‹ L'Amateur d'autographesChapitre 27 sur 175 · BOURBOTTE · texte numérisé non relu

BOURBOTTE

Bourbotte fut arrêté aussitôt après la journée du le' prairial an m, avec cinq de ses collègues, Duroy, Duquesnoy, Romme, Soubrany et Goujon. Il fut de suite envoyé au château du Taureau, en Bretagne.

Le 2 prairial il adressa d'un cabaret sur la route de Versailles à son ami Dudaujon une lettre où il demandait du linge et de l'argent, dont il manquait totalement, el protestait de son innocence. « Ecris à tous mes amis, dit-il, pour leur apprendre ma nouvelle existence, et dis-leur que Bourbotte est toujours digne et le sera jusqu'à la mort de l'estime des bons citoyens. » 1 Le 4 prairial, s'étanl arrêté dans un petit village de Normandie, non loin de Caen, il écrivit de nouveau une superbe épltre que nous avons publiée dans le n° 95 de Y Amateur d'autographes. Le 14 prairial, du château du Taureau où il était détenu, il adressa à Dudaujon une nouvelle lettre que nous donnons aujourd'hui à nos lecteurscomme complément de celle du 4 prairial.

Au Château du Torreau, ce 14 prairial an m de la République française une et indivisible.

Bourbotte à son ami Dudaujon.

Il est bien doux d'avoir des amis dans le malheur, mon cher Dudaujon, mais aussi il est bien dur d'ignorer leur sort et de ne point en entendre parler. Voilà bientôt plus de quinze jours que je ne t'ai vu, et celte inquiétude est dans ma position la plus difficile à supporter. Hâtes - toi , oui, mon bon ami, hâtes-toi de verser dans mon âme ce beaume vivifiant qui découle pour moi des expressions de ton amitié. Mon cœur affranchi de tout remords parce qu'ifle fut toujours de toute espèce de crime, serait plein de calme si les sollicitudes de l'amitié ne ragitaient sans cesse. J'attends avec l'impatience du besoin que tu m'écrives, et j'exige de toi au nom de notre îiffeclion mutuelle que tu m'écrives tous les jours. J'ai remis plusieurs lettres pour loi aux citoyens qui ont été chargés de nous conduire au château du Torreau ; ils m'ont bien promis de te les remettre, mai? dans le este où tu désirerais les voir pour quelque chose qui me fut relatif, voici leurs noms et leurs adresses:

Dejean, officier de cavalerie légère, rue du Mont Blanc, n° 43.

Margouet, capitaine de vaisseau, rue Trassy, n° 6, maison de France, près la porte Denis.

Carte Saint-Léger, chef de bataillon, rue Saint-Thomas du Louvre, hôtel de G< nève.

Margaron, chef de brigade, palais Égalité, n» 18.

Les deux premiers se sont < nargés de mes lettres. Dejean en avait une pour le Comité de sûreté générale. Je te prie de l'inviter a m'en envoyer une copie, car je n'ai pas eu le temps d'en prendre une. Proclame partout, mon bon ami, l'innocence d'un homme qui a toujours été estimé de tous ceux qui l'ont connu ; tu peux défier toute espèce d'accusation contre moi ; mon âme est restée pure comme ma conduite, et mes intentions le furent toujours. Je t'ai dit souvent que j'avais dans mes registres, dans ma correspondance, dans mes différents actes imprimés un canon à mitraille contre toute espèce d'inculpation et des moyens de mériter même davantage l'estime de mes concitoyens,*en ce que les différentes pièces renferment la preuve d'un travail qu on ignore et dont je n'ai jamais voulu parler par pudeur et modestie. Eh bien, dis à chacun d'aller puiser là cette conviction qu'ont tous ceux qui me connaissent, que dans aucun temps de ma vie politique je n'ai cessé d'élre digne de l'estime de mes concitoyens.

1 Cette lettre faisait partie de la vente Capelle, en 1849, et nous l'avons signalée dans le Manuel (N° 34) en reproduisant l'analyse qui se trouvait dans le catalogue.

Qu'il me soit permis de me faire entendre deux minutes, et on me rendra justice. On ne pourroit m*ôter cette faculté sans se rendre coupable de barbarie; je dis plus, on commettroit un crime en me jugeant sans m'entendre, puisque rien n'est si facile que de prouver que je ne peux pas même être soupçonné. Si tti était cependant mon sort, mon bon ami,

2 ue je fusse arraché à la société sans avoir eu la faculté de mettre en yidence les preuves palpables de mon innocence, c'est à toi à effacer la tache qui ternirait la mémoire d'un homme qui consent à mourir, mais qui veut que sa mémoire ne soit pas assaillie.

Maintenant, mon ami, it est nécessaire que tu t'occupes sur-le-champ du soin de m envoyer la malle et les effets que je t'ai demandé. Comme la prison où je suis est très- froide, ne m 'envoyé aucun vêtement d'été, mais tous d hiver au contraire. Six chemises, dix-huit mouchoirs, six cravates, un pantalon, un gitet et une redingotte de laine , ma houppelande, mon manteau, un bonnet de poils, ma longue vue, des bas de coton, une redingotte,. un gilet et un pantalon de drap bleu, des livres, surtout des gilets de flanelle, du papier, des plumes, de la cire à cacheter, une paire de bottes, des pantoufhes chaudes, un manteau, en un mot, ce que tu imagineras qui pourra soulager les maux de ton ami malheureux et captif.

Adieu, je t'embrasse, ainsi que ton père, adieu, adieu.

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