CHAPITRE XXYI
Paul lui écrivit : le médecin lui défendait de sortir; il la priait de venir chez lui. Elle remarqua tout de suite l'altération de ses traits : une semaine avait suffi pour le vieillir de dix ans. Il était étendu sur le divan. Elle lui prit la tête et à deux mains la tint appuyée dans la chaleur de sa vie. Elle sentit ainsi lui passer au cœur les secousses de sa toux qui parfois ressemblait à un aboi : sa souffrance fut infinie. Tout à coup, il relevait le visage ; elle ne put maîtriser un mouvement.
— Va, dit-il, je l'ai bien vu... Tu ne me donneras plus le change, celte fois.
Il pesa sur ses poings, fit un effort pour se dresser.
2o2 L'AMAXT PASSIONNE
— Ahl dit-il sourdement, tu es belle, tu es jeune, tu es jolie, toi, pendant que moi, je m'en vais... Ne me dis rien, c'est inutile... Je sais où j'en suis... Encore une couple de mois et maman pourra commander sa robe noire... Quant à toi...
— Moi, dit-elle en riant, la mort dans Fàme, je me ferai faire une toilette fleurie de roses...
— Pourquoi pas si tu as ce jour-là quelque bal oia montrer la gorge et tes épaules...
— Assez! dit-elle en tombant à ses pieds... C'est là un jeu atroce.
— Mais non... le jeu de la vie et de la morl, simplement.
Il fut épouvanté lui-même de la haine qu'il éprouvait en ce moment pour elle.
D'un visage presque souriant, elle lui dit le mot très doux qui pardonnait :
— Tu auras beau faire, lu ne me décourageras pas de t'aimer.
Une lumière aussitôt déchirait la nuit furieuse qui étail en lui; sa sensibilité se délia.
— Ah! Madeleine, ne plus soutïrir... S'en aller pendant qu'on est aimé encore...
— Tu m'oublies donc, moi qui ai un enfant et ne pourrais te suivre !
Il était retombé sur le divan et lui avait noué les mains autour de la laille. Il demeurait perdu comme en songe.
— Mourir? Non, dit-il enfin, mais fuir ensemble, aller là- bas aux îles où il fait chaud... La chaleur, le soleil! Est-ce que ce n'est pas la loi du monde sensible, comme l'amour est pour l'homme le cœur de la vie?...
Elle le sentit échappé aux omhres; il avait rebondi par-dessus les clôtures de la mort jusqu'aux jardins fleuris de l'éternelle joie promise aux amants longtemps malheureux. La tête roulée dans son épaule, il suivait, en paroles lentes, la vision heureuse.
— Au bord des eaux bleues, sur un rivage de fleurs et de parfums, connaître enfin l'ivresse de vivre, Madeleine... Ne plus jamais être séparés et vivre, vivre, vivre à deux... loin du monde, des tracas, de la réalité horrible... Nous aurions là une petite maison dans les roses, une maison qui regarderait la mer... la maison du bonheur. Nous emmènerions Paulette, maman aussi, si tu voulais. Elle vendrait ses petites terres... Moi je travaillerais, j'écrirais. Je ne serais pas gêné pour nous assurer à tous la vie... Dis, le veux-tu? Jure-moi.
:,. LAMAM PASSIONNE
— Oui, je le jure, dit-elle sincèremeni, eaiporlée d'un élan poignant.
Des jours mauvais suivirent. Il eut des crises de découragement morne où il demeurait détaché de tout, étendu sur le divan, les mains en croix à la poitrine. Il ne sortait de son état d'accablement que pour pleurer pendant des heures, en gémissant avec de petits cris d'enfant. M"^' Larue, qui ne le quittait plus, inclinait son grand visage impassible et lui passait un mouchoir sur les yeux.
— Maman... maman...
Il l'attirait, lui roulait son front entre les épaules, d'une peine tendre et puérile... Le premier âge de la famille se reformait dans ce groupe de la mère et du fils unis j)ar la douleur, comme au temps où entre It'S mamelles qui l'avait nourri, elle berçait ses petites fièvres enfantines.
— Ce n'est rien, mon (i, mon cher fi, cela se passera... Toine et moi, nous prions tous les jours le bon Dieu pour toi.
Et c'était vrai : tous les matins, la vieille servante partait entendre la messe basse à l'église du quartier. De son argent, elle achetait un petit cierge qu'elle brûlait devant l'autel de la Vierge. M""" Larue pendant ce temps lisait les prières chez elle.
— C/esl cela, oui, prie le bon Dieu, disait-il en souriant.
La bonne émoi ion d'ailleurs s'en allait vite. Il demandait à sa mère de le laisser: il voulait êlre seul, en un besoin cruel d'oubli. Il goûtait une joie précieuse à soufirir d'un abandon universel qui se refermait sur lui, comme dans les hautes herbes d'un cimetière de village, des pas venus à la suite d'un convoi funèbre. Alors il se reprenait d'une irritabilité sèche et ^violente. Une révolte montait, des blasphèmes contre la vie et la nature. Ah! qu'il haïssait Madeleine dans ces moments I Et puis il se ti'ainait jusqu'au tiroir où il cachait ses portraits. Il les prenait tous, les regardait l'un après l'autre longtemps, leur souriant comme autrefois.
— Amie, délicieuse amie.,, toute ma vie.
Lentement, pendant des minutes, il redisait son nom, d'une joie infinie. 11 portait ensuite les portraits h sa bouche, les couvrait de ses baisers : il croyait les sentir frémir sous la pression de ses lèvres.
— Madeleine... Madeleine, appelait-il.
Si quelqu'un arrivait, il les cachait sur sa poitrine, à l'endroit où son cœur avait toujours si terriblement battu pour elle.
— Personne ne se doule qu'elle esl là vivante, sur ma peau, soupirait-il avec un secret plaisir.
Mais bientôt une obsession le lassait, l'accablait : il se tourmentait d'efforts pour ne plus penser à elle. Dans le silence de la chambre, il la suppliait :
— Chère Madeleine, ne vois-tu pas que lu me tues?
Un jourquelle lui apportait un grand bouquet de lilas, il le lui arracha des mains.
— Cruelle, me crois-tu donc insensible à l'ironie d'une telle offrande? Tu m'apportes le printemps à moi qui me meurs... Va, je t'ai en horreur autant que ces fleurs ellesmêmes.
— Tu oublies donc, s'écria-l-elle, que c'est aujourd'hui l'anniversaire de notre amour... Ici-même, sur le divan que tu jonches de ces lilas lacérés, nous nous aimâmes pour la première foisî
— Jour funeste... Jour à jamais malheureux!
— Ah! gémit-elle, que t'ai-jefait pour que lu me tortures ainsi?
Aussitôt il lui demanda pardon, et d'une tendresse infinie, il lui disait :
— Viens là... prends ma tête contre toi,
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laisse-la un peu de temps sur ton sein... L'orage passera... N'es-lu pas pour moi le refuge et la paix? Vois, déjà l'orage est loin... C'est encore une fois le beau ciel qui est revenu.
Il eut une heure d'effusion exaltée où il se reprit à l'espoir, à la vie : il redevint le jeune, ardent et sensible amant des commencemenls de leur amour.
— Tant que tu es là, je revis, la jeunesse me revient à flots .. Toi seule, amie, peux me guérir... .N'es-tu pas pour moi toute la vie? Ah I que tu es jolie I que celte robe te va bien!
Il lui prenait longuement les mains, ne la laissait pas partir.
— Chaque fois que tu t'en vas, c'est pour toujours... Xe reste pas longtemps sans revenir, cette fois : il faut bien que tu t'habitues au jour ou tu ne partiras plus.
Du seuil, la main au bec-de-cane, elle s'attardait à le regarder, lui souriait, levait le doigt.
— Pas d'imprudences I
— Non... Je veux guérir... Je le veux... pour toi I
Un repos absolu lui fut ordonné. Il passait
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les jours allongé sur le divan, des coussins tassés sous les épaules.
Par les fenêtres ouvertes et qui ne se refermaient plus, même la nuit, entraient les bruits de la ville, la rumeur des petits ménages, la chanson des mères berçant des enfants. Il n'entendait rien, les sens morts à tout ce qui n'étaii pas la guérison. Sa vie l'intéressa seule dans l'universalité des vies : elle lui monta aux yeux, ardente, guerrière, lui ditalant les pupilles, brûlant d'un feu noir sous le froncement de ses sourcils. On sentit le grand combat, la lutte des puissances au bord de l'inconnu. Le médecin, après l'y avoir encouragé, s'effrava de cette volonté trop tendue qui lui raidissait l'âme jusqu'à la casser. Il lui recommanda moins d'àpreté, un abandon plus docile à la nature. Paul s'impatientait, disait d'un claquement de langue :
— Laissez donc, je veux vouloir...
Et ce mot qu'il ne cessait de se dire à luimême, quelquefois, derrière les portes refermées, montait, déchiré par la toux comme un défi sous le genou d'un ennemi.
— Je veux... Je veux...
Il ne semblait plus penser à Madeleine. Elle, cependant, venait presque tous les jours.
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— Chéri...
Elle s'asseyait près du divan. Elle lui prenait la main qu'il lui abandonnait un peu de temps; mais bientôt il la lui retirait, et, les mains en croix sur la poitrine, s'immobilisait dans son altitude rigide. Elle eut l'obsession du terrible geste funèbre des morls entre les cierges de la veillée. Elle s'efforçait de sourire.
— Autrefois, c'était loi... Ahî comme tu les lui baisais ses mains, à la petite poupée... Maintenant c'est mon tour... Je suis une maman qui a deux enfants à dorloter.
De nouveau elle lui prenait les mains, les baisait comme au temps de l'amour, longuement, pour avoir un prétexte à les garder entre les siennes.
Paul, les dents serrées, l'éiudiait d'un regard aigu.
— Tu ris... Comme tu dois êlre triste! dit-il.
Une fois qu'elle arrivait sur la pointe des pieds, croyant qu^il dormait, il ouvrit les yeux :
— Que viens-tu faire ici? Yiens-tu voir 011 j'en suis?
Doucement elle lui demanda :
— Veux-tu que je m'en aille?
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— Oui, c'est cela, j'aime mieux être seuL Ah cette fois c'était bien fini! La grande ombre l'avait touché au cœur: elle le sentit déjà mort dans cette mort de leur grand amour 1 Elle sortit, dut s'appuyer au mur, défaillante, sans force pour arriver jusqu'à la rue.
Tout à coup, dans le silence de la maison, une porte s'ouvrait : M""' Larue fut devant elle; c'était la première fois que le hasard les faisait se rencontrer. Madeleine eut un cri. landis que M™' Larue, surprise comme en faute, toute raide, s'effaçait contre le mur pour la laisser passer. Il y eut alors de la part de Madeleine une chose très belle, à laquelle jamais ni l'une ni l'autre n'auraient pu penser. Elle fléchit le genou :
— Oh î Madame...
E!le ne trouvait rien autre chose à dire, et, ayant pris la robe de M""' Larue entre ses mains, elle la porlait à ses lèvres.
— Mon pauvre fî! gémit celle-ci.
Elle avait tiré son mouchoir, et elle qui, depuis longtemps n'avait plus pleuré, maintenant avait un petit sanglot sec comme un hoquet.
Elle se moucha, aperçut Madeleine à ses pieds.
— Levez-vous, Madame.
Un râle leur arri^a, le déchirement dune toux par delà la porte. Madeleine Iressaillii, resta tournée vers la chambre, son cœur arrêté. M""" Larue leva la main vers le ciel sans rien dire. Et puis, d'une politesse un peu cérémonieuse, elle la faisait entrer dans le petit salon. Toutes deux s'assirent l'une devant Tautre. Madeleine, toujours, croyait entendre le grelottement de la toux derrière la porte.
La mère, toute droite dans son fauteuil, ienait son front penché vers le tapis. Madeleine avait une douceur à pleurer sans bruit près d'elle. Soudain, dans le silence froid de la pièce, elles s'aperçurent; elles ne s'étaient pas encore regardées jusque-là. Madeleine eut un saisissement à voir ce grand visage dur, si différent de celui qu'elle lui croyait. M""' Larue, sans un pli aux joues, étudiait la femme qui lui avait pris son fils. Elles se jugèrent, et aucune des deux ne parlait. Madeleine avait mis, ce jour-là, pour faire des visites, une de ses toilettes les plus claires. Elles se regarda dans la glace, vit les plumes roses de son chapeau dans les demi-teintes de la pièce; et une petite honte lui venait près de la mère tout en noir.
Cinq heures sonnèrent et lui firent cinq blessures au cœur, a Mon pauvre cht^ri, il faut bien que je te quitte )^, se dit-elle comme s'il eut été là, comme elle le lui avait dit si souvent autrefois, en entendant sonner la même heure par-dessus leurs baisers. Et c'était, comme alors, l'éternelle visite à faire, le monde, la vie qui se rappelaient à elle. Elle se tamponna les yeux avec son tortillon de mouchoir parfumé. Toutes deux presque en même temps se levèrent. Elles se retrouvèrent droites l'une devant l'autre comme dans le corridor, tout à l'heure, mais l'émotion était passée.
^P" Larue, impassible, sans regard, attendait qu'elle parlât. Madeleine chercha un élan. Elle ne put rien trouver, l'âme gelée, à bout de force. Elle tendit sa main restée gantée.
— Oh! Madame! merci... Si vous saviez comme je suis malheureuse...
— Madame...
Les lèvres longues et minces de M""' Larue se refermèrent comme sur un secret. La mère aussi élait malheureuse; mais sa douleur n'éprouvait pas le besoin de parler. Madeleine eut le sentiment que ses gestes à elle étaient compassés et qu'elle ne ressentait
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— Mon Dieu 1 j'éloufie, pensa-t-elle en faisant un pas très vile.
Elle avait hâte d'èlre deliors. Mais encore une fois le râle moulait du fond de Tapparlemoul. Elle se retourna.
— Ohl olil fit-elle secouée dun longfrisson.
— Oui, dit sèchement M™' Larue, depuis Tautre jour ça ne finit presque plus.