L EMBAUMEMENT
La petite princesse est étendue dans la salle du Mahstprasaty entre les urnes funéraires des anciens rois de Siam. Dans quelque jours elle trempera dans les baumes et les parfums. On la fera passer par sept émanations différentes, jusqu^au complet état d'imputrescibilité. Après le néroli, la myrrhe, l'oliban, les senteurs mystiques discrètes et austères, elle connaîtra les effluves du Takéoka, de l'fiovénia du Japon, de rOleafragans et, enfin, se délectera dans une précise infusion de baume de tubéreuse et de musc-tonkin aux terribles et puissants
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remugles. Elle deviendra, alors, de la couleur du citron mùr, et ses chairs, en parfait état de macération, adhéreront à ses os. On la déposera, les genoux ramenés à la hauteur du menton, et liés trois fois par une corde de jô sauvage, dans une urne de cristal, où les petites princesses, ses sœurs, viendront la voir chaque matin, et lui offriront des fleurs de lan-tam en chantant ses louanges sur l'accompagnement du takhé, la longue guitare aux cordes métalliques que l'on pince avec des ongles d'or.
Mais l'événement est tellement singulier qu'une sorte de stupeur règne encore à la cour. Sayameda, dans sa tunique égrenée de saphirs et d'opales, est plus jolie encore morte que vivante. La strangulation n'a que momentanément altéré ses traits délicats et voluptueux. Phù, en poussant des cris de hôte blessée, a repeint ses lèvres encore gonflées d'amour, a touché de son pinceau carminé ses narines minces et la conque adorable de ses oreilles. Un peu de pourpre anime aussi le bout de ses seins, qui sem-
blent tressaillir encore de plaisir pâmé sous les gemmes crépitantes des colliers. Un serpent de saphirs se noue étroitement à son cou meurtri, cachant les marques de mort, et un takrutt , composé de quarante-trois feuilles d'or, pend sur sa poitrine.
Chacune des princesses, en présence de Phaja-Tak et de tous les mandarins prosternés, détache une des lamelles du takrutt et la passe sur la langue de la morte, dont la bouche est demeurée entr'ouverte. Chacune doit mentalement dire une prière qui sera gravée sur la feuille précieuse, et former trois vœux qui se réaliseront entre le jour du trépas et celui des funérailles.
L'aînée vient d'abord, touche trois fois le sol de son front devant la dépouille de Sayameda, puis, délicatement, glisse la feuille d'or entre les dents de la morte, cherche sa langue. Un peu de sang écume au bord des lèvres, coule des deux côtés du menton. Ramada recule épouvantée, mais le grand-vicaire des talapoins essuie la mousse