‹ L'amant légitime, ou, La bourgeoise libertineChapitre 19 sur 149 · SAINT-FRANÇOIS DE SALES · texte numérisé non relu

SAINT-FRANÇOIS DE SALES

J'ai déjà montré, dans mon avant-propos, que ce qu’on est convenu d'appeler la Morale empêche encore aujourd'hui les écrivains eux-mêmes de parler librement de tout ce qui touche à l'instinct sexuel, bien qu:, selon la forte expression de Th. Rüibot, il reste le centre autour duquel toul gravite, el que rien ne soit que par lui. Et j'ai consacré, dans La Maîtresse Légitime, tout un chapitre à la féfutation du préjugé funeste .qui condamne tout ce qui a trait à l'acte génésique. Maïs, comme on ne saurait trop. insister sur cette néfaste coutume exagérément tenace, je vais revenir sur cette question préliminaire, en apportant, pour éviter des redites aux lecteurs de mon précédent ouvrage, l'autorité d’autres opinions que celles que J'y ai citées.

Oh ! certes, ce n’est pas d'aujourd'hui que date cette pruderie : Rappelez-vous que, dans le dialogue de Platon, où Socrate parle de l’amour, il voile à demi son visage. « Pourauoi ces simagrées, demande Saint-Lambert : elles n'ont foufours dénlu ? »°

Car enfin l'amour est-il, oui ou non, la manifestation du besoin sexuel, qui est naturel et éternel ?

ÏJl a plu à M. Paul Adam de ne pes lui reconnaître une importance autre que le manger. Il y a du vrai dans cette boutade, Mais je crois qu'il a méconnu et sousestimé son rôle, bien compris au contraire par des poètes tels que Selma Lagerlôf, dont la Légende de Gôsta Berling honore le dieu de l’amour en ces termes :

« Oh Eros, dieu tout-puissant ! Toi, oh amour, lu es assurément éternel. La race humaine ‘es! vieille sur la terre, mais tu l'as suivie à travers les âges. Morts sont les superbes qui reposaient sur Les lits de nuages de: l'Olympe, morts les héros glorieux qui habitaient l'enceinte de Valhall, Moïts to dés diet de anciens, fous... excepté Eros ! Eros toul-puissant, l'éternel. Son œuvre esl ieut ce que tu vois. Îl entretient les générations, sa présence esl partout. »

Est-ce à dire qu'il faille l’exalter, au point de tout lui subordonner ? Non, sans doute, car c'est alors tomber dans l'excès des malades.

C'est avec justesse, écrit le D° Raymond (1), que e besoin sexuel a été comparé à la faim.

Pour Geddes et Thompson, il s'accompagne, comme la faim, de phénomènes périphériques caractéristiques, qui, eux, ont pour siège les organes génitaux.

Montaigne l’a simplement défini ainsi :

« L'amour n'est autre chose que la soif de ceile persistance en subiect désiré, ni Vénus autre chose que le plaisir de décharger ses Vases. »

Luther faisait excellemment la discrimination entre l’amour et l’idée de moralité ou d’immoralité en disant :

& Comme il ne dépend pas de moi que je ne sois pas homme, il ne dépend pas plus de moi que je ne sois sans femme; et de même comme il n'est pas en votre pouvoir que ne soyez pas femme, il n'esl pas en votre pouvoir que vous ne soyez sans homme. La parole que Dieu a dite dès le commencement du monde : « Croissez el mullipliez », n'est pas simplement un préceple, c'est quelque chose de plus; c'est une action toute divine qu'il n'est pas en notre

(1) Physiologie et énolution de l'amour seruel. Albin Michel, éditeur,

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pouvoir d'empêcher ou d'admettre. Que si quelqu'un veut s'opposer à cet ordre de Dieu el à cetie nécessité de la naiïure, on ne peut dire les infamies et les impuretés honieuses qu'il est obligé de commelire pour suppléer à ce défaut du mariage. Cur, comme je l'ai dit, c'est une nécessité indispensable de la nature, qui ne dépend nullement de la liberté de notre volonté et de notre arbitre. »

Pour Balzac, l'amour physique est « un besoin semblable à la faim, à cela près que l’homme mange toujours, et qu'en amour son appétit n'est pas aussi maintenu, aussi régulier qu’en fait de table, »

Pour Chamfoït, ce n'est, on le sait, que le contact de deux épidermes et l’échange de deux fantaisies, boutade à laquelle songeait vraisemblablement le docteur Lallemand, qui s’écria un jour : « Lorsque je lis de belles phrases sur l'amour, je LE les épaules. L'amour n'est pas du tout dans le cœur : c'est tout bonnement l’attracion de deux muqueuses. »

À la vérité il est curieux de noter qu’un Mate nombre de sauvages, comme les Hoitentots et les Indiens, n'ont même pas de mots pour dire : Amour ou aimer.

À Dans ses Rapports du physique et du moral de l'homme, Cabanis, qui définit la continence « la vertu des eunuques », libella ainsi sa conclusion :

€ Îl n'est pas queslion ici, de ce qu’on appelle communément l'amour, parce que l'amour, tel que le peignent presque toutes les pièces de théâtre et presque tous les romans, n’enire point dans le plan de la nature. C’est une création de la sociélé compliquée.

« Mais, à mesure que la raison s’épure, et que la sociélé se perfectionne, l'amour devient plus réel et moins fantastique, el par conséquent plus heureux et smoins théatral. »

Brutal peut-être, mais physiologiquement vrai. Or, dans tout ceci, où intervient la Morale ? C'est en vain que des penseurs ou des savants, tels . que Herbert Spencer, Bachofen, Letourneau, Lacombe, etc., ont affirmé que la vie sociale de l’homme avait pour pôles l'instinct sexuel et la procréation, proclamant

bien haut, dit John Grand-Carteret (1) que le mariage est À le commerce sexuel de l'homme et de la femme, que la.

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raison du mariage et de la famille est purement biolo

gique, on a voulu continuer à voir dans l’œuvre de char le péché, oubliant que « la nature ne s'occupe pas de morale et ne sauraït s’en occuper, étant par elle-même la morale. » (2) C'est ce qu’explique lumineusement Forel :

« Par lui-même, l'appétit sexuel est indifférent au jou Ru vue moral. Une grave confusion des notions, confusion basée sur des

malentendus religieux, a amené à

identifier plus ou moins le terme

de moralité avec celui de conduite morale (c'est-à-dire sans repro:

che, d’après l'opinion de tel ou tel dogme religieux) dans le domaine sexuel. En un mot, on confond plus ou moins l'éthique

avec la sexualité. Îl va sans dire qu'à ce singulier point de vue un anesthésié sexuel se trouvera, du fait de son anesihésie, avoir une conduiie extrêmement « morale y», loui en étani peut-être à d'autres égards un grand coquin. Or sa froideur et son indifférence sexuelles n'ont, en réalité, pas la moindre valeur morale. De la part d'un

‘inverti, ce n'est cerles pas une vertu que de ne pas séduire de.

filles, etc. »

Et c’est le langage du bon sens, que parlait déjà Mon-

tesquieu, quand il disait : « La continence est, chez beau-

coup d'Européens, la vertu par excellence : en quoi je ne.

les comprends pas, ne sachant ce que c’est qu’ une vertu dont il ne résulte rien. » |

Ah ! le beau mot de vertu ! S'en est-on servi ? En a-t-on assez usé et abusé ! Il n’y a guère que les écrivains AROStAES à oser — et encore bien timidement ! —— en parler avec une moins grande vénération, quand elle concerne le domaine sexuel. C’est ainsi que

Maurice Maëéterlinck nè craint pas d'écrire :

« La. nature est particulièrement êpre à tout ce que-les hommes

ont appelé vertu. En revanche, elle ne compte ni les joyaux, ni les faveurs qu'elle répand sur la roule des amants les moins intéressants. Elle crie de toutes parts : « Unissez-vous, multipliez : il n'est d'autre loi, d'autre but que l'amour » -— quitte à ajouler à

mi-Voix : & Et durez après, si vous le pouvez, cela ne me regarde

(1) Mariage, collage, chiennerie. À, Méricant, éditeur, (2) Camille Mauclair (op. cit.) J

OA, ur

plus 1 » On a beau faire, on à beau vouloir autre chose, on relrouve partout celle morale si différente de la nôtre. »

Rémy de Gourmont, que nous avons déjà cité, fait la même constatation :

« La révolte est inutile contre une nécessité si évidente. Nos délicatesses protestent vainement : L'homme et le plus dégoûtant de ses parasiles sont des produits d'un identique mécanisme sexuel. Ce que nous avons jeté de fleurs sur l'amour peut le masquer comme un piège à fauves : loules nos activités évcluent autour de ce, précipice el y lombent les unes après les autres ; le but de la vice humaïne est le maintien de la vie humaine, »

Et Max Nordau renchérit :

« La Morale considère l'acte de la généralion comme un érime abominable; elle se vcile la face devant lui comme devant un objet d'horreur, ce qui ne l'empêche pas de lui jeier, à la dérobée, de lubriques regards de convoitise ; elle fait autour de tout ce qui concerne la vie sexuelle ou [a rappelle, la conspiration du silence. C'est monstrueux, c'est inouï. Une telle morale ne pourrait subsister une heure, si tous les hommes sans exception, publiquement ou dans l'intimité, ne se metlaient an-dessus d'elle et ne la regardaieni comme non quenue, Elle n'a pas le moindre fondement naturel et por conséquent pas l'ombre d'une justification. Pourquoi une fonelion organique, qui es! de beaucoup la plus importante, puisqu'elle a pour but la conservation de l'espèce, serait-elle moins murale que d’autres fonctions qui ont pour but seulement la conservahion de l'individu 2 Pourquoi manger et dormir seraient-ils des opérations légitimes, ‘que l'on peut pratiquer publiquement, dont on a le droit de parler, tandis que l'accouplement serait un péché, une honte, que l’on ne peut assez cacher ou désavouer ? La puberté n'est-elle pas le couronnement du développement de l'individu et la reproduction son lriomphe le plus haut el sa manifestation la plus glorieuse ? »

Il semble d’ailleurs que ce triomphe et cette gloire, les . religions et les mœurs ou de l'antiquité ou de ceux que nous prétendons moins civillsés que nous les aient pro-

clamés, Roland Brévannes le rappelle dans son livre : Le bonheur sensuel (1) :

« La réprobation que le Vieux monde allacke au mélier de cour- ‘ Hisane esl inconnue sur les rives du Gange. Là, elles vivent entou-

(1) CGffenstadt, éditeur. ta

rées de la vénération générale ; elles sont prêtresses, habitent les Temples et offrent aux hommes des baisers savants qu'ils croient cueillir sur les lèvres de divinités.

C'est une gloire, pour les jeunes vierges, que d'être jugées dignes de devenir épouses de Brahma; elles vont dans les temples où l'on commence leur instruction par l'enseignement d'un véritable catéchisme d'amour; il faut feuilleter les livres hindous pour en avoir une idée; les prêtres interrogent ces enfants, dont les plus vieilles ont quinze ans, sur tous les raffinement propres à doubler la jouissance.

Elles connaissent les douze positions propres à la fécondation et une infinité d'autres qui ne tendent qu'à la volupté; si on leur demande quelles sont les attitudes les plus agréables, elles nomment celle de l'époux de l’Indra ou de la fleur de lotus, la pleinement ouverte, la serrée, la bouclante, la montante, . la tournée, l'union de la vache, l'union appuyée, l'union suspendue, l'enfoncement du clou, la position du crabe. Elles distinguent l'union spontanée, celle de l'amour artificiel; elles connaissent l'amour’ transmis, celui des eunuques et l'étreinte trompeuse; elles possèdent l'usage des baisers, chatouillements, titillations, égratignures, lèchements, è

Elles épiloguent sur des cas délicats, par exemple le degré de volupté qu'un seul homme peut donner à plusieurs femmes.

Le bonheur sensuel, hypocrilement honni par notre vieille civilisation, qui, en fait, n'obéit qu'à lui, règne donc, en plein soleil, avec l'appui de la religion, sur toutes les races soumises au boudhisme et à l'islamisme, c'est-à-dire sur plus des trois quarts des peuples civilisés.

Qui pourrait, de ce chef, les décréter immoraux, quand nous voyons la Morale, la nôtre, si mobile, si variable d'un moment à l'autre, selon les convenances et selon les époques, sans qu'aucun crilérium soit possible à fixer. Ainsi, quand la langue dépasse les lèvres pour explorer la bouche;*la caresse est extrêmement lascive; dès qu'elle s'égare en d'autres replis, on entre dans le domaine de la lubricité. La langue est alors plus experte que les doigts, et les baisers impurs sont plus pervers et les attouchements obscènes !

Il est cependant des pays où une morale différente ne qualifie pas aussi sévèrement les fantaisies éperdues de certaines caressses. Affaire de latitude et question de mode. Aux îles Carolines, par. exemple, on allonge artificiellement les petites lèvres des femmes, pour que les amants puissent les saisir sans peine entre leurs dents! »

Reconnaissons donc loyalement, une fois pour toutes, que nous sommes des animaux et que, comme je l’écrivais dans La Maïtresse Légitime, en citant Rémy de

bte

Gourmont, nous faisons l’amour à la façon des animaux (more bestiarum). :

« Si l'homme craint, observe finement de Sénancour, que le plaisir ne le rapproche des bêtes, qu'il se sépare d'elles en tout ! Cette Baronne qui avait honte de manger, parce que & ses gens » mangeaïent, paraî! avoir été plus conséquente. Je suis fâché seulement qu'elle ait eu l'âme assez roturière pour ne pas rougir ausst de

respirer ! Les sots, les débauchés, les dévôts, les vieillards dérai-. ,

sonnent nécessairement sur un sujel si compliqué, si difficile : celte parlie importante de la volupté universelle demande une connaissance avancée des hommes, une connaissance impartiale de l'homme.

Cette force vivante, qui a dit aux astres : & Roulez et subsistez | » et à la matière : « Sois éternelle et toujours mobile ! », a dit aux hommes : & Jouissez et passez ! »

À cette morale-là, qui est la vraie, parce que morale de l'amour, je souscris de toute mon âme, parce que nous la sentons en harmonie avec les lois de la nature.

« Faisons’ de notre terre, dit Nystrom, le royaume de l’amour, où une race humaine joyeuse el saine se réjouit de vivre, où l’on travaille et où l’on chante en pleine ardeur vitale, où à tous la faculté est donnée de jouir de tout ce que le monde possède de beau, de grand et de vrai, où les cœurs battent de plaisir et d’amour. Telle est la loi de la vie, telle est la morale. »

Voyez au contraire les méfaits de la morale qu’on nous enseigne : le D° Mayoux, maire-adjoint du XVIII* arrondissement, les dénonce en ces termes exempts d’hypocrisie :

« La morale courante, telle que nous l'ont faite l'enseignement religieux et les menaces terrifiantes des prédicateurs, impose l'ascétisme, idéal faux, et auquel il est, du reste, impossible d'atteindre. Îl est bon nombre d'individus chez lesquels une éducation convenable réussirait à régler les manifestation de l'appétit sexuel et qui, en présence des prescriptions contraires à la nature du code moral, finissent par rejeter loute direction et à se livrer sans aucune retenue aux excès les plus déplorables. Mais l'effet le plus fâcheux d'une éducation aussi déraisonnable, est sans contredit l'organisation de l'hypocrisie en une sorte de pacte social. Les maux sexuels. déchaînés par l'ignorance et l'absence de toute direction rationnelle vont sans cesse en empirant. Tandis que les vertus conven-

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