ENCORE LES LETTRE» DE MARIE-AMTOII¥ETTE
Nous avons promis a nos lecteurs de les tenir au courant de la discussion qui s'est élevée à propos de l'authenticité des lettres de Marie-Antoinette, et nous voulons tenir oarole. M. Alfred d'Arneth, l'éditeur de Vienne, ayant vu notre article sur celle question dans le n° 102, nous a écrit une longue lettre, le 21 mars, qu'il nous a permis de reproduire, ce que nous nous empressons de faire en partie.
M. d'Arneth commence par nous dire que s'il ne nous a pas remercié de suite de notre article, il en a été empêché par deux raisons : 1° parce qu'il a de la difficulté pour écrire couramment le français; 2° parce qu'il n'est nullement intéressé dans la question de l'authenticité des lettres de la reine publiées par les éditeurs français, si ce n'est comme homme de science désirant que la vérité soit reconnue. Laissons parler maintenant M. d'Arneth.
• Sur la première page vous dites : « M. d'Arneth, connaissant très-peu l'écriture de Marie-Antoinette. »
• Permettez- moi. monsieur, de vous dire que c'est une erreur assez grave, et, si c'est M. d'Hunolstcin qui vous a dit cela, il s'est trompé vraisemblablement en confondant M. de Sybel et moi. Ce n'est pas mon mérite personnel, mais l'avantage de ma position officielle, qui m'autorise à prétendre qu'il n'y a personne en Europe qui connaisse mieux que moi l'écriture de la reine dans les différentes époques de sa vie. Ce n'est que la conséquence toute naturelle de ce qu'il n'y a nulle part une si riche collection de ses lettres authentiques qu'au#archives del'Autriche, où j'ai l'honneur d'être employé, et cet emploi môme vous sera garant que vous vous trompez une secoude fois si vous croyez que, vis-à-vis de M. le
comté d'Hanolstein, je me sois reconnu fort incompétent en matière d'écriture. Comment un des directeurs d'une si vaste collection d'écrits de. tout temps et de tout genre comme les archives de l'Empire d'Autriche se reconnaîtrait- il incompétent en cette matière ? Non, monsieur, je ne suis
ri assez humble pour me donner une telle attestation de pauvreté, et suis sûr que quiconque en Autriche et même en Allemagne, qui s'occupe des sciences historiques, médira, comme vous vous, nommez vous-même, un homme dumétier. En homme du métier je vous assure donc, monsieur, que cette hypothèse dont vous parlez, et d'après laquelle la première lettre de la Dauphine aurait dé copiée par un enfant de huit à neuf ans ou par une femme de chambre, est tout- à fait insoutenable. Vous aurez vu probablement déjà les fac-similc qui sont annexés à la 2e édition de mon recueil, et vous y retrouverez la même écriture, hideuse au commencement, mais se formant de* mieux en mieux et changeant à la fin entièrement son caractère. C'est moi-même qui, dans ma préface, en ai fait mention, longtemps avant d'avoir vu la collection de M d'Hunolstein et avant d'avoir constaté la différence extrême qui existe entre les lettres authentiques et celles que possède M. D'Hunolstein. Ce fait vous prouvera aussi que vous vous trompez si vous dites que j'ai tout d'abord condamné sans voir. Vous ne trouverez nulle part une ligne de ma main où, avant d'avoir vu la collection de M. d'Hunolstein, je l'aie coudamoée, comme vous dites ; mais après ravoir vu, ce serait demander l'impossible que de ne pas reconnaître tout d'abord que toutes les lettres des premières années, jusqu'à l'avènement au trône, et une très-grande partie des autres sont fausses et ne peuvent nullement être authentiques.
« Quoique je ne pouvais pas me déclarer incompétent en matière d'écriture, j'ai pourtant dit à M. d'Hunolstein que, s'il ne voulait et ne pouvait pas me croire, je m'en rapporterais au jugement d'autres personnes expérimentées, parce que je sais bien que leur jugement ne pourra jamais différer du mien, car pour moi ce n'est plus un objet de doute, mais une affaire decertitude absolue. J'ai engagéM. D'Hunolstein à venirà Vienne — nous étions à Munich et la distance n'est pas si grande— pour comparer ses lettres avec les autographes de la reine, lesquels, appartenant à S. M. l'Empereur et non à moi, je ne pouvais transporter autre part. Je lui ai fait la proposition de déléguer quelques hommes savants, ou peut-être l'Académie des sciences d'Autriche, pour lui prouver une chose qui l'est d'une manière indubitable pour moi. Je n'ai plus entendu parler des résolutions de M. d'Hunolstein, et, pour vous dire la vérité, elles me sont presqu^ndifférentes, car il me faut répéter que je ne suis nullement intéressé à l'authenticité ou à la fausseté de ses autographes, et, s'il aime à se faire tromper, c'est son affaire et non la mienne.
« Vous prouvez, monsieur, d'une manière assez claire et assez persuasive, la grande différence qui existe entre l'écriture des premières années et celle des autres, mais vous ne pouvez démontrer que la même personne n'ait pas pu changer ainsi son écriture. »
« Alfred p'Arnrth. »
Le 27 mars nous répondîmes à M.d'Arneth,et nous croyons devoir insérer ici notre lettre pour que nos lecteurs aient sous les yeux les pièces du procès et puissent juger.
■ Nous voulons tous deux la vérité. C'est pourquoi nous ne pouvons manquer de nous entendre, (put d'abord, vous me dites que vous n'êtes nullement intéressé dans la question de l'authenticité des lettres publiées par MM. D'Hunolstein et Feuillet de Conches. Pourquoi doncalors avez -vous condamné ces lettres comme fausses avant de vous être livré à un exa-
men approfondi. Dans une question d'écriture, il faut y regarder de plus près et différerson jugement jusqu'à une plus ample vérification.
« La question de l'Ecriture a été l'objet de mes soins particuliers et, avant de m'inscrire en faux contre vos prétendus originaux, je me suis livré à toutes les recherches que l'on fait en pareil cas. Vous êtes un homme du métier, me dites-vous. J'en suis enchanté, car alors vous ne craindrez pas de me suivre sur le terrain où je vous ai attiré et oui est le seul sur lequel nous puissions raisonner Ex Professo, et combattre à armes égales. Commençons donc :
« En voyant les fac simile insérés dans votre intéressant ouvrage, j'ai remarqué tout d'abord que l'écriture des deux premiers était totalement différente non seulement de l'écriture des deux autres, mais encore de celle de toutes les lettres de Marie Antoinette que possèdent les éditeurs français Cette remarque s'étendait aussi à toutes les lettres de la reine qui sont dans les archives ou dans les collections particulières, à toutes celles que j'ai vues, lesquelles sont au nombre de plus de 400, sans compter des signatures sur des contrats de mariage, et 150 pièces authentiques, venant de la cour des comptes, et enfin à la dernière que Marie-Antoinette ait écrite, son Testament. — Je dis totalement différente tant dans les détails que dans l'ensemble. L'Ecriture de la Reine que tous les amateurs d'autographes connaissent est sans liaisons et sans jambages accentués, tandis que dans les fac simile que vous avez publiés, les lettres de chaque mot se tiennent les unes aux autres. Or, je trouve dans une lettre de l'abbé de Vermond, datée de Vienne, 14 octobre 1769, et publiée dans votre 2e édi ion, pagi 360, ce passage :
« Lorsque j'examine ses écritures, je n'ai besoin que de montrer les « mots avec le bout de mon crayon, elle reconnaît tout de suite ses mé- « prises; son caractère n'est pas fort bon, le plus fâcheux est qu'un peu « par paresse et par distraction, un peu aussi, à ce qu'on croit, par la « faute de ses maîtres d'écriture, elle a contracté l'habitude d'écrire on « ne veut plus lentement....*
• Voilà un argument sans réplique ; en effet quiconque écrit sans liaisons, écrit fort lentement: ceci n'a pas besoin détre prouvé, je pense. Or, n'était-ce pas le cas de Marie-Antoinette? Par cette révélation inattendue de l'abbé de Vermond, vos prétendus originaux reçoivent une rude atteinte.
- En second lieu, je demande si l'écriture d'un homme ou d'une femme peut, en moins d'un an, changer tout à fait de caractère et rester ensuite station naire, car l'écriture des tac simile que j'admets se retrouve toute entière dans le testament de la Reine. — Si ou pouvait admettre qu'une semblable transformation soit possible, il n'y aurait plus aucun point de repère pour vérifier des lettres, des testaments, des billets à ordre ou autres prétendus faux. Je pose cette question à vous, Monsieur, et j'en appelle à tous les professeurs d'écriture, à tous les experts en pareille matière. Je n'insiste pas davantage pour le moment sur la différence des lettres; je vous renvoie sur ce point à mon premier article.
• Dans votre 2e édition vous donnez le fac simile d'un billet du 3 -avril 1774, et vous croyez de bonne foi qu'il se rapproche de l'écriture connue de Marie- Antoinette. Je l'ai examiné avec la plus grande attention et je le range dans la même catégorie que les autres; il représente les mêmes signes, les mêmes liaisons dans l'écriture, enfin les mêmes D, R,S, Y, etc.
« Le dernier fac simile de la 2e édition contient une lettre authentique delà Reine siguée Marie Antoinette, qui est sa signature ordinaire. Ces deux mots sont sans liaisons, et dans toutes vos signatures : Antoinette, tout est lié.
• Vous me dites, Monsieur, et c'est là un de vos grands arguments, que votre position d'archiviste vous permet de connaître mieux que personne en Europe l'écriture de la Reine aux différentes époques de sa vie. Je n'ai nullement la pensée de contester votre science paléographique, mais cependant vous me permettrez de vous faire observer que nous autres Français, nous devons connaître mieux que les Allemands l'écriture de Marie-Antoinette, qui est venue en France, à l'âge de seize ans, et n'est jamais retournée dans son pays natal, mais passons.
« Un autre argument est celui-ci : Les pièces dont je vous ai donné les fac simile sont dans les archives particulières de l'Empereur d'Autriche, et, par conséquent, ne peuvent pas être suspectées. Cet argument pourrait avoir quelque créance aux yeux de quelques-uns, mais dans fa question qui nous occupe il n'a sur moi aucune espèce de force.
« Si mes affaires et surtout ma santé ne me retenaient à Paris, j'aurais, dans l'intérêt de la question, faille voyagede Vienne, ce qui m'aurait d'abord procuré le plaisir de faire votre connaissance et ensuite celui d'examiner avec vous, avec attention, les prétendus originaux contestés. Il y a, pour les gens du métier, des indices certains qui leur permettent de discerner une copie d'avec un original, et, si j'avais les lettres sous les yeux, ne fût-ce qu'une heure, ma conviction n'en acquérerait que plus de force.
« J'examinerais d'abord si les lettres contestées par moi sont écrites sur du papier Français, quels sont les filigranes, les noms des fabricants, comment sont disposés les pontuseaux, si la lettre a été écrite sur une feuille entière, sur une demi ou un quart de feuille. (telle vérification amènerait une solution dans la difficulté. J'examinerais ensuite à quelle lettre, à quelle époque finit l'écriture fantastique et où commençe récriture que je maintiens pour vraie.
« Maintenant, Monsieur, que je vous ai donné des preuves mathématiques contre vo* soi-disant originaux, je vous prie d'employer les mêmes armes pour combattre les lettres des collections françaises que vous déclarez fausses avec un laisser- aller qui m'étonne beaucoup. On a raisonnéiusqu'à ce jour sur l'impossibilité morale, mais, dans la discussion dont il s'agit, il faut du positif et non des paroles en l'air ; avec le système des impossibilités, il est on ne peut plus facile de retourner contre vous les mêmes armes et de trouver dans vos lettres des phrases incompréhensibles, incohérentes, etc. Mais à quoi bon, Monsieur? ne devons-nous pas désirer plutôt l'authenticité des lettres que leur fausseté.
« Je ne suis point à bout d'arguments et de preuves, mais cette lettre est déjà trop longue et prend les proportions d'un article. Je finis donc et j'attends votre réponse. »
Jacques Charavay aixé.
Au moment de mettre sous presse nous recevons une nouvelle lettre de M. d'Arneth, qui n'a qu'un seul défaut, c'est de ne pas répondre à nos •questions. Nous en parlerons dans notre prochain numéro.
PIÈCES INÉDITES