‹ L'amazone du roi de SiamChapitre 13 sur 24 · VEILLEE D AMOUR OU DE MORT · texte numérisé non relu

VEILLEE D AMOUR OU DE MORT

— Gomment vas-tu, cher Délice?...

Sans cesseXalirépétaitla phrase, anxieuse, se penchant maternelle sur la faiblesse de Kali-Yanà.

L'amazone semblait sortir d'un long rêve d'opium, et ses pensées, encore embrumées des fantômes de l'hallucination, flottaient incertaines, décevantes.

— Petite Fleur, réponds- moi?...

Avec des gestes furtifs, mais précis, Xali redressait un coussin, rafraîchissait les tempes de la petite malade, lui apportait des tisanes de fleurs, et répan dait autour d'elle les

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parfums poivrés qui stimulent les sens, redonnent l'envie de vivre.

Mais, au bout de dixjourS; sans en rien dire, Kali-Yanà se sentit plus forte, et, cessant de suivre les chimères du songe, se mit à mûrir un nouveau projet. Dans l'ombre, ses yeux luisaient, comme des éclairs dans un ciel d'orage, ses lèvres s'agitaient silencieusement dans de mystérieuses invocations aux phi malfaisants de l'air et du feu.

Elle avait trop souffert, trop sangloté d'amour et d'humiliation ; on saurait ce que valait sa colère, et, dût-elle payer de son existence l'éphémère satisfaction d'une vengeancie, elle irait droit au but.

Pour endormir l'inquiète surveillance de Xali qui, avec sa tendre perspicacité, semblait lire en son cœur, elle simula une prostration complète, ferma les yeux, s'anéantit dans unejmmobilité de pierre.

C'était jour de théâtre ; les princesses, après la fatigue de la représentation, le jeu des tarots chinois, les combats de coqs, de paons et de corbeaux gris, se retiraient plus

tôt dans leurs appartements. Plus tut, également, les talapoins renouvelaient l'huile des lampes et les parfums des cassolettes dans la Pagode royale qui devenait propice aux rendez-vous coupables. Sayameda et Maxime devaient se retrouver plus aisément si, comme le pensait Kali-Yanà, le farang et la petite princesse avaient repris leur duo d'amour à peine interrompu.

A cette idée, l'amazone crispait ses doigts fiévreux, et l'émoi de sa haine était si véhément qu'elle semblait défaillir.

Ce soir-là, comme Xali, lasse de tant de soucis, dormait contre son cœur, elle écarta doucement la tète de son amie, posa ses lèvres brûlantes sur ses cheveux, dans un baiser plus léger que le vol d'une abeille, et sortit. Elle marchait à pas de velours en s'appuyant aux murailles, car un froid de glace lui montait sous la peau, et les petites lampes lui semblaienttournoyer sur les rada endormies comme les vautours de Gamakul sur le champ des morts.

La nuit était calme, traversée seulement

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par l'essaim des mouches lumineuses, traçant sur le manteau bleu du ciel de fantastiques paraboles. Et c'étaient comme d'autres petites étoiles de la voie lactée en route pour l'infini, la montée incessante des âmes terrestres vers un séjour de repos et de gloire. Kali-Yanà, dans sa croyance enfantine à tous les monstres du rôrmva et du mahlidapha-narok , (enfers bouddhiques), pensait que bientôt, peut-être, son âme blessée s'en irait ainsi dans l'abîme d'azur, non pour s'anéantir dans le Nirvana d'amour, mais pour passer par les épreuves des huit purgatoires du sassada. maître des anges et des hommes, docteur des animaux, qui conduit chacun selon s'es mérites vers le domaine de sa splendeur.

Elle savait qu'elle allait commettre une action affreuse, dont se souillerait pour des milliers de siècles l'essence astrale de son être, mais elle cheminait, poussée par une force invincible, un désir de meurtre plus fort que sa volonté et que les huit enfers du Phalihava!

Dans sa chambre de porcelaine, de nacre et d'ivoire, Sayameda se livre aux soins empressés de ses femmes.

Entièrement nue, elle vient de baigner son corps charmant dans l'eau laiteuse d'une vasque, et, toute humide encore sous les rayons convergents des lampes, elle sourit à son image.

Phù, une négresse aux narines traversées par deux boutons de turquoises, débouche les petits pots et les flacons. Avec un tampon de soie elle étend sur les joues de sa maîtresse une crème dun ocre pâle qui,

SOUS l'influence de la chaleur, prendra des tons lunaires délicieux. Elle choisit, sur un pinceau mince, un peu d'or japonais et du vert de cantharide qui, étendus sur les lèvres et le bout des seins, deviendront d'un rouge de sang. Elle allonge les yeux profonds à demi voilés par l'espoir de la nuitée d'amour, mouille les cils d'encre de Chine, fait de précieuses mixtures de serkis du harem, de carthame et de benjoin, frotte, épile, parfume, et, enfin, contente de son œuvre, se roule aux pieds de Sayameda.

— Te voilà plus adorable que le lotus de Tétang de Xéluphon ! Tu n'as plus qu'à recevoir le farang, petite princesse !

— Il me 'manque mon grand collier d'aigues-marines, celui qui fait dix fois le tour de mon cou, et laisse pendre entre mes seins le luk-sakhot aux boules diamantées... Jamais l'aimé n'a vu de tels joyaux et Phaja-Tak mon père me les a donnés parce que je suis la plus belle I

— Tu sais, chère Félicité, que ce collier porte malheur?... Mieux vaudrait le jeter

dans le Me-Nam que d'en adorner ta chair divine!

— Oh! je ne suis pas superstitieuse...

D'aussi splendides parures ne sauraient être malfaisantes!... Les gemmes donnent le bonheur, la constance, et les pierres vertes sont deux fois agréables aux dieux... Va me chercher le luk-sakhot aux cent huit perles glauques et aux sept diamants.

La négresse se toucha le front en signe d'obéissance.

— Bien, Astre Royal, qu'il soit fait selon ton désir.

Le joyau que demandait Sayameda était vraiment unique au monde avec ses aiguesmarines, tombant, comme des larmes lunaires, autour de septdiamants d'une invraisemblable grosseur. Sayameda fit lentement rouler le collier entre ses doigts, heureuse du contact des gemmes froides sur sa peau fiévreuse, puis elle compléta son costume de petite amante exotique par des touffes de champa, piquées sur les oreilles, et une ceinture de fleurs de Mali dont les grappes lé-

gères tombaient devant jusqu'à ses genoux.

— Le farang doit être là?...

— Oui, va doucement pour ne point réveiller les talapoins, recommanda Phù.

— Pourvu que la nouvelle favorite, Ajutana, ne vienne point brûler des cires dans des takrutt d'or comme l'autre nuit! Nous avons attendu une heure derrière le Khkte jphra de jade, sous le grand talapat.

— Ah ! chère Délice ! combien tu t'exposes ! et pour un étranger encore !

— Certes, Phù, mais je l'aime. Il sait de si jolies choses, et il les murmure d'une voix si câline I... Aucun homme ici ne peut lui être comparé!... Et puis, il a la séduction et la science des pays lointains où la femme est adorée nuit et jour comme le lingamyoni des Brahmanes!... Accompagne-moi jusqu'à la petite porte de la pagode.

Glissant comme un ange jamct sur la surface de cristal du ciel qui, d'après la légende, « s'étend jusqu'aux murailles du monde supporté par le vent », Sayameda traversa le Mahaprasat où l'on place les rois défunts

dans des urnes d'or — la grande salle aux gigantesques statues de granit, où le roi donne ses audiences, en présence de plus de cent mandarins prosternés la face contre terre — et gagna l'entrée secrète de la pagode...

Phù s arrêta au seuil sacré, et Sayameda, ayant fait quelques pas sous les voûtes lumineuses, tomba dans les bras de son aimé !

— Maxime !

— Sayameda!...

La pauvre petite amazone, blottie derrière un des terribles Bouddhas de la pagode, sentit à la poitrine un tenaillement de fer rouge. Il lui sembla que son cœur, agrippé par des pinces, se contractait sous une douleur inouïe, dans un spasme mortel. Son amant, son cher amant était là auprès d'une autre, et lui disait, de la même voix molle et menteuse, les paroles caressantes qui, si souvent, l'avaient bercée :

— Sayameda, laisse mes lèvres sur les tiennes ! Ta bouche est parfumée comme la pomme d'or du figuier de Chine, tes yeux sont des fleurs de Kadanga, tu grises comme

le soran ou le suc délicieux du homa... Aucune femme n'a ce corps svelte etdoux !... Ah 1 donne-moi tes lèvres !...

Et les baisers s'égrenaient, couraient en perles ardentes sur les épaules, les bras, les poignets de l'idole vivante, à demi-pâmée, inconsciente de ce qui se passait en elle et autour d'elle.

Le farang s'attardait aux cachettes de volupté, retournait la poupée brune comme un grand enfant curieux et un peu cruel. Elle n'était point plus belle que Kali-Yanà, mais différente, avec des gestes mièvres, des sourires ingénus, des reculs et des abandons que la rada, plus passionnée, ne connaissait point. Celle-ci le changeait de l'autre, et, dans les bras de la princesse, il songeait pourtant à la guerrière amoureuse, les trompant ainsi toutes deux, l'une par l'autre, sans méchanceté, mais par inconscience de beau gars habitué à se jouer des femmes.

— Dis-moi encore que tu n'aimes que moi!... Dis-le, pour que ma faute me semble moins lourde !

Et Maxime, qui cherchait dans les baisers de l'amante royale le goût des baisers de Kali-Yanà, répétait avec un sourire :

— Je n'aime que toi 1

— Jure-le par le Sciinona-Kodom !

— Je le jure î

— Et mets tes lèvres sur le luk-pat aux sept diamants qui brille entre mes seins, pour ne jamais oublier ton serment.

— A quoi bon, cher Délice?... Nos croyances ne sont pas les mêmes. Il ne faut pas tenter les dieux rivaux.

— Ma croyance seule est bonne.

Mais Maxime donna d^autres preuves de son amour, et Kali-Yanà, rampant sur les mains et sur les genoux, s'approcha du couple enlacé!...

Un éclair, un cri rauque, et le corps de Sayameda roula sur les nattes d'argent, bientôt changées en tapis de pourpre. Et, tandis que Maxime regardait éperdu, la rada, se courbant, saisit le collier d'aigues-marines aux boules diamantées et le serra de toutes ses forces sur le cou frêle de la fille royale.

La petite princesse se tordait dans des spasmes furieux , les yeux désorbités les mains crispées sur sa gorge, cherchant, dans un suprême effort, à rompre le collier qui lui entrait dans les chairs. Mais, lorsque Maxime, revenu de sa stupeur, se jeta enfin

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sur l'amazone, les gemmes glauques s'éparpillèrent sous ses doigts avec les derniers râles de sa maîtresse.

De toutes parts les talapoins accouraient, épouvantés par les cris d'agonie. lisse saisirent du farang et de l'amazone, les conduisirent dans la salle du 3/a /ia237'a sa ^ et prévinrent le Chaô-Klein-balat qui, se déclarant incompétent, annonça, à son tour, avecmille précautions, à Phaja-Tak, que sa fille d'élection venait d'être assassinée.

Le roi, énervé par les érudites hystéries d'Ajutana, ses philtres compliqués et corrosifs, ses caresses véhémentes, se rendit pourtant auprès des coupables.

Maxime baissait le front, mais la rada, toute secouée par un grand frisson, soutint le regard du Maître.

— Oui, c'est moi, dit-elle, c'est moi qui l'ai tuée !

— Toiî

— Qu'on me punisse, je l'ai mérité.

Phaja-Tak, au sortir de son rêve sadique,

ne comprenait pas, les yeux troubles, les

idées embrumées. Il dit d'une voix molle :

— Pourquoi as-tu commis ce crime?...

Mais Kali-Yanà, émue par un sentiment

généreux, ne voulut pas trahir le secret delà petite princesse. Elle répondit avec un vague hochement de tête :

— Je ne sais pas...

— Et celui-ci, qu'a-t-il fait?...

Le roi montrait Maxime. La rada, encore, se dévoua.

— Il n'a rien fait...

— Pourquoi était-il dans la pagode au milieu de la nuit?...

— Il s'y trouvait enfermé ; sans doute, c'est un étranger qui ignore les coutumes du pays... Ne clierche pas d'autres coupables, Maître, j'ai frappé dans un moment de folie, un accès de lièvre .. Mais mon crime doit être châtié, et je suis prête à l'expiation.

Les talapoins, interrogés, nepurent fournir d'autres détails sur le crime. Ils avaient trouvé l'amazone penchée sur le corps de Sayameda, serrant encore le collier d'aiguesmarines que le farang tentait de lui arracher.

Le poignard, qui avait d'abord servi au meurtre, était semblable à ceux que possédaient toutes les rada.

Phaja-Tak, soucieux, considérait la coupable qu'il trouvait étrangement désirable avec ses grands yeux de passion, sa gorge droite, fleurie de deux corolles d'or, que le panung dérangé permettait d'apercevoir.

— Tu sais, dit-il, que tu as mérité la mort ?

— Je le sais.

— Les phras choisiront le genre de torture qu'il convient de t'infliger, car tu as commis le plus effroyable de tous les crimes en tuant ma fille bien-aimée!...

— Je le sais.

Phaja-Tak, peu à peu, s'animait en parlant. Une indignation réelle faisait vibrer sa voix. Il ne songeait plus à la beauté de la rada, à sa peau lumineuse d'ambre pâle, à toutes les floraisons de son corps charmant de jeune guerrière, apte aux exercices de force et de souplesse.

— Emmenez-la. dit-il aux talapoins,

qu'on la mette à la cangue, après lui avoir donné deux cents coups de latte. Quant au farang, puisqu'il n'a rien fait, vous pouvez lui rendre la liberté.

D'un pas ferme Kali-Yanà s'éloigna, conduite parle Chaô-Klein-balat, qui voulut, lui-même, la recommander aux exécuteurs, afin que rien ne laissât à désirer dans l'accomplissement du châtiment.

Maxime, indécis, la suivit d'un regard ému, décidé à implorer sa grâce, à tenter l'impossible afin d'adoucir la colère royale. Il se prosternadevantle Maître, éleva ses mains au-dessus de sa tête, murmura quelques mots de pardon ; mais Phaja-Tak lui tourna le dos.

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