M'" GEORGES. - INGRES. - VICTOR COUSIN
Le seuil de notre année est pavé de tombeaux!
(Alfred de Musset.)
L'année 1867 commence à peine que déjà la mort a frappé trois illustrations contemporaines. C'est tout d'abord M11- Georges, que
nos pères ont applaudie, mais qui n'est pour la génération nouvelle qu'un grand nom, qu'une gloire passée- Tel est en effet le sort des artistes dramatiques de ne rien laisser après eux pour justiGer aux hommes des siècles futurs leur réputation. La mort deMl,-Georges en rappelant de si tristes pensées, nous a fait relire les sublimes stances d'Alfred de Musset à la Malibran :
Recevant d'âge en fige une nouvelle vie Ainsi s'en vont à Dieu les gloires d'autrefois ; Ainsi le vaste écho de la voix du génie Devient du genre humain l'universelle voix... Et de toi, morte hier, de toi, pauvre Marie, Au fond d'une chapelle il nous reste une croix 1
M»« Georges aura-t-el le, comme la Malibran, un vrai poète pour perpétuer à jamais sa mémoire ?
On célébrait encore dans l'église de Passy les obsèques de l'illustre tragédienne lorsque la mort de M* Ingres vint plonger dans le deuil tous les artistes contemporains. Quelle carrière plus belle que celle de ce patriarche vénéré de la peinture ? Si la jalousie et les attaques auxquelles le talent est toujours en butte ont attristé la jeunesse de l'illustre artiste, des honneurs bien mérités sont venus le récompenser dignement. Membre de l'Institut depuis 1825, sénateur et grand-officier de la légion d'honneur, Mr Ingres avait su conquérir une place suprême que nul ne songeait plus à lui contester. Il était plus jeune et plus ingambe que jamais. « J'ai vingt ans, » se plaisait-il à répéter- Il avait une grande passion pour la musique et pour le théâtre, et nous nous rappelons avoir eu l'honneur de le voir applaudir des deux mains madame Ristori incarnée dans Marie Stuart. Ce n'est point sous le poids des ans qu'il a succombé : c'est une maladie accidentelle, dangereuse à tout âge, mais surtout pour les enfants et pour les vieillards, qui a glacé pour toujours cette main qui a enfanté tant de chefs d'œuvre.
Le môme jour, 14 janvier, où Mr Ingres mourait à Paris, un des meilleurs écrivains de notre siècle, Mr Victor Cousin, s'éteignait à Cannes, dans la petite villa des anges. Etrange est la destinée humaine : cette vive intelligence, cette brillante organisation , se sont anéanties à jamais dans le calme du sommeil. C'est une mort bien douce que celle là et telle que la pouvait désirer un philosophe. M" Cousin a travaillé jusqu'à son dernier jour, cherchant et recueillant toujours. Àu moment môme de sa mort, le savant commentateur de Malebranche, Mr l'abbé Blampignon, lui portait des lettres de Mm,de Hauteforl qu'il avait découvertes. Mais il était trop lard : Fauteur delà jeunesse de madame de Longueville venait de s'endormir pour toujours. Avant de repartir pour Cannes dont il ne devait cette fois revenir que dans 3on cercueil, l'illustre écrivain nous honora d'une visite. Mr Cousin était — gui l'ignore ? — un grand amateur d'autographes. Il ne recherchait que les personnages du xvii< siècle : aussi était-ce toujours le but pour lequel
nous allions parfois lai présenter nos hommages. Quel esprit étin* celant, quelle verve juvénile ! avec quel amour il lisait les lettres de M"« de Longueville, de M"« de Sablé 1 c'étaient pour lui de précieuses reliques qu'il ne touchait qu'avec respect 1 — Mais ce n'est point ici une notice biographique que nous voulons faire : c'est seulement un suprême hommage qu'il était de notre devoir de rendre à l'écrivain éminentque le monde des lettres vient de perdre
NOUVELLES DIVERSES
M. Richard Zeune, de Berlin, vient de publier son 12* catalogue d'autographes À prix marqués. Nous y remarquons les noms suivants: Catherine II, impératrice de Russie ; Kosciuszko (Thadée); Menzikoff(\e prince Alex ), feld-maréchal russe sous Pierre II; MontecuccuL; Wallenstein, I. a. s., très-rare; Washington (G.); Bœrhaave; Cruciger (Gaspard) ; Gœthe ; Lessing; Melanchthon (Ph.); Schiller ; Beethoven ; Weber ; etc.
—Il y a en ce moment quatre places vacantes à Hnstitut. A TAcadémie-française, la mort de MM. de Barante et Victor Cousin laisse deux vides à remplir. M. de Barante était le titulaire du 31* fauteuil, celui qu'avaient occupé avant lui dix littérateurs dont les plus illustres furent Voiture, l'historien Mézeray, le président Bouhier et Voltaire. Il y siégeait depuis la mort du comte de Sèze (1828). M.Victor Cousin occupait le 2- fauteuil, celui de Danchel et de Gresset, depuis 1830, époque où il succéda au baron Fourier. Trois autres membres, vivanteencore, sont entrés à l'Académie en 1830: ce sont MM. le comte de Sé«.rur, de Ponçerville et Viennet. — A l'Académie des beaux-arts la section de peinture vient de perdre son illustre doyen, M. Ingres. C'est en 1825 que ce grand peintre avait été élu en remplacement du baron Denon. — En dernier lieu, M. Victor Cousin étant membre de l'Académie des sciences morales et politiques, depuis sa reconstitution, en 1832, la section de philosophie, dont M. Barthélémy St-Hilaire est maintenant le doyen, se trouve avoir une place vacante.
— Le lundi 14 janvier a eu lieu, dans la salle des cours de l'école des Chartes, la soutenance des thèses pour obtenir le diplôme d'archiviste paléographe. Six candidats étaient en présence du jury composé des professeurs de l'école et des membres du conseil de perfectionnement, MM. Natalis de Wailly, Jourdain, Léopold Delisle, Paulin Paris et Wallon, tous membres de l'Institut. Voici quels étaient les titres des thèses : 1° Les villes neuves en France du A7« au XfV* siècle, étude sur leur origine, leur histoire, leur mode de formation^ leur organisation muiiicijjole cl leurs privilèges par Louis Cou-
i k toute époque civilisée, il y a eu des villes que tirs besoins nouveau! firent eréer d'un seul coup et de fond en comble. Nous étudions les villes et les villages qui sélèveut ainsi du onzième au quatorzième siècle et qui sont l'oeuvre de
rajod, de la bibliothèque impériale. —2* De l'organisation du travail industriel à Pwis aux treizième et quatorzième siècles, par Gustave Fagoiez, licencié en droit. — 3* Essai sur deux comtes de Nevers. Hervé de ûonzy, Guy de Forez, Mahaut de Courtenay, comtes et comtesse de Nevers de 1199 à 1257, par René de Lespioàsse. — 4° Essai sur la législation des guerres féodales d'après les textes coutumiers et les actes du Xllb et du XIVe siècle, par Emile Maupas. — 5' Essai sur l'organisation et la procédure des officialités dans les trois diocèses de Lausanne, Viemieet Grenoble, par Francis Molard. — 6° Des études hébraïques et exégétiques au moyen âge chez les chrétiens d'Occident, par Jules Soury, licenciées-lettres.
Comme on le voit, les sujets traités par les candidats sont dignes de la carrière d'érudit à laquelle doivent se vouer les élèves de l'école des Chartes.
Voici Tordre dans lequel les élèves de la promotion 1865- 1866 ont été reçus archivistes-paléographes. 1. Courajod. — 2. Molard. — 3. Fagniez. — 4. Maupas. — - 5. Soury. — 6. De Lespinasse.
— L'Institut historique de France vient de renouveler son bureau pour Tannée 1867 ; il se compose de la manière suivante :
Présidents honoraires : MM. le comte Reinhard, ministre plénipotentiaire ; de Pongerville, de l'Académie française.
Président, M. Patin, de l'Académie française.
Vice-président, M. J. Barbier, conseiller à la cour de cassation.
Vice- président adjoint, M. E. Breton, archéologue.
Secrétaire général, M. A. Jubinal, député au corps législatif.
Administrateur, M. A. Renzi, homme de lettres.
Secrétaire général adjoint, M. Gauthier la Chapelle, avocat à la cour impériale.
— Nous avons le regret d'annoncer la mort deMM.EusèbeCastaigne, bibliothécaire d'Angoulôme, etSoyer-Willemet, bibtiothôcairecn-cbef de Nancy.
Ventes : Le 30 janvier prochain aura lieu, par les soins de M. Potier, la vente de la curieuse bibliothèque de M. H. de Lassize. On y trouve une collection de livres concernant l'histoire de la réforme et les hommes qui ont opéré cette grande révolution religieuse, collection unique et qui a dû coûter de grands sacrifices à celui qui Ta réunie. Les éditions originales de Luther, Calvin, Mélanchthon, Zwingle, Théodore de Bôze, les écrits de la plupart des écrivains religieux tant anciens que modernes, s'y trouvent, superbement reliés par Capé ou par Lortic. Mais ce qu'il nous importe le plus de signaler à nos lecteurs ce sont les numéros suivants qui présentent pour eux et pour nous un grand intérêt :
N° 88 : Bulle ou billet d'indulgence de Tannée 1538, feuille de placard petit in-4, imprimé en lettres rondes. « Ce billet d'indul-
l'adminisfration seigneuriale, Leur nom le plus ordinaire est : Neuville Ville Franche, Bastide, et surtout Ville Neuve. « (Positions des thèses soutenues par les élèves de la promotion 1865 18G6|.
gence, d'après un bref du pape Paul III , accorde rémission plénière de saint Sébastien des catacombes à quiconque payera la somme de cinq deniers tournois pour le repos d'une ame... Au bas de ce document on remarque une tôle de mort gravée sur bois, et autour les lignes suivantes imprimées en français : Et tous les dtetz bietiffaicteurs prendront une des présentes lettres pour chacune âme pour rendre bon compte à monsieur Labbè ou à son commis. » Voilà une curiosité qui sûrement ne se donnera pas pour rien. — N° 319: Von Abendraal Cbristi, Bekendis Mart. Luther.; Wittemberg, 1528, in-4., avec un envoi de 2 lignes autographes de Luther, sig. M. L. — N° 488 : In Evangelia : quae usitato more in diebus Dominicis et festis proponuntur, annotationes Philippi Melanchth.; Vuitebergae, 1544, pet. in-8., précieux volume rempli de notes autographes de Mélanchthon.—w 597 : Von dem Nachlmal Christi, etc.; 1525, in-4', avec la signature d'Erasme sur le titre. — N°858 : Lettre deTrasibuleà Leucippe, manuscrit autographe de Diderot, 244 p. in-4. — N° 929 : Monarchia Messiae, etc. de Th. Gampanella ; 1633, in-4., avec un envoi et deux pages autographes de Camvanella. — N° 1288 : Projet dune dix me royale (par le maréchal de Vauban) ; 1707, in-4. Exemplaire du maréchal lui-même, avec 4 pages autographes de lui, à l'adresse de la noblesse, intercalées entre les p. 170 et 171. « Il faut distinguer, dit Vauban, deux sortes de nobles : les unsqui le sont par le mérite et les services que leurs ancestres ont rendus à l'Etat, ou qu'ils ont rendus et rendent encore d'eux-mesmes : lesautres pour avoir achepté la noblesse parargent. Les uns sont utiles à l'Etat parce qu'ils le soutiennent et lui font honneur, au lieu que les autres lui sont à charge... »
— La première vente que fera M. J. Charavay aîné aura lieu vers la fin du mois de février. Elle contient des noms illustres parmi lesquels nous citerons au hazard les suivants : Baudouin 77, empereur de Constantinople ; Catherine de Médici-s ; Charles V, roi de France; \ Charleshr et //, roisd'Angleterre;CW*>w/ (l'amiral); Condé (les); Diane de Poitiers ; François de Sales (S») ; Henriette-Marie de France, reine d'Angleterre, plusieurs lettres ; Jacques // et 1)1, rois d'Angleterre* La fontaine (Jean de); Lanoue (Fr. de), dit Bras de fer; Louis XII!, XIV et XV ; Montmorency (les); Philippe- le-Beau ; Somerset ; Turenne ; etc. — Nous reparlerons plus longuement de cette vente dans notre prochain numéro.
— Après celle-ci en viendra une seconde moins importante, mais fort curieuse. On y trouvera nombre de pièces de vers et de lettres intéressantes d'écrivains modernes adressées pour la plupart à Victor Hugo. C'est à cette collection que nous avons emprunté la lettre d'Alfred de Musset publiée dans notre dernier numéro.
Le Directeur-Propriétaire : Jacques CHARAVAY.
Abi.eville. — Iiup. P. Briez.
N° 123. — 6» Année
i« Février 1867
s rue de*
PARAISSANT LES I" ET 16 DE CHAQUE fflOlS
PBIX DE L'ABONNEMENT POUR PARIS ET LES DÉPARTEMENTS
Pour six mois 6fr. | Pour un an .....
Étranger : le port en sus.
ON s'abonne, pour l'étranger, chez les LIBRAIRES SUIVANTS
Londres : MM. Puttick et Simpson, 47, Lei-
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Berlin : M. Richard Zeune , Victorias-
trasse,29. a.
La Haye : M. Martinus Nijhoff, 49, Raams-
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Turin : MM. Bocca frères.
Bruielles : M. Van Trigt, 30, rue Saint- Jeau.
Madrid : M. Bailly-Baillière.
Saint-Pétersbourg : M. Jacquet Issakoff.
Moscou : MM. Gauthier, Stockholm : MM. Samson et Wallin.
Les demandes d'abonnement et toutes les communications relatives au Journal doivent être adressées, franco, à M. Jacques CHARAVAY,rue des Grands- Augustins, 26.
PIÈCES INÉDITES
Nous avons déjà publié dans le n° 1 15 de Y Amateur d'autographes deux lettres, Tune de Kléber, l'autre de Marceau, adressées à J.-B. Carrier. La vente que doit faire prochainement M. J. Gharavay aîné contient encore deux lettres de Kléber adressées au trop fameux proconsul de la Vendée. A la suite de Tune d'elles Marceau a ajouté un post-scriptum. C'est cette pièce, écrite par ces deux guerriers illustres, unis par les liens de Pamitié, que nous offrons aujourd'hui à nos lecteurs.