‹ L'Amateur d'autographesChapitre 162 sur 175 · P. BOURQUELOT · texte numérisé non relu

P. BOURQUELOT

(La fin au prochain numéro)

I>E L'AUTHEMTICITÉ DE» LETTREi DE PASCAL <

Séancb nu 29 JUILLET 1867

Nous continuons la transcription des documents communiqués à rinstitutparM. Chasles :

« Ce 10 janvier (1659) ».

« Monsieur et jeune amy,

« Vous qui savez gouster les charmes de la méditation, écoutez moi ; pénétrons ensemble dans cet asyle qu'entoure le silence, ou l'âme de Des cartes est profondément occupée d'objets sublimes, et se trouve plongée dans les doux ravissements inconnus du vulgaire. Le voilà qui jouit d un contentement qu'il n'est pas au pouvoir des Rois d'acheter : l'empreinte auguste de la réQéxion est sur son front ; la lumière de la pensée brille dans ses yeux; son esprit éclairé des plus purs rayons de la raison humaine est dans un glorieux entretien avec la nature, avec Dieu mesme. En ce moment son œil perce au plus haut des cieux , cherche les nœuds secrets, les principes cachés, l'enchaînement merveilleux des causes et des efTets, embrasse l'univers, qui n'est pas plus vaste que son génie. Suivonsle dans ses travaux, dans ses méditations; examinons les avec soin. C'est un guide bon à suivre ; et depuis fort longtemps j'ay essayé de taire une étude approfondie et de sa vie et de l'histoire de sa philosophie, et de ses autres ouvrages. C'est pourquoy j'ai recueilli tout ce qui a pu lui arriver de plus remarquable dans le cours de sa carrière. J'ai donc un grand nombre de notes à ce sujet que je vous communiqueray si vous le désirez. Adieu.

Pascal.

« Monsieur, dernièrement il me vint en pensée de vérifier un calcul dont je vous ay déjà entretenu, qui est d'examiner selon quelle ligne descend un corps qui tombe d'un lieu eslevé, en faisant attention au mouvement de la terre autour de son axe, et dont une de vos Notes m'a donné l'idée. Comme un tel corps a le même mouvement que le lieu d'où il tombe a par une révolution de la terre, il doit donc estre considéré comme estant projetté en avant et en mesme tems attiré vers le centre de la terre. Cette recherche, qui a beaucoup de rapport avec le mouvement de la Lune, m'a entraisne à reprendre ce travail. Pour y procéder en sûreté, je n'ay point voulu establir aucun principe, n'y faire aucune supposition. J'ay consulté la nature elle-mesme. J'ay suivi avec soin mes opérations, et je n'ay aspiré à

1 Voir les no- 137, 138, 141. 142.

* Cette lettre est nécessairement de 1659; deux raisons le prouvent : d'une part elle est la première d'une série de Lettres sur Descartes, dout la suivante porte la date du 8 mars 1659; d'autre part, une Lettre de NeWtou du 2 février 1659, qui va suivre, est en réponse à cette Lettre du '20 janvier.

découvrir ses secrets que par des expériences choisies et répétées. Bien affermi dans mon projet, j'ay résolu de n'admettre aucunes objections contre une expérience évidente, qui fussent déduites de réflexions métaphysiques Tel est le plan d'estude que je me suis formé et que je veux suivre doresnavant. Si Je ne craignois de vous importuner, Je vous enverrois comme par le passé mes expériences. J'attens votre réponse à ce sujet. Je sois, Monsieur, vostre très humble et bien affectionné.

Isaac Nbwton.

A M ons' B. Pascal.

t Ce 2 février 1659

« Monsieur,

• Les diverses Notes qu'il vous a plu m'envoyer touchant feu M. Descartes m'ont esté si agréables que je me permets de venir vous mander la permission de les conserver encore quelques temps, désirant les relire de nouveau, et je vous prie aussy de me donner de nouveaux renseignements sur cet illustre personnage qui a été connu de vous en particulier sans doute, et qui avez si bien scu l'apprécier. Certes Descartes est le plus grand génie de notre siècle ; personne ne le peut contester, aussy est ce un grand plaisir pour moy de connoistre toutes les particularités de son existence. Je ne vous escrit rien plus ceiourd huy, Monsieur. J'attens de vous une réponse qui me sera bien agréable, si vous vouliez bien m'entretenir de feu M. Descartes et ne me rien cacher de ce que vous en scavez. Je serois bieu ayse de scavoir aussy où se peut trouver ses papiers qu'on m'a assuré estre revenus en France il y a quelques années.

• J'ay trouvé icy parmi les papiers du chevalier d'Igby qui eut différentes conférences avec M. Descartes et qui estait au nombre ue ses principaux amis, j'ay trouvé, dis-je, certaines lettres fort curieuses qui me l'ont mis en estime. Si par hazard vous connoissiez les lettres que le chevalier d'Igby a escrites à M. Descartes, je vous serois très obligé de m'en Instruire, car je serois bien aise de les connoïtre. Je suis, Monsieur et très bon conseiller, de vous le très humble serviteur et amy. ,

Isaac Newton.

a Afom' Pascal.

m Ce 12 mars 1661.

« J'ai appris, monsieur, à mon grand déplaisir que vous estiez toujours souffrant. C'est sans doute le motif pour lequel depuis long temps je nay reçu de vos lettres. Me sera t-il possible d'en recevoir encore? Ce seroit cependant un grand plaisir pour moi. Si ce n'est la cause de vostre maladie qui vous empesche de mescrire, serois ce que vous auriez à vous plaindre de quelque chose à mon vis-à-vis? Je ne crois l'avoir mérité en rien. Les services que vous m'avez rendu sont trop grands pour que jaye usé d'incivilité envers vous; ou alors ce seroit par ignorance, mais non par volonté. Je scay que vous m'avez escrit autrefois que vous aviez abandonné les sciences pour vous livrer à d'autres estudes qui ne sont sans doute plus en rapport avec les miennes. Si c'est là le motif, je le regrette, mais n en suis et n'en seray pas moins toute ma vie votre admirateur, et votre très humble et très affectionné serviteur.

Isaac Newton.

A monsieur Pascal.

. Ce 8 may 1661

• Monsieur,

. J'ay appris par un de vos amis, et cela avec beaucoup de peine, Testât de souffrance ou vous vous trouvez J'en suis très affecté, je vous assure : vous à qui je dois tant de bons conseils et de bons renseignements; aussy soyez bien assuré que je vous en garderay une éternelle reconnaissance. Monsieur, je n'ai pas oublié qu'il y a quelques années vous m'avez fait remettre plusieurs manuscrits et un grand nombre de Notes ; 200 pour le moins. J'ay consulté et compulsé avec soins et beaucoup d'intérêts tous ces

documents, qui m'ont initias à certaines connaissances que j'ignorais et auxquels j'en suis redevable. Mais je ue me rappelle plus si vous m'avez permis de garder ces précieux documents, ou si je dois vous les retourner. C'est à quoi je vous prie de me faire une réponse, s'il vous plaît. Car j'aurois un remord de conscience de les garder sans estre bien assuré de vostre intention à ce sujet. J'attens, monsieur, votre réponse avec grande impatimce, et l'attendant soyez assuré que je suis et seray toujours vostre très humble très obligé et très affectionné serviteur.

, . „ . Isaac Newton.

A monsieur Biaise Pascal, à Paru.

« Ce 2 juin 1669.

« Monsieur,

« Malgré que vous semblez ignorer que Descartes a esté un des génies les plus éminents du monde entier, cependant et en conscience vous le savez aussi bien que moy. C'est à luy que nous sommes redevables des progrés que les sciences ont fait en ce siècle cy. Malgré tous les obstacles qut lui vinrent en opposition, il a scu joindre la fermeté du courage à l'élévation du génie. Toutes ses vues ce tendoient qu'à la vérité Plein d'ardeur pour la tirer d'esclavage, il a osé établir pour principe que le commencement de la philosophie est de rejetter toutes les opinions reçues jusqu'alors ,* de remonter à un scepticisme général, non pour demeurer dans cet estât de Pyrrhonien incompatible avec les lumières naturelles, mais pour n'admettre au nombre des vérités que celles qui .sont fondées sur des notions claires, certaines et évidentes Hue Descartes, par ce seul principe, porta le coup mortel aux descisions philosophiques fondées sur les préjugés.

• Tel est, monsieur, non seulement sur ce grand génie que vous semblez ne pas connoistre : ce qui paroist d'autant plus étonnant que vous semblez vouloir cependant marcher sur ses brisées. Je ne vous dis rien plus cejourd'hui et suis votre très humble serviteur.

Rohault.

„ A Monsieur Newton.

u Ce 8 novembre (après 1672).

• Monsieur,

« Vous n'ignorez sans doute pas quelle importance il y a d'évaluer la vitesse de la lumière, et combien elle peut influer sur les progrès de l'astronomie, et étendre la sphère de nos idées sur la constitution de l'univers. Il faut aussy que je vous fasse connoitre un fait important touchant la pesanteur. Un de vos compatriotes et que vous connoissez sans doute, c'est M. Richer, ayant été envoyé en 1672 par vostre gouvernement, à Caïenne, pour y observer la parallaxe de Mars, m'escrivit alors qu'il s'estoit aperçu

3ue son horloge éprouvé et réglé à Paris avant son départ, avoit retardé près e l'équateur, près de 3 minutes en 24 heures; il faut de là conclure que la pesanteur varie dans les diflérentes latitudes des lieux ; qu'elle va en augmentant de l'équateur aux pooles, et qu'elle diminue des pooles à l'équateur. Ce phénomène est étonnant, niais c'est une démonstration du mouvement diurne de la terre, et cela doit nous faire connoistre la flgure réelle de notre planète. Qu'en pensez-vous? Déjà depuis longtemps on m'a voit fait appercevoir cette vérité. J'en trouvay des traces dans certains escrits qui me furent communiqués par feu M. Pascal; et cette observation de M. Richer vient confirmer ce fait. Je ne vous en diray rien de plus, et vous laisse y penser. Je suis de vous, Monsieur,

Le serviteur bien humble,

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