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CHAPITRE XXI

Un matin le courrier lui apporta un billet sur papier lilas, cacheté de cire tendrement bleue. Elle lui annonçait qu'elle allait être obligée de s'absenter deux jours et qu'elle s'était arrangée pour lui donner toute une nuit. Ils se rencontreraient dans une gare sur la ligne oi^i ni l'un ni l'autre n'étaient connus. En une seconde it se trouva si loin de son antérieure paix d'esprit que celle-ci sembla n'avoir jamais existé. Sa joie fut foudroyante: toute sa passion afflua; il fut pris de battements de cœur violents. Les jours eurent la durée de siècles.

Elle lui écrivit une dernière fois : « Plus

•21- LAMANT PASSIONNE

qu'un jour, mon chéri... et nous serons réunis... Jamais je ne Tai autant désiré... Je mels ici mille baisers, tu me les rendras làhas. »

Il dut Tattendre une demi-heure: ce fut une souffrance : et puis le train la débarquait. Mile-même lui signala un hôtel près de la j^are. recommandable; elle en connaissait jusqu'au prix. Comme la nuit tombait quand i!< y enirèrent. personne ne les remarqua, et d'ailleurs la ville était solitaire. L'hôte lîîi-même les mena h une chambre d'aspect rassurant et provincial.

Ils furent seuls et aussitôt elle se pendait à lui.

— : Est-ce assez fou, dis? mais je te voulais... Ahî chéri, quel bonheur!

(( Serait-elle déjà venue ici. pour être si bien renseignée? » se demandait Paul avec une torturante convulsion de cœur. Elle le vit morose sous ses baisers et comprit.

— Encore quelque arrière-pensée, s'écriat-elle et dans un tel instant... Je te plains plus encore que je ne t'en veux.

Elle lança sa robe au loin et se laissa tomber dans un fauteuil, la tête dans les mains. Paul se jeta à ses pieds :

— Madeleine, la plus loyale et la plus

tendre des amies... quitte-moi puisqu'aussi bien je suis indigne de toi...

Ses mains doucement dénouaient des cordons : il parut ignorer qu'il la déshabillail.

— Méchant qui me crois encore capable d'avoir un secret pour loi... Ne connais-lu pas toute ma vie?

Il la porta au lit. 11 Taima de sa passion la plus ardente ; il eut des transports de cris et de larmes qui la bouleversèrent. Elle ressentit pour la première fois l'évidence que cet amour le mènerait à la mort.

— Que du moins je puisse mourir en t'aimanl! s'écriait-il à travers ses fureurs.

ils ne s'endormirent qu'au petit jour dans un brisement délicieux. Paul, au réveil, sonna pour qu'on lui montât son bol de lait; elle voulut qu'il s'assît sur le bord du matelas et bût une gorgée à sa bouche.

Il avait ouvert la fenêlre : une lumière verte passait par les lamelles des persiennes abaissées et jouait aux pâleurs des draps, courait en frissons mordorés sur la gorge et les bras de Madeleine. Au dehors, c'était la chaleur déjà haute d'une matinée d'août.

Ils eurent là l'éveil d'une nuit de noces, avec la joie gamine de deux époux émerveillés déjeune passion.

— Mon petit mari, disait-elle, en se roulant dans son épaule.

11 regardait jouer au fond de ses yeux clairs les petits sables d'or.

— Tes yeux, tes jolis yeux de poupée...

Les heures passèrent; il fît venir le déjeuner; il parut ne plus se rappeler qu'il devait la perdre bientôt. Ils entendirent sonner deux coups à l'horloge de la gare. Tous deux avaient tressailli et ne se parlèrent plus. Ils mangeaient sans goût des gâteaux et des fruits ; elle voulut s'étourdir d'une coupe de vin fort.

Elle devait reprendre le train de cinq heures; elle avait été obligée de voyager irois heures pour lui arriver ; elle allait refaire le même trajet pour rentrer chez elle. Ahl ce qu'il avait fallu mentir encore une fois pour se ménager cette nuit! Elle s'était fait envoyer chez elle, par la « Petite poste » un télégramme pressant, signé du nom d'une amie qui, dans une situation grave , à la veille de devoir tout vendre pour sauver un mari compromis, l'appelait, la suppliait de venir à son secours moralement.

— Tu vois, un faux^ rien que cela!

Cormontavail trouvé naLurelqil'elle partît.

Avec son esprit léger et saulillant, Madeleine s'amusait beaucoup des complications de celte histoire qui allait l'obliger à d'autres mensonges pour sorlir du cercle où elle s'était emprisonnée elle-même.

— Et puis ce n'est pas tout encore : il fallait me faire libre et aussi me laisser un moyen d'être tenue au courant si quelque chose arrivait à ma Pauletle... Alors j'ai donné l'adresse d'une amie d'Angèle qui devait l'avertir et lui permettre ainsi de m'avertir moi-même en me télégraphiant ici... Mais oui, ici, car je pensais bien que nous serions descendus à cet hôtel... Et maintenant, sache tout : c'est Angèle que j'avais chargée de s'informer et qui me Ta renseigné... Tu ne comprends pas encore? Non? Mais c'est justement pour n'être pas comprise que j'ai combiné tout ça avec la (( Petite poste » , grand bêta !

Elle finit sa toilette ; ils attirèrent la table près du canapé; ils auraient voulu être très gais, mais, avec la fuite de l'heure, une tristesse comme une cendre fine tomba.

Madeleine s'arrêtait d'égrapper les raisins qu'elle tenait entre ses doigts, regardait devant elle, les yeux perdus.

220 L'AMAM PASSIONNÉ

Paul, lui, dans Thaleine brûlante montée de la rue, gardait les tempes glacées. Elle le vil très pâle, les lèvres serrées.

— Mon chéri, du courage! Si tu savais ce qu'il va m'en falloir à moi-même !

11 secouait le front.

— Yois-tu, c'est à cause de cela... La nostalgie des bruits d'une gare, comme une invitation à partir, à s'en aller là d'oii on ne reviendrail plus jamais... les trains qui roulent vers le bonheur, la vie... La mienne encore une fois est finie.

— Elle recommencera, chéri.

Elle redevint la maman. Elle lui prit la tête, l'appuya aux pUs légers et parfumés de sa blouse de soie. Plus haut que le grondement des machines et les cris des porlefaix, battait le sombre cœur violent de l'ami.

Soudain, il fut relancé d'un accès de toux; elle siffla, gronda, lui déchira le poumon. Il se mit à marcher parla chambre, comprimant sa poitrine avec les mains... Il eut un mot comme un râle :

— Tu Tas dit... c'est la vie... qui recommence.

Ah ! l'ironie de cette illusion d'une nuit de noces ! Le lit d'amour où ils avaient

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échangé les paroles d'élernité ! Le rêve ! Tout se voila ; Madeleine vil passer une grande aile noire. Elle se pendit à lui, le couvrit de baisers, le garda dans ses bras, d'une passion dorloteuse et câline, comme elle l'eût fait pour sa Paulelte.

La toux à la fin s'apaisait ; mais Paul, très pâle, les yeux hagards, demeurait froncé et tragique.

— Jure-moi que tu vas te soigner pendant le temps que nous serons séparés... Je te veux en belle santé pour nous aimer longtemps... toujours.

Il répondit machinalement :

— Toujours, oui...

Ses épaules avaient fléclii ; elle vit qu'il cherchait à se regarder dans la glace. Aussitôt elle passait devant la cheminée, et, en les caressant du bout des doigls, elle lui fermait les paupières. Il la devina, et. d'un rire amer, la repoussant :

— Mais non, c'est bien inutile.., je nen suis pas encore là!

— Foui

Elle riait très haut, courageusement, le cœur déchiré. Mais bientôt Ténervement du départ la prit : elle eut les petits gestes cassés et les yeux fiévreux de ceux qui s'en

vont. Lui, de son côté, se glaçait à la sentir préoccupée, déjà reparlie en pensée. Quand l'heure fut là, ils s'embrassèrent d'un baiser inquiet et furlif.

Il erra par les rues. Un carillon sonnait les heures : c'était un vieil air qui ne s'achevait pas, comme les bribes d'une chanson d'amour du temps des amants d'autrefois. Celle musique haute, h^'gère, grelotlée, d'une inexprimable mélancolie, éveilla chez Paul des analogies avec leur triste amour qui jamais non plus ne s'achèverait. Leur cœur, après qu'ils s'élaient quittés, chaque fois se cassait comme les noies du vieux petit carillon. Il fut pris d'un vrai désespoir : « Madeleine ! Madeleine ! se disait-il, serais-tu partie, cette fois encore, si lu m'aimais? Et aime-t-on quand on ne peut se résigner à tout quitter pour suivre sa destinée ? Un cœur passionné n'est arrêté par aucune des certitudes qui le vouent à la réprobation universelle. Toutes les aiïections humaines fondent aux flammes dévoran les de son creuset. . . Il n'a d'autre loi que de s'accomplir à travers l'oubli de tout ce qui n'est pas lui-même, dût la mort être au bout... »

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