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CHAPITRE XV

Un malin il arrivait un billet :

« Je ne peux vivre plus longtemps sans te voir... Te désire, te veux... Mon chéri, j'irai t'altendre demain à S... Mon train suivra de cinq minutes le tien... Nous passerons toute la journée ensemble... Prends-moi toute dans un baiser. »

Ce fut une ivresse. Il mangea des lèvres ce papier léger, translucide à l'égal d'un pétale de fleur. Il y sentit un long frisson d'amour et de désir. Cent fois dans le jour il y baisa Todeur de sa main, il crut y baiser tout l'abandon charmant de son corps.

Madeleine, comme toujours, dans son désir de le voir, ne s'était pas demandé s'il était

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libre. Justement il avait à plaider, ce jour-là. dans une affaire où ils étaient deux, Cormonl et lui. Quelle ironie! Il imagina, auprès de son ancien patron, un empêchement. Bénévolement Cormont se chargea de demander la remise. 11 prit un secret plaisir à se venger ainsi de Thomme qui le martyrisait sans s'en douter.

Il lui fallût, en outre, s'excuser auprès d'un client avec lequel il avait pris rendez-vous. Récemment il avait dii passer à un confrère plus jeune deux affaires que ses au Irearriérés ne lui avaient point permis de garder. Sa vie, sa simple et ponctuelle vie antérieure, réglée comme une comptabilité, n'était plus faite que de coups de collier fiévreux pour se remettre tant bien que mal au courant. Quand, dans tout ce désordre, un instant il reprenait conscience de lui-même, il s'épouvantait de voir le glissement continu de sa maturité commençante vers le plus trouble avenir. A son tour, il élait entré aux orbes de la tourbillonnante ronde où, de ses pieds légers, dans un vertige mortel, Madeleine tournait, tournai I, le rire aux dents.

Pour être plus sûr de ne pas la manquer. Paul débarqua une heure avant elle. Tout le temps du trajet, il n'avait pensé qu'à la

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minule délicieuse. Presque deux mois qu'ils ne s'étaient vus ! 11 usa sa fièvre à faire les cent pas sur le terre- plein, derrière la gare. Il n'osait s'éloigner : à chaque instant il consultait sa montre et relisait le billol qu'elle lui avait écrit, encore une fois il allait jusqu'au bout du terre-plein, puis revenait.

La locomotive siffla, le train patina sur les rails; et elle sautait du marche-pied, regardait très vite d'abord autour d'elle, tranquille, prudente, maîtresse d'elle-même. Klle n'eût pas été plus agitée si elle l'avait quitté seulement la veille.

Il eut dans le crispement de la sienne sa pf^tite main gantée. Elle lui disait à mi-voix :

— Ah! chéri, que je suis contente î

— Et moi ! fit-il sans chaleur.

Ses jolis yeux heureux souriaient sous son grand chapeau de paille bise, fleuri de bleuets. Une blondeur de hâle pastellait l'habituelle matité de ^^es joues. Mais qu'elle lui paraissait froide à côté de ce qu'il avait espéré !

Ils marchèrent un peu de temps côte à côte sans parler, se laissant dépasser par les gros pas lourds des paysans chargés d'outils et de paniers.

Il regardait se mouler sous sa robe de

foulard bleu sa hanche souple et Pxerveuse. La route d'abord longeait de petites habitations basses, en moellons du pays, toutes paisselées de vignes ou recouvertes d'arbres en espaliers. L'une d'elles, avec une 1 errasse à l'étage sous le ventilement d'une tente rayée de bandes roses, avait un aspect d'hôtellerie décente.

— C'est là que nous déjeûnerons, fît-elle aussitôt qu'elle l'eût aperçue. Je t'apporte un appétit de campagne. Si nous entrions commander notre menu?

L'hôlesse, une petite femme nerveuse, noire comme un pruneau, leur promit des pigeonneaux et de la jeune salade.

— Eh bien, c'est dit, dans une heure, fit Madeleine... Et sur la terrasse.

Ils reprirent la roule. Elle lui dit que Cormont était venu là en excursion un jour avec des amis : il avait été satisfait de la cuisine. Elle parlait très vite. Elle semblait jeter les mots devant elle pour combler du silence. « Comme c'est aimable à elle de me parler de son mari! » pensait Paul. Il ne répondit rien : du bout de sa canne il frappait les orties au bord de l'empierrement.

Les maisons s'espacèrent : ils se trouvèrent dans un vallon bordé de roches vertes :

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sur un lit de grosses pierres bondissait un ruisseau.

— Tu es peu gentil î (it-ello... Je me promellais une si grande joie de te revoir... Tu vas me gâler tout mon bonheur... Voyons, qn'esl-il arrivé?

— Il est arrivé ceci, c'est que tu n'es plus la même... Tu as des airs indifîérents, détachés... Ton calme me glace... Ahî Madeleine, quelque chose l'a changée !

Il la sentit à ses côtés soudain frémissante.

— Ah! mon pauvre chéri, si lu pouvais lire dans mon cœur ! Mais jamais je ne t'ai plus aimé... Seulement, c'est vrai, après ces deux mois de vie chez les paysans, l'autre femme s'est un peu endormie eu moi.

11 lui relevait hrusquement sa voilelle.

— Oh ! s'écriait-il, tu es même engraissée! Je te félicite.

— Ne crois pas que c'est de bonheur... Si tu savais quels ennuis m'a donnés ma Paulelle! Le médecin vient loules les semaines... Elle est mieux, mais si impressionnable loujours... H m'a fallu imaginer toute une histoire pour te venir... Elle ne voulait pas me laisser partir, se pendait à moi... Une scène de larmes, de cris... Je t'as-ure, j'en ai été bouleversée.

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11 Tallira par la taille, et la serrant contre lui :

— Pardonne-moi... Je 'm'étais fait des idées. Il me semblait que ça se serait passé autrement entre nou^^... Dame! après une aussi longue séparai ioii ! Tu sais bien, je suis un chimérique, moi... De nous deux, c'est moi qui suis le plus femme...

Ils prirent un chemin qui contournait le jardin d'une ancienne abbaye devenue une maison d'éducation religieuse. Des fillettes, parmi les allées bordées de buis taillés, y jouaient sous la surveillance des sœurs aux pâles coiiïes glacées de tons lilas. Elle songea à sa petite malade, envia pour elle leur vie joyeusement animale.

Un petit pont enjambait le roiisseau ; un pré en pente, sur l'aulre rive, fleurissait déboutons d'or. Ils suivirent le sentier qui, un peu plus loin, se perdait aux taillis de la montagne.

Paul, sous le faix léger du corps qui s'appuyait à lui, eut une défaillance. Elle le sentit se raidir, entendit son souffle bref. Il vit qu'elle le regardait.

— Oui, fit-il en souriant, moi aussi j'ai changé, mais pas à mou avantage... Maigri, tiré, nest-ce pas ?

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Elle eut le courage de mentir.

— Mais non...

Il restait un petil lemps à regarder la t«'rre à ses pieds, el puis il disait Iranquiliement :

— Le jour où je cesserai d'être malheureux à cause de toi, j'aurai cessé...

11 hésita, achrva :

— De t'aimer.. .

Elle comprit (jii'il avait voulu dire autre chose: Paul, eu efïel,, avait pensé que ce jour-là, il aurail cessé de vivre. Dans la joie de l'heure, dans la grande trépidation de la vie autour d'eux, le terrible pli découragé de ses joues jiarla pour lui.

— Moi qui voudrais être pour toi le bonheur et la vie! s'écria-t-elle en s'offrant dans un baiser.

— La vie ! la vie 1 dil-il lenlemenl en haussant les épaules... Est-ce vivre que de me consumer loin de toi?... Quelques heures encore et tu m'auras quitté, comme les autres fois, comme toujours!

Ils étaient assis sur un pan de roche, et. à son tour, elle le lenail dans ses bras comme un enfant.

— Ah! c'est là ton mal, chéri... Tu mets une volupté cruelle à le faire souffrir...

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Pourquoi, en plein bonheur, songer à la minute qui suivra? Tu empoisonnes toutes tes joies de la pensée qu'elles vont finir... Je suis aussi malheureuse que toi quand je dois te quitter : mais après, je revis les heures délicieuses que nous avons passées ensemble. Cela me rend presque le bonheur perdu.

Il laissa iomber la tête sur son épaule, et tout son triste amoui* lui montait aux lèvres.

— Je ne t'envie pas ta résignation...

J"aime mieux souffrir puisque ainsi je sais mieux que je l'aime î

C'était comme le fond de sa vie qu'il lui disait là, qu'il lui avait dit si souvent!

Elle chercha des paroles adroites et tendres. N'étail-ce pas déjà un grand bonheur, le plus grand de tous, que de s'être connus et de s'aimer?

— Ah 1 oui, dil-il, un mortel bonheur ! Une sensibilité dévie fiévreuse altérait son

visage. Elle le vit miné par la souffrance, elle comprit qu'il lui avait donné vraiment la fleur de sa vie ardente et jeune. Son être palpita douloureusement; elle n'eut plus le courage des mots, les sentit vains près de cette blessure profonde. Dans sa pitié et son amour, ses yeux se mouillèrent; elle pleurait en souriant.

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— Vol^, pourtant... Rien qu'à évoquer le bonheur que tu m'as fait connaître, je sens se gonfler mou cœur.

Elle le couvrit de ses baisers les plus' tendres.

— Ah! c'est bien loi, cette fois, s'écria Paul, lu m'es revenue, je t'ai retrouvée. Ouidie la peine que j'ai pu le faire... J'élais fou, je n'ai jamais cessé d'être heureux.

L'ombre s'effaça : la lumière, la jeunesse, l'espoir seul régnèrent dans l'espace frémissant.

D'une ardeur emportée el tendre, il lui rendit ses caresses, il eut l'exaltation du premier désir. Le feu noir de ses yeux fondit, une rosée brillante lui mouillait les paupières. « Moi qui tremblais pour lui I songea-t-elle.' Jamais il ne fut plus jeune el plus irrésislible. »

La cloche à l'église sonna midi : ils redescendirent la pente, enlacés, quelquefois glissant sur les pierres qui s'éboulaient. Elle se pendait délicatement, évitant de |>eser, légère, sautillanle : elle sembla vouloir le faire croire li ses forces revenues.

— Vivre ici, dans ce vallon î soupirait-il. Tous deux se sentaient une âme heureuse

et pastorale. La faim les ramena vers la

pelite hôtellerie. En arrivaût, ils Irouvèreiit la table sous le tendelet. On leur avait ajouté des écrevisses : justement Madeleine en raffolait.

Sans consulter Paul, elle commanda du Champagne.

— J'ai envie de me griser.

Il était assis devant elle, ses genoux pressés entre les siens. Leurs yeux, comme des miroirs, se renvoyaient, sous l'éclat raicassé du jour, leur propre image, toute menue. Us s'amusèrent quand Thôtesse feignit de les prendre pour un couple légal.

— Elle n'en croit pas un mot, dit Madeleine; elle tousse chaque fois qu'elle vient, de peur de nous surprendre... Mais tout de même, c'est charmant, tu as l'air d'être mon petit mari.

Tout en cassant les écrevisses, elle riait, babillait, excitée par le vin. Elle lui dit sa vie recluse là-bas. Tous les matins, elle allait lui dire bonjour dans sa chambre.

— Car c'est vrai, je ne t'ai pas dit... j'ai voulu arranger moi-même la chambre que je te destine... Elle te plaira, elle donne sur un horizon de bois... Tu y trouveras mille petits riens que j'y ai disposés à ton intention... Il n'y aura plus que les draps à mettre au lit...

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Pense donc, tout un mois que nous allons j>ouvoir passer ensemble... Encore celte écrevisse, dis... Non? Ah 1 chéri, que nous allons être heureux 1

11 souriait, amusé de son bavardage, écoulant bruire son petit caquet d'oiseau. Elle avait la philosophie égale d'une âme gentille, jouisseuse, vive et tranquille, d'une âme très bonne el qui demeurait doucement tendre jusqu'en ses abandons passionnés.

Elle lui parla de Paulette avec radoraliou qu'elle aurait eue dans Tamour. Elle s'effrayait de sa sensibilité qui lui faisait ressentir presque magnétiquement d'obscures perceptions de la vie en dehors d'elle.

— Non, mais songe donc... Jamais elle n'a parlé autant de loi que depuis deux jours... Elle me demandait toujours si tu n'allais pas venir: elle disait qu'elle avait quelque chose à le dire qu'elle ne dirait à personne. Enfin, c'est troublant... Elle a remarqué que j'emploie des mots que tu emploies toi-même. Je n'y aurais jamais pensé, bien qu'au fond, cela me paraisse assez naturel : à la longue on déteint un peu l'un sur l'autre. Seulement, c'est terrible (juand il s'agit d'une enfant comme Paulette. Elle m'a dil : « Tu parles comme M. Paul.

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maman. » Je serais désolée s'il me fallait dorénavant me surveiller devant elle.

Elle s'interrompit pour commander une seconde bouteille de Champagne; et tout de suite après^ elle lui parlait de sa couturière, une nouvelle et qui consentait, celle-là, à lui faire de longs crédits.

— Je parie que tu n'as pas même regardé ma robe... à ton goût? Ah I mon chéri, que je t'aime!... Il me semble que c'est la première fois que nous sommes ensemble .. Vrai, je ne t'ai jamais autant aimé.

Mon Dieu I elle lui avait déjà dit cela si souvent et pourtant c'était une chose toujours nouvelle et qu'il ne se lassait pas d'entendre. Elle eut un léger égarement aux yeux : elle lui envoyait d'un claquement de bouche de petits baisers; il lui mordillait le bout des doigts ou lui frôlait le poignet sous la manche! te. Tous deux parfois longuement se taisaient.

Après tout, peut-être elle avait raison : la vie en commun, Taccoutumance du ménage ne vaut pas les heures oii deux amants goûtent, en se revoyant, la surprise et la griserie de se senlir jusqu'au bout un peu inconnus l'un pour l'aulre.

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— A quoi penses-tu? fit-elle, le voyant songeur.

— Moi? A rien... à des bêtises... J'essayais de me mentir à moi-même. Il faut bien s'étourdir... Encore une iieureet puis... comme toujours.

— Pourquoi me Tas-tu dit?

L'après-midi déclinait : ils allèrent revoir

le ruisseau, s'engagèrent dans la montagne. Elle essayait, en disant mille folies, de lui faire oublier la fuite du temps; et tout à coup elle-même, avec des soupirs, demeurait mélancolique. Mais, se reprenant encore une fois à sa résignation, elle lui disait :

— C'est la vie, mon chéri.

11 toussait derrière sa main, tout pâle, sans répondre. Elle non plus maintenant ne savait plus que lui dire.

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