CHAPITRE XII
>P' Cormont décida de demeurer chez elle le jeudi soir. Pendant un mois, elle Fut constante dans cette résolution qui compliqua sa vie en lui faisant reporter sur les jours suivants ses obligations différées.
Paul arrivait avant les Marcille : elle le recevait dans le petit salon de l'étage. Silot la porte refermée, ils se prenaient la bouche, sans une parole. Des corbeilles posaient sur le guéridon : Madeleine avait imaginé d'intéresser ces jours-là Clotilde à un travail de couture pour l'OEuvre de la sainte Enfance. Marcille toujours accompagnait sa femme. Cormont, qui, après le dîner, généralement consacrait une heure à
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son courrier du soir, quillait son cabinet el arrivait à son tour.
— Je ne reconnais plus nia femme, disait-il, jamais elle n'a montré un tel zèle de charité... Encore s'il s'agissait d'une œuvre laïque.. Me voilà bien, moi. Cormont, connu pour mes principes libéraux...
.Madeleine riait en regardant Paul.
— C'esl vrai... Autrefois je donnais tout à faire au dehors. Maintenant je passerais des heures à travailler ainsi entre nous... On gagne son paradis comme on peut.
Paul oubliait ses ennuis à sentir près de la sienne sa vie nerveuse qui s'agitait dans un bruit de sojes froissées; il n'avait pas de peine à trouver sous sa robe un pied vif qui cherchait le sien. Cormont faisait monter des grogs et de la bière; les dames prenaient du thé. Paulette. qui venait d'atteindre ses onze ans, avait la permission de demeurer jusqu'à neuf heures. Elle avait gardé de sa crise récente une mine pâle et tirée.
La convalescence sembla encore l'avoir grandie en l'amincissant : elle avait de longues jambes grêles qu'elle s'efforçait de "replier sous sa chaise. M"' Marcille s'amusait à lui voir fciire des points bien égaux, attentive et grave. Quelquefois elle se levait
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pour aller embrasser M"'' Coriiionl, en un besoin soudain de tendresse et d'eiïusion. .Madeleine hii rendait ses caresses en rappelant de noms tendres où Paul entendait revenir quelques-uns des noms quelle lui donnait à lui-même. <c Qu'elle est charmante, songeait-il, dans celte confusion où c'est sa fille quelle aime à travers moi, où c'est moi qu'elle aime à travers sa fille! ••
11 lui arrivait alors de les regarder toutes deux, leur trouvant, à travers un même air joli et tendre, une ressemblance des yeux et des traits. Mais Madeleine avait les cheveux d'une brunissure mordorée, Paulette de fines ondes blondes qui s'accordaient à la langueur de son visage.
La fillette, sentant qu'elle était observée, très vite levait la tète avec une petite secousse de tout le corps, comme sous raction d'un magnétisme. Elle apercevait alors les yeux de Paul fixés sur les siens et à son tour le regardait en s'agitaiit -ur sa chaise, sou- • riante et troublée.
Parfois, dans le même moment, Madeleine, de son côté, tournait ses regards vers sa fille. Elle la voyait émue, d'une âme qui s'ignorait et restait surprise ; un frémissement léger lui venait pour Téveil de cetie
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sensibilité qui annonçait la jeune fille proclmine.
A neuf heures la gouvernante anglaise entrait et l'emmenait coucher. Elle allait de ^ 1 un à l'autre, tendant le front. Paul seul lui haisait la main et elle avait fini par l'avancer d'elle même, comme une petite infante accoutumée à un cérémonial de cour. Marcil'e, très épris de musique, se mettait au piuno et jouait, sans effet, avec simplicité, comme pour lui-même. Clotilde avait une jolie voix limpide et haute : c'était chez eux leur joie des soirs, après qu'elle-même avait mis ses enfants au lit, de se sentir doucement vibrer dans la tendre spiritualité des âmes à Funisson. Elle ne se faisait pas prier et chantait Gluck. Haendel et Schumann.
Madeleine goûtait leur génie noble, rêveur et passionné. Pour finir la soirée, elle allait chercher elle-même, dans sa bibliothèque, un des poètes que lui avait fait connaître Paul. Elle adorait la musicalité de voix frémissante et voilée avec laquelle il disait du Verlaine ou du Baudelaire.
A la demie après dix, M""' Marcille, avec son joli sourire aimable et candide, donnait le signal du dépari . Paul, le rêve encore une fois lue par la réalité, s'en allait crispé