CHAPITRE m
— L'amour iVest peul-être qu'une maladie.
Cormont, un bout de la serviette passé dans son col de chemise, tout en lançant son paradoxe, laborieusement écrasait dans le beurre une tranche de brie. Il aimait le gibier, les fruils, les fromages et les vins, adonné aux grasses sensualités de la table. Grand, large d'épaules, le thorax bombé de l'orateur, avec une courbe de ventre qui allait à sa stature puissante, il semblait sonner du cor en parlant.
Ce soir là, particuHèrement, il s'abandonnait, riait, risquait des boutades osées, heureux de la journée qui lui avait valu
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un succès de plaidoirie dans une affaire d'héritage, fructueuse pour lui. Madeleine goûtait peu sa gaieté bruyante. Celle-ci, au contraire, amusait la gravité du vieux Sadoine, un visage épiscopal, rose et rasé de près, des yeux clairs d"enfant sous un haut front dégarni. Dans son masque mobile de comédien, aux épais sourcils grisonnants, le dessin d'une bouche aimable, ingénue, spirituelle correspondait à la culture fleurie de son esprit, à sa rhétorique onctueuse et abondante, au timbre charmeur d'une voix adroitement nuancée.
Sadoine triomphait dans les dialectiques subtiles; il avait plaidé pour des femmes du monde, dans des divorces célèbres, et ses plaidoiries étaient toujours des premières; il y avait, autour des orbes de son geste, quelque chose du magnétisme des orateurs sacrés parlant dans le battement des longues manches du froc.
Ce grand orateur, d'ailleurs, était presque un silencieux dans la vie; il souriait, et ce sourire parlait pour lui. Son nom, son âge, sa gloire imposaient. Cormont, dénué de sensibilité mentale, était un des seuls qui ne se sentît pas troublé près de cette haute expression d'humanilé.
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— Un mal de dents qu'on aurait an cœur alors? s'écria Madeleine en pressant de la pointe de son soulier les escarpins de Paul.
On avait causé d'amour : chacun avait exprimé son sentiment. L'avocat Marcille, en s'inclinant vers sa femme, avait dit simplement qu'il n'en connaissait qu'un au monde, c'était celui qui ne se reprenait jamais. Sadoine malicieusement insinuait que sa qualité de célibataire le laissait sans compétence dans la question. Paul, seul, ne s'était pas encore prononcé.
— Et vous, monsieur Larue. que pensezvous de tout cela? demanda .\P' Marcille après qu'on eut ri du mot de Madeleine.
Il parut sortir d'un rêve.
— Oh! moi, madame, mon avis?... Je considère que l'amour est la seule chose importante de la vie : toute femm»: qui l'inspire est l'égale des déesses.
Aussitôt Cormont protestait.
— Larue est un sentimentaliste, et, à ce titre, un ennemi de la société. Que deviendrait-elle si la question de sentiment prévalait hur les principes?
11 avait fini de trueller son brie et découpait son pain en petits quartiers qu'il enduisait à mesure d'une couche de fromage.
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Un feu léger passa aux joues de Paul; Madeleine devina que son cœur avait palpité; et de sa voix sourde il répliquait :
— Les principes sont les rouages de la vie extérieure; c'est une mécanique qui n'a rien de commun avec Tintime personnalité de l'homme. Celle-ci uniquement est régie par le sentiment, depuis l'orgueil jusqu'à Famour : nous ne vivons tous que par là.
— Du tout... du tout... Le monde ne vit que d'ordre et d'harmonie. Le sentiment est une poutrt' jetée dans les roues de la machine et qui la fait éclater ; c'est si vrai que presque toujours, à son degré le plus aigu, le sentiment confine à la folie... Othello est un fou furieux.
Marcille tranquillement disait :
— il n'y a qu'une loi pour les hommes, c'est de chercher le bonheur comme on peut; et après tout ou ne le trouve que dans le sentiment.
Paul regarda Madeleine. Sa voix tout à coup se cuivra.
— Le sentiment, reprit-il, est encore le meilleur héroïsme dans un temps où on tient si fort à sa peau et oii cependant il y a des gens qui continuent à mourir d'amour.
Elle comprit, se raidit, ferma les yeux.
l'ii silence, dans l'atmosphère chaude des nourritures et des vins, les enveloppa. La mort sembla avoir passé. >r' Marcille, sans cause, regarda Madeleine, landis que Cormont, en gonflant les épaules, s'écriait :
— Des mois !
Sadoine, lui. souriait à Paul. Il n'eut qu'un mol, dit à mi-voix, avec cette onction qui charmait les prétoires.
— J'aime qu'un jeune homme parle ainsi. Les femmes applaudirent. Madeleine, dans
sa fierté d'amour, fut sur le point de se trahir. Sa narine battait ; elle maîtrisa mal le sourire triomphant de l'amante. Elle regardait son mari avec un mépris profond.
— Oh! si vous aussi, mon cher maître..., fit Cormont, qui, les yeux au plafond, en renversant à demi la tèle, aspirait lentement la pourpre lavée d'un vieux chambertin.
C'était un de leurs dîners en petit comité, recherchés des confrères pour la succulence des plats et la rareté des vins. On avait arrosé le gibier de léoville, de corton et de nuits. La femme de chambre accélérait autour des convives un service discret ; le serveur, un huissier du palais, n'était requis que les jours de gala.
C'était Cormont qui, dans la maison,
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dressait les cuisinières ; il arrivait goûter les sauces ; il ne confiait à personne le soin d'accommoder certains plais. Sa cave était pour lui le lieu sacré de l'habitation. Ce matérialiste trouvait des accents lyriques pour célébrer les grands vignobles et le miracle des alchimies souterraines, il notait précieusemenl, dans un carnet à riche reliure, les provenances, les millésimes et les unités. Sadoine. dîneur délicat, et qui rapportait aux choses de la cuisine un peu de son goût pour les élégances de la diction, ne désapprouvait pas ce culte pour les bénédictions de la terre. Paul Larue, lui, à peine prenait attention aux vins qu'on lui servait.
Après le dessert, on passa prendre le café dans la bretèque : elle était spacieuse et prolongeait, du côté de la rue, le salon et la salle à manger. Des tapis persans, des peaux de jjètes recouvraient le parquet : For roux d'une toison de lion tranchait sur la fourrure d'un énorme ours noir. Çà et là des sièges d'Orient, incrustés de nacres, et des fauteuils.
Dans la polychromie des verrières, les tulipes roses du lustre reflétaient la luminosité ardente d'une illusion de jardin constellé de grandes fleurs.
C'était Madeleine elle-même qui. dans
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riiilimilé, servait le café. Debout devani le guéridon, où la femme de chambre avait posé le plateau, elle sucrait à mesure les tasses et les passait.
— Deux morceaux? dit-elle à Paul qui regardait éclore au bout de ses doigts souples et longs la grâce de ses petits gestes précis.
— Deux, oui...
Il s'était assis dans un coin, un peu à l'écart de Sadoine et de Cormont qui causaient en fumant. Marcille avait pris sa femme par le bras et Tarrètait devant un ivoire, un merveilleux petit Bouddah, llligrané comme une dentelle.
Madeleine, la tasse dans la main, fit trois pas et vint à lui, mince et fuselée, sans un mouvement des hanches, dans sa robe de tulle noir, pailletée de phosphorescences; son sourire, la joie et la passion de ses yeux la précédaient. 11 Feut contre ses genoux à travers les tissus légers où sinuait la forme de son corps.
D'un souffle elle disait :
— Chéri!...
Et tout haut :
— Prenez garde, c'est chaud.
H toucha ses doigts.
— Madeleine....
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Et puis elle avail l'air de se rappeler :
— Dites donc, Monsieur Larue... Vous savez que vous êtes mon prisonnier demain... Je vous entraîne à travers les magasins. . . C'est dans trois jours notre aibre de Noël, à la Sainte enfance.
Il était debout devant elle, sa lasse aux doigts.
— A vos ordres, Madame.
Mais tout à coup il se souvenait qu'il avait promis justement ce jour-là à sa mère : il y avait un mois qu'elle lui parlait d'aller ensemble aux boutiques acheter des cadeaux pour les enfants d'un frère qui était resté au village et, la femme morte, élevait péniblement sa famille. C'était une joie attendue et qui lui remettait eu pensée le temps oîi, avec le père, elle allait à la ville voisine faire l'emplette de ses noëls, à lui Paul.
— Ah I pardon, demain, c'est impossible.
Madeleine se piqua, une impatience lui moussa aux narines.
— Ohl si Monsieur est empêché...
Tout bas elle lui disait :
— .j'avais arrangé cela pour être à deux. Tu ne m'aimes plus.
Elle vit palpiter ses paupières : il eut sa petite loux.
— Je viendrai....
— Bien vrai? fit-elle tout haut en riant... Ce n'est pas un sacrifice trop pénible?
La destinée encore une fois avait tenu dans la durée d'une minute : le cœur maternel roula sur le chemin où passait l'amour victorieux. D'un glissement rapide, Madeleine déjà était là-bas, près des Marcille.
— Figurez-vous, ma chère Clotilde, c'e^t mon tour, cette année. Nous avons cent francs pour l'arbre. Sans compter les vêtements, les chaussures, les petits trousseaux que ces dames ont faits elle-mêmes; alors, c'est M. Larue qui veut bien m'aider dans mes achats... Gentil, n'est-ce pas?
Marcille les laissa causer ensemble et poussa un fauteuil entre Sadoine et Cormont.
— Votre mari n'est donc pas jaloux? fil à mi-voix M""" Marcille.
Aussitôt le rire de Madeleine s'ébrouait.
— Mon mari jaloux? Dieu merci, c'est un sentiment qu'il ignore. . . 11 n'aurait plus d'estime pour lui-même s'il l'était... Et puis, pourquoi voulez-vous qu'il soit jaloux?
Paul était au supplice et à la fois prenait
un intérêt singulier à leurs propos. Il admira la témérité de Madeleine et se rapprocha.
— Mais, ma chère, parce qu'il y a un jeune homme qui vous accompagne, répondit M"" Marcille.
— Venez donc ici, Monsieur Larue, voilà Madame Marcille qui vous fait un compliment.
— Ne Técoutez pas^ Monsieur, s'écriait alors la jolie Clotilde, toute rose de confusion, les yeux ingénus sous Tare des sourcils. C'est après tout la faute de M. Cormont... Je n'aurais rien dit s'il avait été jaloux de sa femme.
Sadoine se couchait tôt : il partait presque toujours après le café quand ilarrivaii dîner. Il y avait un instant que la vieille pendule allemande, en piquant des notes d'or de son carillon la sonnerie de la demie après neuf, lui avait intimé son heure hahituelle. S'appuyant des mains à ses genoux, il développa sa haute taille qui, à la barre, ressemblait à une cariatide du Droit. Cormont et Marcille aussitôt se levaient comme lui. Aucun des trois ne parlant plus, le propos de M""' Marcille tomba dans le silence qui suivait une fin de causerie oii le grand avocat, d'une simplicité qui étonnait et charmait, s'était
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laissé aller à conter quelques souvenirs de ses débuis.
— C'est bien de l'honneur que vous me faites, chère Madame, s'écria Henri Cormont en se rapprochant. Mais je me sens assez riche de mes autres défauts sans avoir encore celui-là... Nos ancêtres l'avaient estimé à sa valeur en le jugeant par surcroît le plus parfaitement ridicule dont put se charger rhumanité.
Madeleine le regarda franchement : si quelqu'un de ceux qui étaient là avait pu avoir un soupçon, il eut admiré le calme de son audace.
— Après tout, je ne me plains pas...
M. Cormont a confiance... C'est, je crois, le plus beau compliment qu'un mari puisse faire à sa femme.
Cormont s'inclinait :
— Flatté, ma chère...
Alors la voix haute, fluette de M""" Marcille s'éleva, un petit chant d'alouette perdu dans la nue.
— Moi, je me vante d'inspirer un sentiment différent à mon mari; il est jaloux et je crois que je suis jalouse autant que lui.
— Comment donc faites-vous pour cela?
s'écria Madeleine en riant.
— Mais, répondait avec innocence Clotilde, c'est bien simple, nous nous aimons.
Tous, à travers le piquant de Taveu, senlirent la vivacité et la candeur des afieclions exclusives. L'amour plana, l'esprit saint qui présidait à leur hymen. Marcille, à l'âge où la maturité se glace, gardait les feux du jeune été. Clotilde, qui à peine avait la moitié de ses ans, ne Taimait pas moins passionnément qu'il ne Taimait lui-même. Elle avait la fraîcheur des matins de la vie; ses yeux, dans la douceur de son visage, étaient deux lumières humides; Marcille, de son côté, se conservait pour elle droit et souple comme une lame d'acier. 11 portait avec douceur et bonté la figure martiale d'un homme résolu à se défendre jusqu'au bout contre le temps. «Je monte la garde devant mon Louvre », disait-il. Le souvenir charmant d'Estelle et de Némorin les suivait à travers le monde.
Sadoine prit congé sur une parole aimable qu'il disait à M""' Cormont en lui baisant la main. Cormont ensuite raccompagnait jusqu'au vestiaire, l'aidait à passer sa fourrure. Paul profita de la diversion pour s'excuser auprès de Madeleine.
— Un travail à terminer...
Elle rejeta vivement la tête, le regarda
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droil dans les yeux. Ses traits s'étaient soudain tirés.
— Ta froideur me glace le cœur, fit-elie du seul mouvement de ses lèvres.
Il s'inclina.
— C'est entendu, Madame... A demain...
— Mais, s'écria-t-elle en riant aux éclats, nous n'avons pas même convenu de l'heure où vous viendrez me prendre.
Cormont rentrait.
— Eh hien, dit-il, que Larue vienne te prendre ici vers trois heures, par exemple.
Elle se tournait vers Paul avec un tremblement léger dans la voix, en le supphant des yeux.
— Cela vous va-t-il?
Marcille s'étant rapproché, ils se regardèrent avec des regards indifférents : (( Je la déteste! » pensait-il. « Qu'est-il arrivé? ^> se demandait-elle. Tous deux étaient mortellement tristes sans cause.
— A trois heures, parfaitement, dit-il.
Cormont pressa le bouton électrique, (Il
un pas jusqu'au palier.
— Surtout pas de sentimentalité dans la vie; rappelez-vous cela, mon cher.
Paul à la fois envia son assurance tranquille et le méprisa. Il descendit l'escalier :
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par la porle demeurée ouverle, le rire de Madeleine ruisselait, le suivait de marche en marche. En bas la femme de chambre l'aida à endosser sou pardessus.
Il se retrouva affreusement seul dans le noir de la rue. La main à son cœur, il cherchait à en comprimer les ressauts. 11 se jura de ne plus jamais dîner chez elle : il se l'était juré si souvent. D'ardentes et sombres mélancolies chaque fois étaient la rançon de ses bonheurs de pauvre maraudes par-dessus la haie. Il ne s'aperçut pas qu'il avait oublié de boutonner son paletot : le froid humide de la nuit lui glaçait la poitrine.