DEUXIÈME PARTIE
l'avertissement
II fallut se quitter. Le soleil rayonûait en nappes somptueuses dans la petite chambre blanche, où les fleurs agonisaient dans les vases de jade, où les coussins jetés au hasard mettaient tout le désarroi d'une nuitée voluptueuse.
La jonque qui les avait amenés les attendait avec ses rameurs endormis sur les avirons. Silencieux et las, les tempes battantes de fièvre, les amants s'assirent sur la ban-
quette garnie de cotonnade, et reprirent en sens inverse le chemin d'eau trouble.
Volant d'une pagode à l'autre, les corbeaux croassaient plus fort, Fargala à tète chauve, en quête de quelque déchet de viande, inspectait les rives.
Des femmes se rendant au marché dirigeaient avec adresse leurs légères embarcations remplies de bananes, de mangues, de dourians et de mangoustans aux senteurs pénétrantes. Elles n'avaient qu'un panung d'étoffe bariolée enroulé autour des hanches, et leurs seins fermes saillaient à chaque tour d'aviron. Des /u/i-sa/ihof entrechoquaient leurs boules métalliques, tantôt sur leur poitrine, tantôt sur leur dos, virevoltant aux mouvements trop brusques. Des garçonnets, charmants de vivacité et de grâce, proposaient des mengdana ou coléoptères aquatiques dont la carapace bleutée s'agitait dans des spasmes d'agonie au fond des corbeilles.
Ils avaient aussi des sangsues vertes et des hoi-khong (moules douces) qu'ils propo-
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saient avec des queues de bâton d'Aaron (sorte d'amorphophallum très épicé). Dans des filets reposaient des tortues roses à carapaces molles, des liines ou raies chantantes, ainsi que de petits serpents très délicats et des œufs de crocodiles.
Sur le toit des maisons le touk-haï, sorte d'iguane couvert de pustules rouges, qu'on nomme l'horloge vivante, poussait des cris stridents, annonçant l'heure du réveil. A sa voix les ménagères tiraient les rideaux de leur case, secouaient les nattes, tandis que les aïeules, installées sur les terrasses, tressaient la paille en mâchant le bétel additionné de chaux rosée qui fait saigner les gencives et déchausse les dents.
Kali-Yanà se serrait contre Maxime, frileuse, malgré la chaleur du jour, enfiévrée de trop de souvenirs exquis.
— Ce soir, dit-il, tu reviendras, n'est-ce pas?...
— Oui, ce soir.
— Comment maintenant me passer de tes baisers!...
— Ah! soupira-t-elle, je sens que je vais souffrir...
— Pourquoi?
— Parce que je suis trop heureuse.
— Ne songe pas à Favenir. Toute la sagesse, vois-tu, consiste à profiter de l'heure présente sans se créer de chimériques tourments...
— Peut-être, mais nous ne sommes pas libres de chasser l'essaim noir des mauvais présages... Ils reviennent comme les abeilles sur les fleurs.
— Cette nuit tu ne pensais à rien... N'étais-tu point heureuse?...
Maxime souriait avec un peu d'orgueil, en rappelant à sa maîtresse l'heure des prestigieuses voluptés... Certes, nul autre n'eût su, avec une aussi enveloppante càlinerie, enseigner aux petites sauvageonnes des pays lointains tous ces mystères d'amour. Mais elle hochait la tête, triste toujours. Impatienté il demanda d'une voix un peu rauque, qu'elle ne lui connaissait pas :
— Enfin que désires-tu?...
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— Ce que je désire...
Elle ferma les yeux, sentant instinctivement qu'elle allait lui déplaire, irriter en lui un sentiment confus, enfoui momentanément sous de récentes ivresses.
— Réponds, dit-il de sa même voix rude.
— Eh bien! je veux que tu ne retournes plus jamais, jamais à la Pagode royale...
Il haussa les épaules.
— Pourquoi y retournerais-je, puisque c'est toi que j'aime?... Mais cette jalousie me semble étrange dans ce pays de partage où chaque homme, même dans la classe la plus pauvre, peut posséder plusieurs femmes...
— Je ne suis pas une femme comme les autres.
— Sans doute, mais tu as été élevée dans les idées coutumières aux femmes thaï... Ton maître suprême, Phaja-Tak, possède un harem déplus de huit cents épouses. Elles ne sont que des jouets entre ses mains ; il dispose de leur vie et de leur mort... Aucune n'est jalouse.
— Certes, mais je suis une amazone de la garde royale et non une poupée de harem... Pour toi j'ai compromis ma réputation, j'ai encouru le plus terrible des châtiments, car mes pareilles ont fait vœu de chasteté... 11 est juste que tu reconnaisses mon sacrifice, au moins par ta fidélité...
— Déjà des reproches et des exigences, petite Kali-Yanà?... Je te croyais l'àme plus généreuse !
Il la repoussa doucement, un pli amer au coin des lèvres, une lueur froide dans ses yeux pâles.
— Ah ! c'est que tu ne sais pas, murmurat-elle, tu ne peux pas savoir...
— En effet...
— Le talapoin, le talapoin des morts... Mais elle poussa un cri.
Gamakul, debout sur un lion de granit rose, haranguait la foule. Des centaines de femmes aux guenilles flottantes, tenant leur petit entre les bras, poussaient de temps à autre un long hululement de révolte. D'autres, enfantines encore, mais avec des gorges
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gonflées de guerrières, brandissaient des branches, des vases d'argile rouge dont l'eau s'égouttait sur leur épaule. Des vieilles, plus affreuses queJes vautours de la Pagode verte, hurlaient si fort que les veines de leur cou se tendaient à se rompre, vibrantes comme des cordes de takhé.
Les hommes, plus calmes, écoutaient attentivement la parole gutturale du phra, mais leurs yeux brûlaient et on voyait les trous de leur bouche noire, mangée par le bétel et la noix d'arec, s'ouvrir pour de confus murmures de représailles.
Au-dessus des têtes, des piques et des crids luisaient, agités par les mains vengeresses des plus turbulents.
La colère, la faim, de longs mois de souffrances et surtout la rancune intéressée des mandarins et des talapoins avaient allongé en mâchoires de bêtes fauves les faces habituellement résignées des sujets de Phaja- Tak, Roi infaillible et Maître suprême.
Kali-Yanà n'entendait point ce que disait Gamakul, mais elle devinait, au jeu des phy--
sionomies, que la révolution grondait autour d'elle et que le péril, qu'elle n'avait encore fait qu'entrevoir, se dressait, menaçant.
— Adieu, dit-elle à Maxime, je t'aime!...
— A ce soir, n'est-ce pas?...
— Oui, à ce soir...
Elle avait sauté sur la rive, et s'était frayé un passage dans la foule houleuse... Le jeune homme, bientôt, cessa de Fapercevoir, et, s'étant étendu dans le fond de la jonque, il ordonna aux rameurs de poursuivre leur promenade, de bercer doucement son rêve aux battements rythmiques de leurs pagaies.
— D'où viens-tu? demanda Xali d'une voix brève, tandis que son regard irrité se fixait sur celui de Kali-Yanà, cherchait à pénétrer l'onde pailletée de ses prunelles...
— Je viens...
— Tes seins sont naeurtris; je vois des morsures, des marques d'amour ou de haine partout sur ton corps!... Et puis, est-ce que lesamazonessortentnues, maintenant?.. Ton panung même est en lambeaux et tu as perdu le takrutt que je t'ai donné !
Kali-Yanà, avec épouvante, porta la main •
à sa poitrine où Tanneau de la chaîne d'or gardant le talisman s'était rompu.
— C'est vrai, dit-elle, pardonne-moi !...
— Le luk-sakhot te préservait du mal, c'était ta sauvegarde contre les vitlii noirs deDongfP'aî/aPaï(le roidufeu). Que deviendras-tu maintenant ?...
— Pardonne-moi! balbutia encore la coupable en courbant la tète.
— Pas avant de savoir ce que tu as fait et pourquoi ta chair est plus meurtrie que les lotus de Bouddha après le sacrifice !
Kali-Yanà gardait le silence, tremblante sous le regard brûlant de son amie. Mais, tout-à-coup, une inspiration lui vint :
— Ne me gronde pas, dit-elle, j'ai agi selon ma conscience et pour le bien de tous.
— Tu dis?...
— Je dis que, comme tu dormais, j'ai entendu les clameurs de la foule sous les murs du palais, et que j'ai voulu connaître le danger que courait le Maître, sans éveiller les soupçons... Alors, je suis sortie ainsi et j'ai vu...
— Qu'as-tu vu?...
Xali,métiante toujours, avait saisi le poignet de sa compagne et le serrait follement, les lèvres sèches, les narines frémissantes.
— Laisse-moi, ou tu ne sauras rien... Ces blessures m'ont été faites par le peuple irrité. L'on se bat près d'ici.
— L'on se bat!
— Tu peux en juger par toi-même.
Les am^azones, qui avaient écouté curieusement la discussion des deux amies, prirent leurs armes et sortirent sur les terrasses.- Mais elles ne se montrèrent pas, tout d'abord, désireuses d'étudier l'attitude des manifestants pour se rendre compte de leurs dispositions hostiles et préparer la défense, en cas de danger.
Le frémissement qui agitait le peuple devait s'enfler au delà des canaux dans les faubourgs et la campagne entière.
Gamakul s'échaulfait sur son lion de granit, lançait des apostrophes puissantes contre le monarque indigne et ses ministres complaisants. On l'écoutait comme un oracle, car, •
disait-on, il faisait commerce avec les phi et devait certainement savoir l'avenir : Ne connaissait-il pas les arcanes du mystère magique (vithi , les secrets de l'astrologie (lion) et ne s'occupait-il pas activement d'alchimie (préthat)?
Ket, le grand vautour de la Pagode verte, tourbillonnait au-dessus de sa tète, et Suk, le bel enfant aux yeux de velours, assis tranquillement contre le piédestal, tressait des guirlandes de lan-tamen chantant d'une voix grêle que couvraient les cris de la multitude.
Gamakul réclamait maintenant un sacrifice humain pour assurer la prospérité future du peuple thaï. Selon la coutume il proposait de pratiquer une fosse à l'entrée de la Pagode verte. On y placerait à une certaine hauteur une poutre horizontale, soutenue par deux cordes, et le jour marqué pour le soulèvement général de la nation on conduirait en grande pompe trois victimes au lieu du supplice ; on les chargerait, après les avoir enivrées d'opium, de précieuses recommandations pour les génies de l'air, de l'eau et du
feu, puis on laisserait choir sur eux la lourde masse qui les écraserait.
— Eh bien ! dit un talapoin de la Pagode deSamonakodom, sacrifie doncle petit Suk que tu semblés chérir si particulièrement ! Cette offrande magnifique sera certainement agréable aux phi.
— Sacrifier Suk ! gémit Gamakul, un enfant! Vous n'y songez pas?...
— Le sang d'un innocent est plus agréable aux puissances de l'air et du feu que les plus splendides offrandes !
— Mais Suk charme ma solitude ! Au milieu delà fumée des bûchers et de la curée immonde des vautours sur les corps en décomposition, Suk est la fleur vivante qui parfume mon logis!... Suk est l'ange de mon foyerdésert, le grillon bleu qui chante àl'ombre des charniers dans la puanteur des, abattoirs!... Tuer Suk!... Prenez plutôt ma vie!...
L'enfantinsouciant continuait àtresser ses guirlandes blanches et jaunes, en chantant doucement. Parfois, ses yeux de velours sombres s ouvraient avec curiosité, se fixaient
rêveurs sur l'or d'un takrutt ou sur les perles de cristal d'un luk-pat dont le reflet clair le charmait. Il tendait ses menottes vers l'objet convoité, esquissait un sourire de résignation si on lui refusait le bijou aux lueurs prestigieuses.
— Tuer Suk!... sanglota encore Gamakul, ce sont les esprits maléfiques qui vous inspirent ! . . .
— Si tu accomplis ce sacrifice, appuya un homme du peuple, nous croirons vraiment que tu es l'envoyé des dieuxet ta volonté sera la nôtre.
Mais le talapoin, haussant les épaules,
quitta son piédestal de granit rose, et, prenant l'enfant par la main, s'en alla au milieu des huées.