TENTATIVE D EVASION
— Jeune vendeuse, donne-moi de l'encens et du bétel.
C'est Maxime qui, depuis le matin, se multiplie, implore la grâce de la rada, et. sans se décourager, use de toutes les influences. Mais le crime de Kali-Yanà est sans excuse, rien ne saurait la faire absoudre, et la justice tbaï suivra son cours.
— .Jeune vendeuse, donne-moi de l'arak et de l'opium, je veux me griser jusqu'à la mort!
Xali tourne vers le farang son regard troublé.
TENTATIVE d'ÉVASION 259
~ Tu as un ami qui va périr? demandet-elle d'une voix blanche, tu t'enfièvres et tu veux oublier?...
— Oui, mon tourment d'âme me fait désirer d'être tenaillé parles bourreaux ! . . . Ceux qui souffrent dans leur chair sont peut-être moins malheureux que ceux qui souffrent dans leur tendresse.
— Est-ce un frère, un père, une épouse que tu pleures ?
— C'est la plus adorable des maltresses, celle dont l'amour seul a armé la main, celle qui a tué la fille royale !
Xali pousse un cri, saisitle bras du farang !
— Tu viens pour Kali-Yanà?...
Une colère soudaine fit trembler la rada, qui leva ses poings frémissants pour châtier l'amantperfide ; mais une autrepensée bientôt rasséréna ses traits.
— Ecoute, dit-elle, tout le mal est arrivé par ta faute, et aucun châtiment ne serait assez cruel pour te punir !
— Je le sais, répondit Maxime, en baissant les yeux.
— Dans son délire Kali-Yanà a parlé.
J'étais auprès d'elle, et je connais tes hypocrisies, tes mensonges et l'outrageante ingratitude dont tu l'as payée!
— J'avoue mes torts.
— Ce n'est pas ma compagne qui a tué Sayameda, c'est toi. Ce n'est pas le bourreau qui tuera Kali-Yanà, c'est toi encore !
— Je suis prêt à tout pour racheter mes crimes. Que faire?...
— Je ne sais pas, attendons, cherchons ensemble ; quand la nuit sera venue nous agirons.
— Oui, nous nous unirons pour sauver la rada.
— J'ai des philtres, des liqueurs de soran et d'opium.
— J'aide l'or!...
La porte de la pagode s'ouvrit sous une poussée brusque, et une pluie de sang jaillit sur les marches, éclaboussant Maxime et Xali.
Des hommes, aux chairs déchirées, aux muscles à vif se précipitèrent, cherchant un
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refuge derrière les idoles. Les tourmenteurs, leurs lanières rouges à la main, les suivaient en vociférant. Il y eut une mêlée furieuse, les dieux roulèrent de leurs piédestaux, les cierges, renversés, mirent le feu aux nattes et aux étoffes précieuses.
Dans la fournaise, les combattants se cherchaient, s'étreignaient, entraient leurs ongles dans leur chair; sous la rouge lueur, le lac de sang s'élargissait parmi les fleurs, les parfums, les cires crépitantes.
— Venez !... Venez !
Et Xali, prenant Maxime par la main, l'entraîna dans la cour des condamnés où s'ouvraient les cages de bambou. Beaucoup de cadavres' avaient été retirés de leur prison, et les vautours de la pagode voisine tournoyaient au-dessus des morts et des agonisants, se risquant parfois à emporter un lambeau de chair, un sein de femme ou à fouiller les orbites pour en arracher les yeux.
— C'est ici, dit Maxime, en s'arrétant devant la cage de Kali-Yanà. L'amazone, repliée sur elle-même, semblait dormir; mais
de nouvelles blessures attestaient que les coups de lattes ne lui avaient point été épargnés ; une rosée sanglante tombait autour d'elle, un tremblement continu agitait ses membres.
— Kali!... cher Sourire!
Elle ne parut point entendre, restâtes paupières closes.
— Parlez-lui à votre tour, elle vous répondra.
— Mon Aimée! murmura Maxime.
Aussitôt, la rada tressaillit plus fort, une
lueur de joie entr'ouvrit ses yeux.
— Vous voyez, dit Xali, l'amour est plus fort que l'amitié, votre voix a accompli le miracle. Restez avec elle, je vais inspecter les alentours.
La nuit tombait rapidement; les mouches lumineuses tendaient sur le ciel leur réseau d'or, que trouait encore le vol sombre des vautours.
Sur les marches de la pagode en flammes, les bourreaux se bousculaient, tâchant de sauver les trésors de l'intérieur : les statuettes