‹ L'amant passionnéChapitre 6 sur 33 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Toute une semaine déjà depuis lors... Il avait fallu promener la maman à son tour : c^était la veille de Noël. Paul l'avait menée au grand bazar à jouets où ils étaient venus, Madeleine et lui.

Elle s'était faite belle pour accompagner a l'avocat » ; elle avait tiré du carton son dernier cbapeau. Toine, restée sur le pas de la porte, longuement la regarda se pendre avec fierté au bras du jeune homme.

En avaient-ils acheté, ce jour-là, des jouets, pour les enfants de l'oncle pauvre, là-bas ! Il était bien sorli un louis de la poche de Paul. ^\'^' Larue s'effrayait de sa prodigalité : il en avait dépensé trois fois autant, la veille.

En sorlaiit du bazar, il l'avait conduite dans une pâtisserie modeste où il lui avait fait manger un quartier de tarie au riz. (( Pauvre maman I pensait-il, avec elle je fais des économies ! » 11 l'avait ramenée ensuite en tram, heureuse et exténuée : elle déclara h Toine qu'elle ne se souvenait pas de s'être jamais autant amusée.

Et puis le jour de Tan était venu. Cormont aimait recevoir, de cinq à sept, ce jour-là, ses slagiaires. Pendant une heure, l'ancien compagnonnage se renouait. Paul, seul, ne s'élait pas départi de son humeur maussade. En arrivant, il avait dabord demandé Madeleine. La femme de chambre lui avait répondu qu'elle était partie dîner chez sa mère avec Paule. Peut-être elle avait oublié qu'elle lui avait promis de l'attendre, qu'ellemême l'avait prié de venir ce jour-là l'embrasser entre deux portes. Le matin, il lui avait envoyé une gerbe de roses et de lilas.

Il fut irrité : il mit dans la main de Cormont une main glacée; il lui en voulut de sa grosse confiance sereine qui, toujours, la laissait sortir, bien qu'elle ne le trompât qu'avec lui. Un peu de calme ne lui revint qu'à la rue : il s'efh^aya de l'aversion qu'il se sentait envers cet homme pour lequel il

eût dù n'éprouver qu'une reconnaissance respectueuse et allristée. « S'il n'élail pas le mari de Madeleine, je l'aimerais comme le plus cher de mes parents », songeait-il.

Il rentra à l'heure du dîner : il savait que ïoine avait préparé un vrai repas de tête.

— Figure-toi, quelqu'un est venu, lui dit avec mystère M"" Larue.

Même la personne avait laissé un oljjet à son intention. Il passa dans son cabinet, aperçut sur la table un emballage léger, en retira un délicieux petit porte-cartes en peau de lézard. Comme il se repentait d'avoir été injuste encore cette fois! Il s'accabla, abjura toute défiance à l'avenir : « Chère Madeleine, tu m'apportais ce cher souvenir d'amour quand je t'accusais de m'oublier >^, murmura-t-il en baisant, d'une petite folie d'enfant, la jolie peau chinée.

Quelle bonne soirée ils avaient eue cette fois-là, la maman et lui! On avait évoqué les souvenirs du village. Paul ayant fait prendre à Toine un doigt de Champagne, elle ne put jamais se rappeler les paroles d'une chanson de là-bas qu'elle aurait voulu cluuiter.

Des jours s'écoulèrent. Il eut la sensation de porler un trou dans le cœur. Il alla faire

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visite à Cormont avec Tespoir de la rencontrer. II fui de toutes les premières auxquelles elle aurait pu assister.

Il rôdait sous ses fenêtres à la tombée du jour. S'il avait pu la voir rien qu'un instant, derrière un rideau, il eûl été heureux. Il valait bien a la Petite poste ». Mais justement la bonne Angèle était grippée et ne quittait pas la chambre. Pas moyen de faire passer une lettre à Madeleine. 11 ne lui en voulait pas de ne point lui écrire : il la plaignait plutôt de devoir garder un silence dont sans doute elle souffrait autant que lui-même. Il se mit à lui écrire des lettres de huit pages; il ne les lui envoyait pas. mais il pensait qu'elle aurait pu les lire, et sa peine s'en adoucissait.

Ce fut elle qui, la première, lui écrivit; un matin il reçut un billet de dix lignes où elle lui disait sa vie : jamais elle n'avait été si occupée; toutes ses journées étaient prises par des visites; le soir c'étaient des dîners chez elle et dans le monde. Elle s'étonnait en finissant de trouver encore le temps de penser à lui.

" Et c'est cet insignifiant billet qu'elle m'écrit après plus de dix jours ! » s'écriat-il. Son dépit éclata. Il oublia les torts qu'il

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avait eus envors elle, déchira le mol, en jeta les morceaux au feu.

Le lendemain, elle lui écrivit de nouvau pour lui demander pardon d'avoir été si sotie et si brève. « Je n'ai pas dormi celte nuit à l'idée que mon apparente ludiflerence aurait pu te causer de lennui... Non, je n'étais pas indifférente... Je ne cesse pas de penser à loi, mon chéri. Je suis toujours avec toi en pensée... Et puis j'oubliais de le dire... une scène ridicule avec mon mari au sujet des dépenses de la maison... J'en étais restée loule secouée. »

Il embrassait les mots à mesure qu il les

lisait. . ,

— Madeleine, délicieuse Madeleine .

Ainsi, leurs cœurs séparés, comme les tronçons d'une existence unique, continuaient à vivre des mêmes mouvements puisqu'elle avait songé qu'il aurait pu elre malheureux dans le moment où il lelail

réellement.

Sa vie s'allégea : il eut le sang jeune et rapide des heures prometteuses de clairs lendemains. Il ne finissait pas de baiser le joli papier tleurant son odeur : il croyait y baiser la bouche même qu'elle y avait appuyée à la place où elle avait écrit : « Je

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mets ici mes lèvres, lu les sentiras dans un long, tendre, infini baiser. »

Cependant, elle ne disait rien encore du jour 011 ils se reverraient. Des mondes ne les auraient pas plus écartes l'un de l'autre. Paul se rappela tant d'autres fois où, en le quittant, elle semblait cesser d'exister pour lui, ombre un instant apparue et sitôt après repartie pour la région inconnue.

Ah! comme sa vie lui demeurait fermée!

A peine sa conjecture, en sériant la multiplicité d'actes d'une existence fragmentée comme la sienne, pouvait-elle y apparier des gestes, des rythmes, une apparence de réalité. C'était là sa peine toujours vive, cette petite mort de la séparation oii, après lui avoir fait goûter l'ivresse des possessions absolues, elle s'éclipsait et redevenait l'autre femme qui cessait de lui appartenir.

Paul souffrit une agonie : son regret de l'avoir perdue fut en raison du bonheur qu'il avait éprouvé un peu de temps auparavant à la tenir toute palpitante au cœur de sa vie. C'était un état d'esprit aigu jusqu'à la volupté : il goûta une joie crispée à se mourir réellement un peu de ce qu'elle lui avait pris de sa vie. Toute son exaltation maladive encore une fois se reconnut en ce besoin

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d'êlre heureux par sa soufïrance et de souffrir de ce qui aurait élé pour un autre la source d'un bonheur sans défaillance.

Madeleine, au contraire, gardait dans sa mobilité une sensibilité égale, à la fois calme et vive, et qui savait s'accommoder des mille difficuUés de leur vie. Elle subissait l'événement, regrettait Paul, le désirait d'un amour régulier et continu. Celui-ci n'était pas plus fort dans la peine ou la joie et se mêlait à toute la menue dépense de son temps. Comme elle était sincère et tendre, elle s'en voulait de si mal l'aimer, le plaignait de n'avoir pas élé mieux aimé d'une autre. Elle aurait souhaité lui donner toute sa vie et ne parvenait pas même à lui sacrifier une des innombrables futilités qui lui prenaient ses heures. Madeleine était si occupée qu'elle en oubliait souvent d'être malheureuse : peut-être elle ne l'était que dans les moments oij elle pensait combien il était malheureux lui-même. Ainsi, à la fois, elle demeurait fidèle à sa passion, à sa nature et aux entraînements de la vie.

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