‹ L'amant passionnéChapitre 7 sur 33 · CHAPITRE Vil · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vil

Elle lui écrivit presque chaque jour. Cormont ne désarmait pas : le ménage restait tiraillé. Paul à la longue en éprouva une joie féroce d'égoïsme. Il lui eût été Irop dur qu'elle goûtât chez elle une iranquillité qu'ils ne connaissaient point ensemble. 11 jouit donc secrètement de ses ennuis; il les aurait voulus cent fois plus grands pour qu'en le regrettant, elle détestât davantage son mari. La sincérité et la force sauvage de sa passion ainsi aboutissaient à un sentiment qui ressemblait à de la haine.

Une après-midi la porte, devant de petits pas pressés, s'ouvrit; elle lui arrivait, frémissante, et d'un long baiser, se jetait dans ses bras.

— Je ne pouvais plus alleodre, j'aurais traversé le feu... Ah! mon chéri, avons-nous assez souffert!

Le cœur de Paul soudain s'arrêta : sa joie ressembla à de la douleur; il eut la mort sur les traits.

— Toi... Enfin !

De la jolie poupée échappée au tourbillon, sortait alors la transformation d'une femme tendre, douce, séiieuse que personne ne connaissait, hormis lui, et qui venait chercher dans ses bras l'illusion de ne plus jamais repartir. Le babil de perruche, les petits gestes menus qui battaient le vide, la folie de son rire comme les grelots d'un soir de fête et de mensonge semblèrent restés là-bas, de l'autre côté de sa vie, duperie d'un travesti tombé avec le masque aux premières clartés de Faube et qui laisse renaître l'àme secrète et véridique.

Us connurent les sécurités de la trêve après de dangereuses caravanes, le long bonheur triste et émerveillé des êtres pour qui les heures de l'amour sont des relais entre deux voyages. Paul lui sut gré de rester muette sur son ménage, comme si de pénibles évidences ne devaient point attenter au verlige d'oubli de tels inslants. Elle parut en venant avoir

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résigné le souci de ce monde donl les chaînes prolongeaient ses fibres vives. Elle lui parla seulement de sa petile Paule qui avait mal passé les premiers jours de l'an ; elle en parla avec l'inquiétude bridante d'un cœur qui s'accusait toujours de n'être point assez maternel.

— Si tu savais comme j'ai eu peur !

Uue vie d'enfant, c'est si fragile... Et puis, on ne sait jamais, on est quelquefois punie dans les petits êtres innocents du mal qu'on fait soi-même... Ma Paulette a besoin de tant d'amour. . . Et je m'en veux de ne pas l'aimer assez... Des fois j'ai l'idée que j'ai commencé à Taimer moins le jour où je t'ai aimé, toi... Est-ce que vraiment on ne pourrait aimer deux êlres à la fois?

Paule ressemblait à sa mère, mais en blond ; elle avait la minceur fme de ses traits, avec une langueur de mélancolie chagrine et maladive. Des énergies nerveuses de Madeleine, elle n'avait hérité qu'une sensibilité inquiète, où une nature passionnée, tourmentée d'affection et de caresses, déjà se faisait sentir.

La frivolité qui, chez M""' Cormont, s'alliait à une si vive tendresse, lui avait fait chérir son enfant comme elle s'aimait elle-

même. C'était, chez Paule toujours aux mains des couturières et qui, sous ses chapeaux à plumes, ses longs manteaux et ses robes à dentelles, n'avait plus rien de la simplicité de la vraie enfance, une image diminutive de cette mère asservie aux futilités de la vie mondaine et qui ne trouvait qu'en rentrant à Theure du dîner, après une journée d'agitations inutiles, le temps de monter embrasser son enfant au moment oii la gouvernante anglaise commençait à la déshabiller. Paule, qui eût dû se refaire aux bromes salubres du grand air, s'anémiait ainsi d'excitations artificielles, dans un milieu funeste pour elle.

PaulLarue tout de suite l'avait aimée d'un peu de sa passion pour Madeleine ; c'était pendant un séjour qu'il avait fait chez les Cormont, dans un châlel de montagne où ils pas saient tous les ans leurs vacances; il y avait cinq mois qu'ils s'appartenaient. Malgré les ménagements infinis qu'ils avaient été contraints d'observer, le souvenir d'un des moments les plus délicieux de leur existence s'attachait à ces heures passées l'un près de l'autre sous le même toit, dans l'enchantement des paysages. L'amère certitude qu'il n'aurait jamais qu'une part de la vie de

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Madeleine ne le consumait point encore de regrels, de rancune et de jalousie. Ils avaient connu vraiment là un égal et délicieux bonheur, dans rillusion de s'appartenir pour toujours à travers ce qui les séparait. Cormont, pris par son goût de la pêche, les abandonnait à leurs promenades, à leur duperie d'une inlimité conjugale où Paul semblait être le mari véritable de cette jeune femme un peu plus âgée que lui.

Paule, d'abord un peu froide et maussade, bientôt s'était attachée d'une tyrannie caressante de fillette aux sens déjà subtils et qui, sans se connaître, d'instinct veut avoir sa part de l'amour qu'elle sent obscurément régner autour d'elle. Le jeune homme avait été le bon ami qui la promenait, la faisait jouer, lui contait des histoires merveilleuses et au bras duquel, pendant de longues matinées de flâneries au soleil des routes, elle s'accrochait avec une càlineric précocement féminine. L'enfant jamais n'avait oublié cet été de joyeux compagnonnage. Avec le temps, Madeleine avait même pu croire à un commencement de passionnette.

Elle raconta, ce jour-là, à son amant qi.. justement la veille, Paule, dans un élan de sensibilité comme elle en avait souvent.

s'était mise tout à coup à pleurer en demandant pourquoi il ne venait plus.

— Cela lui est parli sans cause... Elle jouait avec sa poupée, j'étais montée passer deux heures avec elle dans sa chambre... 11 y avait trois jours qu'elle n'avait pu descendre... Et puis, voilà, elle s'est regardée dans la glace... Les pleurs sont venus... elle a parlé de toi.

Paul eut un geste vague.

— Serait-elle la fille si elle n'avait pas un peu de la beauté de ton cœur? Je ne suis qu'un prête-nom pour le besoin d'aimer que tu lui as transmis... D'ailleurs sait-on si l'enfant ne perçoit pas certaines affinités magnétiques là où les autres n'ont rien vu? Paule peut-être a pressenti, a deviné...

— Ce serait affreux, s'écria Madeleine en suivant son idée. Un cœur comme le sien n'est déjà que trop sujet à se créer des tourments... En t'aimant, elle arriverait à me détester...

Elle fut soudain toule rouge comme s'il lui venait une pudeur pour cette âme secrète de l'enfant déshabillée dans l'illusion du plus intime des sentiments humains.

Il lui toucha le front du bout de son doigt.

— Folle!

— C'est vrai, lit-elle en souriant. El puis, à quoi bon se tourmenter... Il n'y a ici que deux cœurs heureux et deux vies réunies... Tout le reste est oublié... Si Paule doit ressembler à sa mère, ce n'est point à moi à la plaindre, puisque même des peines comme les nôtres ne sont encore après tout que la rançon du bonheur.

Tant qu'il fit jour, ils ne pensèrent point à la brièveté rapide des heures; les vitres s'obscurcirent : il ne resia plus qu'une pâleur où, un peu de temps, le portrait du receveur contre le mur demeura visible.

Paul tout à coup tressaillit : il eut le désir violent d'échapper à cette mort des apparences sensibles qui tombait avec le soir.

— De la lumière, fit-il.

Madeleine aurait préféré doucement s'ensevelir dans l'heure amoureuse et taciturne.

Il alluma sa lampe de bureau, les bougies des appliques aux deux côtés de la cheminée, la petite suspension de sa chambre à coucher.

— Je t'en prie, dit-il.

Lue clarté s'épandit : son malaise prit fin. Une heure encore se passait et puis, dans la chambre voisine, la pendule sonnait six coups.

— Oh! déjà!

11 se glaça, la sentit elle-même lasse, éteinte, comme arrivée aux limites de son amour. Et une tristesse pesa : un froid monta du foyer dont il avait oublié de ranimer le combustible. Il fut repris dun de ses accès de toux... Elle allait aussitôt vers le feu.

— Non, ce n'est pas cela, dit Paul, impatienté... C'est la vie en moi.

Quelques pulsations de Taiguille encore, et elle s'en irait tranquille, résignée, comme toujours.

— Madeleine! Madeleine! fit-il.

Maintenant il sanglotait dans son épaule.

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