SAINT-CYR
qui devait un jour les commander ; celui à qui quelques semaines plus tard ils devaient otfrir en pleurant leur sang et leurs vies : Henri , duc de Bordeaux , petit-fils de France ! ■ .
Les tamboui's roulaient bruyamment dans les cours ; les clairons faisaient entendre leurs fanfares : c'était une ivresse , un enthousiasme, un bonheur qui marquent dans toute une vie , et ne sont jamais oubliés.
Midi sonna de la grande horloge de l'Ecole. Un bruit de voiture et d'escorte militaire se fit soudain entendre ; un adjudant accourut et prévint le gouverneur qui s'avança précipitamment :
Puis les tambours battirent aux champ;'
6o l'amarante.
les commandemens militaires furent échangés se mêlant au Ijruit éclatant des trompettes; les élèves restèrent fixes et immobiles; le drapeau blanc s'inclina:
Le petit fils d'Henri IV , était devant le front de bataille et souriait , rougissant de plaisir; il se découvrit gracieusement et des voix jeunes et mâles poussèrent une longue et guerrière acclamation.
Henri se promena long-teinps dans les rangs ; s'arrêta souvent pour interroger le général - gouverneur , adressa quelques pai'oles gracieuses aux vieux adjudans, dont les décorations et les cicatrices attestaient une longue suite de services et de combats ; puis il vint avec ses officiers faire , de nouveau , face aux compagnies , et là ,
SAINT-CTR. 6l
transmit plusieurs fois lui-même, le commandement de l'exercice. Les manœuvres liuent exécutées avec un ensemble etime. perfection qui étonnaient les aides de camp du Prince , et auxquelles il applaudit plusieurs fois avec un discernement précoce , bien fait pour lui dévouer cette jeune élite fière , à juste titre , de son jeune commandant.
Après quelques instans de repos , pendant lesquels le Prince se fit donner de longs détails sur l'école et la vie régulière de ces jeunes gens, qu'il appelait bien (rancliement: sescamarades, un roulement se fit entendre encore ; les armes scintillèrent de nouveau, et les compagnies
reprirent soudain leur silence et leur immobilité.
Le général-gouverneur , invita le Prince à s'éloigner d'une assez grande distance ; on allait faire l'exercice à feu. Cette manœuvre fut aussi bien exécutée que les premières ; mais lorsque les premiers feux commencèrent et que les nuages de fumée vinrent couvrir le duc de Bordeaux et sa suite ; cette odeur si puissante fit son effet. Henri avança d'abord de quelques pas , puis de plusieurs autres , il courait vers les rangs plutôt qu'il ne marchait.
Le général crut devoir repre'senter que son altesse avait tort et que le bruit et la fuméej pourraient l'incommoder. A 'quoi notre Henri répondit avec^m accent bien
SAINT-CÏR. 63
Français et une impatience qui vous eût l'avi :
— Hé , monsieur, mon allesse ne craint pas la fumée de la poudre et ce bruit-là ne l'incommodera jamais ! . . .
Ces paroles ne furent pas oubliées. Elles circulèrent dans toutes les bouches et dévouèrent plus d'un cœur de ce dévouement de vie et de mort que les révolutions ne peuvent entamer, qu'elles scellent au contraire d'un cachet d'immuabilité.
La petite guerre suivit donc son cours sous les yeux du jeune prince : L'attaque et la défense furent également bien soutenues. Les retraites, les surprises, les combats particuliers, excitèrent plusieurs fois les bravos d'Henri, et quand la dernière
64 i.'amarame.
mousquetterie eut cessé , l'expression du regret se peignit sur ses traits.
Noble enfant, que celui à qui il faut des jeux de guerre ; pour parfum l'odeur de la poudre ; pour musique le tambour qui bat la charge et le mousquet qui tonne ! à celuilà quoi qu'on en puisse dire ne peut manquer un grand et glorieux avenir !
Les compagnies défilèrent en ordre ; le blanc drapeau s'inclina encore une fois. Puis les rangs se rompirent et les compagnies déposèrent leurs armes. Les jeunes soldats redevinrent élèves et rentrèrent en bon ordre dans les classes. Ce fut une nouvelle visite pour le prince, etlc général-gouverneur désira qu'il fît lui-même quelques
SAINT-CYR. b:>
questions lant sur l'histoire que sur la géographie.
Henri s'en acquitta avec grâce et modestie, et témoigna plusieurs fois son plaisir de voir ses camarades si bien instruits. Mais à son tour, pai- une inspiration qui fut comprise et qui méritait de l'être , il déclai'a vouloir aussi qu'on l'interrogeât, il le demanda même comme une faveur, désirant , dit-il , qu'on vît bien qu'il e'tudiait de son côté pour devenir, comme ses jeunes camai'ades, un bon officier français.
Quelques représentations lui furent faites à ce sujet ; mais il faut bien dire qu'il n'en tint pas compte et articula assez nettement un : Je le veux I
Il désigna lui-même un jeune homme qui s'était presque toujours tenu à l'écart, mais qu'il avait remarqué cependant au milieu des évolutions de la petite guerre , pour son sang-froid, sa précision et sa promptitude à profiter des maladresses de l'ennemi. Ce jeune homme parut étonné d'être choisi. Sa figure naturellement mélancolique s'anima légèrement , et après avoir un instant hésité , il se leva et posa ses questions : Elles avaient trait à l'histoire et à l'histoire du pays.
— Quel est, dit-il d'abord, le règne des souverains français, auquel son altesse accorde le plus de gloire militaire.
— A celui de Napoléon , répondit le prince , sans hésiter ,
SAINT-CYB. 67
Le général-gouverneur fit un mouvement et l'on entendit un brave officier de la suite du prince lui dire assez vivement :
— Si monseigneur apprend l'histoire , c'est pour la savoir toute.
Et le jeune élève continua :
— Quelles sont les batailles les plus remarquables de l'Empire?
— Austerlitz , Yéna , Marengo.
— Quel est le général que soi^ altesse préfère dans les soutiens de Napoléon?...
— Berti'and , parce qu'il lui fut fidèle jusqu'à la mort ! . . .
Le jeune élève était trop ému pour cou-
tinuer : il voulut balbutier un élog^ , mais il s'assit avant d'avoir achevé.
Alors Henri demanda son nom , ce qu'il était , ce qu'était sa famille , et le général lui apprit à demi voix que c'était le fils d'un officier supérieur, tué à la dernière bataille de l'Empire contre les alliés. Le prince devint pensif, et lorsque les classes se vidèrent, et que les derniers élèves passèrent devant lui pour aller prendre le repas qui les attendait ,. ils s'avança par un mouvement que nul n'avait prévu , et prenant la main du fils de l'officier de l'Empire , il dit avec une vivacité touchante :
— Parmi les plus grandes batailles , j'ai oublié la plus glorieuse , celle de Watcr-