‹ L'amant passionnéChapitre 29 sur 33 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

Paul, dans leur petite solitude d'amour, quelquefois Tattendait pendant des heures. Un fiacre enfin la débarquait. Elle le trouvait malheureux, irrité, les nerfs tendus.

— Je l'en prie, ne me gronde pas... Si lu savais quelle femme occupée je suis!

— Eh bien! s'écria-t-il, que je crève et que tu en sois la faute .. .

— Non, non, ce n'est vrai !.. Tu n'as rien dit.

Et elle lui appuyait aux lèvres lepetitmouchoir de batiste parfumé qu'elle chiffonnait toujours entre ses doigts. Son odeur le grisait : c'était comme le goût même de sa vie qu'elle lui jetait dans le nerveux bouquet

sensuel effeuillé de ses gestes. Encore une fois il oubliait tout, la prenait sur ses genoux.

— C'est fini, pardonne-moi... Je ne mérite pas que tu m'aimes.

— Méchant, qui à peine m'as regardée!... Me trouves-tu à ton goûl?... Je suis si heureuse, chéri, quand tu me frôles des yeux.

Des jours ensuite passaient sans qu'elle revînt. Ses jolis yeux étaient les étoiles qui ailleurs éclairaient un autre monde. Elle ne cessait pas d'être la plus amoureuse et la plus détachée des femmes. Paul, avec la souffrance de toutes les brisures que sa disparition mettait dans sa vie, s'enrageait, courait porter des lettres chez la bonne Angèle. A ses réponses, il avait des suspens angoissés où, dans la petite mort de son être, il n'entendait plus que les bonds fous de son cœur. « Que ne me trompe-t-elle ! Peut-être alors aurais-je le courage de rompre des liens détestés ! » se disait-il. Elle lui écrivait et il était heureux.

Il se remit au travail; quelquefois le j)elit jour le surprenait déblayant des arriérés d'affaires. Ses forces, excédées d'amour, de peine et d'ennuis incessants, déclinèrent. Vers le soir réguHèrement il

était repris de son frisson : un sillement glacé lui courait entre les épaules.

Un jour, chez lui, en déjeunant, Cormont eut un mot terrible.

— Décidément Larue est marqué... Le pauvre diable a du plomb dans l'aile!

Elle le défendit d'un cri :

— Vous le tuez !

— Bah! c'est un soin qu'il prt.'ud luimême... Mais oui, sa relation avec une femme mariée... C'est le secret de polichinelle!

— Ah!

Elle le regarda avec stupeur : sou visage n'exprimait qu'une grosse malice égayée.

Elle le détesta et l'aima pour son égoïsme et sa crédulité. « Il ne sait rien ». pensat-elle, avec une joie délivrée. Elle céda à un sentiment de rancune, de mépris et de férocité tranquille en lui disant :

— Eh bien, c'est vrai, je la connais, c'est une honnête femme...

— Son nom ?

— Ah, non, puisqu'il faudrait dire le nom de son mari...

Elle voulut voir Paul le jour même; elle lui écrivit qu'elle arriverait « chez eux » dans l'après-midi.

— Ah! chéri, quelle joie I Tant de jours encore une fois!... J'avais une heure, je suis accourue. Serre-moi bien contre toi.

Elle vit les deux plis profonds qui lui creusaient les joues et fut bouleversée.

— Ai-je à ce point l'air malade? fit-il, frémissant sous l'insistance de son regard.

— Mais non... Jamais je ne t'ai trouvé mieux.

— Est-ce bien vrai? Dis-tu bien ta pensée?

— En peux-tu douter?

^< Se peut-il que j'aie été aveugle au point de me faire illusion? » songeait-elle, avec l'accablement des évidences.

— Viens, fit-il.

Elle se sentit prise, se défendit au moment où il Fenlraînait.

— Je ne veux pas... Je t'en prie, laissemoi...

Elle se méprisa, méprisa son charme d'amour en un tel moment. Elle sentit que jusque sur les marges de la tombe il Teût désirée. De nouveau elle jura de se refuser s'il pouvait être ainsi sauvé.

— Pas maintenant.

Paul la scrutait.

— Tu as un secret que tu ne dis pas.

— Moi? rien.

— Alors c'est que tu me trouves biea bas?...

— Sois Iranquille, ajouta-t-il en ricanant, je saurai bien t'averlirà temps.

11 fut à ses pieds, amoureux et suppliant. Le grand désir passa... a Mais c'est horrible, pensait-elle ensuite, la dernière des femmes n'eût pas fait cela... » Elle le quitta, se jeta dans le fiacre qui Taltendait, et là, subitement, elle était prise d'une crise de sanglots.

Page 1