resta tr^s avant dans la nuit, a ^crire. La lumi^re de la bougie dansait sur les pages blanches du papier a lettres — car ce n'^tait pas un drame qu'il composait — et ses paupifercs brulftrent k la fin. Avec cette negligence de jeune homme priv6 des soins d'une femme, il n'avait jamais
l'amant be 6£N£yil:v£ 981
songe a se procurer une lampe, ou, s'il avait' voulu le faire, c'etait a la fin du mois, quand il n'avait i)asd'argent et regardail alamoindre depense. II ^crivait k madame de Tr^signy, puis 81 sa mhve. A la deirnifere il ne dit rien de tout ce qui le preoccupait; quelques petits cancans d'un ton de bonne humeur, sur les Portet, les Tresigny, la pension de famille; quelques nouvelles de Paris, des paroles de tendresse, voila ce qu'il lui envoya.
— Pauvre ch6re femme ! elle sera contente, se dit-il. Et il se representa le facteur montant la cote, dans sa blouse bleue k collet rouge, et la maman Sauval trouvant la lettre chez les gens de basse-cour, lorsqu'elle arriverait le soir du fond de ses bois, pour chercher do lait.
Quant k Genevifeve,il lui raconta son 6chec, lui laissa entrevoir Tamertume de son desappointement. Mais combien ce d^sappointement aurait et6 plus cruel, si elle n'avait pas ^t6 Hi, s'il n'avait pas ses encouragements, sa sympathie, sa divine amiti^ I Et, dans son style k phrases pleines, harmonieuses, coulant a flots doux et moelleux comme un ruisseau de lait,
282 l'aMAN'S DrE GSABVI&VS
il ^panchait tout son coeur, son coaur trouble souffrant^ chim^riqne,.nai'f, et par-dessus tout aimant, epris jusqu'a la folie.
Lorsque Mauriee eiiiieudiL le eompte rendu de la visite au direeteur, il manifesta une vire indignation. On auralL dii accepter la pi^ce de son ami. Puis^ apprenant les objections qui y avaient el6 faitesy il ehangea un peu de torn et dit k Philippe :
— Aprfes 5a, tu sais, ils n'ont peut-4tre pas tellementtart... Dame^ avsfii, tu yasleur porter des sermons. C'est Tautre (Hibce que tu aiirais du leur donner, celle que nous avons jou6e chez ma tante.. A la bonne heure, c'^tait gentii Qa, c'^tait enlev^. Parions qu iU rauraient prise du premier coup.
— Oh! dit le pofete, je n'aurais eu aucune satisfaction a faire repr^senter cela... Une ba* galelle; un lever de rideau 1 ^. Qu'est-ce qu^il y a de moi, de ma pens^e intime la-dedan&?
— Laisse done ta pens^e intime au fend, de ta poche. Tache de plaire au public, et n'essaye pas de lui impoaer ce qui te plaiL k toi.
Philippe se r^ volta.au nom de la. dignity de reerivain. Mais soft argumfiniation ^ait plus
L AUAHT DE ££KMVl£VE 2S3
molle; ses graadea phrases, doot Maurice s'^tait.tant de fois inutilement moqiie, lie retentissaieut plus si soaores; ses yeux, qui se creusaient positivement, avaient moins de flamme.
— Cette id^e aussi de fourrer de la religion dans uae eom^die! conlinuait le futur agent de cbaoge, en s'excitaDt. Non, vois-tu, pour un gargond'espritcominetoi, tum'^toones. Quand tu en seras au m6me point que tout Ic moude k pr^nl, tu pourras te vanterde revenir de loin.
Et la-dessus, ii se mit k raccmter, avec detail, une scandaleuse histoire que le clergg se. donnait tooiea lea peiaes du monde k
— Les prfitres ne sent pas l;i religion, r^pondait Philippe.,
U ne savait plus que penser. Cc Maurice, qui n'avait jamais r^fl^hi k propos dc riea, avail d^ raisonnements dent la logique I'accablait, lui le rfeveor, le penseur, ic chercheur, lui quL s'^tait seaU. le goClt ei la. vocation du martyre. £tre m^nnu, incompris, passe eucoce! Mais &ire faus&e route^ se ti'omper,
284 l'amant de geneviIive
aprfes avoir voulu respirer la v6rit6 comme Fair qui donne la vie. Ah! il comprenait maintenaat. II avail voulu que la verite fut aussi la beauts ; il Tavait imaging sans la voir. Eh bien, il Taiinerait assez pour la chercher dans le laid, le difforme, le p^rissable et Thorrible, pour la regarder alors en face et pour la saluer sans fremir.
Et ce n'^taient pas seulement ses derni^res experiences et les discours etourdis de Maurice qui le changeaient ainsi. Mille observations, mille spectacles lui revenaient a la m^moire. Ses deux annees de Paris, si retirees, si solitaires, si mur^es qu'il les ait v6cues, ne s'^taient pourtant pas ^coul^es sans qu'il edt vu bien des choses, entendu bien des paroles. Et tout cela, tout a coup, revenait et tourbillonnait dans son cerveau. Mais Genevieve?... Ah!
Genevifeve, de tout ce qu'il avait cru restait seule vraie et seule vivante, justement parce qu'elle 6tait le r6ve, I'idfel incarn^, Tinnocence dans la beauts, I'exception !
Tandis qu'il demeurait ainsi k r^fl^chir, absorb6, perdu, Maurice continual t k p^rorer.
— C'est comme ta fagon de juger les fern-
l'ama.\t de genevi&ve 2Sj
mes..^ Tiens, tu as des opinions sur les femmesl...
— Oh! les femmes!... interrompit Philippe, c'est beaucoup dire. Je ne me pique pas de les connallre.
— Eh bien, nous nedirons pas... lesfeoi Mais une femme, deux femmes, trois femmes ! . . . Je ne sais pas au jusle combien. Tu as une opinion de cette femme...
Philippe fit un mouvement.
— Oh ! tu n'as pas besoin de te d^fendre.
On a des yeux, des oreilles, c'est pour voir et pour entendre, je suppose. Quand tumefaisais avec tant de chaleur de belles theories g^n^ rales, je flairais le cas particulier... Oh! tr6s particulier, en effet, ce cas-lk, s'il faut croire tout ce que tu dis. Je ne connais pas ton id^al, n'est-ce pas? Tu ne m'en as jamais fait la moindre description. Tu te figures 6tre tr6s discret parce que tu ne m'as jamais rev616 la couleur de ses yeux ni les dimensions de sa main, seules choses dont tu puisses parler quant au physique... Mais au moral!... Au moral, sais-tu que toutes les phrases que tu prononces sonnent la trompette pour sesvertus...
286 l'amant de genevi^ve.
D'aboi:d elle te comprend 1 — chose qui te paralt a toi-m6me extr^mement remarquable* — II existe au moins une creature qui realise tes reves! Elle t' infuse la foi, elle Vemp&cbB de douter... Elle partage un seuliment pur... Et patati et patata^ azur du ciel, et lune d*argent, et frissons des feuilles, et soupirs eternels!. . Maurice prolongea la derni^re sy Uabe du mot c Eternels », en ouvrant toujours plus la bouehe et en renversant les yeux. Philippe ne parut pas trouver que la plaisanterie fut dr61e.
— Te voila faeh^ ? Allons done ! Je te parle ainsipour ton bien... Vrai^la;. c'est en ami, je t'assure. D'ailleurs, continua-t-il sans pouvoir s'empficher derire,si tu veux une preuve de ma perspicacite, je vais t'en donner une.
Je vais te depeindre trait pour trait, en r^alit6 cette fois, ext^rieurement, comment dirai-je?.,. au point de vue de son enveloppe p^rissable et fragile, . . • I'ange qui nous occupc C'est-adire... qui nous occupe?... Moi, pour le moment... et toi, toujours. Parle moral, je devine le physique, et je suis sur de ne pas me tromper.
— Vadonc, dit Philippe l^gferementinquiet.
l'aMANT KE GENEYliVE 287
— EHe est blonde, elle est pale... Eile a seize ans... Eile joue de la harpe. — EUe copie tes "vers sous des bouquets de ileurs s^h^. Le soir elle se met a la fenfire k la mfiroe heure que toi, et yos regards se rencontrent dans «ne ^toile. Voyons, ose dire que cen'est pas exact !... Ah I j'oublials : condition es^entielle... Elle n'est pasParisienne; elle n'a jamais v^cu k Paris; elle ea est tr^s loin, ou eile y arrive k peine.
— Tute trorapes, r^pondit Philippe.
II ^tait rassur^, content de savoir son secret encore a lui; mais la demifere phrase rintriguait.
— Tu te trompes, elle «st Parisienne, de fait, d'habiludes et de coeur. Je t'accorde tout le reste: les cheveux d'or, la harpe etl^taile... MaiB je te r^ponds qa'elle est Parisienne.
— Eh bien, alors, dit Maurice, elle se moque de toi.
- n y avail assez longtcmps que Philippe Sausal n'avait pas-va madamedeTWsigny; mais il reoevait des lettres d'elle. Apr6s qnatie ou cisq reodez-vous romaneeqnes et innoccQla
388 l'amai^t de genevi£:v£
oomme les t6te-a-t6te de Paul et Virginie daas la fordt des Pamplemousses, la vicomtesse avail ^t^ prise d'un acc^s de prudence. Nul quartier ne lui sembla plus assez ^arte, nuUe campagne assez retiree ni assez solitaire ; elle craignit de respecter trop peu Tapparence de la vertu. II ne suifisait pas d'etre sans reproche, il fallait marcher partout la t6te haute, ne jamais cacher ni son nom ni ses actes. Elle se sentait humili^e d'avoir eu a se dissimuler et k mentir. Mais Philippe allait-il la comprendre? Ne Taccuserait-ilpas? £loign6 de nouveau, n'oublierait-il pas leur amiti^ charmante, les chers moments passes ensemble, tout ce qu'ils s'^taient dit, toutcequ'ilss'^taient jur*?...
Alors le malheureux, pouss^ k bout, ne pouvant plus supporter sa torture sans crier, avait avou^ son amour dans une lettre ^perdue.
Qu'elle I'entendlt et qu'elle lui pardonnat, puisqu'elle ne devait plus le revoir! Oui, c'6tait mieux ainsi. . . II n'^tait pas digne de Tapprocher, puisqu'il sentait pr^s d'elle une telle faiblesse qu'un beau jour jl aurait pli^ les genoux et serait tomb^ k ses pieds. II aimait mieux £tre
l'AHANT UK GKItlVliVE 3^)
exit^ el pardonn^ que d'etre maudit, que d'etre chasse honteusement comme un inisemble. ..
EUeaurait bien, n'est-ce pas? un pcu de misericorde et de piti6 pour lui... Se douterait-cIN^ de ce qu'il avait soufferl depuis que, tout petit, il cueitlait des bouquets pour elle, ot lorsqu'il I'avait vue mourante, et lorsqu'il Tavait viic marine!... Se douterait-elle de ce qu'il avat travaiU6, lutt^, veill^, voulant 6tre po^te a cause d'elle, et cherchant la gloire pour combler la distance ^norme qui lea s^parait?
D6s que cette lettre fut partie, il cut regret de I'avoir envoy^e. II en attendit la repouse dans un 6tat d'Sme affreux. II se prit de plus en plus en horreur pour son audace, et, bii>ii qu'il n'e6t rieo demandd, qu'il n'espeml lien ginon quelque piti^, it se consid^ra comme un v^itable eriminel. Puis, cet ^checdans sa carri^re litt^raire, d^ le premier pas, la coufiance en lui-mSme affaiblie, ses croyances ebranlees, tout r^nervait, le d^urageait, rabaLtait. Et il s'effrayait de cet ablme de doute qui, lout a coup, se creusait en lui. Allait-il penlre son aacien enthousiasme et lavaillance d'auiequi avaient dik I'emporter si haul? Que lui uian-
290 l'aMANT DE OExNEVliVE
quait-il? Quelque faculty essentielle, sansdouie, car il y avail des choses qu il ne comprenait pas. Dans les rues, quand il s'en allait, tout seul toujours, il regardait les facades des maisons, les equipages qui circulaient, les bibelots des etalages, les litres de livres, les affiches, les passants, la foule, avee rid6e qu'il 6tait etranger a tout cela, que jamais il n'en saurait le dernier mol. II n'^tait plus, comme autrefois, onivr^, excite, 6tourdi par le bruit et le spectacle de cette vie ; le vertige qui en r6sultait maiutenant pour lui ^tait presque un vertige de frayeur.
II se faisait Teffet d'un homme qui serait entr^ dans la galerie des machines d'une expo* sition universelle, avec une admiration profonde pour le progrfes, pour la science, avec le desir de connatlre toutes les armes merveilleuses de Tindustrie contemporaine. II enlre, il s'avance, el le coeur lui bat, el ses yeux se mouillenl. Sous ses pieds, dans le sol, la vapeur mugit, bouillonne, halite et geint comme dans Tefiforl horriblement ressenli et voulu d'un giganlesque travail ; sur sa t6te, les courroies de transmission sed^roulent el sifflent; et tout
autour, marteaux, leviers, bielles, pistons, vont, viennent, monteut, descendent, et les roues toupnent, et les scies grincent, et les navettes volent,., Et c'est plus saisissant a voir que rhomme n'avait cru, plus grand que tout ce qu'il s'^tait figure ; une puissance naonstrueuse ^mane de cette vapeur d'eau et de ce m6tal en mouvement. Alors il doniine son ^motioui se penche» epie^ veut savoir. Mais ce n'est ni un ing^oieur niun ouvrier; c'est un curieuxet un r^veur; il n'apprend rien a observer les mystd^ rieux mecanismes. S'il s'approche un pen trop, il risque d'etre mordu et broy^ par Tengreuage. II essay 6 de questionner, et quelque m^canicien aux mains noires rit aux eclats de ses b6vues.
Peut-^tre que Philippe Sauval avait mis la main k de redoutables rouages ; il avait comme un pressentiment, le coeur serr^, des frissons brusques, la vague dpouvante d'un ^crasement prochain.
Encore s'il avait pu travailler, lire, assister O.UX pieces houvelles, et tacber de refaire la $ienne. Mais il ^tait pris du matin au soirpar »n i^ploi chez M. de Gastr^; quand il rentrait» il M sentait souvent si las, si peu en train,
292 l'amant de genevi&ve
qu'apr^s le diner il passait au salon et faisait le whist avec les dames atiglaises. Quant au theatre, il ne pouvait y aller faute d'argent; sa pension et ses vfitements absorbaient ses appointements a peu de chose prfes.
II ne sortait plus avec Maurice, ne recherchant plus les distractions, gSn^ maintenant par T^l^ gance et par le luxe auxquels il ne se sentait plus sup^rieur, ayant perdu la conscience fifere d'une valeur personnelle qui s'affirmerait bient6t.
D'ailleurs le jeune Portet se faisait rare k la table d'hdte de la rue de Parme. II etait lance dans la grande vie, brillait k toutes les fifttes. Du monde de la haute finance, auquel il appartenait par son oncle, il avait p^n6tr6 au coeur du faubourg Saint-Germain par les de Tr^signy. II avait presque de bonnes maniferes. II s'exer- Qait k conduire les cotillons. Sa belle figure de mousquetaire faisait pardonner ses gaucheries quand il lui arrivait encore d'en commettre. Enle voyant, les dames songeaient aubel Athos. Les jeunes gens, qui n'aimaient pas k le voir paraltre dans une reunion, parce que, disaientils, on n'avait plus d*yeux et de sourires que
l'aMANT D£ G£NEVl£VE 293
pour lui, Tavaient sumomm^ « le fleau des coeurs ». On disait que cette superbe et insou* ciaote fiUe, Bertrade de Tresigny, maigrissait et devenait sujette aux ^vauouissements parce qu'il ne se d^clarait pas, et qu'en sa faveur seulement le comte mettrait de cot^ ses prejug^s aristocratiques.
Peurtant il ne se montrait gu^re dispose au manage. Lorsqu'il se trouvait avec Philippe, il ne Tentretenait plus que de ses succ^s aupr^s des femmes.
Un soir, Philippe, en toumant le coin de la rue de Parme, et en apercevant la petite porta, I'all^e ^troile de la maison, fut pris de Thorrible sentiment qu'il ne pourrait vivre une heure de plus s'il ne trouvait pas en rentrant une lettre de Genevieve. Ce jour-la, il avait eu la faiblesse de quitter son travail ot d'aller errer dans la rue de Varennes. II avait revu la grande porte cintree, avec ses deux homes et ses halustres de pierre au-dessus, entre des pavilions a fenetres grill^es, occup^s par des domestiques ; puis, de loin, sur la chauss^e, il avait apercju le coupe qui rentrait, reconnu la
l'aMANT DE GENEYlilVE 293
livr^e, et s'etait cach^ en toute hate. Le cocher avail appall; les deux battants avaient tourn6 lentement, lourdement, et la voiture 6tait entree avec un grand bruit sous la YoAte, un fracas, des pi^tinements de chevaux; puis elle avait decrit le demi-cercle dans la cour et s'etait arr^t^e devant le perron. Et Philippe, s'elangant, avait reconnu la vicomtesse de Tr&igny qui remontait les marches, sa longue tratne de velours balayant les pierres blanches, un valet se courbant a la porte ouverte du vestibule.
On 6tait en automne ; les jours devenaient courts, et, comme il gravissait les trois stages des demoiselles M^riquier, il trouva le concierge OQCupe k allumer legaz. II demanda s'il n'^tait rien vaiu pour lui.
Le petit vieux le regarda, trfes 6tonn^. — II venait si rarement quelque chose pour M. Sauval.
— J'ai mont^ toules les lettres, fit-il. Et il ajouta d'un air obligeant : — Mais je ne crois pas qu'il y en ait pour vous, non.
II n'y en avait pas. Philippe se recoiffa, se lava, mit des manchettes fraiches et se rendit a table.
396 l'axant dr genevi&ve
Qael supplice que ce diner ! Ce nVtait plus comme daus les premiers temps ; les amis qu'il avait connus ^taient partis. Maurice Portet n*^tait plus Ik pour faire rire en demandant du sel en yolof. Plus de gaiety, plus d'entrain, plus de jeunes aventures et de jeunes espoirs. Une famille de Prussiensqui se disaient Su6dois, lalds, m^prisants et refrogn^s ; deux ou trois miss dont les maigres cheveux s'aplatissaient sur la tSte et se ratatinaient sur la nuque ; le fils d*un pasteur irlandais, jeune homme a demi sauvage, qui ne buvait que de I'eau, ne mangeait que des legumes, et disait en les cstropiant trois ou quatre mots de fran^ais, toujours les m6mes, toujours avec les mSmes fautes, devant lesquels les deux M^riquier ne manquaient pas de s'extasier.
— Ce cher M. Malgrady, comme il fait des progrfes !
Antoinette ajoutait qu'il avait I'accent tout a faitparisien.
Les Anglaises avaient 4t4auBoisde Boulogne, et clles avaient vu des fiacres m61es aiix Equipages dans le d6fil6 du tour du Lac. Cela les scandalisait fort. SousTempire, ce n'Etait pas
t'AlltANT DX GBHBVl£VB 297
permis ; et, chez elles, un cab n'oserait pas ' s'aveaturer dans Hyde-Park. II n'y avail que la Republique pour autoriser des ahominatious pareilles. Les demoiselles M^riquierdirentquc c'^tait vrai; que, sous Napoleon III, les omnibus ue circulaient pas daus les Ghamps-Elyse(?s entre deux et cinq heures. Elles avoui!-rent que les Fran4^s n'avaient aucune stabilite en politique.
Une des fiUes d'AIbion bredouiUa entre ses longues dents :
— £t puis, c'^tait I'imp^ratrice qui I'aisait la mode. Qui est-ce qui fait la mode k present?
Le fils du pasteur irlandais 6mit Topiaion que la mode 6tait une vanity, et que Ton devrait adopter contre le debordement du luxe les moyens si courageusement employes contre I'ivrognerie; il montrason verre pleiu d'eau. Comme il s'^tait exprim^ en anglais, mademoiselle Antoinette leva son grand nez, rccourl)t5 comme un poiat d'interrogation qui sc serait mis h I'envers sans devenir pour ccla moius , expressif.
— Que dit-il? que dit-ii? Que dites-vous, cber monsieur? parlez fran^is.
ids L'aMANT 1>E 0£KKVt&VS
11 la contempla sani^ r^pondre^ et les Anglaises ne daign^rent pas traduire les id^ d'un Irlandaid « ka^totler » et « vegetaiian » «
Tout k coup on entendit la voix du oduciei^ dans l'antichambre»
— Une lettre pour M» Sauval. Je suis monte expr^; il avait Tairde I'attendre.
Le pauvre brave petit vieux ! II avait compris toute I'anxi^te de cette question sur Tescalier...
Philippe lui fut reconnaissant avant mSme d'etre joyeux. II tendit la main... La bonne lui remit une enveioppe oblongue, commune d'aspect^ et qui^ pludgrande quele papier qu'elle renfermait, s*<Stait pli^, cassite aux bords. EUe venait de Peyral6s^ du cousin de Philippe. La maman Sauval ^tait bien malade ; pourtant il ne fallait pas s'inqui^ter ; si oela devenait grave ou si elle demandait k voir son fils, on irait a la ville et on enverrait un t^l^amme.
Sa m^re malade !».. Ah! la navrante idee...
Est-ce qu*elle s'en irait aussi? Est-ce qu'ilne resteirait plus rien de ce qu'il avait aim^ dans ces bois de Peyralfes vers lesquels constamment son souvenir I'emportait ? II revit 30fl grandp^retomber tout sanglantsur la Heige; il se-^
L AUAHT D£ GENEVltVE 399
figura la lutte cootre les braconniers h iaquelle il aurait dii prendre part, lui, s'if avail fait rigoureusement son devoir; puis le coup dr cravache meurtrier iane^ plus tard dans iin accfes de jalouse fureur... Et le menttin sur son poing, le regard sur le feu de iwis du salon, il se rappelait ses teutes pour oublier un j)(!ti aes douleurs.
— Vons ne faites pas an whist, monsieui- Philippe?
— Excusez-moi, Mademoiselle. Je vais njr retifer. J'ai regu de mauvaises nouvolles de h\ maison ; il paralt que ma m6re est malade.
Tout le monde s'apitoya, les Anglaisss aussi ; rirlandais lui tendit la main. Un peu dc syuipathie, que cela semblait bon! Et elle etaii sincere. Philippe ne songea plus k trouver cps gens-ta ni aga^nts, ni ridioiles.
Cependant il s'attardait; i! attendait le courrier de neuf heures, reculait le moment ofi il 96 troa¥eraitseal avec led^sappointemenl cruel, teervant, qui domimrit ea lui, qoot qu'il tit, toutes les ai^res impresaioos.
On apporta le petit paqwA de ietircs, et il so aatit &iMe et tremblant, arcc il no'savait
300 l'aMANT DS GtNEVliYE
quelle supplication iavolontaire qui s'elevait en lui toutk coup, et qui s'en allait a Dieu, au destin, k ces enveloppes ferm^s, a mademoiselle Antoinette peut-Stre, ajustant ses lunettes avant de pr^sider a la distribution.
Puis, brusquement, une joie immense I'envahit, r^hauffa son coeur, p^n^tra dans son sang, dans son 6tre. .. II avait reconnu les armes, le papier glac6: c'^tait bien cela... la lettre! salettre!
Mademoiselle M^riquier ne s'y trompa pas plus que lui.
— Ah ! la petite couronne. .. ^a, c'est pour M. Philippe.
Du contentement qu'elle ^prouva de lui douner ce plaisir aprfes la tristesse oix elle Tavait vu plong6, elle oublia d'interroger les timbres de la poste, I'^criture, et de poser d'adroites questions.
Philippe s'^tait sauv6 dans sa chambre; il cherchait sa bougie en tatonnant, il I'allumait, et, pendant les quelques minutes qu'elle mit a prendre et a briller, il consid^ra cette petite couronne' qui le fascinait, avec ses neuf perles noires distingu^es et discretes. Enfin,
l'.AMANT DE GEMEYlilYE 301;
d'un coup de canif, il fendit Tenveloppe et il lut.
11 lutun moment sans comprendre... Toute une demi-page, d'oii rien ne sortait, ne se d6gageait pour lui; des phrases vagues et passionnees faisant allusioa a des choses qui s*^taient pass^es, k des paroles qu'on s'^tait dites et qu'il nese rappelait pas. C'^tait bien I'^criture etle style de Genevifeve, maisquel changement! Plus de dignity, de reserve coquette, de taquineries spirituelles, de tirades litt^raires... Ce qu'il avail sous les yeux ^tait ou bien Taveu d'un fol amour, ou bien Tironie la plus terrible... II tourna le feuillet, voulant tout de suite saisir le sens de cetle lettre par sa conclusion, et la signature lui prit le regard : — « Ta Genevieve. »
Pour lui, elle ne signait jamais comme pour tout le monde : — « Vicomtesse de Tr^signy » — mais, « Genevieve de Tr^signy » ou simplemenl : « Genevifeve »... Mais aujourd'hui, ce tiitoiemenl, ce don d'elle-m6me?. . . Quelle 6tait la vraie signification de ce mot si tendre. . . si redoutable?...
— Allons, esl-ce que je deviens fou? se dit-
S02 l'aMANT DK CENfiVI&VE
il en revenant a la premie p^g^- Je n'ai qu'a lire tout pour comprendre.
II ne lut pas tout, car la phrase a laquelle il reprit fut celle^i :
€ Ah! je n'^prouve aucun remords. Avec les aspirations infinies qu'il nous a donn^, le del n'a-t-il pas voulu que le booheur supr^e devtnt notre vertu? Et le bonheur, tu me Tas r^v^^. Mon bonheur, c'est toi, Maurice aime, toi si beau, si fier et si fort !
» Je suis au bonheur, je suis k toi! Je me livre a ton coeur charmant comme a tes doux baisers*.. >
— Non... g^mit Philippe avec une intonation sourde et lente, son oeil s'^largissant affreusement et ses poings crisp^s s'^levant a la hauteur des tempes... Non, cela n*est pas!
II resta un moment immobile, puis murmura d'une voix moins angoiss^, presque naturelle :
— Cela n'est pas, c'est impossible.
Et il fit le mouvement de rouvrir la lettre qui s'^tait referm^e en glissant sur ses genoux. Mais il la repoussa bi*usquement :
— Je n'en ai pas le droit, elle ne m'est pas adressiSe, fit-il avec un ricanement d'atroce amertume.
Ce fut alors que, pour la premiere fois retournant renveloppe^ il eut I'id^e de lire la suscription, ce que ui mademoiselle M^riquier, ni lui-m^me n'avaient feit.
Yoici quelle iStait cette suscription :
Monsieur Maurice Portet^ Chez Mesdemoiselles Meriquietj
Hue de Parme.
Et, le long du bord inf^rieur, d'une petite ecriture nette, courait cette indication :
« Press^e; en cas d'absence faire porter a son domicile. »
XI ^tait <§vident que la vicomtesse n'avait pas eziToy6 la lettre sans inquietude.
— Sans doute, songea Philippe, c'est la preim6re« Et elle ne sait pas encore Tadresse de son appartement.
AlorS) avec d^ larmes, avec des crb qu'il
30f l'aHAMT DE CENSVlilVE
^totifTait dans les couvertures de son tit od 11 s'etait jet^; avec dea exclamations d'inseos^, desmots sans suite doat les sanglots hachaient, rouiaieat, r6p6taient les syliabes. — EUe!..
Elle!.. Ah! je suis maudit!.. Plus rieo... plus rien... Ah! la mort, le n^ant!... — Avec les gestes, le visage tendu, les dents serr^es, les membres convulses du naufrag^ sous qui I'eau impitoyable se creuse, le malheureux plongea dausuQ ablme de d^spoir dent il ne voyait pas le fond.
Deux ou trois heures plus tard — il pouvail Stre minuit, — le concierge de la maison dent Maurice Portet occupait t'entresol, rue Saint- Georges, fut r6veill6 par un coup de sonnette. 11 tirale cordon, mais aucune voix connue ne lui annon^ leretour d'un locataire, il courut dans I'escaiier, une bougie a la main. II rattrapa un individu dont les allures lui parurcnt Buspeetes, la figure sinistra et I'expression oal itttentiono^.
— Qu'est-ce que vous voulez? s'6cria-t-U d'uu tou furieux.
Si d6sarm6 qu'il f6t, il n'avait pas peur.
l'AMA1«T DE 6£NEVli:VE 305
Un concierge n'a jamais peur; le sentiment de sa dignity I'^lfeve au-dessus de la crainte. — Je vais chez M. Portet, dit une voix rauque. II y est; j'ai vu de la lumifere chez lui.
— Ah ! c'est vous, monsieur Sauval, dit le portier. A c't'heure ci?.. Ah! ben, vrai, voila une faQon de d^ranger les honn^tes gens!
— Si ce n'est pas honteux? grommela-t-il en descendant et en grelottant. Qu'est-ce qu'elle re^pecte encore maintenant, la jeunesse? Oui, qu'est-ce qu'elle respecte, je vpus le demande?
Et il rentra dans sa loge, persuade que si elle respecte quelque chose, la jeunesse, ce n'est certainement pas le sommeil des concierges.
Philippe ne rencontra pas Maurice. S'il avait vu d'en has le cabinet de toilette encore 6clair6, c'est que le valet dc chambre s'y trouvait, rangeantleseffets du maltre qui venait de sortir.
— Monsieur est rentr^ de soiree. II est venu prendre quelque chose qui n'^tait pas pr6t cet apr^s-midi chez le bijoutier, et que j'ai dft chercher et rapporter ce soir, dit le domestique. Puis il est reparti tout de suite.
- 11 faut que je lui parle, dit Philippe
306 l'aKANT ]>E GENEVltTK
/ Sauvah G'est de la derni^re importance. .
Ne peut-on le chercher, le voir, la ou il est?
•*-« Dame!., fitlhomme.
II regarda le questionneur avec un sourire finaud.
— Moa Dieu, reprit-il en hesitant, je puis le dire a monsieur*.. Je sais que M. Maurice n'en fait pas un secret k monsieur. II est a souper chez cette actrice, vous savez... Monsieur sait bien , mademoiselle Alba. Maintenant, pour ce qui est d'aller le trouver Ik, je ne sais pas. . ,
--Non, dit Philippe, je reviendrai domain.
Chez cette chanteuse ! U^tait la... II passait la nuit chez cette femme. Lui ! lui, qui, ]a veille peut-6tre, avait eu le front de Genevieve centre sa poitrine !
Philippe Sauval sortit, marcha tout droit, sans sayoir, dans des rues, sur des ponts, a travers des places, par des endroits inconnus et des endroits familiers ; il descendit des marches^ il en monta ; il erra sous des YO<]ites, entre des murs, le longde grilles; il s*arr6ta, puis repartit, puis s'accouda, puis repartit encore, et toujours ainsi jusqu'au jour.
11 passa devant Notre-Dame, qui se d^tachait.
l'amant DE 6«N£VI&VE . 307
plus noire encore que la nuit, sur le ciel obscur ; et il crut dtre Quasimodo regardant le gibet d'Esmeralda et la tache sombre faite sur les dalles par la soutane du prdtre; il mur^ mura comme lui : — Oh I tout ce que j*ai mm6l
Seulement il fit des comparaisons, el il trouTa que son sort ^tait pire. Qu'6tait-ce que la passion du monstre pour la boh^mienne aupr^s de Tardente foi de son coeur vou^e a Oeneviftve. . . h^las ! et bafou^ par elle ? Attach^ k la corde inf&me, la fiUe d*£gypte restait adorable encore, cette pauvre fiUe qui n^avait que.sa gr&ce et que sa naivete... Quasimodo pottvait la chercher dans son tombeau ; il Ty retrouvait, pure, aimable, faisant la mort k c6t6 d'elle voluptueuse. Mais Genevieve, Tange iSgar^, tomb^ de si haut, les ailes bris^es d'une mome chute... Horreurl ce n'^tait pas dans la tombe que Philippe la vopit ^tendue !
II se mit k courir tout k coup pour chasser quelque image qui lui semblait trop terrible • 11 parcourut les ruelles lugubres du vieux quartier qu'ils avaient un jour visits tons les deux. II Vint k Saint-fitiennoKlu-Mont, et,
retrouvant pleins de nuit les vitraux dont ils avaient expliqu^ les lumineuses figures, l^vres k I^vres, en chuchotant, il pleura. La place etait absolument d^serte, et il se tenait la, pleurant dans une solitude, une ombre, une m^lancolie, qui peu a peu exalt^rent sa douleur jusqu'a rivresse et presque jusqu'a la d^mence.
Lorsqu'il descendit ensuite la rue Soufflot, il la descendit pour aller se tuer.
II tourna vers TOdeon, longeant les grilles du Luxembourg. Arriv^ derrifere la fontaine deMedicis, il passa son visage entre les barreaux, et regarda longtemps. Un commencement de jour palissait le ciel; le pan de mur, de sombre qu'il 6tait, devint livide ; au dela scintillait un reflet d'eau. Et Philippe regretta que le jardin ne fut pas ouvert ; il serait all6 se coucher dans ce lit humide, et il aurait trouv^ trfesbon de s'endormir la pour toujours; la, sous ces arbres d^pouill^s, si maigres, si gr^les sur le ciel blanc, et qui, un jour, les avaient vus, elle et lui, se rencontrer au rendez-vous.
Quelqu'un lui adressa la parole; c'^taitun agent de police. Philippe s'^loigna, songeant
l'aMANT DK GENEVl^lVfi 309
qu'aprfes tout la Seine roulait bien d'autres masses d'eau et qu'elle formerait un cercueil plus vaste pour son tourment.
II se retrouva sur les quais. II faisait presque tout a fait clair. Paris se r^veillait, proc^ait a sa toilette du matin. Un air vif, agit^, avail, dans la nuit, sech^ les trottoirs; mais les pav^s des chauss6es s'encadraient d'une boue griseet solide que les balayeuses mecaniques soulevaient, rendaient pulv^rulente. Charrettes et camions circulaient d^ja ; et des travailleurs sehataient, le pas alerte, baissant la tSte centre le vent, quelquefois mordant une croute de pain.
Philippe vint jusqu'au milieu du pont des Arts et s'appuya centre le parapet. II regardait en amont, voyant s'avancer centre lui les flots jauMtres. II etait fach^ que Tid^e lui Mt venue si tard, et qu'il eiki donn^ au jour le temps de se lever. Gomme cela, il aurait des t^moins qui s'ameuteraient autour de son suicide vul« gaire... Quelle honte et quel d^goilkt! Mais 11 se sentait si malheureux et si las qu'il ne pouvait attendre un nouveau soir ; il n'avait pas d'armes a feu ;, il n^imaginait pas un autre genre de mort.
D^ailleurs ce grand fleuve lourd et lent Fatti- Fait, promettait a son corps bris^, k son ame navr^e, un bercement si patient, si doux, deli*cat, d'6ternel reposl
Pour ne pas 6tre reconnu si Ton trouvait son corps, il chercha dans ses pochea les papiers qu'il pouvait avoir, voulant les d^truire. Il avail sur lui, outre la lettre de Genevieve a Maurice, qu'il ne rouvrit pas, celle qu'il avait regue de son cousin, la veille. II la relut et resta stup^fait. II avait oublii^ sa m6re.
— EUese meurt peut-6tre, pensa-t-iL Alors, d'un pas rapide, il franchit I'autre partie du pent et regagna la rive droite... Sa resolution ^tait prise... II irait voir sa m^re. II devait la perdre : la lettre, tout en le m^na* geant, ne laissait gu6re d'espoir. Qu'on Tappe* lat ou non, il irait, avant qu'il fiit trop tard. Quand il aurait dit adieu k la pauvre femme, quand il aurait revu Peyral^s, si le chagrin ne suffisait pas k le tuei', eh bien!...
— Vous avez 6t6 bien matinal aujourd'hui, Monsieur? dit une bonne a Philippe lorsqu'il rentra, Monsieur Portet aussi, car il est d^jk vehu Yous demander.
— C'est bon, dit Philippe.
II ne remarqua pas que la t^te de mademoiselle Antoinette s'avanQait par la porte entre* bailie de la salle k manger.
— II doit se passer quelque chose de terrible, fit la vieille fille en se rapprochant de sa soeur qui s'obstinait k arroser quelques squelettes de plantes mortes depuis longtemps*— quelque chose entre M. Portet et M. SaiivaU
342 l'aMANT DE GKNKVliVB
— Bah ! de si bons amis !
— C'est pr^is^ment parce qu'ils sont amis, ne vois-tu pas, ma bonne ; ces jeunes gens sont si prompts !... Ah! M. Portet surtout, c'est de la poudre.
— Tu vois les choses trop en noir, Antoinette.
— Mais ne remarques-tu pas que M. Portet n*est pas venudepuis quelques jours... Etsi tu avais vu M. Sauval tout a i'heure.. . II avait un air !... Quand je te dis, la, il m*a ^pouvant^.
-^ Eh bien, qu'ils se disputent... lis se raccommoderont. Tu ne crains pas qu'ils se battent en duel, je suppose ?
— J'espfere que non.
— Eh ! ma bonne, ils ne savent pas les armes, ni Tun ni Tautre.
— C'est ce qui me fait peur, vois-tu, ma bonne... Ils risquent de se faire beaucoup plus demal dans ce cas-la.
Philippe ressortait. Antoinette se pr6cipita sur la porte. -
— Vous allez chez M. Portet ? II a dit qu'il Yous attendrait toute la matinee.
— Merci, Mademoiselle, oui,j*yyais.
— Faites-lui mes amitife et celles de Clo-
L'aMANT DE CENEVlfeVK 3IS
tilde, Dites-Iui qu'il nous abandonne, que ce n'estpas bien.
— Oui, oui, Mademoiselle.
— Ah! monsieur Philippe !...
— Quoi done?
Ellese haussasurla pointe de ses pantoufiles, n'arrivant pas ainsi a I'^paule du jeune homme et se figurant lui parler a Toreille.
— Eh bien, vous savez, il est si gentil, M. Portet !... II faut avoir de la patience... Vous 6tes bons amis, n'est-ce pas ?
Philippe ouvrait ses grands yeux meurtris par les larmes et la veille. II y avait de quoi r^tonner. Qu'est-ce que cela voulait dire ? Que pouvait-elle savoir ? EUe ^tait done sorci6re, cette vieille mademoiselle Antoinette, avee ses deux petites boucles brunes k cot^ de ses joues bouffies ?
Elleriait niaisement.
— Vous m'excusez, cher monsieur? Ma soeur et moi, nous 6tions inquires. . .
— Oui, Mademoiselle, oui, je vous excuse.
Ne vous inqui^tez pas ; bonjour.
II descendit un ^tage, puis remonta pour ^crire un mot h M. de Gastr^. Sa mfere ^tait a
3i4 l'amamt be GEN£VI£:V£ .
rextr^mit^; il quittait Paris pr^ipitammeut* Enfin il se rendit chez Maurice Portet,
Maurice Portet ! rhomme a qui Elk s'etait donn6e, s'appelant $a Genevieve I L'homme qui Tavait serrte dans ses bras et Tavait quitt^ pour aller ensuite chez ime creature. . .
L^ teuir dans ses bras!.«« Mais si cela lui 6tait arriv^, k lui, Philippe, il aurait conserve daas sa prunelle, dans la chair de sea 16vres et le sang de ses veines, le feu et Tebloui^ sement de cette vision. U se serait enferm^ jalousement, loin de toute vpix et de tout regard, pour en mieux senlir la brulure ; il aurait de toute son ame respect^, savour^ une pareille joie... Quelle joie !,.. L'idee Ten avait hant^ jusqu'au d^lire; il s'6tait hai d'y penser.,, Et maintenant qu'elle n'etait plus ai haut, si loin, qu'elie semblait descendre a portee de la main, comme un fruit splendide dont la branche a fl^chi, maintenant qu'uu autre en etait maltre, Philippe mesurait avec rage I'immensit^ de son desir,
Maurice Portet ^tait a table quand on lui anuon^a que M. Sauval etait au salon. II man-
L AMAHT DX G£ltEV|f:VE 31S
geait on perdreau et lisait an journal litt^raire et Uget. Les ds du perdreau craqnaient, !a cbroniquecroustillait.HauricelaissaitsaTareuse de flanelle bieue s'eiitr'ouvrir sur sacbemise de soie ; de temps en temps il se versait du via de Boui^ogne rouge. Lavienelui eiitpas sembl^ Irop d^sagr^Me s'Havaiteuquelqu'uoavec qui Causer. L'arriv^e de Hiilippe lui fit voir tout en rose.
— Faites entrer M. Sauval, dit-il, et mettez un second convert.
Le valet de chambre revintdire que M. Sauval regrettait de d^ranger Monsieur, mais qu'il attendait Monsieur au salon.
— Aliens, quoi encore...? cria Maurice avee impatience.
11 jeta sa serviette et passa dans la pi^e voisine.
C'^tait un salon blanc, or et grenat, banal, deja fan6. Des jeunesgenss'y r^unissaient souvent, Templissaient de fum^e de cigares, el on y respirait une vague odeur d'estauiinct.
Les deux ^troites fenfitres, aux ritJoaiix un pen jaunis, ne Inidonnaient pas grand jour. II ■y avail sur une table une bolte de boston qui
316 L*A1IANT BE 6SNEVJ&VB
restait enlr'ouTerte a cause du desordre des cartes et des jetons ^ rint^rieur, des gants blancs salis et une paire d'^perons. Un piano s'adossait au mur, en face des fenStres ; il ne supportait aucun cahier de musique, mais un mirliton d^mesur^, un ocarina et un livre de voyages. Philippe, debout aupr^s, avail ouvert le livre machinalement ; il le connaissait deja pour le seul qui filit dans Tappartement de son ami.
— Bonjour, fit Maurice, qui entrait. Tu ne veux done pas d6jeuner avec moi ?
— Voici une lettre qui vous 6tait destinee^ dit Philippe en la lui tendant. Je Tai ouverte... C'est absolument par m^garde.
Maurice Portet, quand il vit J'enveloppe, devint blanc comme un linge. Ses Ifevres decolor^es tremblferent. II d^plia le papier, y jeta un coup d'oeil, et fourrant le tout brusquement dans une poche de sa vareuse, il marcha sur Philippe le point haut et crisp6.
— C'est d'un malhonnSte homme, oiii, d'un miserable, ce que vous avez fait la, Monsieur ! cria-t-il.
Philippe sauta sur son bras lev6, le saisit,
l'amant de genevi£tk 3n
et, d'uoe force extraordinaire, le detendit el rabaissa.
— Ne me touchez pas ! fit-il.
11 reprit sa respiration qui sifGa entre see dents, puis il ajouta, trfes froid, trts caltnc :
— Vous vous trompez, mais n'importe... Je vous rendrai raison... Oui,c'est trfes bicu... Je n'avais pas songe k cetle fa^^n-Ia de aioiuir.
Maurice I'avait k peine regard^ encore; la pi^ce n'^tait pasclaire. II le vit maintenaiit. Si maigre, si pale, lea narines pinc^, les trait? tires, des yeux ardents qui semblaicnl avoir britl^ leurspaupi^res... PuisceltevoixresiynOe. sans accent, lamentable... II eut un frisson. Et, tout de suite, avec sa boal4, sa syuipalhic prompte, son oubti facile :
— Mais qu'est-ce que tu as done, dil-il, mon pauvre gargon?
rhilippe lacha le bras qu'il maintcaait; les deux coins de sa bouche se courb^renl dans uu lugubre sourire. II r^pondit :
— Rien qui fimporte. Adieu. Sonyc; ii ton billet doux quej'aiouvert, et rappelle-loi quo je suis k tes ordres. I
Puis i! se d^tourna pour partir. jC