‹ L'amazone du roi de SiamChapitre 21 sur 24 · TENTATIVE D EVASION · texte numérisé non relu

TENTATIVE D EVASION

précieuses, les nattes d'argent, les étoffes aux broderies de perles fines. Le moment était peut-être favorable pour une évasion. Xali revint auprès des amants.

— Vite, vite, il faut nous enfuir ! Unissons nos efforts pour délivrer Kali-Yaiià.

Ils secouèrent les barreaux de bois, parvinrent à en arracher deux, découvrant un espace suffisant pour attirer le corps fluet de l'amazone. Elle fut bientôt dans leurs bras, riant et pleurant, mais si faible qu'elle serait tombée sans le secours de ses amis.

— Tiens, prends mon panung, cache-toi le visage avec ce voile épais.

Ils Tentrainaient, sous le regard avide des prisonniers qui les imploraient en pleurant.

— Viens! viens!

Ils pataugeaient dans le sang, chassaient les oiseaux qui leur barraient le passage.

Mais un amoncellement de corps les arrêta. Les tourmenteurs, surpris par l'incendie, n'avaient point achevé leur besogne, et les suppliciés, la bouche ouverte dans un dernier hurlement, les membres arrachés, le

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ventre fouillé par les instruments de fer, gisaient pêle-mêle.

Maxime tâcha d'écarter les corps, mais ils étaient trop nombreux, retombaient les uns sur les autres comme des pantins disloqué-, perdant parfois un bras, une jambe, laissant jaillir les intestins de leur ventre ouvert.

Le jeune homme prit alors Kali-Yanà sujf ses épaules, escalada le mur de chair, recommença sa course entre les petites cages où sanglotaient la misère et l'agonie de plus de mille victimes. Dans son émoi, il s'égarait, ne retrouvait plus la porte libératrice au milieu des couloirs sinistres, et Xali, qui s'essoufflait derrière eux, perdait la tète aussi.

Enfin, il s^arrèta.

— Nous ne sortirons jamais !

— Peut-être faut-il passer par la pagode. Je crois qu'il n'y a pas d'autre issue, gémit Xali !

— La pagode est en flammes !

— Que faire?...

— Eh bien, petite, cherche, cherche encore !... il doit y avoir une porte au bout de

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ce mur. Va, je t'attendrai ici. Va! fais diligence, les moments sont comptés !...

Xali s'éloigna, glissant dans les flaques gluantes, se retenant aux corps, et le souffle horrible des affamés, passant sur son visage, la faisait défaillir. Des cris, des injures, des ricanements de folie, des râles d'angoisse montaient autour d'elle. Devant ses yeux, agrandis par l'effroi, passaient de larges disques rouges, ses tempes battaient dans un tocsin de fièvre.

Les femmes tendaient vers elle des mains crispées aux ongles menaçants; quelquesunes, ramassant la litière infecte de leur geôle, la lui jetaient à la face avec des convulsions de louves.

Et les cages hurlantes succédai'.^nt aux cages ; l'enfer n'avait point d'issue,, semblait-il.

Seule, la fournaise de la pagode ouvrait dans la nuit sa bouche formidable.

Xali revint, sanglota :

— Je n'ai rien trouvé !

— Alors, passons dans les flammes.

— Oh ! oui, tout, tout plutôt que cette épouvantable vision !

La fièvre du danger avait redonné quelque force à Kali-Yanà; Maxime et Xali la mirent entre eux, et, passant chacun un bras autour de Bataille, l'entraînèrent vers la pagode.

C'était maintenant larégion des pals où les morts oubliés, fixés à leur hampe sinistre, semblaient des drapeaux déchirés après la bataille. Dans une apothéose flamboyante, les loques humaines grandissaient, gagnaient le ciel, et les vautours acharnés leur faisaient des ailes frémissantes de ténèbres.

Des hommes aux bras rouges sortaient du feu, portant des figurines de cristal et de jade, des objets délicats qu'ils posaient à terre pour tâcher de sauver d'autres richesses. Ils ne firent point attention aux fugitifs qui purent s'engager sous les voiites crépitantes ; mais la chaleur était si affreuse, qu'ils durent reculer, suffoqués aussi par l'épaisse fumée. Trois fois ils renouvelèrent leur tentative, sans réussir davantage. Seuls, les tourmenteurs, habitués aux acres émanations

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des bûchers, pouvaient affronter les morsures des llammes.

Mais les murs craquaient, tout un pan de toiture s'écroula, et des langues de feu jaillirent vers le ciel avec une impétuosité telle que toute la nuit en fut illuminée.

— Attendons, ditXali, nous passerons sur les décombres ; avant le jour, les murailles seront tombées.

— On nous verra.

— Cachons-nous dans les ruelles.

Les hurlements redoublaient, une folie furieuse pressait les condamnés contre les barreaux , que leurs mains affaiblies essayaient vainement de rompre.

Tout à coup; un gardien passa auprès des fugitifs.

— La rada s'est échappée ! cria-t-il.

D'autres hommes accoururent.

— Une prisonnière est partie?...

— Celle qui a tué la fille royale?...

— Oui, sa cage est vide... Mais l'oiseau ne s'est pas envolé bien loin.

Kali-Yanà poussa un soupir et s'évanouit,

tandis que les bourreaux repoussaient Maxime.

Xali, alors, eut une inspiration.

— Je suis celle que vous cherchez, ditelle.

— Tu es la rada de la garde du palais?...

— Oui, et j'ai tué Sayameda, la fille aimée de Phaja-Tak.

Le farang ému avait repris Kali-Yanà contre son cœur.

— Et ceux-ci? interrogea un des bourreaux.

— .Je ne les connais pas.

— Que faisaient-ils dans la Pagode des tortures ? Nul n'y pénètre la nuit?...

Comme Maxime se taisait toujours, Xali murmura :

— Des visiteurs égarés, sans doute ; le feu a pris si subitement !

Déjà deux gardiens avaient lié les poignets de la jeune fille, et la poussaient brutalement vers une cage vacante aux solides barreaux. Ils lui passèrent la tête dans une cangue et rattachèrent par la cheville, de sorte que toute évasion devenait impossible.

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Kali-Yanà, malgré la résistance et les supplications de Maxime, fut également enfermée, mais dans une geôle plus spacieuse, et, comme elle demeurait inerte, les bourreaux, en ricanant, autorisèrent le farang à partager sa captivité pour la rappeler à la vie par de chaudes caresses.

Maxime, cependant, avait été remis en liberté le lendemain, le gouvernement redoutant de mécontenter une puissance amie^ L'officier, maintenant, parcourait les quartiers populaires, où, depuis longtemps, soufflait, dans les huttes misérables, la sédition contre le roi. Il glissait le long des canaux dans la jonque qui, bien souvent, l'avait conduit à ses amours; il entrevoyait, comme autrefois, le dôme étincelant de la pagode de Borovanivet, les flèches du temples de Xétuphon où repose le grand Bouddha d'or que nul ne peut fixer sans frémir, et, dominant le

fleuve, la gibbosité du palais royal couvert de tours, de terrasses, d'arcades ajourées comme des guipures précieuses, de colonnes aux revêtements de gemmes fulgurantes.

Mais la vision féerique, par moments, s'évanouissait. Il glissait entre des rives étroites et sales, parcourues par une population déguenillée, lépreuse. Sur les canaux enchevêtrés il y avait des avancements de balcons en planches peintes d'ocre et de cinabre, avec des perspectives d'escaliers branlants se hissant à des ouvertures inégales de portes et de fenêtres ; des passages obscurs se trouant, parfois, de lumineux lointains. Les marchands de plein air offraient, d'une voix glapissante, le poisson séché, le frai de crevettes aux effluences vives, les mengdana diaprés, les hoi-khong d'eau douce, les sua d'or et d'argent, tressés par les femmes, du miel de mali et de phut (car on dresse les abeilles à ne butiner qu'une sorte de fleurs), des nids de guêpes rouges, des macres aux coques épineuses, des m^ëng-lak, des pommades de sésame et de l'huile de coriandre»

Mais la population houleuse n'achetait guère, gagnée par une lièvre nouvelle, et les orateurs, hissés sur le socle des idoles et des monstres de granit, continuaient l'œuvre de Gamakul. Maxime avait mis son dernier espoir dans le renversement de Phaja-Tak,et il voulait se rendre compte, par lui-même, de l'état des esprits. Le roi détrôné, on ouvrirait les prisons, Xali et Kali-Yanà seraient sauvées !

Le matin même de sa mise en liberté, il avait demandé une audience au Maître, et longuement Lavait imploré. Phaja-Tak, quand il l'avait reçu, sortait du Gynécée deviné par des roucoulements de femmes au fond des galeries mystérieuses. Sa Majesté avait parcouru de grandes salles aux fresques gigantesques sur des revêtements de carreaux émaillés, et elle s'était brusquement présentée devant le farang dans ses vêtements de pierreries, dérangés par la fougue des dernières étreintes d'Ajutana.

— Que me veux-tu?...

— Je viens implorer la grâce de la rada.

Et, refrénant son orgueil, Maxime, trois fois, avait touché le sol du front.

— Tu sais bien que je ne puis rien pour toi!.... D'ailleurs, que t'importe la vie d'une petite amazone?...

— Elle est innocente. C'est moi qui ai frappé la fille royale !

— Toi ?... Allons donc ! Pour quel motif aurais-tu commis ce crime ?...

— J'aimais Samayeda, et ne pouvant la posséder, je Tai tuée dans un moment de folie amoureuse.

— Tu mens ! L'arme qui a servi appartenait à la rada.

— Je la lui avais volée !

Phaja-Tak^ immobile, semblait réfléchir.

— Ecoute, dit-il, je ne puis gracier la coupable, mais je lui épargnerai la torture. Elle sera décapitée sur la place royale, devant le peuple, pour l'exemple. Quant à toi, je sais bien que tu n'as pas commis ce meurtre abominable. Gomme Français, d'ailleurs, tu m'es sacré !... Va-t-en !

Et Maxime était parti. Au hasard il parcourait la ville, sachant que Ghakri, appuyé par les mandarins, soulevait les quartiers pauvres. Depuis la fameuse sortie des éléphants, qui avait fait un millier de victimes, l'émeute, apaisée en apparence, grondait sourdement. Sur le passage du farang, devant les idoles et les lingam de granit dressés au coin des rues, les poings se tendaient, menaçants ; tout était à craindre d'une nouvelje révolte. Des hommes de la campagne, aux joues creuses, aux regards rouges, allumés par la famine et les mau-

vais traitements, arrivaient dans leurs jonques misérables ; des ivrognes roulaient jusque dans le Me-Nam, chassés par des femmes nues qui avaient reconnu en eux des soldats du roi; et les joueuses de takhé, en promenant sur les cordes métalliques leurs grands ongles d'or, chantaient des refrains obscènes qui insultaient le pouvoir.

Tous ceux qui avaient des armes, des crids trempés dans le venin de cobra, des piques, des javelots se réunissaient dans les carrefours autour des orateurs dont la parole montait, farouche.

Ce qui les enrageait, surtout, c'était l'aplatissement qu'ils avaient souffert, l'injustice des- lois, les dîmes excessives, augmentant de semaine en semaine, sans nulle raison. Et la coupe d'indignation avait débordé lors des funérailles des dernières favorites, immolées dans une nuit de volupté et de sang. Ils savaient que tout le pays thaï les seconderait, las de ce règne, si contraire à ses traditions de justice et de douceur, et les fa-

milles opulentes, dont Pliaja-Tak égorgeait les enfants, se révoltaient enfin.

Car ce n'était pas seulement le peuple qui s'insurgeait, mais les puissants et les riches, venus de toutes les provinces, conduits par Ghakri qui ambitionnait le sceptre.

Les anciens guerriers avaient armé leurs éléphants, appendu auxhaoudars leurs javelots et leurs poignards, dressé leur lance à oriflamme d'argent, et parcouraient les rives du Me-Nam avec des menaces.

Maxime péniblement avançait au milieu des jonques, de plus en plus pressées, criant aux rameurs des encouragements, haranguant la foule, et les femmes riaient au farang dont la belle mine les charmait. Quelquesunes proposaient de le mettre à la tête des rebelles, s'offraient à le porter en triomphe sur leurs épaules aux colliers d'ambre et de corail...

A coté de la Pagode des tortures d'autres maisons avaient pris feu; l'air était fumeux de choses brûlées, et les flammes couraient encore en crêtes capricieuses le long des

constructions de bambou que nul ne songeait à préserver.

Maxime avançait toujours dans les quartiers de misère, où une grouillante population, saoule d'arak et d'opium, vociférait.

Le sang sauvage des Lao et des Birmans se réveillait. Les Lao-Phungdam (ventres noirs) arrachaient leur langoutis pour montrer le tatouage guerrier de leurs cuisses. Il y avait là des habitants de Xieng-Mai qui portaient des amulettes figurant des tigres et des lions, des enfants de Laphun et de Lakhon, passés au sapan ou au sumac, d'autres venus de Muang-Phrë et de Muang- Nàn, qu'on nommait les ventres blancs, parce qu'ils ne se tatouaient point. Des habitants de Muang-Lakhon s'étaient joints aux tribus aborigènes qui habitent les forêts impénétrables et le bord des lacs infestés de crocodiles. De Tringanu de Kalantan, de Patani et de Quedah étaient arrivés aussi des liommes jaunes aux yeux bridés, au nez large, à la bouche grande, défigurée par des dents noires. Leurs cheveux longs, droits,

rudes, étaient retenus sur le sommet du crâne par une fléchette d'argent ou de cuivre. Ils jouaient aux dés sur le seuil des maisons et montraient parfois une monnaie ovale de métal impur ou quelques piécettes rondes.

Les talapoins circulaient, presque tous favorables à l'émeute. Quelques-uns offraient des feuilles de lan où ils avaient écrit des maximes révolutionnaires avec un stylet d'or. Les plus zélés frappaient en cadence des cliquettes d'un bois sonore en criant la volonté du Khè te -phra.

Et les jonques, le long des quais, déposaient, à tout moment, des gens de Xieng- Mai, de Lapliun, de Lakhon, de Phre, de Nan, de Luang-Phra-Bang, de Muang- Lom.

Parfois, des querelles éclataient ; les plus forts frappaient à coups de piques et de massues les vieilles femmes et les phra impotents; le long du fleuve montaient les lamentations des blessés sous le grand soleil rouge, mangeant les végétations d'une indélébile rouille de chrome et de cinabre.

Des corps essaimaient les marches des terrasses, du sang, en filets minces, glissait dans l'eau bourbeuse ; partout le peuple s'entraînait à la révolte.

Maxime, un peu moins inquiet, revint vers la Pagode des tortures, espérant qu'on le laisserait entrer au prix de quelques ticauxd'or; mais le mur, réduit en cendres, avait été remplacé par une haute balustrade de bambous, et des gardiens veillaient de dix en dix pas.

Tout le jour, le farang erra autour du jardin des suppliciés, au milieu des plaintes des agonisants. Auprès de lui, parfois, des cervelles éclaboussaient les murailles, des têtes roulaie;nt, les yeux emplis d'une suprême épouvante.

Quelques femmes, les mains liées, venaient frotter leur dos aux barreaux de clôture pour faire tomber les fléchettes qui piquaient leur chair, d'autres agitaient leurs doigts aux ongles arrachés, balançaient leur tête scalpée dont le sang, tombant en cascade chaude, les aveudait.

A la brume, Maxime, ivre d"horreur, s'en alla. Il avait appris seulement que Fexécution de la rada aurait lieu le lendemain sur la place royale.

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