CHAPITRE XXIII
Ce fut un évéïvement, le discours de Paul Larue à la conférence du jeune Barreau. Elle eut pour titre : « L'amour et raduUère ». La hardiesse du thème porta jusqu'au cœur des prétoires l'écho des livres où de modernes esprits étudiaient les casuistiques amoureuses.
M""' Cormont, qui rentrait de la mer, voulut être parmi les dames présentes : elle parut ne point se douter que sa relation avec l^aul avait cessé d'être un mystère. Elle eut Tair de braver le monde. Elle ne prit attention qu'au frémissement de Tauditoire à certaines révoltes contre la morale usagère. Paul avec violence s'éleva contre la duplicité
sociale qui admet en secret ce qu'elle réprouve au jour. Il osa affirmer la sainteté de l'amour sous toutes ses formes : il déclara qu'il n'était point de crime dans l'amour.
On eut l'inquiétude d'un évangile et d'un code qui sapaient les principes de la famille : avec une dialectique téméraire, Paul Larue alla au-devant du redoutable grief. Ce n'était pas la famille qu'il fallait adapter au code, c'était le code qu'il fallait adapter à un sentiment plus large et plus humain de la famille. Tous les enfants sont égaux devant l'amour, qui est le signe de la vie : tous ont un droit égal à la vie sociale. L'amour, loi suprême des êtres, origine et fin des sociétés, principe de la famille, mais la dominant de son antériorité et lui échappant sitôt que son propre principe est mis en cause, sa liberté, sa franchise et ses droits.
Paul, après la plaidoirie qui l'avait, au début de sa carrière, prédestiné, eut là son second jour d'éloquence. Il otTensa, convainquit, fut admiré. Cormont, en haussant les épaules, déclara que Larue était simplement un idéologue ou un fou. Mais celui-ci eut pour lui tous les jeunes : il eut aussi pour lui les femmes.
-Madeleine ressentit une joie puissante
d'amour et d'orgueil. Elle guetta la minute où elle put être seule une seconde avec lui.
— Tu as été sublime, lui dit-elle en lui pressant la main. Tu as parlé en amant... J'ai bien senti que tu nous défendais... Alil que je t'aime!... Attends-moi demain chez toi... j'ai une grosse nouvelle à t'apprendre...
Elle arriva le lendemain comme elle l'avait dit. Elle se jeta dans ses bras, et tout de suite elle lui annonçait qu'elle avait loué un apparlement dans une maison silencieuse, au faubourg.
— Quoi? toi-même? fit-il, au comble de la surprise.
— Oui, et voici même la quittance, ditelle en riant. Nous serons maintenant chez nous.
C'était une idée qu'il avait eue autrefois, mais à laquelle il n'avait jamais pu la faire consentir. Madeleine, qui ne voyait pas de nral à se laisser aimer chez elle, s'offensait à l'idée de lui appartenir dans un logis loué, comme une femme galante. Elle révéla ainsi une mentalité féminine spéciale : en une dernière pudeur de femme mariée, il lui parut que l'adultère résidait justement dans cet aspect d'un faux ménage évoquant la constance de la récidive.
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— Ce que tu as fait de moil fit-elle. Jamais autrefois je n'aurais voulu. AprésenI, cela me semble tout naturel.
Il se surprit un mouvement singulier. Il n'aurait pu dire pourquoi, après avoir tant désiré un bonheur dont elle ne voulait pas. il se prit aie regretter, maintenant qu'elle le lui offrait, Madeleine sembla perdre tout à coup à ses yeux un peu-de la rareté qui s'attachait à une possession toujours difficile et furtive. « L'aimerais-je moins, pensa-t-il, ou Tamour, comme les fleurs sorties du grès, serait-il en raison des obstacles qu'il lui faut vaincre? »
Une voiture, ce même jour-là, les descendit aux portes de la ville. Il se laissa mener à ce rendez-vous du bonheur. Il manqua défaillir de joie en arrivant.
Deux chambres prenaient jour sur un vieux jardin : l'ombre des peupliers se jouait aux vitres et verdissait les murs. Aucun luxe d'ailleurs : dans une demi-solitude rurale, le simple logis d'un étudiant ou la tranquille retraite d'un vieil homme pensionné. Tout de suite Madeleine fut chez elle : elle eut la mobilité desprit de toutes les femmes, du moment que le sentiment est en jeu. ïl lui venait maintenant comme le sentiment de
la légitimité de leur amour à travers Tidée qu'ils possédaient enfin un domicile régulier, avec un aire, un fauteuil et un lit.
Au bout d'une heure, elle commença à trouver que le confort laissait à désirer. Elle lui parla d'un canapé, d'une armoire à glace, de petits meubles légers qui donneraient aux chambres un air d'intimité amoureuse. 11 n'osa s'opposer à ses désirs: elle apportait, du reste, une telle bonne grâce à se reprocher les dépenses dont elle était pour lui la cause qu'il en était payé chaque fois au centuple.
Ce fut un renouveau pour leur amour ; elle voulut qu'il eût l'illusion de cette vie à deux qui était toujours à l'horizon de ses pensées. Des étagères, des bibelots embellirent l'appartement : elle trouva le moyen d'y faire venir des rideaux et des tapis de chez elle. Quelquefois ils s'amusaient ensemble de dînettes, de gâteaux, de fruits et de vins.
Jamais ils n'avaient été si heureux. Paul eut des ardeurs de vie farouches. Ses bonheurs étaient pleins de détresses, de fureurs et de larmes. Madeleine s'y voyait emportée follement et de ses nerfs, de ses sens, de son âme, comme roulée en un tourbillon forcené
et doux. Elle en sortait elle-même brisée, les membres endoloris, avec le goût d'une ivresse triste et qui avait touché à la mort. Paul, exténué, les yeux vides, râlait sa toux, comme à Tagonie.
Elle s'alarma : sa tendre passion l'enveloppa, voulut le défendre contre lui-même. Elle jura qu'elle ne lui appartiendrait plus tant qu'il ne serait guéri ; dans sa faiblesse, elle ne se reprenait que pour mieux se donner ensuite.
Paul sentit décliner ses forces : chaque soir, un frisson le glaçait. Ses nuits étaient tourmenlées de cauchemars ; des sueurs l'épuisaient; il y eut des jours où il ne put aller au Palais. Son visage martelé aux joues, évidé aux tempes, sembla avoir été travaillé comme un métal au feu de la fièvre; il eut autour de l'éclat sombre des yeux une sertissure de stigmates.
Madeleine espéra se leurrer encore de la pensée d'un mal temporaire. M""' Larue, de son côté, croyait à la persistance d'une de ces toux dliiver qui ne s'en vont qu'avec le printemps. Paul s'élait acheté un petit miroir de poche où, sitôt qu'il était seul, il se regardait, inquiet, attentif, tendu comme au guet.
— Jusqu'au bout, murmurait-il, comme il
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l'avait dil un aulre soir d'hiver en se regardant dans la glace de son cabinet de toilette.
Il fut à la période où quelque chose au fond de l'être est secrèlement averti par des signes que le monde ne peut comprendre. « Horrible et délicieux amour! pensail-il; voilà où il m'a mené... J'ai franchi le premier cercle de la spirale : les autres à mesure se refermeront sur moi. » 11 goûtait une jouissance cruelle à exagérer son mal : il s'irritait si elle paraissait elle-même y attacher trop d'importance.
— Suis-je donc si bas que j'excite ta pitié? s'écriait-il en lui fouillant les yeux d'un regard cruel.