CHAPITRE XXII
Le vide encore une fois se refit dans la vie de Paul. Son cœur, tout au fond de lui, ne fut plus qu'un organe mou et spongieux qui sélait dilaté dans un spasme. Par instants, sa vie matériellement s'arrêtait. Ses racines coupées et ses fibres comme nouées d'un triple nœud, il ne tenait plus à rien, dans une cessation de toutes ses énergies. Isolé au milieu des activités et du mouvement de la vie extérieure, il se sentait mourir dans l'immobilité intérieure d'une chose la veille encore agissante et tourbillonnante, et qui, tout à coup, en plein cours du sang, en pleines ondes sonores de la pensée, était comme clouée à terre, a Oui, s'analy-
sait-il, c'est bien comme si j'étais-là, après le sang saigné, toutraide de ma vie écoulée. Je me fais Teffet d'un gros insecte piqué dans ses centres nerveux et û\é par une épingle sur un bouchon. Toute peine est partie, je n'ai plus que la sensation animale d'être vidé de moi-même. »
Sitôt qu'il la perdait, il souffrait pour elle le mal noir des bêtes qu'on voit dans un coin, le maître parti, s'étirer, soupirer et mourir. iJans l'arrêt de sa vie, elle seule continuait à vivre, petite forme en fuite qui là-bas courait le monde. D'un désir sombre, il entrevoyait alors la mort comme le feu qui guide vers le repos des havres les barques battues par la tourmente.
Il s'était mis entre les mains d'un médecin : celui-ci ne put lui cacher que son état avait besoin de soins sérieux. Il prescrivit des calmants, le repos, l'absence de toute émotion.
— Même l'amour? fit Paul, ironiquement.
— Surtout l'amour.
Par malheur, Madeleine se crut mère. Elle lui écrivit son effroi : toute sa vie reflua ; il fut bouleversé bien plus qu'elle. La surprise, la joie, le doule lui firent une âme d'une violence désespérée. Quelle certitude
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là OÙ la conjecture de la femme elle-même peut èlre mise en défaut?
Elle lui écrit une seconde fois.
(( C'est horrible et c'est délicieux... Je tremble, je pleure, je suis heureuse... Nos deux \ies dans une, sortie de nous... JJe nous, je le jure... Je relèverai, je te le garderai. »
Sa vie courut, lui rebondit du cœur aux tempes. Tout son corps trembla, il eut le vertige extasié de la joie originelle, de l'hymen fécond. Du fond des entrailles monta le cri vainqueur :
— Un enfant... Un enfant de nous!
Et puis d'un coup le drame se précisait : le mari abusé dans sa paternité, la sienne méconnue à jamais. 0 horreur plus grande î la mère mourant de la vie transmise, il n'eût pu même mourir à son chevet, puisqu'elle était l'honnête femme légitime au-dessus du péché, celle dont la mémoire ne peut être atteinte dans le culte des survivants...
La loi, le droit se liguèrent encore une fois contre le vœu fondamental. Il se vit abandonné des hommes et de lui-même.
Une lumière, comme d'un coup de lance, sous lui perçait la ténèbre du gouffre. Sécu-
rites de la vie conjugale violéee; ; honnêteté du foyer livré au caprice libidineux de la créature ; légitimilé des enfants, base des sociétés, tout fut conire lui. 11 exécra le mariage : a Pacte maudil qui au nom de l'ordre immuable nie le droit sacré de l'amour I »
Paul, un peu avant les vacances, avait accepté de plaider une affaire de divorce. Celle-ci lui eût permis, en agitant les grandes manches de la toge qui l'immunisait, d'affirmer avec les moralistes, les légistes, tous les soutiens de la conscience usuelle, les vrais principes inamovibles. C'était l'histoire d'un mari trompé par sa femme, jeune, jolie, mère d'un enfant; c'était l'histoire des Cormont, et c'était aussi son histoire à lui, puisqu'il y avait là un amant comme lui-même était l'amant de Madeleine.
Quelle contradiction et quelle duplicité! En plaidant conlre la femme qu'il' eût dû défendre, pour le mari qu'il eût dû combattre, il sembla vouer au crime, à l'irrémission, l'ombre délaissée de iMadeleine.
Ah! leur pauvre passion avilie, leur grand amour qui, au prix de la vie, eût été encore payé trop bas et qui finissait, au bout de toute cette controverse, par n'être plus de-
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vant la loi que de la criminalilé ! La vie, l'aûiOLir, rhonnoLir frémirent en Ini. En se défendant toute compromission, il voulut garder la tête haule devant la loi crnelle qui tuait l'amour. 11 lit venir son client, s'excusa, excipant d'un scrupule de conscience, dans une affaire où une mère était enjeu.
Le lendemain, Madeleine lui écrivait sa méprise. L'instinct, l'orgueil mâle, l'intérêt personnel alors s'entremêlèrent. Il subit la fatalité de souffrir à la fois et de se réjouir pour un événement qui eût comblé sa vie en la livrant à mille inquiétudes.
C'était lui qui, cette année, devait prononcer le discours de rentrée à la conférence du jeune Barreau. Encore tout remué de la crise récente et l'esprit ramené vers l'anxieux problème, il décida de parler de la condition qui est faite à la femme dans l'état d'adultère.
L'idée sortit brûlante de sa vie, de leur égarement à tous deux, du désir très pur d'absoudre devant la conscience universeUf celle qui. en obéissant au vœu éternel des êtres, avait péché contre la loi des hommes. Il espéra que l'éloignement momentané de Madeleine lui assurerait le calme de la méditation. Mais, tout à coup elle lui annon-
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çait que, sur Tordre des médecins, de nouveau inquiétés par la faiblesse de l'enfant, elle partait passer avec Paulette un mois à la mer.
(( J'ai mis dans un petit coffret un mouchoir trempé de mes pleurs : peut-être ils n'auront point encore séché tout à fait quand tu le recevras... Ils te diront, mon chéri, mes ennuis, mes alarmes pour Paule, toute la peine que je ressens à vivre si loin de toi... Quand ce supplice finira-t-il, mon Dieul »
La passion de Paul à ces lignes se réveilla : il prit dans son tiroir l'argent qui lui restait, imagina auprès de sa mère une raison pressante et partit. Madeleine, en le voyant arriver à son hôtel, fut effrayée de la joie farouche qui dilatait ses prunelles et, dans la pâleur du visage, les faisait brûler d'un feu noir. Elle dut cacher son émotion devant Paulette.
— Vous? Quelle rencontre!
Et tout bas :
— Je t'attendais!
Elles avaient deux chambres qui communiquaient : la gouvernante couchait dans un réduit voisin. Ils ne purent se voir qu'à la plage, aux heures où Paulette y venait jouer au tennis avec des jeunes filles d'une famille
amie. Il allait s'asseoir sous la tente qu'elle avait louée, près de son pliant; quelquefois il pouvait lui serrer la main; tout son corps s'électrisait si leurs pieds se touchaient.
Leur grand amour eut Fair d'un flirt saisonnier entre une jolie femme désœuvrée et un jeune homme sentimental. Ils semblèrent revenus au temps des premiers désirs timides, exprimés d'une voix tremblée; ils goûtèrent une langueur qui les énervait délicieusement et leur faisait les yeux pâles.
Ce sentiment délicat eut pour eux la fraîcheur d'un renouvellement et le charme irrité des défenses. Ils se désirèrent d'autant plus que tout les séparait; leurs corps à peine se frôlaient et ils se disaient des choses brûlantes. Au bout du quatrième jour, ils n'éprouvèrent plus que de la souffrance. Paul y eût résisté si tout à coup son viatique n'avait été épuisé : Madeleine, avec sa légèreté habituelle, inconsidérément lui avait fait supporter de petites dépenses réitérées. II se trouva tout juste en mesure de payer sa note d'hôtel et son coupon de retour. M""' Larue, à sa rentrée, lui épargna le chagrin de lui avouer qu'elle n'était pas plus riche que lui ; elle avait eu besoin d'argent
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et était allée au tiroir : elle l'avait trouvé vide. A deux, avec Toine, il leur avait fallu réaliser des miracles d'économie et Paul n'en >ut rien.