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CHAPITRE XVIII

Les bruits de la maison s'éteignirent. Paul se mit au lit. Tout à coup il crut qu'une clef avait joué sur le palier : la chambre de Cormont joignait celle de Madeleine. Il sauta à terre, colla son oreille à la fente de la porte; ses mâchoires claquaient. Nette, foudroyante, l'idée fut là : Courmunt élait entré chez sa femme.

Dans le tumulte rauque de sa poitrine, son cœur battait comme une horloge. Il rétoutîa sous ses mains : il retenait une toux à sa bouche avec son poing. Il eût voulu, au prix de sa vie, faire du silence; mais toujours l'horloge intérieure l'assourdissait de ses coups martelés.

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Il demeura là toule une heure, les pieds nus, glacés, ses membres tremblant de fièvre. Il avait gardé sa lampe allumée : elle Téclaira lout à coup dans la glace : il s'y surprit livide et dévasté comme un homme qui a commis un crime. Il eut horreur de luimême : tout son culte d'amour reflua dans un cri muet : u Madeleine! si cela doit être, que du moins je ne le sache pas I »

Il se recoucha, s'enfonça la tête sous la couverture; une grande lassitude le brisait. Il n'éprouvait plus qu'une pitié profonde pour Madeleine. A la fin le sommeil le prit, un mauvais sommeil duquel il se réveilla secoué de détentes brusques, violentes.

11 la revit au déjeuner du matin. Bien quelle déjeunât habituellement au lit, elle avait voulu se lever pour se retrouver un instant seul avec lui. Elle lui annonça que Cormont avait été repris d'un accès de scialique dans la nuit. L'affreux doute reperça : il la regarda, les lèvres frémissantes.

— J'ai cru entendre une porte s'ouvrir sur le palier... Était-ce loi?

— Je dormais, fit-elle, je n'ai rien entendu.

— Alors...?

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Il baissa Iti lêle: elle lut jusqu'au fond de sa pensée; et de honte, d'espoir éperdu, il altendail, n'osant plus rien dire.

— Non, chéri, ni ma porte, ni la sienne... dil-elle simplement.

Il lui baisa avidement les mains.

— Je ne vivais plus, lu me rends la vie.

— Grand entant, quand auras-tu donc confiance? Bien au monde ne peut empêcher que tu ne sois mon unique amour. Appelle le reste du nom que tu voudras , ne l'appelle jamais d'un nom qui n'est que pour toi.

Elle parlait de cela sans embarras, en femme résignée à un sacrifice négligeable. Il eut un élan de passion jalouse.

— Jure-moi...

Elle lui appuya la main sur la bouche.

— Ne me demande que ce que je puis te dire.

Cormont dut garder un peu de temps la chambre : le plus léger mouvement lui arrachait des cris. 11 avait dans la douleur physique la lâcheté des hommes gros. Son humeur en restait maussade; il ne voulut avoir auprès de lui que Madeleine et sa fille. Paul put se croire détaché de tout scrupule envers un homme qui le traitait en él ranger.

Ne le sentant plus dangereux, il cessa de

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le délester : il reprit confiance et lui fut reconnaissant de son aveuglement. Il éprouva à la fois, à le tromper avec sécurité, de la pitié et un cruel plaisir.

Cormont désira qu'il emmenât Madeleine avec lui dans ses promenades : il fit venir une voilure afin qu'à son tour elle le conduisît visiter une grotte à deux lieues de là.

Ce fut une échappée délicieuse. Dans un site farouche s'ouvrait la gueule de Fantre. Un gamin du pays éclairait devant eux le défilé. Ils furent les omhres pâles d'une descente aux Avernes. Mais, tout à coup, Paul se mil à tousser; le froid l'avait saisie ellemême: ils remontèrent s'asseoir au soleil dans une anfractuosilé de la roche. L'endroit était solitaire, tamisé de feuillages. Toute une heure ils y restèrent à s'aimer, dans l'oubli de la vie, tandis que la voilure relayait à l'nuheroe.

Cormont put se lever le lendemain.

Presque aussitôt, il redevenait le maître qui de sa carrure, de sa bonhomie bruyante ol massive emplissait la maison. Avec sa casquette de toile sur la lêle, il affecta l'air de commandement d'un capitaine de marine sur son pont.

La vie en fut changée : Paul cessa d'avoir

des scrupules ; il n'eut plus que l'acre orgueil de le braver secrètement. De tout son amour heureux, il le délia dans le faux bonheur dont il drapait les façades de sa fortune. Au fond, ce fui l'envie, l'envie sourdement revenue et qui, parmi tant d'autres acides dont l'amour à la longue a va il rongé la primitive probité de ce cœur d'homme, sûrement achevait sa défaite morale.

Cormont, quelquefois, restait frappé de son air de taciturnilé revèche. 11 eût désiré savoir de Madeleine si elle ne lui connaissait pas quelque passion malheureuse.

— A son âge, ce n'est pas naturel : il y a une femme dans sa vie, et qui peut savoir

laquelle? \vec les idées qu'il a sur l'amour,

il ne doit pas êlre heureux.

— Mais il ne me fait pas de confidences, dit-elle en riant.

11 eut la discrétion de n'en point plaisanter Paul, mais, à son insu, mit une certaine cruauté à étaler devant lui son affection pour une femme qui. comme la sienne, ne lui donnait que du bonheur.

Par ruse ou par gratitude, Madeleine le comblait d'altentions. C'en fut assez pour bouleverser son amant. 11 se méprit sur la nuance de l'affection qu'elle lui témoignait.

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li la crut reprise d'amour pour son mari; il pnl le parli de quitter la nïtiison, sans rien dire a personne. Il parlil dans l'après-midi, maichanl devant lui ; il se représenlait la surprime, la tristesse de Madeleine quand elle re- (•('\ r.iil le télégramme lui annonçant son dépaii. Il jouissait de sa souffrance; il songea, p.ii une plus grande, à lui faire expier toutes celles qu'il avait endurées à cause d'elle. Son état d'esprit était violent et sincère.

Il s'était proposé d'attendre un train à la gaie qui suivait celle des Cormont; il ne vit p;is qu'il se donnait ainsi le temps de la rétlexiou. Aussitôt que la gare se dessina dans la [lerspeclive, toute sa volonté défaillit, il n'éprouva plus qu'un désir fou de revoir celle qu'il avait espéré fuir.

Il revint sur ses pas; après une heure, il commença de distinguer les toits du cliajot. Son cœur battit violemment quand il îi perçut Madeleine qui venait à sa rencontre. De loin, elle vit son agitation, sa pâleur :

— Ne me dis rien, je sais tout, s'écriat-clle. Malheureux! c'est encore une de tes affreuses lubies qui est cause de tout ceci... Je ne pouvais me tromper à la façon dont tu as fui la maison... Peut-êlre as-tu vrai-

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ment pensé ii me qnilter... Ahl mon chôri, pourquoi brises-Ui mou bonheur, moi qui te croyais toi-même heureux?

— C'est vrai, dit-il, j'ai voulu partir, et puis, lu vois, le courag;e m*a manqué. Quel homme faible je suis devenu entre les mains, délicieuse et terrible Madeleine î

Sa joue se creusa : la souffrance et l'amour modelèrent l'amertume de son sourire. Il eut bien l'expression du renoncement, de la soumission à une force plus impérieuse que la volonté. Il vit pleurer Madeleine; à peine elle avait pris le temps de s'habiller; après une heure d'attente angoissée, craignant tout de sa violence et de sa mobilité, elle avait gagné la barrière et était partie devant elle. Ses fines chaussures à chaque pas se déchiraient au biseau des éclats de la roclie. Elle n'avait pas pris le temps de les changer contre des bottines de marclie; elle en devait garder les pieds blessés pendant deux jours.

— Ahl s'écria-t-elle, si tu as voulu me punir de je ne sais quels torts en me faisant souiïrir, tu y as réussi. . . Toutes sortes d'idées en un instant m'ont passé par la tête. J'ai été folle de peur... Après tout, je suis bien sotte : tu n'aurais pu mieux me prouver que tu ne m'aimes plus.

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Sou éplorement était fiévreux et charmant: elle, toujours si calme, eut la violence des larmes; il la sentit, dans sa beauté d'amante malheureuse, outragée et vaincue. Comme il se détestait! Il comprit à quelles extrémités ridicules l'avait poussé l'égarement de la passion et de la jalousie. Jamais il ne l'avait trouvée plus joHe que dans cette minute d'abandon oi^i elle sembla expirer de douleur. Ses yeux à travers les pleurs brillèrent de tendre et jeune passion ; elle gémissait; sa gorge de ses bonds sembla l'appeler. Il essaya de prendre sa main; elle finit par la lui laisser. Elle lui aurait laissé prendre toute sa personne qu'il n'eût pas été plus heureux. Il goûta la sensualité de ses larmes, il l'eût désirée palpilanle dans ses bras. Tout son être brûla de désir, de joie, de regret... Il lui dit en frémissant :

— Madeleine mille fois chère, plainsmoi plutôt de t'aimer si follement!... Je ne suis plus maître des mouvements de ma vie sitôt que je crains pour mon amour... Madeleine, ne sens-tu donc pas que je suis un malheureux qui porte en soi un bûcher dont lui-même incessamment, par ses soupçons et ses fureurs, attise les flammes?... J'ai voulu partir, je te suis revenu... Sais-je seu-

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lement si, en te revenant, je ne cède point encore une fois au besoin de me faire souffrir bien plus sûrement que si j'avais mis la distance entre nous?

— Quel égoïsniel N'e\isté-je donc pas, moi aussi, que lu ne parles jamais que de les souffrances à toi? El celles-ci, les comptes-tu pour rien?

— Dieu sail, cependant, si je voudrais toutes les garder pour moi seul, moi qui déjà en ai ma pleine charge, fit vivement Paul.

11 voulut lui baiser la main; il tressaillit d'y voir l'anneau.

— Je l'en conjure, dil-il. oublie cela encore une fois. J'oublierai moi-même...

Il n'osa continuer et la vil détourner la tête. Sa salive s'amertunia; il mit son visage près du sien :

— Est-ce que je ne sais pas que ton mari s'est repris d'amour pour loi? Voyons, parle. Le mal est peut-élre plus grand que je ne croyais... J'aime mieux tout savoir que d'avoir quelque chose à redouter.

— Mais c'est alVreux, s'écria Madeleine révoltée. On ne violente pas une femme dans le secret de sa vie! Si je ne m'appartiens pas toujours, ignore du moins mes ennuis et mes

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humiliations sans m'en faire des re pioches qui me les rendent plus sensibles encore.

— Oh! ohl c'est donc vrai! fit Paul en proie au plus violent désespoir. Est-il un supplice comparable à celui-là? Te partagei* avec ton mari dans la maison oii je suis venu chercher le bonheur !

Sa marche s'accéléra : il frappait l'air de sa canne, mais tout h coup, s'apercevant que Madeleine n'avait pu le suivre, il revint sur ses pas, et cyniquement il lui disait :

— Votre mari me trompe comme je le trompe moi-même... lime reprend la femme que je lui ai prise! Avec un titre comme, par exemple : « La revanche de l'adultère », cela ferait une pièce amusanle.

— Vous oubliez qui je suis! dit Madeleine.

Elle poussa la barrière : tous deux en approchant de la maison s'étaient tus.

il l'avait blessée dans sa dignité de femme : il la sentit irrilée avec raison pour une offense imméritée : il eût voulu reprendre sa phrase, mais le fait, l'évidence d'un partage en eût-elle moins subsisté, dans son intimité secrète et répugnante? Là-bas, à la ville, loin d'eux, il en perdait presque la conscience.

Elle le dépassa, pressant sa rentrée, s'avançant à petils pas rapides, devant lui. Il eut dans les yeux la grâce libertine de ce corps qui élail son délice, qui était aussi le délice d'un autre. 11 fut bouleversé à l'idée qu'elle pouvait être pour Cormonl la maîtresse, incomparable qu'elle était pour luimême. Dans son amour et sa fureur, son désir s'exaspéra.

— Madeleine ! appela-t-il.

Elle ne retourna pas la tête. Il vécut de l'espoir qu'elle arriverait, ce soir-là, dans sa chambre, à pieds nus, sans lampe, comme elle le faisait presque chaque jour. Elle ne vint pas.

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