CHAPITRE XTX
Madeleine passa des jours à visiter les personnes avec lesquelles elles enlretenail des relations do voisinage. Elle fut très gaie; toute sa frivolité lui était revenue, ses rires, le goùl du plaisir, l'espoir et la joie des parties qui allaient s'organiser. \ table, elle ne parla que de sauteries, bals d'enfants, pique-niques, excursions en mails, etc. Paul redouta l'avoir à jamais perdue : il se tendit, s'irrita, souffrit en silence. 11 eût voulu lui porter des coups mortels : elle soupirail quelquefois en le regardant. 11 décida de partir, sérieusemenl ceUe fois, et les heures passaient sans qu'il partit. Un jour il la surprit pleurant sous le
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petit toit de chaume qui avait été le témoin et le confident de leur tendre amour. Elle ne l'avait pas entendu approcher; mais sitôt qu'il l'eût appelée par son nom, elle se leva, lui cria :
— Non, non, Monsieur, ne croyez pas que ce soit pour vous que je pleure.
Il tendit les hras, elle se mit à fuir.
Il traîna son ennui par les chemins.
Dans son isolement, il en vint à regretter Cormont qui passait des journées à la pèche. Il eût bien pris avec lui Paulette si, pour une raison qui lui demeurait inconnue, elle ne s'était mise à lui témoigner tout à coup une réelle aversion.
Ses yeux brûlaient de fièvre; il avait pris en horreur la maison et il n'avait pas le courage de s'en aller.
Un matin la porte de sa chambre s'ouvrit et Madeleine se jeta dans ses bras.
— Je n'ai pas ton endurcissement. Je ne puis te garder rigueur plus longtemps... s'écria-t-elle. Que t'avais-je fait pourtant pour mériter une si cruelle offense?
Il la tint dans ses bras, pleurante, secouée de sanglots. Lui-même tremblait de tout son corps.
— Oui, oui, tu l'as dit. C'est là le mal-
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heur, c'esl noire destinée : nous nous aimons et nous ne cessons de nous torturer... En luttant contre la vie, c'est encore contre nous-mêmes que nous luttons. Nous flottons, désempares, au gi-é de l'événement. De loin, je te regrette à en mourir, et quand je suis près de toi, je meurs bien plus et voudrais être à cent lieues. En venant ici, jatlendais le bonheur et c'est la douleur qui m'est restée. En pourrait-ilêtre autrement dans une maison où c'esl ta vie, la vie de la femme que lu es et que tu dois rester pour tout le monde, ta vie d'épouse et de mère que je m'exposais à devoir subir à toutes les heures, à toutes les minutes de la journée? Ailleurs tu es une femme qui aime et qui a un amant, tu es la femme que je puis considérer comme mienne de tous ses sens et de toute son âme... Chez toi, il y a un mari qui a le droit d'exiger de ta soumission ce qu'il lui plaît et quand il lui plaît; et quant à moi, je ne suis plus que le passant dans la vie.
— Oui, aux yeux des autres, dit .Madeleine. Mais l'apparence peut-elle changer quelque chose à ce qui fait le fond de notre existence? De te sentir mêlé à la mienne, j'oublie tout le reste et je suis heureuse. Je te jure bien que j'ai l'illusion de n'appartenir qu'à toi.
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11 pressentit l'autre forme si féminine de Tamour. née de la faiblesse, de la dissimulalion, de l'acceptalion forcée des servitudes, le don d'être loyale en cessant d'être fidèle et cetle vertu de détachement mystique qui permet à la femme d'appartenir à plusieurs sans cesser d'être à un seul.
Il secoua la tête et lui baisant les mains, il lui dit avec une adoration humble :
— Je crois à loi comme en la vie... Mais ne me demande rien de plus. J'ai, pour mon malheur, un cœur qui n'aspire qu'à se torturer... Mes sécurités à moi sont encore des charbons ardents... Le jour où je t'aimerai autrement, c'est que je serai bien près de ne plus l'aimer.
-^ Continue donc à souffrir puisque je veux toujours être aimée comme tu m'aimes! s'écria Madeleine àm\ élan passionné en le couvrant de baisers.
La grande folie passa; il oublia l'usure de sa vie sous la terrible meule^ il lui fit mille serments.
— Ai-je bien toutes mes épingles? demanda-t-elle soudain en songeant à l'heure et en se tâtant les cheveux. Je les ai comptées, j'en avais six.
Ils retrouvèrent la sixième sous l'oreiller.
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Madeleine ensuite ouvrait avec précaution la porte et, sur la pointe des pieds, quittait la chambre. Mais au moment d'entrer dans la sienne, un souflle fort vint de l'escalier: elle aperçut Cormont qui. en bras de chemise, ses pieds déchaussés, montait.
— Toi!
— Mais oui...
il était parti au matin avec son attirail de pêche: mais la pluie s'était mise à tomber. Dans la barque où il était assis, à côté de Téclusier, son ami, qui passait pour pêcher le plus beau poisson du pays, il s'était senti, au bout d'une petite heure, trempé jusqu'aux os. Il avait bravement repris la route de la maison. En arrivant, il avait mis sécher à la cuisine ses vêtements et ses chaussures.
Madeleine riait follement, encore énervée. Une seconde plus tôt. et il la voyait sorlir de la chambre de Paul.
Celui-ci, derrière la porte, écoutait, bouleversé, retenant son haleine. « Serais-je un pollron? » pensait-il, dans l'arrêt de son sang. Il entendit se refermer les deux portes, celle de Madeleine et celle de Cormont. Qu'aurait-il dit à celui-ci s'ils avaient été surpris? Avouer? Impossible! Il aurait nié sur sa vie, sur Dieu, sur tout.
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Il se retrouva un instant seul avec Madeleine à l'heure du déjeuner.
— J'aurais nié comme toi, dit-elle, et il m'aurait cru.
Ils se surveillèrent ; elle évita d'aller le voir. dans sa chambre. Un jour, comme il s'y enfermait, il observa qu'un frémissement courait le long des rideaux. Il chercha aies écarter ; une petite main tremblante les tenait refermés. Il fut bien étonné quand il découvrit que Paulette s'y tenait cachée, l^lle sortit de l'ombre, regarda fixement Paul et puis, défaisant le lour de clef, elle s'en alla sans avoir voulu rien dire. Madeleine jamais ne connut celle aventure qui lui laissa, à lui, une impression étrange de malaise et de doute.
il devait partir le surlendemain; comme on n'attendait les Marcille qu'une semaine plus tard, Madeleine lui demanda de demeurer jusqu'à leur arrivée. Mais il était à bout de force, excédé de cette existence en commun où. malgré lui, il restait constamment, les fibres tendues, aux aguets de la rumeur des chambres, où il ne cessait de mentir à un ami confiant et détesté, où la surveillance de soi-même confinait à la plus lâche hypocrisie. Il aspira au départ, à la délivrance.
— Je ['en prie, laisse-moi parlir, lui dit-il. .le ne pourrais plus goiiler auprès de loi qu'un bonheur harcelé.
— Eh bien, quille-moi, dit-elle, je t'aime assez pour Taimer de loin.
Elle sembla si vile résignée qu'il regretla d\avoir songé à s'en aller : encore une fois il s'aveugla sur la docilité de celte âme qui, on pliant à révéïiement, gardait une fermelé qu'à travers les apparences de la volonlé il n'avait pas lui-même.
Elle lui fit sa valise, elle y glissa des fleurs, des rubans, des choses d'elle qu'il retrouverait là-bas. [l n'avait pas eu le courage de demeurer dans cet instant auprès d'elle et était descendu au jardin. Tout départ, dans Tamour, a l'air un peu de la mort et une valise qu'on ferme ressemble à une bière où on a enseveli de la vie.
Cormont désira l'accompagner jusqu'au train, tandis que le jardinier se chargeait du bagage. On appela Paulette : elle ne vint pas : depuis deux jours c'est à peine s'il avait pu l'apercevoir. Madeleine, elle, descendit jusqu'à la barrière : elle était ' calme. Il lui serra les mains. Il ne put maîtriser le tremblement de sa voix. Une douleur folle maintenant lui élreignait le
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cœur : Tidée de quitter la maison où ii avait connu d'anxieusesjoieslui causait le martyre. Il se retourna, la salua une dernière fois au bas de la côte. Madeleine n'avait pas quitté la barrière et agitait son mouchoir.
Le train enfin l'emportait : les derniers soubresauts de sa peine s'usèrent. Il lui sembla renaître.