L EMBAUMEMENT
écarlate avec un tampon de soie, et Pudjàlia, seconde grande princesse, vient demander aussi la bénédiction de la défunte. Les moulins à prières tournent entre les mains des phra prosternés, les pleureuses se balancent doucement en gémissant, et les embaumeuses s'activent autour des fleurs du catafalque, comme des abeilles autour de la ruche.
Phaja-Tak, le dernier, incline vers l'assassinée son sceptre d'émeraude, prononce les paroles sacrées du Trsiïphura : « Kesk-lômanakhk-thanta^ etc.. C'est, selon l'usage, l'énumération des trente-deux parties du corps humain, par laquelle on se rappelle l'instabilité des choses terrestres et la fin suprême.
Le ChsLÔ-Klein-hdiUt qui, plus tard, allumera le bûcher de la morte royale, donne la réplique au Maître par l'énumération des qualités divines de Bouddha, qui seul gouverne à son gré le ciel, la terre, les huit enfers principaux, les lôkanteL-Narok, les vingt ordres de phrom corporels ou mys-
tiques et les âmes des petites princesses défuntes.
Itijoiso phahhnva skmma samphutthô, etc..
Devant la cage de bambou où Ton a enfermé Kali-Yanà, Maxime, qui s'est glissé derrière les exécuteurs, erre tristement. La rada a perdu connaissance sous les premiers coups de latte; et on l'a jetée dans sa prison comme une loque humaine, sans plus s'occuper d'elle. Tout à l'heure, quand elle rouvrira les yeux, on la conduira dans la Pagode rouge, où sont rangés les instruments de supplice à l'usage des condamnés.
Ce sont, autour d'une idole terrible de granit noir, des pinces pour arracher les ongles et les yeux, des fers avec lesquels on tuyaute
les chairs comme des collerettes de clowns, des ciseaux, qui découpent, sur les ventres et les cuisses, des pétales frisés d'orchidées et de tubéreuses, des étrilles à vingt lames de rasoir pour ratisser la peau, la taillader à une petite profondeur dans laquelle on versera deThuile bouillante, goutte à goutte. Voici des baguettes de bois qu'on glisse entre les orteils et les phalanges pour les désarticuler et les arracher; des cangues, munies de clous^ qui ne laissent passer que la tête du patient; des pointes énormes pour fixer les pieds et les mains sur des planches que l'on sépare violemment; des boites, munies de quelques trous, où le condamné, replié sur lui-même, meurt de faim sans pouvoir se lever ni se retourner ; des pals, sur lesquels les hommes virevoltent comme de gigantesques et vertigineuses toupies.
Il y a là plus de cent appareils compliqués et bizarres, où adhèrent encore des muscles et des sanies; comme dans le charnier des vautours, il régne près de la Pagode rouge une écœurante odeur de mort.
Les condamnés, dans d'étroites cages de bambou, attendent le supplice final. Ils souffrent de la faim et de la soif; leurs jambes s'enfoncent dans une boue fétide; nus, grelottants, décharnés, les plus valides frottent leurs ulcères contre les barreaux, implorent d'une voix gémissante la charité du passant.
Les tourmenteurs, occupés sans cesse à quelque torture nouvelle, aiguisent leurs instruments et versent de l'huile de coco sur leurs bras musclés, engourdis par l'effort. Quelques patients se balancent suspendus seulement par un pied et une main, d'autres tournent au bout d'une corde dont le crampon de fer leur harponne les reins; des femmes, à cheval sur des piquets, qui les déchirent profondément, ne font plus entendre qu'une plainte intermittente, renversent leur tête exsangue aux prunelles révulsées. Les bourreaux se sont divertis à piquer des fleurs dans les chairs d'une jeune fille, et le sang, se mêlant aux corolles, teint en rose les pétales blancs du champa et du mali.
Là, on a fait entrer le prévenu dans une boite, dont la partie supérieure, composée de deux planches, est munie de pointes aiguës et ne laisse passer que la tète. L'homme n'est pas pendu s'il se tient sur Textrémité des orteils, mais, dès qu'il fléchit, les piquants lui entrent dans la gorge.
Sur tout cela virevoltent les martyrs du pal que les tourmenteurs activent sur leur tige de fer. Et, de loin, ils semblent tourbillonner au gré du vent ainsi que ces légers moulins de papier que les enfants affectionnent. Ballons captifs, cerfs-volants aux couleurs vives, talapats peints decourtisanes, feux d'artifices et bannières flottantes, à une certaine distance le champ d'angoisse des empalés ressemble à un champ de fête foraine.
Phaja-Tak, pourtant, n'était pas cruel, mais les talapoins, sur le conseil de Chakri, avide de régner à son tour, lui ont versé le philtre de démence, et son sadisme s'achève dans les larmes de sang. Ces supplices, jadis ignorés des Thaï, viennent du Céleste
Empire, où les âmes contournées se plaisent aux jeux de luxure et de mort.
Maxime, ayant donné quelques boulettes d'argent aux gardiens de la Pagode rouge, a pu se glisser auprès de Kali-Yanà. Il la contemple, toute frêle dans la prison immonde, et il sacrifierait les plus belles années de sa vie pour lui ouvrir cette porte d'infamie. Son orgueil est délicieusement caressé par le crime de la rada qu'un accès de folie amoureuse a seul pu provoquer. Son scepticisme capitule devant cette suprême preuve d'amour; il est certain, maintenant, que l'amazone l'aimait éperdument, et il compare cette passion sublime aux pâles marques d'intérêt quelui ont données ses autres maîtresses.
Son admiration pour celle-ci est si complète qu'il oublie presque la mort de Sayameda, l'amante royale, dont il a butiné l'auguste virginité.
— Kali-Yanà! soupire-t-il, en caressant d'une main tremblante l'épaule nue de la rada.
A cette voix chérie, elle ouvre les yeux.
— Maxime !
Elle s'est dressée dans ce cri d'amour, et, de toutes les souffrances endurées, elle ne ressent plus que celle de sa crainte jalouse. Ses larges yeux d'onyx roux, pailletés d'or, s'ouvrent démesurément comme pour s'emplir de la vision adorable.
— Maxime! répète-t elle dans un sanglot, pourras-tu jamais me pardonner mon cri^ne?
— J ai oublié, et je t'aime!
— Tu m'aimes encore ?...
— Je t'aime mieuxqueparlepassé,cber Délice ! je t'aime comme je n'ai jamais aimé, car dans la créature d'amourje découvre mieux qu'une amante, une àme!
— Est-ce possible ?
Elle tead vers lui ses bras enchaînés, passe par les barreaux ses petites mains meurtries qu'il couvre de baisers.
— Kali-Yanà,tun'étaispourmoi({u'unepoupée comme les autres, un jouet charmant et fragile, que je caressais d'une main distraite. Je ne te supposais qu'une intelligence faible et vaniteuse de jolie tille d'amour, et je pen-
sais, qu'après moi, tu en cajolerais d'autres avec les mêmes gestes de velours et la même voixprenante.
— Tu as pensé?...
— Oui, j'ai pensé que tu n'étais qu'une fleur délicieuse dont la corolle s'ouvrait pour tous, et, qu'après le papillon des pays lointains, viendraient d'autres papillons qui butineraient ta beauté.
— Tu as été méchant !
— J'ai été méchant, parce que je n'ai point compris ton cœur. Si tu savais, cher Sourire, combien les femmes sont légères, inconstantes et cruelles!... Toutes ne songentqu'au plaisir de se parer pour être désirables. Peu leur importa la qualité de l'encens qu'on leur distribue, pourvu qu'il soit abondant I . . .
— Vraiment, toutes sont ainsi?...
— Oui, toutes; et je te croyais, comme elles, frivole, oublieuse et coquette. Je ne t'aimais plus, parce que je pensais te connaître, et que mon orgueil imbécile planait au-dessus de ta délicatesse souffrante.
— Oh ! mon aimé!...
— Kali-Yanà, rien désormais ne pourra te chasser de ma vie!... Tu es mon bien, ma femme, mon trésor, le seul être que j'adore î
Comme les gardiens inquiets, se rapprochaient d'eux, la rada murmura d'une voix tremblante :
— Il faut nous quitter, mon amant chéri ! . . . Je mourrai joyeuse, puisque tu m'as pardonné et que ton cœur me revient.
— Je ne veux pas que tu meures !
— Un miracle seul, pourrait me sauver!...
— J'accomplirai ce miracle.
— Après le crime que j'ai commis, les plu s épouvantables supplices paraîtront trop légers!...
— Je couvrirai d'or tes bourreaux !
— Le roi est plus riche que toi !
— Je détrônerai le roi!...
— Non, non, c'est mon Maître vénéré, et jusqu'à la fin je le servirai docilement.
— Quoi ! malgré ton amour !
— Mon amour est au-dessus de la souffrance et de la mort. Il me sera doux d'expirer pour toi, car c'est, uniquement, mon
immense tendresse qui m'a conduite au meurtre ? Vois-tu, il est juste que toute faute soit expiée!... J'ai trempé mes mains dans le sang d'une innocente et j'ai mérité le châtiment.
— Je me livrerai h ta place, car j'ai été plus coupable que toi!... Ma traîtrise a tué Sayameda, et j'ai provoqué ton indignation jalouse. Sans moi tu n'aurais point connu le mal...
— Peut-être...
— Tu vois qu'il faat que j'expie à ta place, puisque le véritable assassin, c'est moi.
Kali-Yanà saisit dans ses petites mains fiévreuses la main de l'amant, et, délicieusement, la porta à ses lèvres
■ — Ah! que tu me fais de bien!... Je suis heureuse, Maxime, bien heureuse, et je ne souhaitais pas une agonie aussi adorable!... Mon seul désir, maintenant, est de m'en aller dans ce rêve inouï, de gagner le céleste Nirvana sur les ailes de cette incomparable félicité! Vois-tu, les tenailles peuvent meurtrir mes chairs et les pinces me
fouiller jusqu'au cœur, elles ne me feront pas plus de mal que le frôlement d'une tige de champa!... Le martyre d'amour métamorphose la douleur en spasme voluptueux.
— Chère Kali-Yanà !
— Ne redoute rien pour moi, je t'aime trop pour souffrir!...