CHAPITRE X
Madeleine cessa brusquement devenir. 11 l'attendit huit jours*, se jetant sur les courriers, guettant une lettre qui n'arrivait pas. Encore une fois ses sentiments furent extrêmes : il la crut malade ou dominée par une matérialité plus forte que ?a volonté, la plaignit, souffrit de la double agonie de leurs vies de nouveau brisées.
Puis sa violence s'éveilla : il l'accabla, la détesta avec la même sincérité qu'il l'avait plainte. « C'est bien fini cette fois, je ne la verrai plus », se jura-t-il. Il espéra s'analyser dans celte épreuve qui en suivait tant d'autres. Il soupesa ses mouvements : il se crut arrivé, après tant de souffrances, à un
calme relatif. Il lui écrivit une longue lettre uù il se composait un état d'esprit spécieux et gardait le ton d'un homme désabusé, sans aigreur. Soudain son cœur se mit à battre désordonuément. Il perdit la mesure et s'oublia aux pires emportements.
Paul ferma sa lettre et s'habilla ; mais au moment de sortir, il voulut la relire, rompit le cachet: il fut elTrayé de l'avoir écrite. « Ce sera pour demain » . pensa-t-il. Un soleil d'avril écornait, entre les murs aux briques éraillées, l'ombre tendrement irisée du vieux jardin. 11 avait ouvert les fenêtres; la douceur tiède de lair ventilait le grand cabinet uù, par prudence, sa mère continuait à faire allumer de petits feux. Dans l'angle du mur, lelilas, avec la force de décompression d'une créature vivante qui aurait rompu ses chaînes, éployait ses branches gonflées déjeune sève bourgeonnante.
Il fut ému de pitié sur lui-même à cette image des puissances toujours rajeunies de la vie. (( Tout l'hiver l'arbre est resté mort et il revit I Moi. en une seule, j'ai vécu vingt années... Suis-je seulement sur que ce cœur martyrisé ne va pas bientôt éclater? » Il descendit les trois marches, prit dans ses doigts un des rameaux : la capsule du bourgeon
craqua ; il eut l'odeur des feuilles aux narines.
Au coin de sa rue, un des tramways du bois faisait arrêt. Il aspira à la solitude, à la paix des arbres, au silence intérieur. Il prit place sur une des plate-formes.
Les avenues avaient un air pimpant de fraîche peinture vernissée. A la pointe des branches^ les feuilles nouvelles tortillaient de petits bouquets frisolés. Sous les hêtres pleuraient les chatons pourprés. Il eut limpression d'une vaste palpitation montant de la terre, d une vie des lerreaux sous Tafflux accru des sèves. C'était le recommencement de la genèse, l'éternelle et délicieuse palingénésie qui noue les branches comme les corps, met en rumeur les nids et fait venir au bout des lèvres les salives froides du baiser.
Paul s'enfonça sous les jeunes arceaux. Le printemps fut en lui, la confiance, le rêve qui l'avait délaissé. Il éprouva la surprise de renaître à la vie, parmi l'universelle renaissance. Le crépitement sec des bourgeons avait un bruit de bouches échangean l l'amour. Son cœur mou se gonfla comme le sol élastique des fulaies, comme l'écorce humide des essences dans les taillis. Il ressentit l'émoi d'une sensibilité adolescente, le tressaille-
ment délicat de s'égaler aux matins de la germination, après la mort de Fliiver.
Comme il eût voulu être là avec Madeleine, les mains enlacées! Comme il lui eût juré que plus jamais il ne douterait de son cœur!
Madeleine! 11 l'appelait à demi-voix dans le silence frémissant du bois; la musique de ce nom fondait à sa bouche comme le jus d'un fruit. 11 Técoutait vivre en lui de la vie d'un être à une grande profondeur.
Un sentier le ramena vers les avenues : il se rappela le soir agité où un fiacre les avait promenés entre les arbres nus, tous deux crispés, endoloris de la mauvaise querelle. Il s'assit sur un banc, tira son carnet, lui écrivit longuement dans la joie de cette minute pacifiée. IU'adjura, fitdesserments,promitderattendre sans se plaindre. L'ondée d'or glissa du banc, traîna plus loin. Dans un déclin d'aprèsmidi, une fraîcheur violette monta des pelouses. 11 sentit froidir les taillis. Aussitôt sa toux le reprit : il eut une colère contre luimême. 11 regagna le tramway, descendit à un arrêt qui le mettait à un pas de la <( petite poste ». C'était, dans une rue populeuse, une vieille maison encombrée de ménages. M'"Angèle Ducolillon occupait du côté de la cour un petit appartement de trois pièces, dont la plus
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exiguë lui servait de cuisine. Le meuble élait modeste, bizarre et poudreux couime celui d'une personne qui n'a guère de temps à consacrer à son intérieur. Aux deux coups dans la porte, elle vint lui ouvrir. Son petit chapeau bossue en travers du chignon, dans une toilette de vieille gouvernante anglaise, elle tenait sous le bras un rouleau de musique et s'apprêtait à sorlir.
— Vous!
— Oui, oui, ma petite mademoiselle Angèle... J'ai là une lettre qu'il faudrait bien... N'allez pas me refuser.
11 lui fit sa petite confession : il avait élé si malheureux. C'est à peine s'il élait remis de la crise par laquelle il avait passé. Il eut un rire amer.
— Pensez donc... Ça a été jusqu'à l'idée de rompre avec elle.
M"' Ducotillon, vivement, arrivait se planter devant lui, les bras croisés, et disait, avec un inexprimable mélange de mépris, de pitié et d'indignation :
— Vous êtes fou... On ne rompt pas avec une femme comme Madeleine.
Et tout de suite après, ponctuant son débit de hochements de lête qui faisaient sauter la petite aigretle noire de son chapeau :
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— Ah ça! vous ne connaissez donc pas le cœur de Madeleine? Y a-t-il une autre femme au monde pour vous aimer comme elle vous aime? Je sais bien, vous autres hommes, vous n'en avez jamais assez. Eh bien, Madeleine vous donne plus qu'elle ne peut et quelle ne devrait donner. Elle vous sacrifie son repos, sa vie, tout... Ah oui, nom d'un petit bonhomme, tout, je puis bien le dire... Et puis, est-ce que vous savez ce qu'est la journée d'une femme comme celle-là, occupée de mille choses qui vous feraient perdre la tète? Elle ne la perd pas. elle, elle trouve encore le moyen d'être pour vous tout ce qu'une femme peut être... Allez I si elle ne vous a pas donné signe de vie, c'est que, pour sûr, il lui est arrivé quelque chose... Vrai, vous n'êtes pas raisonnable...
Paul Larue. devant celte passion d'amitié qui retombait sur lui en ^ronderies de sœur aînée, eut la gène d'un homme pris en faute.
— Allez, vous avez bien raison...
11 lui demanda une enveloppe, y glissa ses feuillets d'écriture.
— Quelle amie vous êtes pour nous!
— Bon! bon! faisait-elle en fourrant la lettre dans son réticule, pêle-mêle avec son
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mouchoir, ses ganis, ses ciseaux et iiiir bobine de gros fil gris.
La-dessus elle donnait un tour de clef à ses armoires, serrail le beurre et le fromage dans son buffet à provisions, et tout d'un coup, avec une extrême énergie, se mettait à frapper sur le canapé et les fauteuils en appelant amoureusement :
— Cher trésor !
A un coup plus fort qui faisait basculer le plus caduc des deux fauteuils, une antique minette apparaissait, soufflant dans ses barbes grises et dardant une queue épilée, garnie seulement à son extrémité d'un flocon d'étoupe. La tendre Angèle, alors, se jetait sur ^ Cher trésor » et la tenant, charmée et ronronnante, sous les baisers qu'elle lui plaquait au museau, elle lui faisait des adieux passionnés, entrecoupés de recommandations. « Cher trésor sera bien sage, fera pas ses ongles sur le canapé, gratlera pas à la porte du buffet... » La chatte, à pelils coups de' sa langue râpeuse, lui léchait les joues.
Le lendemain, Paul dans son courrier du matin, trouvait une lettre de Madeleine :
« Mon chéri, que je m'en veux de l'avoir encore une fois rendu malheureux... Tu me
dis que lu m'avais écrit une autre lettre que tu as déchirée... C'est celle-là pourtant que j'aurais dii recevoir... J'aurais eu l'amer ^ bonheur de me sentir atteinte jusqu'au cœur... Je n'étais pas en faute, cependant... Je jure que je te serais revenue le lendemain de notre dernière entrevue si celle-ci ne m'avait lilléralement tuée... Ah 1 ce que j'ai souffert, je ne puis te le dire!... J'ai eu la sensation matérielle d'être moi-même frappée de mort... Je suis resiée trois jours au lit; mes pauvres nerfs étaient à bout... Le médecin a prescrit un repos absolu... Je ne suis pas encore remise... Mais qu'est ma souffrance auprès de la tienne?... J'aurais accepté de souffrir mille fois davantage si ta peine à toi en avait dû être allégée. Et je ne pouvais l'écrire... personne pour jeter ma lettre à la boîte... Je suis toujours prise par la peur que quelqu'un... Heureusement que tu as eu l'idée de m'envoyer Angèle. J'allais la prier de passer quand elle m'est arrivée... Ahl mon Paulet, quand pourrons-nous être tout à fait heureux? Je me tourmente à la pensée de tout le trouble que je jette dans ta vie, moi qui voudrais n'être pour toi que le bonheur. X'eût-il pas mieux valu ne jamais nous être rencontrés? »
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Il pressa la lellre contre son cœur, la porta à ses lèvres, y but les baisers qu'elle y avait mis elle-même : (^ Cœur adorable de qui je suis indigne! Je l'accusais quand moi seul étais coupable î »
La « Petite poste » avait raison. Le connaissait-il seulement, ce cœur de Madeleine si attacbé, si franc, si naturel dans tout le mensonge de sa vie? Pouvait-il même s'en faire simplement une idée h travers le mystère et l'inconnu qu'à chaque séparation elle redevenait pour lui? Jamais il n'avait senli la beauté unie de la sincérité comme avec elle, et il se comportait comme s'il ignorait qu'elle étail pour lui la vérité même. Qu'est-ce qu'il y avait donc, quelles épaisseurs de murs entre l'âme et l'âme pour que toujours, en dépit des étreintes où on croit se posséder jusqu'aux sources mêmes de l'êlre, elles demeurent incommunicables à de si grandes distances que les déserts et les océans ne les sépareraient pas davantage?
La semaine passa sans qu'elle eût récrit. Ce fut une obsession : il ne cessait plus de songer à elle. 11 dut renoncer à tout travail. Il se persuada que jamais encore il n'avait été aussi malheureux, et il était lui-même la cause de son malheur.
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il craignit que >on indi>po>ilion ne lïU plus grave qu'elle n'avait dit et alla revoir M' "^Ducotillon. La « Petile poste » parut d'abord un ^ peu ennuyée; puis, de sa grosse voix de fille de militaire, elle lui déclara qu'elle l'avail vue la veille, qu'elle était à peu près remise, qu'il n'avait qu'à patienter.
Cette fois, il la surprenait dans l'intimité dune dînette en déshabillé sous la lampe, Cher trésor assis sur la table, près du plat d'œufs brouillés qu'elle chipotait, et grignotant les deux sous de foie qu'elle lui avait achetés. Comme elle avait fait ce jourlà la toilette de ses trois pièces, il sentait un peu moins le chat sous les fauteuils.
Il tâcha de lui couler une lettre, pour .Madeleine.
— Ce serait gentil à vous de la porter ce soir encore.
Ah! non, elle en avait assez. D'ailleurs, justement, ce soir-là, la dame du second, restée veuve avec un perroquet qui toujours lui redisait le nom de son mari, arrivait faire dos réussites en prenant le thé. Et elle recommençait sa gronderie de l'autre fois; il demandait à Madeleine plus qu'elle ne pouvait lui donner: il n'était vraiment pas raisonnable.
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— Eh bien, adieu! lil-il. Je sais ce qu'il me reste à faire.
Quoi? dit-elle en le fixant de ses petils
yeux bourrus.
— .rirai jusque chez elle, je trouverai bien un moyen de lui faire passer ma lettre.
— Ce soir... non, non, c'est impossible. Elle se dressa, bousculant Cher trésor et
les assiettes.
— Quand je vous dis que c'est impossible... Boni mon souper qui me remonte... Vous m'en ferez mourir, de toutes vos histoires!
Paul fut remué d'une défiance :
— Ah ça! il y a donc quelque chose!
Alors elle se fâchail pour de bon. Pour
qui la prenait-on?
Il se vit ridicule et gagna la rue. « Que s'est-il passé? Que se passe-t-il? » se disait-il constamment. Il éprouva le désir violent de la voir. Même s'il avait pu apercevoir simplement à ses fenêtres la tranquille lumière de sa lampe de malade, il eût été content. 11 fut devant la maison, leva les yeux; l'élage, dans la vapeur du soir, laissait filtrer aux fentes des rideaux une fine bruine de lumière. Des ombres couraient. Et c'était de nouveau ridée d'une ch^Liii-quela a Petite poste »
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n'avait pas voulu lui dire. 11 craignit d'être remarqué, remonta la rue.
Un coupé soudain le croisa ; il se retourna. Le cocher arrêtait devant la porte des Cormont, et, droit sur son siège, attendait. Son cœur lui sauta à la gorge, 11 fit un efl'ort pour résister à l'appel des deux lanternes, brûlant d'un feu clair comme de o:ros veux.
Il demeurait là alors un temps assez long, allant et venant, son chapeau mou rabattu sur les yeux. Il pensa à sonner, à demander M""' Cormont: il fit un pas, sans réfléchir, impulsivement. Mais il ne trouvait plus les mots : il ouvrit la bouche, et même la voix ne sortait pas. idiot î Est-ce qu'après tout il était nécessaire de trouver une raison à un fait aussi simple? Il repassa; là-haut, une petite ombre fine tourbillonnait. Il eût juré que c'était elle. Un frisson lui claquait les dents. 11 attendrait sa sortie, comme venu là par hasard. D'un geste cérémonieux, il fermerait lui-même la portière sur le flot de ses jupes. C'était là une belle ironie.
Sur une large coulée de lumière, la porte s'ouvrit. Des voix, une silhouette nerveuse et parée, la forte stature de Cormont escaladant le marchepied... Et puis, le coupé, au trot
large du cheval, tournait Tangle de la rue. Il eut riaipressioQ que le mari, à son tour, lui volait sa femme.
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Il rentra chez lui dans un état aft'reux, refusa de diner, voulut oublier la vie en appelant à lui le sommeil. Son cœur battait à grands coups dans le froid de ses membres. Il s'était gelé là-bas à la guetter; la fièvre le secouait dans son lit. Heureusement, il n'en aurait plus pour longtemps : il pensa lucidement à la grande délivrance. Xon I décidément, non! c'eût été trop bête : il lui ferait traîner son supplice en longueur. 11 lui crèverait le cœur sur le sien.
Sa mère vint jusqu'à la porte demander pourquoi il criait. 11 ne s'était pas entendu lui-même. 11 fit de la lumière, vit qu'il était une heure après minuit. 11 s'obligea à se coucher sur le cœur, étouffant la vie furieuse en lui de tout son poids, raide entre ses draps moites de sueur. Le doute, la colère, la jalousie le torturaient. Comme cette vieille Ducotillon s'était moquée de lui!
Ruse peut-être aussi cette histoire du médecin qui l'avait condamnée au repos, stratagème pour se faire libre et ne pas venir. « Ah I
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trompeuse I perfide I il faudra bien tout de même qu'elle m'écrive ! songeait-il, Avouerat-elle ou sera-t-elle fourbe jusqu'au bout? De son silence ou de ses aveux dépendra l'évidence de sa duperie. » Dans sa fureur, il l'eût préférée menteuse. Ce ne fut qu'au matin qu'il put s'endormir; il ferma les yeux sur des visions de cauchemar. Il rêva que le coupé, au coin de la rue, lui passait sur le corps.