‹ L'amazone du roi de SiamChapitre 10 sur 24 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

— Gomment vas-tu, cher Délice ?.,.

— Mieux, Xali, ta chaude caresse m'a fait du bien... Le brouillard rouge s'est dissipé !... Combien sont-ils, là-bas, de morts et d'agonisants?...

— Que sais-je?... Un millier,' peut-être.

— Hélas î

— Ne les plains pas!... Il n'a fallu rien

moins que la charge formidable des éléphants pour réduire ce peuple en délire...

— Il a faim, Xali. sa misère est grande!

— Vas-tu l'absoudre, après ce qu'il t'a fait?...

— Il ne m'a rien fait... Dans ma douleur, cette nuit, j'ai trouvé des âmes compatissantes...

— Et ces blessures, cher Parfum?...

Kali-Yanà eut un mystérieux sourire ; puis,

ses yeux se voilèrent, et une larme perla au bout frisé de ces cils.

— Je suis allée où je n'aurais point dû pénétrer jamais!... N'accuse personne, Xali, je porte le châtiment de mon imprudence...

— Ah! oui, ce secret que tu gardes si bien...

— Les Thaï ne sont pas aussi méchants que les Farang ! Le mal vient de plus loin ! . . .

La rada, étendue sur sa couchette, caressait d'une main nonchalante la joue de son amie qui, agenouillée devant elle, la regardait passionnément. Dans la vaste salle, hier encore toute gazouillante de la joie com-

municative des jeunes filles, ne vibrait plus que laplainte intermittente des blessées. Presque toutes avaient été atteintes par quelque projectile, et les bandelettes de fine toile entouraient les membres endoloris, pressaient les fronts douloureux où des gouttelettes rouges filtraient quand même, engluant les cheveux, descendant en fils de rubis sur les joues fiévreuses.

Kromalah, qui avait eu le bout du sein éraflé, cachait la coupelle délicatement arrondie de sa poitrine dans une corolle de lotus, car les étamines des nymphéas roses sont particulièrement bienfaisantes.

Ramesuèn versait, goutte à goutte, sur son bras gonflé, de Fessence de kadanga mâle, et Mi se faisait des compresses de mëng lak et de liseron aquatique, dont elle mâchait parfois les feuilles au goût aigrelet pour se distraire de sa souffrance. Les plus petites rada qui n'avaient point pris part au combat, gardaient seules leurs gaietés turbulentes.

Sourinam, une mignonne de six ans, à la mèche frondeuse traversée de fléchettes de

corail, se roulait toute nue sur le dos de Mira-Mira, la panthère familière ; Kroumil, une autre apprentie amazone aux membres fins de statuette thaï, coupait, gravement^ unetigelle de bambou, pour s'en faire un klue, ou flûte gazouilleuse dont les chants sont plus doux que ceux de l'alouette.

Kali-Yanà, se soulevant sur sa couche, poussa un long cri de bète blessée, et Xali, terrifiée, fit chercher le chao-luang ou médecin du palais.

Toutes les rada, les yeux tournés vers la jeune fille, droite et frémissante, se demandaient si elle n'était point en proie à un accès de folie subite. Et, de fait, troublée par tant de souffrances et d'émotions, Kali-Yanà sentait sa raison fléchir comme un roseau sous le vent d'orage, des ombres sinistres flottaient devant elle et le sol lui semblait plus mouvant que le sable des mers.

Inconsciente et toute secouée de sanglots furieux, elle parlait maintenant, disait ses longues courses sur le Me-Nam pour aller rejoindre Maxime à la maison d'amour, ses

baisers furieux, sa passion invincible et Tingratitude du trop aimé. La voix s'enflait, grondait, comme un rugissement de fauve, ou se déchirait en gémissements de petite fille. Sou délire lui retraçait les attentes vaines derrière la cloison mince qui séparait ses joies d'autres joies plus honteuses encore. Ah! elle n'ignorait plus rien des vils marchandages, des offres immondes, du trafic de chair humaine, qui se faisait là dans les rires et les hoquets des amants de passage, ivres déjà d'arak ou d'opium.

Les courtisanes perverses se vantaient effrontément, racontaient leur science voluptueuse ; d'horribles vieilles femmes, tramant par la main quelque maigriotte tremblante, arrachaient le panung qui couvrait ses flancs, vantaient sa joliesse fragile et se retiraient après avoir touché le prix du viol. Kali-Yanà se rappelait les cris des enfants torturées, leurs supplications, accompagnées du souffle rauque des satyres acharnés à leur cruelle besogne. Une fillette, que l'on avait liée en croix sur la porte, et martyrisée toute la nuit.

était morte le lendemain, et la rada imitait sa dernière plainte de bête éventrée.

— Tais-toi I Tais-toi! implorait Xali, en posant la main sur la bouche de son amie î . . . C'est la fièvre, tu ne sais ce que tu dis !...

— Si. je sais, j'ai vu, j'ai entendu!...

(( Ah! si tu pouvais concevoir la terrible impression de ces cauchemars du vice, la vision de ces scènes affreuses!... Et je me suis donnée dans cette honte, j'ai savouré de morbides délices dans cette maison de crime!... c'est là que j'ai aimé!... aimé!...

Kali-Yanà. riait en se renversant sur les coussins, et ce rire était plus angoissant que ses larmes, plus déchirant que ses sanglots...

— Ne parle plus! suppliait toujours Xali... ferme les yeux, endors-toi dans mes bras, bien càlinement, comme jadis... Que t'importe la laideur de la vie, quand le rêve est si doux!... Dors, Kali-Yanà, et le sommeil calmera ta fièvre!...

Mais la rada délirait toujours; des battants de cloche martelaient ses tempes, un frisson convulsif secouait ses épaules. D'un mouve-

VISION DE KALl-YANA 213

ment brusque, elle repoussa, Xali, arracha les linges qui couvraient ses plaies, et se mit à danser, toute baignée de la pourpre de son sang. La houle de ses flancs s'accélérait, ses pieds nus glissaient sur les dalles de porcelaine ; elle semblait un lotus rouge se balançant sur le miroir des étangs de Xétuphon !

— Regarde ! regarde. Xali!... C'est ainsi que je dansais devant le lingam de pierre, etmon sang, sous la flagellation des courtisanes, coulait de même... je n'étais plus une femme, mais une loque écarlate tournant au gré de Linn ! Puis on me jeta sur l'idole glacée, et mon sang coula encore par une autre blessure, de toutes la plus douloureuse... Regarde! Regarde!...

Elle haletait, les mains crispées au-dessus de sa tête, les yeux chavirés de haine ou d'extase, les prunelles remontées dans la cornée bleuâtre, les lèvres ouvertes sur la double ligne étincelante des dents.

— Regarde ! Regarde ! . . .

Elle croisait ses bras sur sa poitrine pour se défendre, rampait sur les genoux, se ren-

versait, tout le corps agité de secousses folles comme si des serpents eussent grouillé sous sa peau, et ses ongles, élargissant ses blessures, creusaient plus profondément dans les chairs vives...

— Regarde...

Mais les rada se jetèrent sur elle, et, pour l'empêcher de se meurtrir davantage, l'attachèrent sur sa couchette avec le pan déchiré de leurs lanooutis.

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