MILLEVOYE
Je vois d'ici une jeune marchande, jeune“et jolie, au nd d'une boutique humide d’une rue noire et profonde > Lyon. Son mari l’aime ; seulement il donne la journée x affaires, la soirée au café. Elle languit dans ce tom
beau vivant. Comment n’écouterait-elle pas l’ami ou le Jeune acheteur qui vient et revient, l’amuse... Ce qui, presque toujours, décide l'infidélité, c’est l'ennui, c'est l'excès d’ennui où l’on laisse la femme. La vie de l'homme, plus occupée, est généralement bien plus amusante.
— Quelle infamie, quelle immoralité d'écrire de pareilles choses ! s’écrie un lecteur indigné ! On voit bien que vous êtes femme et que vous ne connaissez. pas notre vie de soucis |
— Mon bon monsieur, mille regrets, mais vous vous trompez de porte ! Tout le paragraphe que vous venez de lire sur les malheurs de la petite marchande lyonnaise n'est pas de moi, je vous le jure. Il faut adresser vos véhéments reproches aux mânes de Michelet, qui a textuellement commis cette phrase dans son livre « L'amour ». sans songer cettainement que comme nous l'avons vu, les Athéniens permettaient l’adultère à une marchande comme un acte de coquetterie d’habile commerçante pour amorcer son client.
Voulez-vous bien descendre un peu dans votre conscience et vous avouerez vite qu'il n'avait peut-être pas tout à fait tort.
John Schulze a dit un jour : « 11 faut rendre justice aux femmes mariées : elles ne sont généralement méchantes que pour:leurs maris. » | J
“Mais que font néanmoins généralement les maris pour plaire à leurs femmes ?
Voici la réponse d'Havelock Ellis :
« Les hommes ne veulent jamais prendre aucune peine pour arriver à connaître ce qui excile spécialement une femme. Ordinairement une femme cherche à découvrir les détails qui affectent particulièrement l'homme qu’elle aime — un mot, une rose dans la chevelure, ou n ‘importe quoi — et elle fait usage de sa science ! Mais connaissezvous un homme qui prendra cette peine ?
Et voici la réponse de Paul Brulat (1) :
(1) Petit Bréviaire du mariage. Eugène Figuière, éditeur.
OR; À fee ‘PEN mn
« Le mari, trop souvent, se néglige devant sa femme, étale sa vulgarité ou sa mauvaise humeur, abandonne tout souci de plaire. Îl réserve, croirait-on, son amabilité pour
les étrangers. Rentré chez lui, il semble qu'il n'ait plus
rien à dire, s’enferme en lui-même, observe de longs silences, lit son journal, fume sa pipe, daigne à peine répondre par monosvllabes. Une femme se lasse vite d'un tel compagnon ; elle cherche ailleurs des distractions ; il en résulie bientôt deux existences parallèles, certaines femmes ne supportant leur mari que pourvues d’un amant qui le leur fait oublier. N | Voici enfin la réponse du professeur Forel :
« La grande erreur dans laquelle tombent la plupart des hommes qui se marient est de-se reposer sur les liens que viennent de sceller le prêtre et l'officier de l'état civil. Dès que la porte est fermée à double tour sur leur union, ils se laissent aller, sans plus résister, sans se maîtriser eux-mêmes, à la paresse de leurs habitudes et de leurs penchants, àeleurs caprices, à leurs faiblesses et à leur humeur. Chacun d’eux attend beaucoup de la part de l'autre et lui donne le moins qu'il peut. Il se dit : & Je l'ai maintenant »;
l'il ne se donne plus de peine et applique son art au dehors.
« L'ivresse sexuelle amoureuse une fois passée, le mari ne trouve plus de goût à sa femme, s'amourache d'autres, auxquelles il voue foules ses atlentions, réservant sa mauvaise humeur pour son épouse, landis que cette dernière ne se donne plus la peine de faire valoir ses charmes dans son intérieur, ni de plaire à son mari, ne faisant plus de toilette et ne se parant plus que pour la rues pour les bals,
pour les invitalions, etc. »
Comme on le voit par sa dernière phrase, Forel essaie d’être juste et constate que l’épouse, de son côté, se néglige. Peut-être parce que l’époux a commencé ? En tout cas Forel nous signale impartialement un numéro du satirique le Simplicissimus publiant deux caricatures de la vie de famille. Dans la première nous voyons l'épouse en négligé sale et déchiré, un balai à la main, aussi débraillée que possible, embrassant son mari, qui ne paraît pas en être fort enchanté, car il fait la grimace de quelqu'un qui avale avec toutes les peines du monde une drogue répugnante. L'enfant, qui tire les jupons de sa mère est aussi
sale et aussi débraillé qu’elle. On lit sous la gravure : « C'est ainsi qu’elle s'habille pour son époux. »
Dans la seconde caricature on voit la même femme, devant sa porte, en grande toilette, les seins artiñiciellement arrondis, ornée d’un chignon pimpant et de tous les autres artifices que sait employer la femme pour relever ses charmes, à son idée du moins. À côté d'elle est l’enfant, fagoté de même sorte, et une dame étrangère arrive. Sous la gravure on lit: « Et ainsi quand viennent des visites. » |
Ces deux images, conclut Forel, donnent la note ste rique .« d’une portion importante de la psyeRogIe de 4 l’amour DANS LA MONOGAMIE. » 1
Mais, mon cher maître, nous sommes tout à fait d'ac cord. C'est pourquoi, moi; je n'en veux pas, de la mono « gamie. Le jour où nous aurons deux maris, ce sera entre ‘eux une émulation perpétuelle d’amabilité et d’empressement à mon égard. Ils rivaliséront d'élégance, voire de coquetterie pour me plaire. Ils auront une fetenue correcte | que Je préfère cent fois au laisser-aller qui confine à , l'indifférence. Ils justifieront l’observation de Balzac :
«€ Îl n’est pas d'homme au monde, quelque blasé, quelque dépravé qu’il puisse être, dont l'amour ne se rallume pas, au moment où il le voit menacer par un rival. » :)
Et notez bien, je vous prie, que si je me fais complaisamment l'écho L 4 ces reproches aux maris, ce n’est point. pour leur Jeter la pierre. Je ne crois pas que le mari, dans : la monogamie, puisse faire autrement que se laisser aller à la négligence. Et j'ajoute que je comprends parfaitement qu'un banquier, qu’un industriel, qu’un commerçant, ‘qu'un ouvriér, après une journée d’affaires et de travail, ne se sente pas des dispositions pour faire le paon devant sa femme, surtout après quelques années de mariage. Je pense, avec Balzac, qu'il « est plus facile d'être amant que mari par la raison qu'il est plus difficile d’avoir de l'esprit. tous les jours que de dire de jolies choses de temps’ en temps. Un amant obéit à tous les caprices d’une femme ; el, comme un homme n’est jamais vil dans les bras de sa
dl #
Aiesser il emploiera pour lui re des moyens qui souvent répugnent à un mari. » 6
Ce serait d’ailleurs une chose précisément que Je reprocherais aux maris si je me mêlais de leur faire grief de quelques unes de-leurs maladresses. Comme je suis femme, j'ignore quelles bonnes raisons ils ont peut-être d'agir comme ils le font, mais tout ce que je leur demande, c’est de reconnaître simplement et loyalement que, même si leur attitude ne peut être autre, il en résulte pour la femme une situation tellement peu gaie que l’amant devient pour elle légitime puisqu'obligatoire. |
Vous me répondrez par cette autre phrase de Balzac :
«Une femme est toujours vieille et déplaisante à son mari, mais toujours élégante, pimpante et parée pour l'autre, pour le ival de tous les maris, pour le mone qui calomnie ou déchire toutes les femmes. » |
C’est que cela doit être ainsi, c’est que le destin des femmes est de séduire encore et toujours ; c’est un aveu que la polyandrie est voulue par la Nature même.
Le docteur Raymond, qui est impartial, écrit :
« Si accomplie que paraisse une fiancée, il n'est pas de mari, à moins que ce ne soil un imbécile, à qui une possession de trois mois n’ouvre l'œil s sur d’autres charmes que ceux de son épouse. »
Mais il ajoute immédiatement :
« J'en dis d’ailleurs autant 'de celle-ci à l'égard de son mari. » :
Raison de plus pour instituer les mariages à l'essai
cheté à Georges- “Anquetil.
En tout cas, je le répète et j’insiste à dessein sur ce point pour être bien comprise : j'admets parfaitement la facilité du rôle de l’amant comparée à celle de la tâche du mari quotidien. Mais pourquoi ne pas nous permettre les deux ouvertement, pe sans tromper, puisque sans abuser personne ? Je relis de Sénancour :
&« Il n'est pas surprenant qu'une femme irréfléchie trouve dans un homme qui lui fait la cour plus d'amabilité que dans son mari, lors même que cet homme en a généralement moins. Outre ce qu'il
SN