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LE MONITEUR DE L'ARCHÉOLOGIE ET DU COLLECTIONNEUR

Par le V* J. de Manen.

Vulgariser la science, répandre l'instruction, la mettre à la portée de tous, telle est une des tendances de notre siècle qu'on ne saurait trop encourager et seconder do toutes ses forces, et à laquelle l'humanité ne peut que gagner. Aussi quand un érudit fonde une revue destinée à répondre à cette noble tendance de l'esprit contemporain, doit-on le soutenir, lui et son œuvre,, et faire connaître son entreprise à tous ceux qui aiment la science et la littérature. C'està ce titre que nous annonçons à nos lecteurs l'apparition, à Toulouse, d'un nouveau journal, le Moniteur de V Archéologie cl du collectionneur, dirigé parle savant Mr de Manen, qui a pour collaborateurs des érudits et des littérateurs fort distingues. « Son butent de répandre les premières notions de l'archéologie.au moyen « d'une feuille bi-mensuelle, qui par son bon marché extraordinaire soit « à la portée de tout le monde. » Voici le plan clairement tracé: il u'y a plus qu'à le suivre, et les abonnés ne peuvent manquer. Pour donner une preuve du zèle que montre Mr de Manen à vulgariser la science qu'il affectionne, disons que quiconque souscrit au Moniteur de l'archéologie a le droit de désigner une bibliothèque, soit communale, soit de séminaire ou de tout autre établissement d'instiuction, où un second abonnement sera desservi gratuitement. Nous félicitons notre confrère de cette noble idée, qui ne peut manquer de lui attirer de nombreuses marques de sympathie De plus, quand le sujet l'exigera, ce journal sera orné de figures sur bois, et il augmentera son formai de quatre pages dès qu'il aura 300 abonnés. Les deux premiers numéros renferment d'excellents articles de MM. Coustou, Cartailhac, Oldenbruck de Moukbarns, Ch. de Linas, le Vte de Manen, etc , une causerie fort curieuse, uu courrier des ventes, etc. En un mot, le Moniteur de l'archéologie, par son plan et par son but, est destiné à devenir un recueil fort intéressant et fort utile et, par son prix et par sa rédaction, à avoir de nombreux abonnés dans toutes les classes de la société, tant en France qu'a l'étranger. Nous recommandons vivement celte publication aux indulgents lecteurs de l'Amateur d'autographes qui, lui aussi, s'est dévoué à vulgariser une science qui a rendu les plus grands services à l'histoire, et qui ne refusera jamais de prêter son concours à ses confrères, qu'animera comme lui le désir d'intéresser et de se rendre utile.

1 Le Moniteur de l'Archéologie, paraissant le 10 etj le 25 de chaque mois» par numéros de 8 pages, 9, Arcades du Capitole, à Toulouse. — Un an, 6 fr. 50; six mois, 3 fr. 50 ; trois mois, 2 fr.

NOUVELLES DIVl ilWEft

\*à Revue historique des A r de unes x recueil d'érudition publié à Méïières par M. Sénemaud, le savant archiviste du département, nous apprend que les restes de Fléchier viennent d'être découverts dans la chapelle du ^.-Sacrement de la cathédrale de Ninies. Le corps n'avait plus de chairs ; le squelette était recouvert par la poussière des vêtement? sacerdotaux dont on a retrouvé quelques vestiges. Une crosse en bois doré avait été placée sur le côté droit du corps.

Le Manuscrit du Cosmos : M. Buschmann, professeur à l'Académie des Sciences de Berlin, vient, dit le Nain jaune, d'offrir à l'Empereur le manuscrit original du Cosmos , d'Alexandre de Humboldt. L'illustre savant avait rédigé son ouvrage en français, mais ce manuscrit ne doit pas être facile à lire, y« récriture fine et petite de son auteur. L'Enjpefeujr a lait don à la Bibliothèque Impériale de ce précieux auto-

Une lettre de Marie-Antoinette : Le u° 2 du Moniteur de l'Archéologie annonce que « dans une vente d'autographes, qui vient d'avoir lieu à Berlin, une lettre fort curieuse de Marie-Antoinette a été vendue 7,365 fr. Elle a quatre pages ; elle est adressée au général Mark, et est complètement inédite. » Cette nouvelle est-elle vraie? quelle est celte vente ? telle est la demande que nous adressons à nos abonnés de l'Allemagne en espérant qu'ils pourront nous renseigner à cet égard. En tout cas, jamais Marie- Antoinette ne s'est trouvée cotée si haut, Btttographiquement parlant, bierç entendu.

Découverte d'un autographe de l'Arioste : On écrit de Modône à YOpinione de Florence : Le Gouvernement fait coordonner par ordre chronologique les milliers de registres de comptabilité qui ont appartenu à la famille ducale d'Esté. Or, en s'adonnaut à ce travail, on a rencontré un manuscrit autographe, tout entier de la main de l'Arioste, formant 19 pages, mais dont le contenu, du reste, n'a d'autre importance que d'être de la main de ce poète; c'est un compte très-minutieux de l'argent qu'il recevait de la chambre ducale pour payer les balestreri, soldats placés sous ses ordres.

Un autographe futur : L'Empereur a signé, parait-il, le 18 février, le contrat de mariage de Mu« Nélaton, fille du célèbre médecin, avec M. Octave Joli de Bammeville. C'est un usage qui ne s'est pas perdu et qui date de longtemps déjà. Le 8 août 1649 Louis XIV, alors enfant, siçnait le contrat de mariage de Louis de Lorraine, duc de Joyeuse, avec Marie de Valois. La reine- mère Anne d'Autriche, Gaston d'Orléans, le cardinal Mazarin et nombre de princes, princesses et grands personnages, comme les duchesses de Chevreuse et de Longueville, César de Vendôme, etc. apposaient leur signature au-dessous de celle du Roi. Cette curieuse pièee faisait partie de la collection vendue le 28 février. Nous avons vu aussi plusieurs contrats signés par Louis XIII, d'autres par Louis XVI, Marie-Antoinette, Mm« Elisabeth, les comtes de Provence et d'Artois, etc. atteindre des prix assez élevés. Nous ignorons si l'Impératrice et plusieurs princes et grands personnages ont signé aussi au contiat de M,,e Nélalon, comme cela se faisait au temps de Louis XIV, ce qui rendrait la pièce plus précieuse. Qui sait si elle n'ornera pas un jour la collection d'un amateur d'autographes — de l'an 2000 peut-être.

Ventes : M. Gabriel Charavay doit diriger, le 24 courant, la vente fies lettres autographes foxmant la collection particulière de M. Aug. Lar. Nous remarquons dans le catalogue les noms suivant^ : Boufllexs, plus^ieuis

lett. aut. ; Béranger, une chanson, Charlet, plusieurs lett.; Couthon ; Cavaignac (Le G'1), Eon (la Ch. d'); Delacroix (Eug.), plusieurs lett. intéressantes; Delaroche (Paul), Egmont (Lamoral d'j, Fénelon, Grimm, Lekain; Lamennais, plusieurs lett. ; Layater; Mirabeau, 2 manuscrits ; Perrault (Ch.) : Pellisson, un manuscrit ; Rachel (Mlle), plusieurs lett. très curieuses • Scheffer (Ary) ; Talma, plusieurs lett. ; voltaire, plusieurs lett. ; S'.-Vincent de Paul", plusieurs lett. intéressantes et des manuscrits ; etc.

La paierie d'Espagnac n'existe plus : elle vient de se disperser sous le marteau d'ivoire de maître Pillet. Tant de splendeurs réunies, c'était un éblouisseqieBt, maintenant c'est un réve. Les toiles florentines surtout étaient magnifiques avec leurs femmes aux flancs d'ambre, tout ruisselants de cheveux d'or et de miel. — Une des plus charmantes d'entre elles cependant, l'Eve du Corrège était un peu orune ; Eve et vénitienne, elle aurait dû être deux fois blonde ; j'en appelle aux deux vénitiens de Paris qui viennent de traiter si heureusement cette matière. — Ça et là, un Tintcret agitait, tordait, tourmentait une foule musculeusedans un cadre trop étroit ; puis, c'était une esquisse pure et tranquille de Raphaël, un Jules Romain d'une vigueur incomparable, deux Ribera magiques, une merveilleuse esquisse de Rubens, le Christ aux Oliviers; un paysage d'Hobema où l'on voudrait se promener ; un moulin de Ruisdaël ou l'on voudrait passer sa vie, pour peu que Greuze fournisse la meunière ; un Richelieu de Philippe de Cnampaigne pareil à celui du Louvre ; un Crourwell de Guyp qui fait frémir.

Àrrôtons-lànos souvenirs qui, tout incomplets qu'ils soient, pourraient nous entraîner trop loin. Mais, avant de quitter l'hôtel d'Espagnac, jetons les yeux sur une curiosité d'un ordre tout historique. A côté des tableaux, un feuillet du journal V Ami du Peuple, teint du sang de Marat, s'étendait lugubrement sur le mur, comme un hibou cloué à une porte. Albertine Marat, lors de l'assassinat de son frère avait recueilli pieusement ces hideuses reliques. C'était pour elle la tunique de César. Elle les vendit un jour pour du pain à un implacable collectionneur du temps jadis, au Colonel Maurin.

M. Chéron de Villiers, dans son beau livre sur Charlotte Corday, donne un fac simile fort exact d'un feuillet tient du même sang, dont l'original a successivement appartenu à Albertine Marat, au Colonel Maurin, à M. de la Bédoyère et à M. France. M. Chéron de Villiers, tout en étant historien très dramatique, est un très habile chercheur. Il a découvert dernièrement un manuscrit inédit de Lenéletier de Saint-Fargeau sur César. Il vient de le publier en un petit volume de bibliophile tiré à petit nombre, très curieux et très digne de figurer dans les archives révolutionnaires de nos amateurs.

Vous savez, celte touchante Italienne, cette belle Fior d'Aliza au front brun baigné de cheveux noirs. Vous croyez qu'elle appartient à tous, peintres, sculpteurs, musiciens, comme Bé'atrix et Francesca de Rimini, si'8 sœurs ainées , comme toutes les créations du génie. Nullement. M. Michel Lévy, éditeur, veut intenter un procès à MM. Hipp. Lucas et

du roman dont M. Lévy est propriétaire pour la mettre sur la scène de l'Opéra Comique où tombent tous les soirs de ses lèvres, comme des perles, les mélodies de M. V. Massé. Me Jules Favre doit, dit-on, combattre devant les tribunaux cette prétention peu libérale.

c II it o \ i q r E

Pendant ce temps-là, la société des auteurs dramatiques s'occupe des moyens à employer pour publier direetemenHes ouvrages de ses menbrcs, sans intermédiaire d'éditeur.

Terminons par une nouvelle dont nous sommes bien aise. M. Lorédan Larcney, que nous avons toujours connu pour un littérateur soigneux et un galant homme et dont nous prisons fort le dernier ouvrage Excentricités du langage, M. Larchey, dis-je, sur la proposition du président de la société des gens de lettres, a consenti à se désister de sa poursuite en contrefaçon contre M. Dentu et M. Delvau. M. Delvau, de son côté, se désiste de sà poursuite eu diffamation contre M. Larchey, et la question qui les divise sera soumise à l'arbitrage du Comité delà société des gens de lettres. À la bonne heure ! Entre gens de plume, qu'avons-nous besoin d'huissiers pour faire nos affaires?

Anat. P. L.

NÉCROLOGIE

Wfiss. — La ville de Besancon vient de perdre son bibliothécaire: M. Pierre-Charles Weiss est mort le 1 1 février. Né à Besançon, le 15 janvier 1779, il avait été nommé bibliothécaire de sa ville natale, en 1812. Il y avait donc, au moment de sa mort, 54 ans qu'il occu-

? ait ce poste. Plein d'érudition et de savoir, M. Weiss rut élu, en 832, correspondant de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Son œuvre principale est une édition des Pa / icrs d'état du cardinal de Granvelle. Les frères Michaud demandèrent son concours, dit Mr Vapereau, pour leur Biographie universelle, à laquelle il fournit unnombre d'articles presque incaleulable;M. Victor Leclercdansun article sur la dernière livraison de ce grand ouvrage (Débats, 23 dée. 1828), appelait l'actif collaborateur « l'Atlas de ce monde biographique. » Ajoutons que Mr Weiss était officier delà légion d'honneur et président honoraire de l'Académie de Besançon. Ses funérailles ont eu lieu avec une grande pompe: plusieurs discours ont été prononcés sur sa tombe: Mr Castan, qui doit remplacer Mr Weiss comme bibliothécaire, a fort ému son auditoire quand il a retracé en quelques mots bien sentis la longue carrière du patriarche des bibliothécaires français.

Morel db Vindé. — Mr le Vicomte Terray de Morel-de-Vindé, conseiller honoraire, propriétaire de la cité du boulevard des Capucines qui porte son nom, est mort à Paris le 17 février à l'âge de 63 ans. C'était un amateur d'autographes fort distingué, qui n'achetait en général que des pièces hors ligne. Pour ne citer qu'un exemple, nous rappellerons que c'est lui qui avait acquis en 1862, pour 960 fr. la belle pièce de Michel-Anpe, qui faisait partie de la collection de M*. Ch. K***, de Milan. Mr. le Vte Terray de Morel de Vindô appartenait à la famille de l'abbé Terray, contrôleur des linances, sous Louis XV, et il était le petit fils de M». Morel de Vindé, connu par un recueil de quatrains moraux qui a obtenu beaucoup de succès.

Le Directeur-Propriétaire : Jacques CHARAVAY. Abbe ville. — Imp. P. Buez.

N° 103. — 5« Année

f Avril 1866

Bureaux s rue de» Grand»- Augustin», «6, a Pari»

PRIX DE L'ABONNEMENT POUR PABIS ET LES DÉPARTEMENTS

Pour sii mois 6 fr. | Pour un au 12 fr.

Étranger : le port en sus.

Londres : MM. Puttick et Simpson, 47, Lei-

cester-Square.

Dresde (Saie) : M. Richard Zeune, Priess-

nitxstraese, (6.

La Haye : M. Martinus Nijhoff, 49, Raams-

traat.

Lbipzio : M. Otto-August Schulz.

Turin : MM. Bocca frères.

Bruxelles : M. Van Trigt. 30, rue S«-Jean. Madrid : M. BaiUy-BaiÙière.

S\int-Péter8bourg : M. Jacques lssakoff.

Moscou : MM. Gauthier.

New-York : MM. Bossange et O, 94, Beekmann Street.

Les demandes d'abonnement et toutes les communications relatives au Journal doivent être adressées, franco, à M. Jacques CHARAVAY,rue des Grands-Augustins, 26.

(le Marquis de).

Hyacinthe-Jacques de la Motte-Ango, marquis de Fiers, naquit à Versailles, le 18 septembre 1803, et mourut à Bruxelles, le 30 janvier 1866. Il appartenait à l'une des plus anciennes familles de Normandie et l'on trouve ses aïeux, en 1066, à la conquête de l'Angleterre, parmi les compagnons de Guillaume-le-Conquérant.

M. de Fiers fit ses études au collège de Pau et fut nommé, en 1823, directeur des Postes militaires. Il participa en cette qualité à la campagne d'Espa-

gne, et rentra en France en 1824. Capitaine d'état- major de la garde nationale, fl remplit les fonctions d'aide-de-cainp du maréchal Oudinot, duc de Keggio, commandant en chef de la garde nationale jusqu'au licenciement, en 1827.

Lors de la formation des Archives de la Couronne, en 1825, il fut nommé par M. le duc de Larochefoucauld-Doudeauville, son cousin, vérificateur en chef, chargé de la création de ce service. Ce fut à cette époque qu'il commença sa magnifique collection d'autographes, connue et estimée par tous les amateurs d'Europe.

En 1835, M. le marquis de Fiers fut nommé conseiller référendaire à la Cour des Comptes par l'influence de son beau père M. Vitali. M. Vitali, d'une famille noble des lies Ioniennes, avait été un des chefs de la guerre de l'Indépendance en Grèce, et avait cherché avec les Colelti, Mavrocordato et autres, à faire donner la couronne de Grèce au duc de Nemours. Lorsque le duc d'Orléans devint Hoi des Français, il voulut témoigner son eslime et son amitié a M. Vitali et contribua au mariage de M,,u Vitali avec le marquis de Fiers. En outre le nom du marquis de Fiers rappelait au Roi des souvenirs de sa jeunesse. En 1792, Louis- Philippe d'Orléans, duc de Chartres, servait sous les ordres du général de Fiers, commandant en chef, en Hollande d'abord, puis à l'armée des Pyrénées-Orientales. Le général, vicomte de Fiers, grand oncle de M. le marquis de Fiers, avait été guillotiné en juillet 1794. cinq jours avant le 9 thermidor.

En 1843, à la suite d'une mission diplomatique à Vienne, M. le marquis de Fiers fut nommé chevalier de la Légion-d'Honneur. Plus tard il reçut du

grand doc de Toscane Léopotd H, qui Int témoigna tonjonrs beaucoup d'aftection, la croix de chevalier de l'Ordre du Mérite de S'-Joseph.

M. le marquis de Fiers aimait les artistes et tout ce qui touche aux arts, et il employa à leur rendre service son crédit et ses hautes relations pendant la Monarchie de Juillet. Un journal a pu dire avec raison : C'était un esprit large et élevé, et un écrivain d'un réel talent... obligeant, généreux, doux aux petits et aux faibles, il doit laisser bien des souvenirs reconnaissants derrière lui.

La Révolution de 1848 enleva à M. de Fiers sa position de conseiller à la Cour des Comptes. Ayant refusé de donner sa démission il fut révoqué. La Cour des Comptes protesta contre cette mesure arbitraire qui frappait en même temps que M. de Fiers, le premier président et plusieurs autres conseillers, et donna à Mrle marquis de Fiers les plus vifs témoignagesde sympathie. Aussi, en 1849, le gouvernement cédant aux instances et aux réclamations de la Cour des Comptes, réintégra dans leurs fonctions M. de Fiers et ses collègues frappés avec lui.

C'est à cette époque que M. le martruis de Fiers engagea une correspondance avec le comte de Cavour (qui était alors rédacteur du journal le Risorgimenlo) et avec lequel M. de Fiers était lié. Peu après il écrivit dans quelques feuilles étrangères jusqu'en 1860. Au mois de décembre 1860, il était nommé à l'ancienneté conseiller référendaire de 1" classe. Un an après, poursuivi pour intelligences à l'étranger et condamné en vertu de la loi de sûreté générale à deux mois de prison, M. le marquis de Fiers, après avoir exécuté le jugement qui le frappait, se retirait à Bruxelles (mars 186?).

Là il ne tarda pas, grâce a la loyauté, à la modération et à l'aménité de son caractère, à se concilier les sympathies de tous ceux qui le connaissaient. Attaché par ses antécédents comme par ses opinions à la cause de la monarchie parlementaire, 11 lui avait voué une fidélité qui ne se démentit jamais et qui s'affirma surtout dans les rudes épreuves de l'exil. M. de Fiers les supporta avec un courage admirable, avec une résignation toute chrétienne. Le calme de sa conscience lui permettait d'opposer aux injustices du sort cette imperturbable sérénité d'esprit (fui était un des charmes de sa conversation. Il était très- recherché dans le monde diplomatique, à cause de la finesse et de la justesse de sès appréciations, et plusieurs hommes d'Etat de l'Europe, avec lesquels il entretenait une correspondance des plus actives, faisaient le plus grand cas de ses jugements et de ses conseils. Il s'attachait du reste à servir deux intérêts qui n étalent jamais séparés dans sa pensée; celui du droit et celui de la France.

La loi de sûreté générale n'ayant pas été renouvelée. M. le marquis de Fiers s'apprêtait à rentrer dans sa patrie et allait réaliser le plus cher de ses vœux eu se fixant avec madame la marquise de Fiers dans son château de Cour-sur-Loire, près de Blois, pour y vivre entouré de ses enfants et petitsenfants. Cette dernière consolation ne lui a pas été accordée : la mort, toujours impitoyable, l'a frappé subitement dans la nuit du 29 au 30 janvier. M. le marquis de Fiers a laissé à sa famille l'exemple de sa vie et de sa constance à supporter le malheur et les vicissitudes de la fortune, 11 était préparé, nous en avons l'assurance, à aller recueillir dans un monde meilleur la récompense de son intègre et laborieuse carrière.

PIÈGES INÉDITES

Jolie lettre du célèbre poète adressée à son ami Dorat-Cubières. Elle fait partie d'une collection dont M. J. Charavay aîné prépare en ce moment le catalogue. '

Paris, ce 4 août 1779.

Même en son négligé votre muse sait plaire : Du billet que sa main n'a tracé qu'à demi L'aisance est agréable ; entre autres je préfère Le vers où je reçois le nom de votre ami.

Voulez vous bien, mon cher Cubières, remettre à Monsieur d'Oigni cette réponse. Son épitre en méritoit une meilleure; mais, telle gu'elle est, elle lui prouvera ma reconnaissance, et lui fera voir combien je suis flatté de sa galanterie poétique. Quand il sera à Paris, j'irai l'en remercier en prose. Vale.

Le CHer de Parny. '

GODOI (Manuel).

Cette lettre du célèbre ministre espagnol nous a été gracieusement communiquée par Mr P.-A. Labouchère, aussi connu par son talent comme peintre que par sa noble passion pour les autographes. Son cabinet, personne ne l'ignore, est un des plus précieux de la capitale: les pièces les plus rares et les plus curieuses y abondent ; aussi espérons-nous que Mr Labouchère voudra bien encore détacher de sa collection quelques lettres intéressantes,

Sour en enrichir notre modeste feuille.— C'est sur la demande même u célèbre peintre que leprince de la Paix lui écrivit la lettre suivante.

Monsieur,

Personne ne connaît mieux que moi la triste valeur des célébrités de notre siècle, parmi lesquelles je ne sui6 jaloux que d'une seule, celte Sê Adèle et dévoué serviteur de son roi et de sa pairie. Cependant je vous remercie de l'estime dont vous m'honorez dans votre lettre du 5, et je me rends à votre désir de posséder quelque échantillon de mon écriture; pour l'accomplir je transcrirai ici une petite partie de ma i épouse à un de mes amis qui se plaignaitde ce que mes ennemis faisaient une étude particulière de ne pas lire mes Mémoires, persévérant toujours dans leur haine.

Peu importe, lui écrivais-je, qu'ils refusent dr lire mes 'Méritoires ; ils ne pourront pas éviter de lire dans un livre qui est ouvert à tout le monde, et dans lequel se trouve consignée ma défense en de bien gros caractères ; ce livre c'est l'histoire des événements contemporains. On y lira que le Roi d'Espagne Charles IV, au milieu de la consternation générale produite par la république française, s'avisa de me lancer dans la carrière politique, époque affreusement mémorable dans laquelle, prendre le gouvernail d'un empire voisin de la France, n'était que se livrer à la fureur des tempêtes soulevées sur toute la terre.

On lira aussi que ce noble roi me lit en peu de mots son programme, savoir, de préserver ses états du contagion de la république frauçaise, de conserver etmaintenir l'intégrité de l'Espagne et de ses Indes, autant par les armes que par la politique, et de procurer au même temps le plus grand bonheur possible de ses sujets.

On lira de môme que, pendant les lôans de ma vie politique, je remplis toutes les parties de ce programme au milieu du général bouleversement qui lit tomber tant de règnes et d'empires en Europe • que l'incendie de la révolution française ne pénétra aucunement en Espagne, que l'intégrité de la monarchie Espagnole fut maintenue, non-seulement dans notre continent, mais dans l'immensité de ses domainesdes deux Amériques, de l'Asie et l'Afrique, malgré la guerre si obstinée de l'Angleterre contre l'Espagne pendant 8 ans, guerre dans laquelle la France et la Hollande, moins heureuses, perdirent leurs colonies ;

Ou lira encore que non-seulement l'intégrité de l'Espagne et son indépendance furent maintenues pendant tout le temps que j'eus en ma main le pouvoir de l'Etat, mais j'ajoutai un nouveau fleuron à la couronne de mon roi par l'acquisition que je lui fis de la place d'Olivenra et son dis-

trict, conquise par moi personnellement cotre autres plusieurs places que je pris sur le Portugal en 1801 ;

On lira en outre que j'avais rempli le difficile programme de Charles IV sans opprimer ni vexer l'Espagne ; que je fis fleurir les sciences, les lettres et les arts d'une manière à faire rivaliser nos études et nos écrivains avec ceux du 16m« siècle, que je réussis à entretenir la paix et la tranquilité de l'Espagne et de ses Indes sans d'autres aiguillons que ceux de l'honneur etde bons traitements envers toutes les classes de l'Etat, et sans autre police que celle des tribunaux ordinaires; que les procès politiques furent très-rares, que jamais, pas une seule tête ne tomba sur l'échafaud pour des délits politiques, et pas une seule famille, même de .mes ennemis les plus acharnés, ne prit le deuil, ni perdit son honneur, nl sa fortune pour ma cause ;

On lira pareillement que tel était l'Etat de l'Espagne, dans la complète possession de ses deux mondes, et dans la plus parfaite tranquilité en de

Sa et au delà des mers, quand le prince Ferdinand, qui avait demandé claneslinement une réponse à l'empereur des Français et l'avait prié de venir pour faire son bonheur et celui de l'Espagne, envahit le trône de son auguste père et me fit tomber dans la déplorable adversité, de laquelle, malgré la déclaration faite il y a plus d un an parla Cour suprême de la justice, de ne pas avoir pu trouver aucun chef d'accusation, ni aucune charge contre ma personne, je n'ai pas encore été relevé ;

On lira, enfin, que depuis le jour de la chute de mon roi, l'Espagne a perdu ses immenses possessions du continent Américain, son pouvoir et sa considération dans le monde politique, son bonheur, ses richesses, sa paix, l'union de ses enfants, tant de oiens dont elle jouissait sans que plus de 60 ministres qui m'ont suceédé aient pu réussir à l'exhausser, tant soit peu,. au niveau politique où elle se trouvait le jour dans lequel ie tombai victime de la haine d'un prince séduit, mis à la tête et sous l'influence des partis qui ont ruiné mon adorable patrie ; ce sont des faits, tous connus, appartenant à l'histoire contemporaine, et la postérité jugera impartialement entre moi et mes ennemis. »

Tel est le texte autographe par lequel je réponds, Monsieur, à votre désir, en vous priant au même temps d'accepter un exemplaire de mes Mémoires originaux en langue Espagnole, ne pouvant pour le moment vous envoyer la traduction française, pas encore finie à cause d'une longue et pénible maladie dont malheureusement le traducteur a été atteint.

Et avec cela, Monsieur, recevez l'expression de la considération très-distinguée avec laquelle je suis votre sincère serviteur.

Le prince de la Paix.

Paris, ce 10 novembre 1841

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