UNE CIRCULAIRE DE LATUDE
Après sa sortie de prison (18 mars 1784) l'infortuné Latude dut utiliser les observations et les découvertes qu'il avait faites dans les cachots de la Bastille et de Bicétre relativement à la réforme de l'armée. Dernièrement il nous tomba entre les mains une lettre de lui adressée au roi de Suède *, sans autre date que ces mots .Paris, ce... Nous y lûmes les lignes suivantes :
« Je suis Latude, ingénieur ; j'ay été enfermé pendant trente-cinq années dans les cachots de la Bastille et le premier qui ait échappé de cette terrible
Srison, et après le duc de Beauforl, je suis le second prisonnier qui parvins me sauver deux fois de la tour de Vincennes.
« Pendant que je, gémissais dans les cachots de ces deux prisons je fis des observations sur tous les objets qui se présentèrent à mon immagination .. Jusqu'en 1758 lous les officiers et sergens des armées de tous les potentats de rEurope n'avoient pour attaquer et se deffendre, les officiers que des spontons et les sergens des hallebardes. Dans toutes les batailles on n'en rient pas toujours a l'arme blanche, et en ce cas dans deux armées composées de cent mille hommes chacune il s'en trouvoit vingt mille qui étoient
f précisément les plus adroits et les plus courageux qui ne pouvaient atteindre 'ennemi.
« Bien assuré que l'intention de tous les souverains était de rendre utilles tous leurs guerriers, je crus devoir composer un mémoire à ce sujet.
« En 1758, j'étois dans un cachot de la Bastille, avec les fers aux pieds et aux mains. Il in'étoit impossible d'obtenir de mes persécuteurs du papier, de plumes et d'encre. Je devient créateur; de la mie de mou pain pétrie avec ma salive je Qs des tablettes do six pouces carrés qui me servirent de papier, et de l'arrête triangulaire que le.s carpes ont suis le ventrej'en fis une plume, et. à défaut d'encre, je me servis de mon sang.
• Mon mémoire Uni, je demandé un confesseur t. Le Gouverneur m'envoya le Père Griffet. jésuite, qui, à ma prière, prit mon projet sous ma protection. Depuis ce moment il me fut impossible de revoir ce confesseur. A
« Cette pièce faisait partie du Bulletin n# 1 48 de Mr J. Cbaravay aîné et a étéacqulse par MrC.hnuveau.
1 La lettre était datée de la Bastille, 17 décembre 1750, et adressée au comte de Saint-Florentin. « Les lions et les tigres, s'écriait-il seraient touché d'une si longue captivité. .. Je suis homme, Monseigneur ; je souffre je n'en puis plus... .
ma sortiede prison, j'appris que plusieurs potentats de l'Europe, avoient mis mon projet â exécution.
• Comme ce projet, vu son utilité généralement reconnue, a sans doute mérité l'approbation d'un des monarques le plus chéri de ses sujets et qui mérite le mieux les élogesîpar ses talehs et ses lumières, je m'estimerais heureux si, en voyant des fusils entre les mains de ses officiers et sergens, Votre Majesté disoit: Ce changement d'armes est une production de l'esprit de l'infortuné Latude. »
Jusqu'ici rien d'étonnant que Latude ait cherché à obtenir des secours ou une pension du roi de Suède, mais ce qui est bizarre, c'est que, quelques jours après, nous eûmes entre les mains une lettre de Latude exactement semblable à celle dont nous venons de transcrire un fragment, mais cette fois-ci adressée au roi de Prusse. La pensée d'une circulaire se présenta naturellement à notre esprit, et, en faisant des recherches dans les anciens catalogues, nous retrouvâmes des lettres du même Latude et à peu près dans les mêmes termes. Les destinataires cette fois étaient le roi de Danemark, le frère de l'Empereur d'Allemagne, les membres du congrès à Washington. La lettre était clichée : tous les souverains de l'Europe en reçurent vraisemblablement. Quel en fut le résultat pour Latude? C'est ce que nous ne saurions dire, et nous laisserons à nos lecteurs le soin de répondre à notre point d'interrogation. E. G.