‹ L'amant passionnéChapitre 8 sur 33 · CHAPITRE YIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE YIII

On toucha aux derniers mois de la saison. 11 fut plus que jamais à la merci des petits événements qui morcelaient la vie de Madeleine. Leurs rencontres s'espacèrent, difficiles et brèves. Ils se virent dans des squares, des bureaux de tramways, des églises.

Un fiacre la débarquait, elle arrivait toujours en retard, les nerfs secoués, dans une fièvre d'affairement. Lui, l'attendait dans la pluie, lèvent, le froid, dépité de ses factions prolongées, toussant cette petite infirmité opiniâtre de ses bronches qui ne guérissaient pas.

Une gêne alors un petit temps les tenait, sans parler, l'un près de l'autre, toute intimité rompue.

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— Mon chéri, je n'ai qu'un instant...

Et c'était inévitablement les mêmes raisons, des visites à des amies qu'elle nommait, des relations nouvelles, des dîners, la couturière. Il l'eût dans ces moments préférée menteuse, lui dérobant toute celte vanité de sa vie qui lui faisait sacrifier à d'éternelles frivolités leurs joies d'amour. Cependant c'était bien à ce joli être parfumé, pimpant, fulile et mondain qu'il devait la sensation précieuse d'un triomphe supérieur à tous les lailres.

— Bon, je sais... C'est inutile, disait-il en coupant court à ses explications.

C'était si gentil alors la façon dont elle lui appuyait la main au bras ou cherchait la sienne en le regardant à travers les pois de sa voilette avec la clarté tendre de ses yeux long-plissés.

— Va, tu n'as que trop raison de m'en vouloir... Je ne t'aime pas comme je devrais l'aimer... Pardonne-moi, chéri.

Chacun de ses gestes secouait un eftluve chaud qui l'énervait de sensualité infinie... Toute sa chair, sous le nuage des linons, restait parfumée de peau d'Espagne; et cette essence subtile et forte finissait par être comme l'odeur même de sa vie.

Presque aussitôl le sortilège amoureux le reconquérait : il oubliait l'eanui découragé de l'avoir attendue. Les reproches qu'il voulait lui faire s'étaient évanouis : il goûtait le vertige heureux du magnétisme qui la prolongeait en lui. C'était lui maintenani qui la défendait contre elle-même.

— Mais non, laisse donc, c'est moi qui ai tort... Ne fais-tu pas ce que tu peux?

Il arrivait toujours un moment où, sous la courbe du parapluie, à l'abri d'un porche, derrière un arbre, leurs lèvres, sous le retroussis de la voilette, pouvaient se joindre. Avecla petite peur d'être surpris, ils échangeaient un grand baiser inquiet qui avait la douceur d'un péché.

Madeleine, qui avait gardé des habitudes de piété, ne craignait pas de mêler un peu de sacrilège à son amour. Dans les églises, elle-même l'entraînait vers une pénombre de sacristie et Là, très vile, d'une folie légère de damnation, dans l'odeur des derniers floconnemenls de l'encens, elle lui tendait la fleur évasée de sa bouche. Paul, au contraire, déshabitué de son culte denfance, secrètement réprouvait cette licence qui peut-être blessait ses anciennes fibres religieuses.

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A la sortie, elle ne manquait jamais de tremper dans le bénitier le bout de ses doigts dégantés; et puis elle secouait sur lui Tonde mystique dans un rapide signe de croix oii el!e l'enveloppait tout entier et qu'elle achevait sur elle-même I

— Que fais-tu? dit-il un jour.

— Je ne sais pas... Maman aussi faisait cela pour moi.

11 en resta ému.

C'était une chose si pure et si profonde, ce signe de foi et de protection par lequel elle s'en remettait de sa garde secrète aux providences I

L'heure les ramenait à la fâcheuse réalité. Avec le mensonge d'un salut cérémonieux, il la quittait comme un étranger; elle ne se rappelait pas toujours exactement où elle avait laissé son fiacre.

De ces rencontres fiévreuses, tourmentées de désirs et de regrets, il restait à Paul une sensation irritante de demi-possession où il gardait le frôlement de ses hanches aux siennes, où elle continuait à lui appartenir par la persistance du parfum de ses robes, le frémissement et la chaleur de sa vie entrée dans sa propre vie. Il baisait à la manche de son pardessus l'odeur de sa main gantée.

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Elle lui avait donné un de ses mouchoirs et il le portail la nuit sur son cœur ; il s'cndormail en le respirant. Ah! comme elle le tenait ! Elle était le rouet autour duquel s'enroulaient ses filandres. A peine elle Favail quille, il était repris par la torlurante évidence : quelqu'un là-has Tattendail. lui ouvrait les bras... Encore une fois elle redevenait le bien d'un autre.

Cependant elle lui disait si sincèrement qu'elle n'avait jamais aimé avant lui. D'une insistance d'enfant, il lui faisait répéter ses paroles.

— Je t'en prie, redis cela encore... encore... Ah! si c'était vrai!

Tout seul ensuite il se les remémorait une à une, lentement, dans un grand silence intérieur, tâchant de se rappeler exactement le son de sa voix, l'écoutant sourdre du fond de la vérité limpide de cette vie qu'elle lui avait toute donnée! Ah! oui, c'était vrai! Celle-là jamais n'avait menti !

Ils cessèrent tout d'un coup de se voir, et puis, une après-midi, il reconnaissait son coup de timbre. Elle entra, se jeta dans ses bras :

— Ah! chéri, j'en ai assez de toujours nous voir dans la rue... Cette fois je te reviens pour de bon.

Elle lui arriva presque chaque jour avec

la petite folie de se blottir dans son épaule,

toute ivre d'une joie de s'arracher à ses

^ corvées et de lui apporter cette part de

sa vie qu'elle disputait au monde.

Paul recevant dans l'après-midi, parfois elle tombait au milieu d'une consultation. Toine, comme une figure du silence, appuyait le doigt à sa bouche. Elle avait fini par comprendre ce signe, qui voulait dire : a M'sieu l'avocat a quelqu'un... Mais tout de même entrez ici. » Mystérieusement, la vieille femme lui ouvrait la porte du petit salon.

La tenue symétrique et monotone de cette pièce bientôt lui donnait froid au cœur. <( Mon Paul si jeune, si beau, si passionné! » songeait-elle en rapportant à la médiocrité bourgeoise de Tameublement la pensée de son ardente sensibilité.

Là-dessus la petite machine nerveuse en elle travaillait. Elle faisait le rêve de renouveler d'une fête de vie et de jeunesse tout ce décor démodé. Ici, là, des arabesques modernes, un caprice aimable de petits meubles, le jeu long et clair des belles étoffes. Dans son égoïsme d'amour, elle eût voulu être mêlée si intimement à tout le

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détail matériel de la maison que celle-ci autour de lui en eût gardé comme la vie animée d'un grand miroir où partout il aurait retrouvé son image et sa présence. Elle eût été plus sure encore ainsi d'être le centre unique de toutes ses pensées. Est-ce qu'ellemême n'était pas convaincue de ne vivre que pour cet amant qui lui avait fait connaître les joies suprêmes de la passion? Madeleine avait à cet égard la sincérité spéciale de la femme toujours portée à s'illusionner sur ses sentiments s'ils doivent profiter à l'idée du bonheur qu'elle donne ou qu'elle ressent elle-même.

Paul Larue ne trouvait pas toujours le moyen de renvoyer le client aussi vite qu'il l'aurait voulu. Il savait que iMadeleine était là : elle seule avait ce petit pas rapide dans le froutement de ses jupes. Il reconnaissait aussi la toux légère et agacée dont elle attirait son attenlion... Madeleine, qui l'avait fait attendre si souvent à l'heure de leurs rendez-vous, s'énervait sitôt qu'elle était obligée d'attendre à son tour. Elle se levait, faisait le tour du petit salon, se laissait retomber dans le fauteuil de velours rouge dont les ressorls usés, en se détendant comme des soufflets d'accordéon, émettaient

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un gémissemeul prolongé qu'il percevait.

u Comme c'est bien ellel pensait Paul. Il faudrait que loul se prélat à ses caprices. ^ Eh bien! tant pis, elle attendra. » Mais, peu à peu, lui-même commençait à s'agiter, le sang aux joues. C'était insupportable^, les petits coups qu'elle finissait par donner dans le mur. Il brusquait l'entretien et reconduisait le client'jusqu'au couloir. La plupart de ses confrères po&sédaient un jeune commis qui, au coup de sonnette du patron, se chargeait de mettre le visiteur sur le chemin de la sortie. Mais ceux-là étaient mariés ou bien ignoraient les ménagements qu'impose une relation entourée de mystère.

Sitôt la porte retombée, Paul allait dégager Madeleine qui, sans une parole, à la pointe des bottines, d'un glissement etTacé et furtif, se faufilait dans le cabinet de travail.

— Mon chéri...

La tète en arrière, c'était comme le don entier de sa personne qu'elle lui olîiait en avançant la bouche.

— ChutI plus bas! disait-il en indiquant du doigt qu'une visite attendait dans la petite pièce. Mais bientôt il oubliait toute prudence. Le silence même les trahissait, ce silence des

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chambres d'amour d'où, malgré tout, s'ébruile une rumeur vague de rires el de baisers. L'heure se passait : quelquefois le client, dépilé, s'en allait.

Paul, dans Tinlervalle d'un mois, se vit retirer deux affaires avantageuses. Que lui imporlait? Il était décidé h tout sacrifier à son amour.

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