‹ L'amazone du roi de SiamChapitre 9 sur 24 · L IMMOLATION · texte numérisé non relu

L IMMOLATION

Aux abords de la Pagode verte l'on ne pourrait laisser tomber la perle d'un luksakhot tant la foule est serrée.

L'heure du sacrifice approche ; les cloches carillonnent, des jeunes filles suspendent à la poutre meurtrière, qui, tout à l'heure, écrasera le corps frêle de Suk, des guirlandes de lantam et de champa.

Des garçonnets, parés des insignes sacrés du Çakiamouni, vendent des moulins à prières et des takrutt ornés d'hydrophanes que les larmes des vierges, à la vue de Tenfant-martyr, feront rayonner de flammes

versicolores. Des lingam-fétiches , taillés dans des ouwarovites, des divines, des cymophanes laiteux et des turquoises fossiles, d'un gris de cendre, passent de main en main, pour se fixer au collier de quelque femme hindoue qui en fait l'acquisition. Le Yoni'lingara, ou symbole complet, est acheté de préférence par les hommes qui le portent au bras ou à une miûce chaînette cachée sous le panung. Tous les Bouddha de la Pagode ont été sortis et rangés devant la porte, où le supplice aura lieu après les invocations préparatoires. Des rigoles aboutissant à une petite vasque de marbre, ont été ménagées pour recueillir le précieux sang de Suk, et les talapoins y tremperont des fleurs de lan-tam qu'ils distribueront aux assistants. Des rubans de corolles odorantes indiquent le chemin que suivra l'enfant; des cassolettes brûlent, de distance en distance, répandant de minces jets de fumée blonde qui se divisent à peine tant l'atmosphère est calme.

Gamakul a balayé le champ sinistre où, hier encore, traînaient les chapelets de ver-

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tèbres, les colliers de phalanges et le jeu de boules des crânes abandonnés. Aucun corps ne sera brûlé dansla journée, et les vautours décrivent d'inquiètes paraboles sur le lieu du supplice, réclamant leur proie.

— Ham ! dit une vieille aux lèvres rongées par le bétel et la noix d'arec, l'argala à tète chauve s'est posé sur la Pagode, ce qui annonce que le sacrifice est agréable aux puissances du Mahk-rôruva..

— J'ai vu, cette nuit, reprit une jeune fille thaï, qui portait un lingam de béryl entre les seins, des monstres à tète humaine s'accrocher par les ongles aux murs du palais. Ils avaient de longues ailes de chauvessouris qui pendaient derrière eux comme des voiles noirs, et, par de brusques secousses, ils montaient toujours, en gémissant ainsi que des petits enfants.

— Oui, reprit la vieille, ce sont les lamies et les empuses du Lokanta-nEirok^ et leur apparition est un présage de mort.

— Est-il vrai que la révolution gronde jusqu'à l'embouchure du Me-nam?

— Certes, et lepeuple n'attend qu'un signal pour s'emparer du roi.

— Hélas ! que gagnerons-nous à la révolte?... Il y aura de nouveaux massacres, comme au temps de la domination des Birmans ; la famine et la maladie décimeront nos campagnes !...

— Le pillage et l'incendie détruiront les villes, ainsi que sous le règne du pégouan Phaya-Nackong, et notre capitale périra, comme a péri Ajutliia, après quatre cent dixsept ans d'existence !

— Tout le pays thaï tombera dans l'anarchie. Les forêts, les déserts, même les plus inaccessibles, cesseront d'être un asile pour les opprimés qui se sauveront avec les lions etles tigres pour échapper aux hommes !

— Ham! rugit la vieille, les bêtes féroces ne sont point dans les savanes lointaines, mais dans les villes où les parents et les enfants se déchirent pour un peu d'or, où rien n'existe que l'intérêt, et où celui qui est pauvre crève comme un lépreux pour la plus grande joie des vautours î

A ce moment, une jeune fille d'une grande beauté, mais dont le visage était trempé de larmes, se faufila entre les rangs pressés de la foule. Tous s'écartaient devant sa douleur; les hommes avançaient seulement les mains pour toucher son corps charmant, conserver, en une caresse brève, le contour pur de ses seins et de ses hanches.

Elle ne semblait point prendre garde aux chuchotements ni aux frôlements, marchait comme dans un rêve, guidée par une sorte d'instinct plus puissant que sa volonté.

— Kali-Yanà, murmura la vieille qui avait déjà parlé, ta place n'est point ici.

La rada frissonna, sembla se réveiller de son état de somnambulisme.

— Tu sais mon nom ?

— Oui, tu es une des petites amazones du roi. Hier, tu as parlé pour défendre ton Maître, et, malgré ton travestissement, je te reconnais... Va, retourne à ton poste. Tout à l'heure, la rosée rouge perlera sur ces fleurs de lan-tam et les hurlements delà multitude couvriront les cris d'agonie de l'enfant-

martyr... Puis, il y aura du sang, du sang encore, dont le flot montera jusque sur les marches du trône î . . .

— Je souffre ! dit Kali-Yanà. Laisse-moi un moment savourer ma peine... Après je partirai, et je ferai mon devoir... En attendant, laisse-moi pleurer.

— Pleure donc sur mon épaule, reprit la vieille ; les larmes qui mouilleront ma chair te feront moins de mal que celles qui tomberaient dans le vide. Les tortures de l'oubli, de l'ombre et du silence sont les plus effroyables !

La rada, accroupie dans la chambre infâme, avait vainement attendu le farang, et, lentement, son cœur s'était crucifié, vide de tout le sang d'amour que l'espoir y avait fait bouillonner pendant le voyage.

Maxime, capricieux, las ou attardé en d'autres rendez- vous, se dérobait à l'habituelle caresse, négligeait, par légèreté, de calmer ou d'engourdir le tourment de sa maltresse.

Il n'était point méchant, pourtant, mais il ne pouvait se plier aux longues fidélités ;

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d'ailleurs, pour lui, ces poupées brunes n'étaient point des femmes, mais des jouets vivants destinés à charmer les heures d'exil, à faire oublier momentanément les adorées lointaines à la peau blanche, aux savantes et factices joliesses. Et puis, il ne se croyait point aimé.

Un peu partout, dans ses voyages, il avait fait la cueillette d'amour, et s'en était tiré avec quelques joyaux, des étoffes spyeuses, des parfums et des promesses. Aucune de ces aventures ne s'était terminée tragiquement, car les femmes, dans ces pays d'esclavage, ne sont considérées que comme des fleurs voluptueuses qu'on cueille et qu'on effeuille au gré d'un caprice. Résignées aux caresses sans lendemain, au partage humiliant, elles ignorent les jalousies et les révoltes, subissent, avec unecomplaisance presque joyeuse, les fantaisies du maître et ses désirs éphémères. Mieux encore, elles le servent à genoux, lui accordent sur elles le droit de vie et de mort, savent même se résoudre au sacrifice, à la mutilation de leur beauté, si

tel est le bon plaisir de l'amant de passage.

Maxime avait butiné la corolle d'élection, curieux de cette virginité guerrière qu'il rencontrait là pour la première fois. Puis, après une passion sincère de quelques jours, il s'était lassé de cette soumission craintive qui ressemblait à celle de toutes les femmes.

Les rada, vraiment, n'avaient de farouche que le nom; c'étaient des esclaves de volupté comme les autres, des prosternées d'amour qu'on gagnait avec une caresse, qu'on menait avec un sourire, qu'on renvoyait avec un présent.

Le farang se reprenait à désirer Sayameda qu'il n'avait point encore possédée, et qui unissait à son charme lilial le prestige du rang. La petite princesse ne pouvait point quitter le palais, et le danger de ces rendezvous clandestins avait une saveur très appréciable pour le Yoyageur blasé.

La rada, vaguement, comprenait sa disgrâce, et mille sentiments de haine , de jalousie, d'indignation et de vengeance se partageaient son âme.

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Appuyée à l'épaule de la vieille thaï, elle laissait lentement couler ses larmes, mordait jusqu'au sang ses lèvres épaisses que Maxime, dans ses premiers transports, avait si ardemment pressées entre les siennes.

Elle vit, dans un brouillard, passer les talapoins couverts d'amulettes, le char du Gakiamouni Phim-chetoxang phuok, maître des sept éléphants blancs, et une infinité d'idoles et de monstres portés surles épaules des fidèles. Les apprentis phra, enfants de chœur des Pagodes, dansaient à reculons devant le Butsa bak où Suk, nu et doré de la tète aux pieds, reposait sur des coussins. L'enfant avait les yeux clos et son immobilité était telle qu'on ne voyait même pas sa poitrine se soulever. Deux autres garçonnets, debout à ses côtés, tendaient un voile jaune au dessus de son front pour le dérober à la curiosité de la foule ou lui cacher Téclat du soleil.

Des joueurs de klue et de so terminaient la marche, et les talapoins chantaient sur un mode mineur les bienfaits du Nirvana.

8iik fut déposé au seuil de la pagode, et deux phra, lui ayant fait à Toreille de graves recommandations, lui mirent entre les lèvres un takrutt d'or pour rempêcher de trahir son secret. Puis Gamakul le coucha sur un lit de lan-tam. l'emhrassa tendrement, et les cordes qui soutenaient l'énorme poutrefurent coupées...

Mais, dans la vasque, le ruisseau rouge ne coula pas, et les assistants accusèrent le talapoin.de n'avoir sacrifié qu'un cadavre aux génies de l'air, de l'eau et du feu!...

Tandis que les plus proches se saisissaient de Gamakul et le suspendaient, la tète en bas, pour le saigner à la place de lenfant, les spectateurs des derniers rangs, qui navaient point compris la fraude, se retournaient vers le palais en poussant une clameur frénétique.

— A mort Phaja-Tâkî... A mort!... L'^.^ dieux le veulent!

C'était maintenant, devant le palais, une effrayante confusion d'hommes, de femmes, d'enfants, encombrant l'espace jusqu'au fleuve, où les jonques également segroupaient en belliqueuse flottille.

Et cette poussée furieuse allait s'écraser contre les murs de porcelaine du harem et les balustrades ajourées des galeries.

Sur les deux rives, les plus acharnés s'accrochaient aux branches des sycomores et des palmiers, lançaient sur les terrasses des fruits et des pierres. Les talapoins de la pagode de Xétuphon sonnaient la cloche

d'alarme pour implorer les bons génies, pendant que les troupes de la garde royale se rassemblaient dans les cours.

L'énorme entassement de la populace attendait de l'autre côté du Me-nam, les liommes ne pouvant passer que deux à deux sur l'étroite passerelle qui reliait les bords ; mais, bientôt, les madriers ayant cédé, la foule bigarrée aux membres nus sembla grouiller sur l'eau comme des nœuds de reptiles.

Pourtant, Kali-Yanà, en se faufilant dans les groupes, le panung en lambeaux, et de nouvelles plaies sur ses membres endoloris, avait regagné la terrasse des rada. Toutes les amazones à leur poste attendaient un signal pour commencer l'attaque ; mais un ordre venu du Kromluang leur enjoignit de hisser trois fois le pavillon écarlate en signe de paix, Phaja-Tak ne voulantpas exaspérer son peuple.

Kali-Yanà leva donc, au-dessus de sa tête, la bannière de pourpre adornée de l'emblème d'argent, et, droite sous les rayons qui cares-

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saient son corps brun et souple de jeune guerrière, elle attendit.

La foule ne se calmapas ; une poussée plus violente j étales premiers rangs contre les murailles, etmille cris partirent des lèvres noires tordues de rage et de douleur. Quelques forcenés s'accrochaient aux rosaces des balcons et des tourelles, tentaient de se hausser jusqu'aux rada.

Une amazoneatteintepar une pierre tomba, le front troué, et Xali tirant un poignard de sa ceinture trancha le poignet du premier assiégeant qui se présenta. L'homme poussa un hurlement de douleur, tomba en arrière et alla se briser le crâne sur une borne de granit. Une grêle- de projectiles s'abattit aussitôt sur les rada dont plusieurs furent blessées. Des troupes, sortant du palais, tentèrent de repousser les révoltés; il y eut une mêlée générale. Les tuniques rouges des soldats flamboyaient au milieu des torses nus, brillants de sueur ; la clameur devenait assourdissante, faite de plaintes, de râles, de cris de mort. Mais rinfanterie royale faiblissait, ^et les

troupes de réserve, arrêtées par le Me-nam, dont tous les ponts avaient été envahis, se massaient dans les ruelles étroites des faubourgs, réduites à une lointaine résistance.

Kali-Yanà. atteinte cruellement par une pierre, ne soutenait plus que d'une main le pavillon sacré, etXali, à ses côtés, l'exhortait doucement, la suppliait de ne pas s'exposer davantage.

Il y eut une diversion: des femmes s'avançaient, agitant quelque chose au bout d'une pique, hurlant des injures et des imprécations. Ce fut une ronde folle autour du trophée sanglant : la tète de Gamakul que les forcenées avaient sciée après le crucifiement sur la poutre de Suk, alors que le talapoin agonisait. De minces rubans sanguinolents pendaient sous le masque jaune, qui grimaçait son dernier sourire, un œil hideusement ouvert, presque sorti de Forbite, et l'autre clos sur la vision sinistre.

Une courtisane, ivre encore de sa nuit de débauche, soutint que le phra devait avoir soif, et deux cipayes, qui avaient volé une

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fiole cl'arak, en versèrent le contenu dans la bouche morte du supplicié. L'eau de vie, teintée de rouge, passa par la plaie béante de la gorge, coula le long de la pique, et les femmes, tendant leurs mains, la recueillaient, disant qu'elle était bien meilleure, ayant deux âmes : Fâme de l'alcool et l'âme du taiapoin !

Excitées parla vue du sang, d'autres furies frappèrent les soldats avec leurs propres armes, s'acharnèrent sur eux, trouvant des tortures inconnues, des raffinements de cruauté bizarres qui arrachaient aux martyrs de longs gémissements, et les hommes riajent, criant que Phaja-Tak avait tué assez de femmes, que ces revanches étaient justes et agréables aux dieux.

Maisles portes du palais s'ouvrirent toutes grandes, et les éléphants sortirent, armés en guerre, des anneaux d'or à leurs longues défenses. Les conducteurs, juchés sur les pavillons, manœuvraient tout un jeu de lances, de piques, dejavelots, de massues et de cassetête. Les cornacs, sur la croupe des énormes

bêtes , les excitaient d'une voix aiguë.

Les vingt premiers refoulèrent le peuple, écrasant ceux qui ne se retiraient pas assez vite ; les derniers rangs, poussant toujours, il y eut une horrible bousculade; puis les huit cents éléphants royaux sortirent à leur tour des enceintes, piétinant la foule, se livrant passage invinciblement, renversant les obstacles comme un torrent vainqueur.

Les cris des blessés et des agonisants montèrent plus haut, tandis que les fuyards se jetaient dans le Me-Nam pour échapper à la poussée terrible, préférant la noyade à Técrasement.

Les pachydermes avançaient toujours, et leurs conducteurs, à coups de lances et de piques, repoussaient ceux qui tentaient de s'accrocher aux lanières des haoudars.

Maintenant, le sol était bouleversé comme par un tremblement de terre ; des flaques rouges s'élargissaient partout, des cadavres renversés en tous sens, dans d'effroyables postures, lapoitrine défoncée, les bras tordus, hurlaient leur silencieux hurlement do mort

avec une bouche grande ouverte, aux dents noires de bétel. Les amulettes des femmes s'enroulaient aux rubans visqueux des entrailles, les anneaux des chevilles et des bras entraient dans les chairs, et les os brisés se croisaient au-dessus des cabochons de verroterie.

Kali-Yanà, qui regardait toujours du haut de la terrasse, la bannière écarlate appuyée à son épaule sanglante, poussa un faible soupir, étendit les bras, et tomba.

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