UNE STATUE INDÉCENTE AUX TUILERIES SOUS LOUIS XIV
Beaucoup de statues ornent aujourd'hui le jardin des Tuileries, maïs aucune ne blesse l'es yeux ou n'offense la pudeur de qui que ce soit. H n'en était pas de même, parait-il, sous le règne de Louis XIV. Une requête adressée an Père de La Chaise, nous apprend qu'une certaine statue était la cause d'un nombre infini de péchés ràortels. La susdite pièce fut remise, en juin 1692, au roi, alors devant Namur. Celui-ci crut la chose assez importante pour mettre au dos une note où il ordonne de vérifier l'exactitude des faits contenus dans la requête. — Voici celle curieuse pièce *.
Au R. P. de La Chaise.
Mon très R. P.,
Plusieurs personnes de piété ont prins garde qire <fans les Tuilier te? en dessendant du coslé de la Seine, proche de la porte de la Conférence, il y avoit une statue extraimemeut impie qui lient contre son ventTe une figure de femme neue. On y a entendu dire des discours horribles sur sa posture à' plusieurs gens qui s'arresléot à la contempler. Sy vostre ftévcrance a la bonté d'en informer notre giand monarque quy est assurément un très bon chrestien, il donnera des ordres pour la faire osier. H empeschera par ce moyen un nombre infini de péchez mortels quy ce comptent à la veue de ceste figure, ce quy attirera la bénédiction du ciel sur ces armées et sur sa personne» et sur toute sa famille la continuation dé toute sorte de prospérité.
UTVE CURIEUSE ÉPITRE A VOLTAIRtS
Le nombre des léttres de Voltaire est presque incalculable, ce qui s'explique par celui de ses correspondants. De toutes parts affluaient dans la résidence de Voltaire à Ferney, des épltres, émanant parfois de personnages qu'il ne connaissait nullement, mais qui ne lui en prodiguaient pas moins les plus grands éloges. C'était une . rude tâche que de répondre à tous ces admirateurs du grand homme, et la place de secrétaire n'était pas une sinécure. Après avoir pris lecture d'une lettre, tantôt Voltaire lui-même, tantôt son fidèle serviteur Wagnière, mettaient en tête le nom du personnage de qui elle émanait, sans doute pour les classer dans les cartons on on renfermait la correspondance. Ainsi sur la curieuse pièce que nous allons mettre sous les yeux de nos lecteurs, Wagnière a mis ces mots : Bourgoing, parent de l'ëcartelé. Dans notre siècle, il est un homme qui eut dans sa vie plusieurs points de ressemblance avec Voltaire. Comme lui, il jouit d'une grande renommée : comme lui
* Çabinet de M. J. Charayay aîné.
aussi, il voulut fuir le flot toujours croissant de ses admirateurs, et se retira d'abord à Tours, puis à Passy, qui fut son Ferney à lui. Comme Vollaire, de toutes parts il recevait des lettres louangeuses, des épltres pleines de flatterie, et il y répondait avec cette différence toutefois qu'il n'eut jamais de secrétaire. Qui ignore en effet, surtout parmi les amateurs, combien le nombre des lettres deBérançer est immense? Chaque jour on en découvre de nouvelles et combien encore que Ton ne connaît point. — Cependant il est temps de s'arrêter et de parler un peu de la lettre que nous allons reproduire. Pendant les troubles de la ligue et parmi les ennemis les plus furieux du Béarnais, était au premier rang un certain Edmond Bourgoin, prieur des Jacobins de Paris. Fanatique insensé, il osa, dans ses sermons, défendre Jacques Clément, son confrère, l'assassin de Henri 111, il osa le comparer à Judith et le mettre au nombre des martyrs. Pris les armes à la main, en 1589, lors de l'assaut d'un faubourg de Paris, il fut condamné par le Parlement de Tours à être roué ou écartelé, — car on n'est pas d'accord sur ce point, — sentence qui fut exécutée le 26 janvier 1590. Voltaire, dans son épftre au roi de Danemarck, accola le nom de Bourgoin à celui du père Guignard, autre fanatique qui, après l'attentat de Jean Chàtel, fut trouvé porteur d'écrits injurieux contre Henri III et contre son successeur, et pour cette raison, condamné à. mort et exécuté à Paris le 7 janvier 1595. Mais le grand écrivain eut le malheur d'écrire Bourgoin avec un g final. Aussitôt un brave officier au régiment d'Auvergne, nommé Bourgoin g, craignant d'être pris pour un parent de 1 écartelé, écrivit à Voltaire la singulière épître que voici 4 :
A Dunkerque, ce 10 février 1772.
Monsieur,
Il vous paraîtra singulier de vous voir importuné par quelqu'un qui n'a aucune espèce de droit à votre attention; mais cest un des grands inconvénients de quiconque jouit d'une haute réputation d'être exposé lus que personne aux assauts des fâcheux et je vous en donne aujour- 'hui une triste preuve. Plus d'un jeune auteur, jaloux de s'élancer vers le Parnasse sous les auspices de son illustre doyen, aura cru que quelques légers essais d'une verve naissante pouvaient Venhardir à vous choisir pour son Apollon. Je ne suis point muni d'un tel passeport pour pénétrer dans votre cabinet. C'est une petite plainte qoe j'ose porter à votre équitable Tribunal, et non une production que je soumets à votre censure; et j'ose me flatter que vous recevrez l'une avec autant de bonté que vous auriez jugé l'autre avec discernement. Mon préambule vous a sans doute déjà ennuié, et peut-être m'avez vous déjà dit : Avocat au fait: M'y voici.
Tout ce qui sort de votre plume, Monsieur, a droit à la renommée. Toute l'Europe retentit de vos productions en tous les genres. Tous les noms que vous avez célébrés passeront jusqu'à nos derniers neveux : mais il en sera de même de ceux sur lesquels vous aurez distillé le fiel
1 Cabinet de M. J. Charavay aîné.
de la satyre ou que vous aurez maudits dans un louahle courroux. J'ai le malheur d'en porter un de cette dernière espèce. On ht dans votre charmante Epitre au roi de Dannemarc:
D'un Guignard, d'un Bourgoing, les horribles sermons Au nom de Jésus-Christ, prêchés par les Démons, etc.
Je m'en entends déjà faire l'odieuse application; et quoique ni mon état, ni ma façon de penser ne me mettent dans le cas de m'en affecter sérieusement, j'aurais souhaité, je l'avoue, que mon nom, asses obscur jusqu'ici, n'eût point été tiré de la poussière pour inspirer de l'horreur dans vos beaux vers. Je connaissais la malheureuse avanture du Père Bourgoing, mais je m'en étais consolé en remarquant que son nom ne finissait point par un g. Il semblait que le P. Daniel, pour ménager ma délicatesse, eût orthographié ce nom selon ma conjecture, mais vous y avez ajouté la fatale lettre sur laquelle se fondait ma tranquilité et vous voulez absolument que le bon Père, écartelé en place de Grève, soit un de mes grands oncles. Voilà donc mon nom flétri, et par quelle main? par une main faite pour tout illustrer. Convenez, Monsieur, que j'aurais bien lieu de m'en chagriner, si je n'attendais le remède de cette même main, d'où part la blessure. Quelques lignes de réponse à ma requête sont celui que je réclame. Je sens quelle est ma témérité d'oser prétendre à un des moments perdus du plus bel esprit de notre siècle; mais c'est moins au plus sublime des poètes qu'à un respectable ami de l'humanité que j'addresse cette lettre : et j'espère de la bonté de son cœur qu'il m'accordera la réparation que j'ai la hardiesse de lui demander : réparation, qui, quelque légère qu elle puisse être, me sera mille fois plus flatteuse que la prétendue injure dont j'affecte de me plaindre, ne m a paru humi- 1 tan te. La réponse que j'attens, peut-être par une confiance ridicule, vengera pleinement mon nom de l'opprobre dont il fut couvert au tems de la ligue. Je la transmettrai a mes enfants pour prévenir leur confusion à la lecture de votre charmanteEpitre, et je veux qu'ils la regardent comme leur plus précieux titre de noblesse.
Je suis, avec cette profonde vénération que vous porte tout l'univers littéraire, Monsieur,
Votre très-humble et très-obéissant serviteur.
Bourgoing,
Officier au régiment d'Auvergne.
BIBLIOGRAPHIE
1 I X Ht I I DE DAIVXOIV AUX ENFERS