MALE DAME
Gebhart à l'enquête ouverte par J.-J. Renaud et dont il a été parlé d’autre part. 1
« Franchement, est-ce une si «terrible prison » celle jassociation légale ei sacramentelle de deux personnes, le mari et la femme ? N'en sort-on pas avec une rare facilité, quand on veut, câmme on veut ? Le mariage me rappelle la Bastille. Les prisonni rs de la Bastille en pouvaient sortir une ou déux fois par semaine} l'après-
midi, et rentraient pour dîner, ou même plus tard, à la nuit. C'est l'histoire des maris adroits. Et l'histoire, aussi, de leurs) épouses. Et, très souvent, cette perpétuelle évasion est soupçonnée, “autorisée par la conjointe, qui, de son côté, se réserve de prendre à son gré da clef des champs. Alors, à quoi bon démolir la Bastille?
Si dans le roman et le théâtre contemporain, on rencontre une’
pensée fixe, permanente, c'est assurément celle-ci : le mariage n'est pas gênant. ;
A la femme, il donne la liberté de courir seule, hors du logis;
au mari, l'agrément de la trahison. Dans le mariage à trois, dans le mariage à quatre, tout le monde est facilement d'accord. Cela fait une société bien aimable, vieillissante et chancelante. Je vous en prie, ne la secouons point par quelque réforme prochaine : elle tomberait en poussière. »
Constatez partout la présence de l'amant ! Dans sa théorie des quatre mouvements, Charles Fourier écrit :
& Îl est surprenant que les hommes, qui se vantent de surpasser les femmes en raison, exigent d'elles, à seize ans, cette raison qu'ils
n'acquièrent qu'à trente, quarante, après s'être vautrés dans la:
débauche, pendant leur belle- jeunesse. S'ils ne sont arrivés à la raison que par le sentier des plaisirs, doivent-ils s'étonner qu'une
femme prenne la même voie pour y arriver 2 Pourquoi, en se retirant du monde, les hommes ne prennent-ils pas une épouse mûrie.
comme eux par l'expérience ? Pourquoi veulent-ils trouver, dans une jouvencelle, des vertus plus précoces qué les leurs 2? Ces détails seront connus de la jeune femme; un amant l'en instruira; et, selon la loi du talion, elle opinera imiler dans sa jeunesse la conduite que le vertueux époux a fenu à pareil âgé.
D'autre part, les dogmes religieux, plus sévères que dans l'antiquilé, interdisent au mari certaines précautions que dicte la prudeñce : interdictio semen effendendi extra vas debitum. La
femme l'exige par masque de piété; son vrai motif est de légitimer.
les œuvres d'un amant, Aussi tout s'accorde à pousser dans l'abîme un chef de famille, joncher d'enfants son propre ménage, el de conduire, par celte pullulation à la pauvreté, soûrce de lous les Vicés, »
nn à
‘Connaissez-vous la définition de l’amour par E. Jouy ?
AMOUR, substantif des deux genres : échange de deux fantaisies, privilège pour loutes les folies que l’on peut faire, pour loutes les sottises que l’on peut dire. — On a de l'amour pour les fleurs, pour les oiseaux, pour la danse, pour son amant, quelquefois même pour son mari : jadis on languissait, on brâlait, on mouraït d'amour ; aujourd'hui on en parie, on en jase, et le plus souvent on l'achète,
Remarquons que non seulement ôn parle de l'amant, mais qu’on le place sur un piédestal par rapport au mari. Ainsi faisait cette grande dame à qui l’on demandait comment elle avait pu se décider à épouser un homme aussi laid que son mari. « Oh ! répondit-elle, les amants doivent toujours être de beaux hommes ; les maris sont ce qu'il plaît à Dieu ! » Parole de résignation de la femme qui, n'ayant pas eu le droit de choisir son mari, revendique celui de choisir son amant.
Dans son livre € Comment se marier », Paul Mantegazza s'écrie :
« C'est la plaie sordide, le chancre du mariage moderne; c'est là gangrène de notre société qui répand autour d'elle un relent nauséabond de trahison domestique, capable de la contaminer et de l'infecter toute,
Gare à nous si, dans toutes les familles, les petits enfants, en venant au monde, pouvaient proclamer à hqute voix le nom de leur père ! Combien de fausses leitres de change ne seraient pas protestées ? Quel horrible tableau de trahison, de simulation de tous côtés. La sociélé moderne apparaîtrait, tout à coup, comme une bande de faussaires, et le ventre de la femme comme une matrice de fausse monnaie ! »
C’est ce que chante M Thirot :
& La vie a des jours bien funestes, Me disoient hier deux cocus,
Nous épousons le bail des restes Que l'Eglise vend dix écus;
— On nous laisse la défiance D'’apprendre que les soupirans Sont admis, avec complaisance,
A faire pour nous des enfans, »
— 340 — | | F ah.
Aussi H. Ricard prend-il ses précautions :
« Les cornes sont abondantes; } l:
Il n'est point de plus fertiles plantes; Partout on en plante Ei loujours on en plantera : | De peur que tu ne m'en planles,
Petite inconstante,
Je te plante là 1»
Et Boursault nous conte une délicieuse anecdote :
« Un bonhomme, époux d'une Agnès,
Contraint d'aller aux champs, la pria d'être honnête. — « Si quelque autre que moi jouit de tes attraits,
Îl me viendra, dit-il, des cornes à la tête ! » |
— & Des cornes ! Que dites-vous là 2
Revenez comme vous voilà :
J'aime bien mieux être fidèle ! »
Il part. À son retour, qu ‘elle trouve trop prompt,
Ne lui voyant rien sur le front :
-— ( Que vous êtes menteur ! », dit-elle, »
Est-ce à dire que toutes les femmes mariées sans exception sont infidèles ? Non certes, et Montesquieu lui-même l'a dit: « 11 est des femmes vertueuses, mais elles sont généralement si laides qu'il faut être un saint pour ne pas haïr la vertu. » Crébillon fils disait à peu près la même chose sous une autre forme : « Les femmes qui ont la réputation d'être honnêtes, chastes el vertueuses, ne le méritent, pour la plupart, que parce qu’on ne leur a rien demandé ou qu’on s’y est mal pris. » Et mon ami Albert
Brun, qui a de l'esprit, m'avouait souvent qu'il redoutait |
moins l'enfer que le ciel, où l’on doit terriblement s’ennuyer en compagnie des vertueuses laissées pour compte.
Il n’est pas jusqu’à la fidèle Pénélope, dont la vertu \n'ait été mise en doute par Pausanias et d’autres historiens, qui l’accusent de s'être livrée à tous ses amants, pendant l'absence d'Ulysse, it l'aurait chassée de ses Etats à son retour ! ’.
Tant que chez les sauvages l’adultère était puni de.
mort, dit Rémy de: Gourmont, leurs mœurs étaient püre-.
€ Du jour où les missions évangéliques ont établi le
\ + 9 Le £ ? » 4 À peine terrestre de l'adulière, immédiatement toutes les
femmes sont devenues infidèles. »
« Quant à abolir la prostitution, écrivait Pierre. Wolff à Georges-Anquetil, n'y comptez pas : il faudrait sup- Rrimer les trottoirs et LES SALONS ! »
Ces salons où, sous les yeux du mari le plus jaloux, la femme d’ après guerre flirle effrontément, Or n'est-ce pas le professeur Forel, (que je cite volontiers parce que c'est non un romancier, mais un savant), qui parle ainsi
du firt :
€ Débutant par un léger regard provocateur et timidement amoureux, un frôlement insensible et paraissant fortuit, le flirt comprend toutes sortes de jeux d'amour, de baisers, de caresses et- d'embrassements, jusqu'à des attouchements {axés d'impudicité et à loule sorte d'excitations sexuelles pouvant conduire même à l'orgasme, sans arriver à la consommalion du coït. On peut ici noter toutes les nuances, el, selon la sensibilité et la chaleur des tempéraments, le flirt peut se limiter à des excitations légères et lerites de l'appétit sexuel ou, au contraire, en venir à des épanchements violents et rapidement croissants, Les différences individuelles considérables qui existent dans la sensibilité sexuelle font que la même perception ou le même
acle laisse tel individu relativement assez froid et en excite un
autre au plus haut degré. Dans ce dernier cas, surtout chez l'homme, : le flirt pourra conduire même à l'orgasme vénérien sans coït et
. même sans manipulations qui, y ressemblent. Une femme à formes
exubérantes, prenant des attitudes sensuelles et voluplueuses, peut
ainsi provoquer une éjaculation par le frottement léger mais répété
de ses vêtements contre-la verge d'un danseur excitable. »
C'est toujours d’ailleurs le Moeut Forel qui écrit :
& Dans les temps modernes, il ne manque pas d'hétaïres. Sous le litre de courtisanes et de maîtresses, nous les. trouvons partout comme favoriles des rois, des nobles et des riches, comme maïtresses d'hommes haut placés ou audacieux, jouant souvent aussi le rôle de vampires des têtes à la fois fortunées et faibles de toules les couches de la population.
D'un autre côté, les femmes haut placées, puissantes ou riches ont aussi leurs favoris, qui jouent auprès d'elles, si l'on veut, le rôle d'hétaïires masculins. De lout temps, certains membres féminüns des familles régnantes nous ont fourni des exemples de ce genre.
A toutes les époques de l'histoire des peuples civilisés, la pathologie, elle aussi, a conduit à des rapports sexuels hors mariage plus ou moins réguliegs.
Nous savons qu’au moyen âge, où la FA qui ; s "était rarement mariée par amour, pouvait fort bien, comme l'écrit le docteur Nystrom, devenir, sans séduction, une épouse infidèle, bien qu’une infidélité réelle ou simple-. ment supposée fût punie de mort, le Code d'amour du XII° siècle, rédigé avec une grande circonspection par des femmes de qualité, posait, dans son article premier, le principe que « l’allégation du mariage rl'élait pas excuse légitime contre l'amour » (causa conjugü non est ab amore excusatio recta}, et, dans son article 30°et dernier, il proclamait que « rien n'empêche qu'une femme ñe soit aimée par deux hommes et un homme par deux femmes » (Unam feminam nihil prohibet a duobus amari gl a duabus .mulieribus unum). |
Les temps ont-ils changé ? Dans un premier Paris de Comædia que M. Paul Souday consacrait à l'enquête de. Georges-Anquetil, le leader du Temps écrivait :
« Lorsque Naquet commença sa campagne en faveur du divorce, le fameux Cernuschi le magnifique. ltalien de naissance, parisien el même parisien d'adoption, déclara, avec son accent : & Perché le divorce ? L'adoultère, il mé souffit ». Encore bien moins y a- 1-il besoin d’une loi pour organiser ces liaisons aimables, dont l'un
des attraits consiste précisément à se passer des lois. Souhaïtons bonne chance aux amoureux et ne nous occupons pas de leurs affaires. Nous ne pouvons leur rendre de meilleur service, »
j 4 & ed,
Encore faut-il, pour les laisser tranquilles, ne pas faire de l’adultère un délit qui expose les femmes à deux ans de prison et les bigames des deux sexes aux travaux forcés !
Mais voilà que je m’écarte encore by. mon chapitre, uniquement consacré à la constatation de la quasi-université de l’adultère féminin.
Déjà, quand il parlait des matrones romaines, Sénèque écrivait : « Ces héroïnes de vertu ne considèrent pas même l’adulière comme une honte ! On en est arrivé à ce point que les jeunes filles ne se marient que pour.se mieux faire désirer de leurs galants, et que la virginité est considérée comme une preuve de laideur. » Et, de fait, songeon:
que Pompéia, la seconde femme de César, que la première femme de Marc-Antoine, que la troisième épouse de Pompée, que Scribonia, la seconde: femme d'Octave, trompèrent leurs augustes maris ! |
Un petit livre charmant, publié en 1820, sous le titre « La malice des femmes » nous conte, entre autrés anecdotes, l’historiette édifiante ‘d’un honnête marchand qui, bien qu'il se permit, lui, de fréquentes infidélités conjugales, n’était pas blasé sur le libertinage des femmes, jusqu’à ce qu'il fût deux fois cocu, dans les circonstances suivantes : \ :
Il avait fait choix, comme maîtresse, de sa servante, brune aussi jolie qu'éveillée. Il alla, un soir, souper en ville, et rentra deux heures plus tôt qu’il ne l’avait promis. Cependant tout le monde était couché : le silence qui régnait dans la maison lui fit naître l’envie d'aller rendre une visite secrète à sa cuisinière. Une lanterne sourde à la main, il se dirige à pas de loup vers la chambre où reposait sa dulcinée, et, le cœur palpitant de désirs, il s'avance vers l’heureux grabat. Mais, 6 catastrophe imattendue ! il voit la place qu’il croyait prendre occupée par un valet qui dormait, ainsi que sa chaste amante.
Le marchand modère sa colère afin de rendre sa femme témoin de l’indigne conduite de ses deux domestiques : 1l se retire aussi doucement qu'il était venu, et se rend: sur la pointe du pied dans la chambre de sa pudique épouse. Îl tire brusquement les rideaux du lit et aperçoit. ‘6 ciel ! peut-il en croire ses yeux ! il trouve sa chère moitié endormie auprès de son commis.
Mais à quoi bon multiplier anecdotes et citations > Je pense que nous pouvons maintenant considérer comme acquis le papillonnage féminin. Pourquoi dès lors ne > lui point accorder droit de cité ?
Dans une étude de la Revue des Revues, parue en 1905; Camille Mauclair laisse entendre que l’émancipation de la femme vers la liberté sexuelle passera un jour de l’état de fait à l'état officiellement reconnu. Îl écrit :
- « Personne ne peut prévoir la façon dont A comprendra ses obligations, ses devoirs, ses contrats, ses rapports avec la société, le jour où la notion de fidélité, c'est-à-dire de propriété JALOUSE ne sera plus qu'une manifestation facultative de son moi et n'encourra plus les sanctions de l'homme, le jour où elle choisira et limitera ‘à son gré l'usage de celte notion !… L'immoralité de l'adulière est proportionnelle à celle de l'union légale elle-même et aux conditions de problème de la FIDÉLITÉ... La prétention de la femme, soit qu'elle soit libre, soit qu'elle ait adopté le contrat matrimonial, à disposer, à son gré, à son heure, du don de soi, est INSTINCTIVE. ef la logique naturelle rend infiniment discutable l'engagement , de la femme. Si l'homme admet que le mensonge est inné chez ta femme, c'est à lui seul qu'il devra reprocher les cha-
rins résultant de la confiance’ trahie, ayant eu la folie d'en deman-
es l'assurance et l'échange à un être qui n'en comportait pas. Le sort de la femme est décidé jusqu'à l'époque imprévisible où les religions disparaîtront. Elle est à jamais condamnée à mentir...
«… Le XV et le XVIN° siècles ont eu la prescience d'accepter bénévolement dans les mœurs, sinon dans la religion et la légalité, la & trahison », en ne confondant pas la sincérité et la fidélité, en souffrant peu du don arbitraire que la femme faisait d'elle, en revenant presque à la notion primilive du plaisir satisfait et de la
possession matérielle, pourvu qu'elle fût aisée et agréable, comme.
s'ils sentaient que l'homme fût responsable de l'état des choses, el le mot célèbre de Buffon au sujet de & CETTE PASSION QUI N'EST BONNE QU'AU PHYSIQUE, ALORS QUE LE MORAL N'EN VAUT RIEN » apparaît bien comme la conclusion logique de cette sorte de repentir de l'abus de pouvoir.
Il a fallu en venir à nos âges hantés de libéralisme, de senlimentalisme, de scrupules et de rêveries métaphysiques pour faire de la douleur, de l'infidélité, de l'absolutisme passionnel, de la jalousie d'âme les grands thèmes du lyrisme et du roman. L'homme préfère encore souffrir que renoncer à ses privilèges. La souffrance de la jalousie et de la trahison est très viplente, mais l'homme l'aime parce qu'il la connaît, parrce qu'elle le rend intéressant, parce qu'elle a une saveur acide, qu ‘elle développe l'instinct de lutte pour défendre ou conquérir la proie. »
En somme par conséquent, Camille Mauclair est tout
près de proclamer conventionnelle la Jalousie de l’homme :
examinons-la donc d’un peu plus près. Aussi bien elle va faire l’objet de l'étude suivante, où nous allons en même temps nous affranchir de tous préjugés et de tous les dog-
mes admis pour comparer l'importance de l’adultère mas- s-.
culin et de l’adultère féminin.
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