CHA^PITRE XVI
Madeleine ne quitta plus la campagne.
Quelquefois ils se renconiraient à Tune des gares sur la ligne. Les instants qu'ils passaient ensemble la laissaient heureuse pour des jours; ils consumaient Paul de regrets. C'était devenu un mal physique, cette souffrance du vide qui succédait à la plénitude de ses joies auprès d'elle. « Je t'aime comme une bêle », lui écrivait-il.
Il eut la satisfaclion de plaider quelques affaires qui assurèrent son ménage et lui permirent d'entrevoir de tranquilles vacances. Il avait promis à sa mère d'aller passer deux semaines avec elle au village où s'était écoulée une partie de leur vie. C'était un vieux
lève qu'elle caressait depuis qu'ils étaient venus habiter la ville : elle en parlait avec Toine, le soir, en raccommodant ses bas. Klle ne se plaignait pas de la longueur de Tatlente, acceptant le cours normal des choses de la même âme patiente et muette dont elle acceplait la liaison de son fils.
Vn soir, Paul trouva sur la chaise, près de son lit, sa valise faite. H ne croyait pas posséder d'aussi jolies cravales. Bon Dieu I c'est qu'elle y avait mis jusqu'à deux chemises de soie nouvelles î II fut ému : depuis des mois peut-être, elle travaillait à lui faire son trousseau de jeune homme qui va dans le monde. Jamais elle ne lui parlait de Madeleine.
Madame Larue, toule sa vie, avait eu la force de vivre, en dedans de soi, des mouvements tendres, violents, calculés et secrets. Peut-être, dans son amour jaloux pour Paul, elle détestait M""' Cormont. Mais celle-ci, à la fois maîtresse de maison et femme mariée, écartait le danger plus redoutable d'une femme légitime, installée à demeure. Cette politique astucieuse et forte, en révélant les énergies de sa nature de paysanne, l'attesta capable de concilier avec ses intérêts de cœur ses scrupules d'honnêteté courante.
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Elle estimait, d'ailleurs, qu'une femme coQime celle-là, « la dame » d'un avocat en renom, pourrait servir un jour les intérêts de son fds.
Paul paitil le lendemain. Madeleine lui avait écrit qu'elle l'attendail; de nouveau du temps s'élait passé ; il y avait près de trois semaines qu'ils ne s'étaient vus.
D'abord, il s'étonna de se sentir si calme après l'avoir si follement désirée; son cœur, sur le point d'être exaucé, n'avait plus que des élans glacés ; il se trouva dans l'état d'esprit d'un homme indifférent à son bonheur. Mais sitôt qu'il commença d'approcher, toute la violence de ses sentiments reparut. Il dut comprimer à deux mains les battements de son cœur. 11 l'appelait à l'avance des noms les plus passionnés... « Chère, tendre, divine Madeleine... » Il se levait et se rasseyait, ouvrait et refermait coup sur coup la glace de la portière. Il resta tout un temps le corps penché dans le vide, à regarder décroître la distance.
Ce fut Madeleine elle-même qui le reçut. Elle était seule au salon : elle lui lendit la main.
— Vous allez bien vous ennuver, dit-elle
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tout haut. Mon mari est parti pour deux jours et vous prie de Texcuser.
Elle ajouta tout bas :
— Ohî mon chéri, quelle joie! C'est moi qui ai tout arrangé...
Le jardinier apporta la valise et les objets qu'il avait descendus du train : elle voulut l'installer elle-même dans sa chambre. Us montèrent : par la fenêtre ouverte s'apercevait l'horizon de bois dont elle lui avait parlé. Elle avait fait placer un papier fleuri de bouquets roses qui s'harmonisait avec les rideaux, la carpelle et la courte-pointe rose du lit. Une promesse de bonheur parut avoir présidé à ces accords délicats et joyeux. Madeleine avait aussi garni d'aimables bibelots la cheminée ; elle avait rangé sur la toilette ses plus jolis flacons à parfum. Ils volatilisaient, à travers l'efflux vert venu des plaines, cette odeur de peau d'Espagne qu'elle portait toujours sur elle.
— Êtes-vous content?
Le jardinier redescendu, très vite elle lui tendait sa bouche. Toute la vie de Paul passa dans les baisers dont il la couvrit.
— Nous voilà chez nous, fit-elle. Nous serons seuls deux grands jours. Mon mari ne rentre qu'après-demain... Figure-toi :
M. Cormont devait faire avec un aaii une traversée de deux jours justement sur un yachi que possède cet ami... Alors, tu comprends, j'ai voulu qu'il partit tout de suite... C'est moi-même qui ai écrit à Mervil, l'ami... Mais celui-ci, au dernier moment, fut empêché par quelque chose... Tu ne comprends pas? Ça ne fait rien... Enfin tout s'est arrangé comme je le voulais... Et voilà, chéri, maintenant je suis toute à toi...
Elle le laissa se changer. Ils se retrouvèrent ensuite sous la pergola feuillagée de rosiers grimpants, qui, du côté des jardins, prolongeait la salle de billard.
Paul soudain aperçut Paulette : il fut étonné de sa croissance. Elle se leva, toute raide et gauche dans ses jupes qui lui venaient aux genoux; elle était presque aussi grande que M™' Cormont. Aussitôt il lui tendait la main : elle la prenait avec une petite révérence guindée et tout de suite après courait cacher sa rougeur dans l'épaule maternelle. Madeleine en souriant regardait son amant.
Il était environ quatre heures. Elle fit servir un goûter léger; l'après midi, au dehors, se dorait de chaleur vermeille; le vent léger, en ondulant aux feuillages, courbait
les roses jusqu'aux cheveux pâles de Tenfcuit, noués d'un ruban qui avait leur couleur.
Paul, dans l'heure harmonieuse, fut ému de confiance, d'espoir. Paulette ne cessait pas de le regarder : il remarqua qu'elle cherchait à attirer son attention en se trémoussant dans son fauteuil d'osier. Quelquefois elle prenait sa jupe à deux mains et la descendait au-dessous de ses genoux pour en régulariser ensuite les plis avec de petites lapes.
— Vous avez là une jolie robe, lui dit-il. Elle pril un pelit air pincé et lui déclara
qu'elle en possédait encore de plus helles.
— Vous savez, fit sa mère, Paulette a ses idée<.
Paulette alors parut les défier en leur jelant ce mot qui dans sa pensée eut un sens précis :
— Je mettrai la plus belle quand mon père reviendra.
Un pelit froid passa : il sembla que Cormont tout à coup allait paraître.
Paul secrètement donna tort à Madeleine de trop la gâter : il la jugea prétentieuse et sotte. Il fui convaincu qu'elle le détestait bien plus qu'elle n'était attirée vers lui.
.M""" Cormonl le sentit énervé et lui proposa un tour de promenade : elle se fit apporter par la femme de chambre son chapeau de jardin. Paulelte, qui jusqu'alors avait boudé, eut tout à coup un mouvement charmant.
Elle se jela sur sa mère, la prit dans ses bras, el elle lui disait à l'oreille :
— Tu sais, maman, je ne suis pas fâchée. Ils traversèrent les jardins.
— Ah! mon ami, lui dit-elle, vous ne pourriez croire combien cette enfant m'inquiète! Avez-vous remarqué comme elle nous regardait? Elle semble se douter qu'il y a entre nous un genre d'intimité qui n'existe pas entre son père et moi.
Par la route en lacets, ils descendirent à petits pas. Madeleine, tout de suite fatiguée, s'appuyait à son bras. Lui se penchait pour l'admirer avec la surprise toujours nouvelle et comme la joie de lui découvrir dans l'air de sa personne une grâce encore inconnue. Parfois leurs mains se touchaient : il lui prenait alors les doigts et les tenait un long moment dans les siens. Il aimait regarder la pointe de ses bottines dépasser le bord de sa robe.
Le ciel pâlit, un frisson passa et fit tousser Paul. Une vapeur violette montait des fonds.
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Ils durent écourter leur promenade pour ne point manquer l'heure du dîner.
Elle le quitta un instant^ en arrivant : ce fut Paillette qui, les voyant rentrer, prit Paul par le bras et le mena vers la table. Bientôt Madeleine vint les y rejoindre : ils dînèrent à trois.
M"^' Cormont était assez mauvaise ménagère, mais elle connaissait Tart de composer un menu. Paul, distrail, à peine apprécia les mets délicats qu'elle lui fit manger. Une prit attention qu'à la vie déliée et claire de ses gestes par-dessus les argenteries de la table. A cause de Paulette et de la femme de chambre qui les servait, tous deux s'appliquaient à dire des choses insignifiantes nui déguisaient leurs pensées véritables. Elle trouvait néanmoins le moyen d'y mêler un sens qu'il comprenait et qui, à travers une dissimulation légère, les faisait sourira.
La gouvernante vint prendre Paulette après le dîner et ils se rendirent dans la pergola. La nuit était limpide, poudroyéc d'étoiles : une lampe qui brûlait dans la salle d<^, billard, voilée d'une gaze, légèrement éclairait autour d'eux l'ombre vaporeuse où s'alanguissait le parfum des roses. Le silence palpitait, la vie fraîche et reposée des
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mondes. Ils entendaiml très loin, sur une route, les grelots d'un attelage. Tous les grillons chantaient.
Paul avait avancé près d'elle un fauteuil. Les bras repliés sous la tète, elle eut l'attitude du rêve et de Fabandon. Ses pieds, haussés de petits souliers, dépassaient le bas de sa robe : il les prit et les tint serrés dans ses mains. Une immense contiance les enlourait : aucun des deux ne parlait plus. Madeleine, qui ne connaissait pas la fatigue à la ville, ne pouvait résister à l'accablement des soirs dans sa vie de campagne. L.' grand air lourd et ricbe lui versait une torpeur que les nuits de soupers, de bals et de théâtres lui laissaient ignorer.
Soudain il lui vit les yeux évanouis.
Un souftle doux monta de son sommeil, une grâce rythmique fit onduler sa gorge. Elle sembla lui avoir abandonné sa vie. Son cœur mollit : d'un geste d'adoration humble, il se baissa, porla à sa bouche les petits pieds chers qui si souvent avaient trotlé à leurs rendez-vous. Mais elle s'éveilla : elle s'en voulut d'avoir cédé à la nature.
— .J'aurais veillé toute la nuit ainsi sur toi, tes pieds dans mes mains, dil-il.
Les lampes brûlaient dans la maison, l^lle
dut éteindre elle-même la lampe de la salle de billard : celle de Tescalier demeurait allumée toute la nuit. Elle raccompagna jusqu'à sa porte ; ils se souhaitèrent la bonne nuit.
— Dans une heure, mon chéri...
CHAPITUE XVU
Paul passa deux jours délicieux. >r^ Cormont redevint l'autre femme qui lui donnait de sa vie tout ce qu elle pouvait et qui, celle fois, mit son bonheur h la lui donner tout entière. Un toit de chaume dominait un tertre dont se renflait la partie la plus haute des jardins. Ils allaient s'y asseoir l'un près de rautre sur le banc de bois, les yeux emplis de la lumière des plateaux. L'air était chaud, mais ventilé par la brise du large. Il ne toussait plus : un haie léger colora son visage; elle eut la joie de le sentir revenu ;i
la vie. .
Aux heures brûlantes, ils regagnaient la fraîcheur des chambres. Le silence, dans la
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maison, palpilait comme un cœur; ils entendaient vivre profondément en eux leur amour. Ils n'éprouvaient pas le besoin de se rien dire. Leurs pensées, comme des barques après un orage, doucement échouaient dans une quiétude confiante. Elle lui demanda de lire un des poètes qu'ils aimaient. 11 lut une page : le livre ensuite lui glissa des mains : il s'aperçut que ni l'un ni l'autre n'avaient pris attention à la lecture. Les heures ainsi coulaient tendres, jolies, sensuelles et vides. Elle sembla vouloir le griser de toutes les ivresses pour lui faire oublier le retour prochain de Cormonl.
Sa présence continue exaltait chez lui raffinement de sa sensibilité. Toute la maison s'électrisa au magnétisme de ses gestes : les meubles, les tentures, l'air des chambres se personnalisèrent de sa vie. Ce fut le recommencement des mêmes sensations goûtées autrefois lors des premières vacances qu'il étaitvenu passer auprès d'elle. Il Técoula vivre d'une vibration frémissanle dans le silence, le parfum des roses, l'ondée fine des clartés filtrant entre les lamelles des persiennes. Sa voix, en lui arrivant du fond de la maison, était un mystère comme s'il l'entendait venir de l'autre côté de sa vie. 11 ne pensait plus.
ne raisonnait plus : il s'abandonna, subit l'âme intense, silencieuse, égale que lui composait la minute iuouïe. Son cœur, en lui, était lourd comme un fruit, et à peine il battait. Paul eut là un vertige, une puissante ivresse d'inconscience.
L'après-midi du second jour, il s'étail assis près d'elle. Le vaste salon plongeait dans la demi-nuit des rideaux retombés.
L'âme des rosiers entrait par les portes, vivante. Elle fut pour lui comme le parfum de cette jolie rose de vie qui, dans le nuage délicat des mousselines, palpitait au vent de l'éveulail i)alancé par ses mains. Elle eut la pâleur et la grâce d'une ombre dans le rêve de l'heure : il se vit lui-même près d'elle une ombre.
— Je ne sais plus si je vis réellement, lui dit-il, ou si je vis parmi des apparences, si je ne suis pas pour moi-même une apparence. Et cependant je lai... Je vis à travers la vie une éternité de vie... Je crois que c'est d'hier seulement que je le connais et que je ne t'avais pas encore aimée avant ce jour. Cependant t'aurais-je aimée cent ans, je ne t'aimerais pas davantage.
Il s'écoutait parler à travers un balbu- * liement exlasié. Lu instant ses veux se
fermèrenf et puis de la main il sembla disperser un nuage.
— Ahl c'est trop beau... Tu m'as fait oublier le monde, et moi-même j'ai le sentiment de vivre en dehors de moi une vie légère, très haute, une vie où il n'y a plus rien de celle que je connaissais avant de l'arriver. Pense donc ! si tout le passé n'élait qu'une longue et douloureuse épreuve et si enfin j'allais cesser d'être Famé inquiète et tourmentée qui nous fit tant souffrir tous les deux !
Soudain, d'une ardente et tendre violence, il l'attirait par les poignets.
— Madeleine...
Ils entendirent du bruit. Elle retira précipitamment ses mains. Paulette^, sur le seuil, l'ourlet de son tablier aux doigts, sournoise, énigmatique, les regardait.
Madeleine fut saisie.
— Que fais-tu là? Tu vois bien ([ue nous causons, M. Paul et moi.
— Maman!
Elle l'avait prise dans ses bras et se serrait éperdument à son corsage.
— Voyons, qu'as-tu?
— Non! criait l'enfant têtue.
Madeleine à la fin s'irritait de son silence.
L'AMANT PASSIONNÉ l'^
Dis-moi ce que tu as oii je le fais enfermer dans la chambre.
Alors, à travers un tlot de larmes, sou cœur lui échappait.
Maman, jure-moi que tu ne me lai^^-
<eras pas mourir toute seule ici.
— Mais c'est ridicule... Tu es folle!
s'écriait Madeleine en Tattirant vers un fauteuil et la prenant sur les genoux. Qu'est-ce qui peut te mettre dans la tête de pareilles sottises?
Quelque chose de leur vie orageuse, par une devination secrète, sembla s'être répercuté dans cette âme obscure. Paul frémit à l'idée de la mort qu'elle venait de jeter entre eux dans la minute où ils goûtaient la plus haute exaltation de la vie. 11 la détesta en Fentendant sangloter. Il ne vit plus là qu'une simulation pour le supplanter dans le cœur de sa
mère.
Madeleine maintenant la dorlotait d'un geste berceur, comme à 1 âge de la petite enfance.
— Ta maman ne te quittera jamais...
jamais, tu sais bien.
Et elle regardait Paul. Elle le vit dur et froncé, très pâle. Elle trembla d'avoir à le
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défendre secrètement conlre sa fille, d'avoir à la défendre conlre lui.
Une angoisse régna, où trois cœurs pleins de cris et muets, au tournant d'une destinée, s'affrontèrent. Il la sentit suppliante à travers son regard. Elle eut la plainte de la mère et de Fa'mante à la fois.
— Vous V ferez-vous jamais? demandât-elle.
11 comprit qu'elle parlait d'une vie où ils auraient été réunis.
11 hésita, baissa la tête, répondit très bas :
— A tout ce qui est vous, oui.
Le petit nuage ne s'en alla pas tout à fait : Madeleine continua à souffrir. Une fraîcheur montait des jardins, dans l'après-midi apaisée : elle désira goûter l'oubli sous la douceur des cieux. Paul la mena vers le toit de chaume : elle se mit à pleurer silencieusement dans son mouchoir.
— Aurais-tu pensé que ta frivole Madeleine fût à ce point sensible? dit-elle entin. En pleurant, je ne sais si c'est sur l'enfant que je pleure ou sur moi, et peut-être je pleure sur nous trois... Va, ne me console pas.
Le soleil s'inclinait quand le jardinier vint leur annoncer la rentrée de Cormont. Made-
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leine tressaillit, éperdue, sans voix. Paul vivement porla la main à son cœur. Cormont, pourtant, avait décidé de ne revenir (}ue le lendejnaiu, dans la matinée : elle n'eut j)as un in<lant l'idée qu'il avait conçu un soupçon : elle avait foi dans la confiance qu'il avait en elle. Elle ne songea qu'à leur bonheur frappé en pleine sève, comme d'un coup qui les eût touchés jusqu'au sang.
— Pas de chance, mon pauvre ami...
11 la sentit demi-résignée déjà dans leur commune infortune. Il ne répondit pas, la bouche serrée sur une révolte intérieure. Ils s'acheminèrent vers la maison. La beauté du crépuscule les offensa comme une injure à leur peine. Jusqu'à l'odeur des roses, que de loin leur apportait le vent léger, fut à Paul une ironie ; elle avait parfumé la veille leurs baisers sous la pergola.
Ils approchèrent des corbeilles tleuriesqui bordaienf l'allée près du perron. Tendrement elle lui dit :
— Je t'en prie, chéri... Xe sois pas triste... Je t'aimerai d'autant plus que notre bonheur aura été court.
La poitrine de Paul se souleva d'une peine infinie, comme écrasée du retour de l'inévitable passé. Sa voix se déchira.
— Poiirrais-je encore vivre d'une aulre \ie que celle que j'ai goûtée auprès de toi?
Elle se retrouva maîtresse d'elle-même et décidée, d'une souplesse de petite faune qui plie et ne se décourage pas.
— Méchant I Me comptes-tu donc pour ri'Mi? Et me crois-tu incapable de te la rendre? Va, fie-t'en à ta Madeleine, puisqu'aussi bien, en le voulant près d'elle, c'esl à ton bonheur qu'elle songea plus encore qu'au sien.
Ils entendirent dans les chambres le rire ronflant de Cormont, de l'homme qui assumait le bonheur légitime de la maison. Le rire grêle de Paulette lui répondit. Ils apparurent sur le seuil : elle se pendait à lui. accrochée comme un petit cep à un tronc puissant. Elle sembla les défier tous deux maintenant qu'elle avait son père.
— Bonjour, Larue, cria-t-il, d'un salul de joyeux accueil.
11 avait passé sa veste de coutil, ses pantoulles, la casquette de toile blanche. Il eut la rondeur d'un mari assuré que tout chez lui marche à son commandement. Madeleine lui sut gré de cette certitude et de sa cordialité. 11 s'avança, l'embrassa sur les deux joues, secoua fortement la main de Paul.
— Étonnés, pas? C'est bien simple... Pas de vent, une mer plate... Alors j'ai pensé que tout de même ma femme, telle que je la connais, ne devait pas s'entendre beaucoup à vous distraire... D'abord elle ne sait pas marcher. Voyons, avez-vous fait seulement une promenade?
Paul sentit son triomphe, il eut l'humain orgueil du fort à l'égard du vaincu. ]\P' CormonI lui vit les yeux féroces de la lutte et de la vicloire. Elle fut très rouge soudain, prise de pudeur sous les regards de sa fille.
— M™' Cormont a été vaillante, je vous certifie, dit-il,
— Ah 1 tant mieux... Dans le doute, j'ai cru bon d'avancer mon retour.
Madeleine les laissa, bras-dessus brasdessous, faire le tour des corbeilles. Cormont expliqua des plans, des Iransformalions, les bras moulinants et circonfiexes. Il aimait les vallonnements : il méditait un petit pont sur des enrochements. Il s'écarta un instant pour donner des ordres au jardinier. Paul, alors, encore une fois, sentait la petite main de Paulette se glisser à son bras.
— Viens, fit-elle.
l/AMAM PASSIO.WÉ
Ils visitèrent un ménage de lorlues qui, dans un petit parc fermé d'une clôture mélallique, paissait.
— Tu vois, dit-elle, il paraît qu'ils sont déjà très vieux... C'est Monsieur et Madame Rosalie.