CHAPITRE XX
ïoine ouvrit les armoires : une odeur de réséda monta du linge et des robes, un parfum humble et doux qui sembla venir d'un coffret à reliques. Deux, mois durant. M"' Larue s'était préparée à son grand voyage en travaillant sous les lilas du jardin... De la campagne, par- dessus les toits, arrivait la senteur vanillée des foins. Quelquefois l'aiguille une seconde s'arrêtait entre ses vieilles mains, l'aiguille qui avait cousu les langes et reprisé les draps d'ensevelissement. La bouche pincée, un léger tic au pli de lajoue, peut-être elle se rappelait l'arôme blond des anciennes fenaisons, demi-grisée de cette âme de la terre qui, aux jours
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de sa jeunesse, avail fait bal Ire son cœur plus fort. Et elle complail les semaines, huit, six, trois, une.
— Toine, plus qu'une...
Elle alla à l'église entendre la messe matinale : sa prière s'éleva jusqu'aux pieds de la Vierge mère, pour lui avoir permis de revoir une dernière fois le village où elle s'était mariée, où elle avait mis son fils au monde. Puis Toine relira de derrière le lit une malle en peau de vache, la même qui leur avait servi, au receveur et à elle, pour leur voyage de noces.
Le jour du départ. M""' Larue se leva à l'aube ; les premiers chamaillis des moinailles battaient le feuillage des jardins. A petits gestes lents, précis, elle s'était mise à s'habiller, muette, ne laissant rien paraître, mais elle voyait déjà là-bas les arbres du pays, ses arbres à elle, le tilleul de la place de l'église, le noyer qui abritait la maison de l'oncle, la charmille plantée par son mari au bout du jardin. Toute raide dans son jupon blanc empesé, sur lequel tuyautaient les basques de sa jaquette de nuit, elle avait attendu l'heure, grave comme en un matin de communion.
Enfin la voiture arrivait : Toine elle-même
chargeait la vieille malle à poils rouges, les deux cartons à bonnets el à chapeaux, le pliant, le tartan roulé dans sa courroie. Quand M"*' Larue eut pris place, elle lui serra la main, puis soudain éclata en larmes, son tablier devant les yeux. M""" Larue serrait un peu plus b's commissures de sa bouche. <( Que dirait cette élégante Madeleine si elle me voyait partir en cet équipage? » songeait Paul. Il n'avait pas de honte : il était redevenu le bon fils aux veines du quel coulait le vieux sang des simples terriens ses ancêtres.
M""' Larue, toujours digne et silencieuse, ne laissa paraître aucune émotion pendant le trajet. Elle était assise devant lui, les mains sur ses genoux, toute droite, regardant par les vitres défder les champs, les bois et les eaux. Paul, les yeux par-dessus un journal éployé, regardait aussi : c'était par cette même ligne qu'il était venu chez les Cormont, il y avait un mois. 11 se rappela son arrivée, Madeleine lui annonçant qu'ils étaient seuls, leur nuit d'amour... Que de choses s'étaient passées depuis! il revécut les horribles nuits, les mortelles jalousies, les mensonges. Et à présent c'était la trêve. . . la trêve !
Ils changèrent de Irain : les roches dai-dèrent; la large coulée du fleuve luisarna, picotée de fourmillements lumineux. On approchait.
iM""' Larue à mesure n'était plus aussi maîtresse d'elle-même. Une main sur les yeux, dans la poussière de soleil blutée au vent des rideaux, elle tachait de reconnaîlre les sites à travers lesquels plongeait le Irain. Son visage s'était détendu : parfois elle désignait à Paul une route, un pignon de ferme, une tourelle de château, la pointe effilée d'un clocher. Ou bien elle remuait seulement les lèvres, comme se parlant à elle-même. Tout à coup il crut voir se mouiller ses paupières, rien qu'un peu d'eau, la rosée vile larie de ce vieux cœur ferme comme le grès.
— Regarde là, mon (1... La maison de la grand'maman Bouchai...
Elle y avait vécu toute sa seconde enfance après la mort du père et de la mère : c'était là qu'elle avait fait sa première communion. Dupasse lointain s'éveillala vision de la petite fille en blanc, dans la pureté des fiançailles chrétiennes. Elle restait penchée à la portière^ le doigt tendu vers le haut pignon d'ardoises.
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Le Iraiu sloi^pa. Marchais, Tonclo, nu vieux noueux et long, au visage elTrité, les attendait. Il serra la main de sa sœur, ôta sa casquelte pour < l'avocat » et il était très calme, sans un sourire, comme s'il ne s'était pas passé dix ans depuis qu'il ne les eût vus.
— Je suis là avec les petit s et les brouettes, dit-il.
Marchais lui avait retenu deux chambres à riiôtel de la gare, récemment construit. Le village jusqu'alors n'avait possédé qu'une auberge de rouliers. D'ailleurs tout était bien cliangé. On avait fait sauter un énorme pan de roche pour raccourcir la roule qui débouchait sur la place, à quelques centaines de mètres de la gare. La montagne avait été dél3oisée. Des villas à tourelles et à poivrières s'édifiaient un peu partout.
M""' Larue, qui était venue là avec l'espoir de retrouver des morceaux de sa vie, s'aperçut qu'on n'avait pas attendu sa mort pour bouleverser jusqu'à l'apparence matérielle des sites auxquels ils demeuraient attachés. La fraîche et simple maison palaissée de vignes où ils avaient vécu, où était mort le receveur, avait été rachetée par un avoué du chef-lieu qui l'avait pourturée d'un balcon de bois, par imitation des chalels suisses.
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AP' Larue ne dit rien: elle passa, revint, et cette fois resta près d'une demi-heure, assise sur son pliant, à considérer, les yeux fixes, les lèvres rentrées, celle profanation d'un lieu qui, dans sa pensée, avait gardé la beauté d'une merveille du monde. Il n'y avait que la modesle sépulture de feu M. Larue qui, là-bas, dans l'enclos herbeux, à l'ombre de la vieille église, n'avait pas changé.
Marchais, l'oncle, avait eu une idée de brave homme : il avait bêché le lerlre, planté des pensées et des myosotis, repeint le bois de la croix. Parmi les anonymes levées de terre, encombrées d'orties, qui dessinaient ailleurs la forme du cercueil, la tombe du receveur se rafraîchissait d'un air de deuil récent, encore inconsolé.
M"'^ Larue eut là une émotion sèche qui lui fit du bien : il lui sembla que son mari n'était pas tout à fait mort à travers cette humble piété du souvenir. Elle le revoyait toujours à la même heure de sa vie, vers la quarantaine, un peu gras et bedonnant, sa calotte grecque à perles par dessus une grosse mèche qui lui barrait le front, assis en veston de coutil gris devant son haut pupitre où alternaient les pesants registres à coins mé-
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lalliques. Un mal sourd ensuite l'avait miné, il avait perdu son embonpoint.
La mère Stordeur, de la grande boutique, sur la route, se rappelait encore que c'était elle qui était allée acheter à la ville le canevas et les perles de la calotte, M"^ Lame étant en ce moment-là enceinte. Llle en pailait chaque jour quand celle-ci arrivait prendre avec elle un pot de café, aux qualre heures de la a recinée ». L'odeur des purins entrait par la fenêtre ouverte : M'^^ Larue ouvrait un peu plus le^ narines comme si, à travers cette pestilence, toute la bonne odeur des étahles, des herbages, des petits courtils fleuris d'asters, de soleils et de passeroses lui remontait du passé. Elle s'était mise à revoir quelques anciennes connaissances, des personnes de son temps, comme elle disait, et auxquelles elle parlait de son hls et de la bonne Toine, restée à la ville.
Paul, lui, s'était retrouvé dans l'état d'esprit d'un homme qui a échappé à un accident, à une maladie mortelle et qui, à travers une douceur d'oubli, se reprend à vivre. H pensait à Madeleine sans amertume; il n'éprouvait plus le besoin de lui écrire tous les jours, comme autrefois, pendant leurs séparations. Elle s'étonna de recevoir par
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Tenlremise de la « Petite poste » des lettres dont le tranquille amour le rendait si différent de lui-même. « Surtout, mon chéri, ne te change pas trop, lui répondait-elle... Je ne veux plus que tu souffres, mais je ne veux pas non plus que tu sois trop vite consolé. »
11 lui avouait qu'il n'était pas malheureux, qu'il aurait pu vivre longtemps dans cette condition de vie où deux êtres sont assurés de s'aimer à distance. Il comprenait que chez des prisonniers, des exilés, le tourment du besoin de la présence réelle à la longue s'égalisât dans la joie d'une sorte d'hymen mystique. C'était une disposition d'esprit silencieuse, fraîche, nouvelle oh vaguement il lui sembla revivre son âge tranquille de jeune homme, avant les heures orageuses de la passion... Ah ! comme celle-ci l'avait limé, usé et vieilli I II sortait de là avec un siècle d'humanité aux épaules. Il fît des projets, conçut un renouvellement d'existence travailleuse; Madeleine ne fut plus en lui qu'une vague de vie harmonieuse confondue aux rythmes de sa propre vie.
Sa force remonta^ toute retrempée de sève et do nature. Il partait au matin, le hâton à la main, se jetait dans la montagne, lisant, écrivant sur des feuillets de carnet les
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billets qu'il lui envoyait. L'éreintement des marches terminait ses journées en sommeils lourds où il sombrait comme en pleine eau, délicieusement, il eut l'impression d'être resté S'infinies périodes de temps sans dormir. Sa terre, la bonne terre natale, lui redevint maternelle et tutélaire : elle lui communiqua ses vertus de résistance et de stabilité. Une émotion salutaire, le sens de la durée des choses lui vint des lieux revus, des visages qu'ils lui évoquèrent, des paysages où, jeune étudiant, il revenaii passer ses vacances, après y avoir écoulé son enfance. Sa vie s'emplit de rêve : il revécut les âges, les joies, les mélancolies de son passé. Quel homme eût-il élé s'il était demeuré parmi toute cetle humanité simple? Un petit fonctionnaire, lui aussi peut-être, ou un cullivaleur vivant de son champ, ou un médiocre rentier de campagne accagnardé aux côlés d'une poussinière qui l'eût pourvu d'un rejeton à intervalles réguliers. Il se rappela la petite Elise, une cousine, grosse fille sensible et tendre qui effeuillait des marguerites, — religieuse, mariage, célihataire, — en le couvant de ses yeux fleur de chicorée. On îivait pris l'habitude dans la famille de les considérer comme dévolus aux accordailles.
Mais, à la ville, le goût pour celle rustaude, richement dolée d'ailleurs, fille d'un important marchand de hois, s'effaçait à travers l'étude, l'ambilion naissante, une conjecture de condition plus relevée. Un jour, le médecin du village l'avait épousée. Ahl ce n'est pas près d'elle qu'il eût connu lu griserie du joli amour d'une M""' Cormont avec ses élégances capiteuses, son air d'idole parée de dentelles et de salins î Cette bonne Elise portait des pantalons de flanelle bleue qui lui descendaient à la cheville.
« Mon Dieu ! que c'est bon ne plus souffrir! » pensait-il constamment. Se contenter de ce que la vie donne sans se tourmenter des bonheurs impossibles 1 Et patiemment attendre la bonne aubaine comme un fruit mûr que le vent courbe jusqu'à la bouche, au tournant du chemin.
Elle lui écrivait presque chaque jour, elle allait mettre elle-même ses lettres à la boîte, à l'heure du train. C'était là presque de l'héroïsme pour ses petits pieds douillets. 11 connut par ses billets la vie qu'elle menait dans la maison d'où le bonheur était parti avec lui, sa tristesse des premiers jours, les visites à la chambre toute vide de lui, les baisers qu'elle appuyait sur l'oreiller; elle
avail été retirer elle-même ses draps et pendant deux jours s'y élait couchée dans son propre lit. Il se demandait si c'était bien la sage Madeleine qui était capable d'un si délicieux enfantillage. Alors, il se reprochait de l'avoir mal jugée. Est-ce qu'il la connaissait
seulement?
Au bout de la seconde semaine, elle écrivit moins : les MarcUle étaient arrivés avec les enfants et une bonne. Elle lui parlait beaucoup de Clotilde. Elle aurait voulu en faire une confidente, mais redoutait sa candeur que l'énormité du péché (souligné) aurait pu effaroucher. Une vraie enfant, celle-là, à peine une jeune fille dans la limpidité d'une âme si innocente qu'une fois, à la promenade, elle lui avait confessé une petite faute dans sa vie. C'était avant son mariage : un ami de son frère lui envoyait des vers gentils où il lui exprimait sa passion. Un soir, dans une sauterie chez les parents de cet ami, elle avait laissé tomber son mouchoir comme par mégarde et il l'avait ramassé. Elle s'était longlemps reproché de ne pas le lui avoir réclamé.
Et puis aussi maintenant la villégiature battait son plein; tous les jours des gardenpartvs, le tennis, le croket, le golf, des pique-
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nique, des courses à voile sur la rivière. Madeleine, dans tout ce bavardage, reslail tendre, pleine d'effusions, de caresses el de folies. Ah! comme à travers son tourbillon elle savait Taimer! Comme il était sûr d'êlro aimé! Il se sentit présent à toutes ses pensées. Il fut ému de son désir d'une confidente, comme d'un espoir d'êlre plus à lui encore à travers un autre cœur. Son secret lui eut paru à lui-même plus léger à porler s'il avait eu un frère, un ami intime pour le partager. Quelquefois il pensait à Cormont, avec le désir de le revoir. Toute rancune avait disparu : il lui semblait que le mari de Madeleine faisait un peu parlie de sa vie.
Après quinze jours, Paul et sa mère rentrèrent à la ville.