‹ L'Amateur d'autographesChapitre 22 sur 175 · UME LETTRE DE RABELAIS · texte numérisé non relu

UME LETTRE DE RABELAIS

Metz, le 12 février 1S66.

Monsieur,

Notre compatriote J. Le Dncliat a intercalé l'indication suivante dans ses commentaires sur Rabelais. « A Metz on montre encore en Jeurue la maison « qu'occupa Rabelais en cette rue pendant un assez long séjour. •

La note est, en apparence, bien inoITensive, n'est-ce pas? au fond cependant elle nous va droit au cœur, à nous autres Messius qui ne manions pas les illustrations à pleines mains. Metz, en effet, peut être flero, à plus d un titre, d'avoir donné asile à l'immortel auteur de Gargantua et de Pantagruel. Qui sait si ce n'est pas ici que Rabelais a observé certains types, a trouvé

certaines locutions populaires qui donnent tant d'originalité à son œuvre ?

Aussi m'accorderez vous, je pense, qu'une lettre de lui écrite à Meta, datée de Metz, aurait pour notre bonne cité une valeur inestimable.

Ce monument autographique existe-t- il ? Oui, d'après le Journal des Savants de 184?, p. 45, où M. Libri l'a fait connaître pour la première fois. , Voici cette lettre. Elle est adressée au cardinal du Bellay. • Monseigneur,

« Si, venant icy, M. de Sainct-Ayt eust eu la commodité de vous saluer a « son partement, je ne feusse de présent en telle nécessité et anxiété, comme

■ il vous pourra exposer plus amplement. Car il me affermoit que estiez en « bon vouloir de me faire quelque aulmosne, advenant qu'il se trouvast « homme seur venant de par deçà. Certainement, Monseigneur, si vous ne avez

■ de moy pitié, je ne sache que doibve faire; sinon, en dernier désespoir,

■ me asservir à quelqu'un de par dera avec dommage et perte évidente de « mes estudes. Il n'est possible de vivre plus frugalement que ie fays, et ne « me sauriez si peu donner de tant de biens que Dieu vous a mis en mains,

■ que je.... en vivotant et me entretenant honestement, comme i'ay fait jus- « nues à présent, pour l'honneur de la maison dont i'estois issu à ma départie « de France. Monseigneur, je me recommande très-humblement à vostre

■ bonne grâce, et prie Notre-Seigneur vous donner en parfaite santé très- « bonne et longue vie. »

De Metz, ce 6 février.

« Vostre très-humble serviteur

François Rabelais, médecin. •

En 1845, M. Bégin reproduisit ce texte dans les Mémoires de l'Académie de Metz, en ajoutant p. 7T. « Ce morceau curieux, auquel il manque malheureu- « sèment une date d'année, existe à la bibliothèque publique de Montpellier « dans un manuscrit in-t-, n° 24, provenant du Président Bouhier. »»

« Nul donte que le bienfaisant prélat n'ait aussitôt secouru Rabelais.... de « cette époque commence même à dater sa prospérité, l'eu après, il quitta « la cbambrette obscure et basse. ... que l'on voit encore au-dessus de l'an- « cienne porte d'entrée d'une cltapelolte dédiée à S« Genest, en Jurue; cham- « brette louée six livres par le sacristain. (Inventaire des receptes de la « chappelotte de Sx-Genesl en Jeurxto ) »

C'était tellement affirmatif que tout le monde, à Metz, vivait, depuis lors, plein de confiance sur l'existence de cette fameuse lettre, et, par suite, sur le séjour de Rabelais dans notre cité.

Oui eût pensé que cette douce quiétude dut se transformer bientôt en désillusion amére ï

M. le comte de P**#, chercheur infatigable, érudit passé maître, voulut, un beau jour, à l'occasion d'un discours qu'il allait prononcer comme Président de notre Académie, donner un coup de lime a cette nouvelle dent d'or.

Il écrivit a Montpellier et apprit, avec grand étonnement, que la lettre de Rabelais se trouvait, non à la bibliothèque municipale, mais aux archives de la faculté de médecine (m. s. H. 24, p. 34); qu elle n'était point autographe {horresco referensly, que le tout se bornait à une copie faite par Jean Bouhier, père du Président, cité par M. Bégin.

D'un autre côté, l'Inventaire des receptes de la chappelotte de Sx-Genest était introuvable : il ne figurait sur aucun répertoire local, et personne, ici, n'avait connaissance de ce document.

Jugez du désappointement qui suivit ces fatales démarches 1

Tout cependant n'était pas perdu.

Dans le monde savant on se rappelait une lettre adressée par Jean Sturm, recteur du gymnase de Strasbourg, au cardinal du Bellay, et représentant Rabelais réfugié et malheureux à Metz. L'original de cette missive devait, pensait on, se trouver a Strasbourg.

M. de P*" alla de nouveau aux renseignements.

Cette pièce (chose bonne à constater) n'était pas inconnue à Strasbourg. Mais où était-elle? Très-probablement, répondit-on, dans le fond Delamarre de la Bibliothèque impériale de Paris.

Uélasl l'inveutaire de ce fond, qui avait effectivement figuré à la Bibliothèque impériale, ne pouvait être d'aucun secours au cas particulier : il indiquait

des lettres à la vérité, toutes de 1515 à 1525, mais ces lettres semblaient n'avoir rien de commun avec le recteur de Strasbourg l.

La campagne; vous le voyez, se terminait par un désastre.

Heureusement que nous pouvions invoquer de salutaires consolations. Le

Eère du Président Bouhier avait du être un copiste sincère- l'inventaire de i chappetotte faisait probablement partie de la collection de M. Bégin, collée-, tion dispersée aujourd'hui ; enfin la lettre de Jean sturm n'était pas une chimère, elle était trop connue pour n'avoir pas réellement existé.

Je vous avoue toutefois que, malgré ces belles raisons, la présence de Rabelais à Metz me semblait au moins fort problématique.

J'avais d'ailleurs fait à cette occasion, et pour mon propre compte, une eontre- enquête dont le résultat avait été complètement négatif. Je m'étais dit : la question n'est peut-être pas entièrement vidée; si, en effet, Rabelais a écrit au cardinal, il est probable que ce dernier lui a répondu; or du Bellay a laissé une grande quantité de lettres citées ou relatées dans la Bibliothèque historique du P. Lelona, et dans les Lettres et Mémoires d' Estât de llibier : c'est même là son principal bagage littéraire, Peut-être serai-je plus heureux de ce coté?

Je cherchai et je cherchai en vain.

Aussi, depuis longtemps, les diverses circonstances de ce récit étaientelles pour moi des faits dispersés et confondus dans les incertitudes de l'histoire, lorsque le hasard me fit rencontrer dernièrement une indication manuscrite, restée inaperçue jusqu'ici, à cause, probablement, de son exiguité (elle est disposée sur deux lignes d'une écriture extrêmement line) et qui suffit néanmoins pour dissiper, sur le champ, mes hésitations et mes doutes antérieurs.

Je venais de lire, â la page 1813 du 3-# volume des Observations sécidaires de Paul Ferry (m. s. 108 de la Bibliothèque de Metz), la note microscopique suivante : « Rabelais aux gages de la ville de 120 livres par an, 1547, est « congédié — V* les comptes île la ville. »

Je dois vous dire que Paul Ferry était un célèbre ministre protestant de Metz au xvne siècle. Il avait composé différents ouvrages, notamment les Obsemations séculaires, immense compilation restée manuscrite devant servir à la rédaction d'une histoire générale de notre ville. C'est un livre sur, Paul Ferry ne cite jamais de mémoire ou d'après des on-dit ; il ne procède que par voie de confrontation rigoureuse, les pièces en main. La sincérité de son œuvre est, ici, à l'abri du plus léger soupçon.

Vous comprenez maintenant pourquoi j^admis, sans hésiter, que le séjour de Rabelais dans nos murs était, désormais, hors de contestation.

Je voulus cependant aller plus loin. Je tenais à rendre ma découverte, je ne dirai pas plus certaine, mais plus intéressante, eD la présentant accompagnée de l'extrait des comptes dont parle P. Ferry.

Mon espoir fut trompé. Je rencontrai, dans les comptes municipaux de cette époque, une quantité prodigieuse de poussière, dont j'absorbai, sans me plaindre, une nonne partie (c'était la punition de ma curiosité); mais nulle part je ne vis trace des gages de Rabelais. 11 est vrai que ces comptes sont incomplets et fort détériorés par le temps.

Qu'importe ! la note de P. Ferry clot la discussion et rend sinon l'existence du moins la plus grande vraisemblance à la lettre du 6 février, à celle de Jean Sturm, et à l'inventaire de ta chappetotte, toutes pièces restées jusqu'ici en quarantaine historique.

Veuillez agréer, Monsieur, etc.

Victor Jacob, Conservateur de la Bibliothèque de Metz.

BIBLIOGRAPHIE

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