‹ L'amazone du roi de SiamChapitre 22 sur 24 · L EXECUTION · texte numérisé non relu

L EXECUTION

Xali n'avait pu revoir Kali-Yanà, mais son supplice lui était doux, car elle pensait que sa compagne, grâce à son dévouement, avait pu s'échapper et suivre Maxime dans quelque retraite paisible.

Kali-Yanà, de son côté, ignorait le sacrifice de Xali ; sa faiblesse, d'ailleurs, était si grande qu'elle vivait dans une sorte de songe morbide. Aux seuls moments de fièvre, un tremblement furieux agitait ses membres, le délire succédait à la prostration et sa douleur inconsciente s'exhalait en phrases incohérentes,

passant de rattendrissement à la haine, de la prière à la rage.

Au matin du troisième jour, les cloclies et les gongs annoncèrent l'exécution publique. On fit sortir Xali de sa cage de bambou pour la revêtir d'un panung noir et la conduire en grande pompe sur la place royale, car son crime n'était point de ceux qui s'expient dans les ténèbres.

Xali offrit encore ce martyre à celle qu'elle n'avait point cessé de chérir, et souhaita, de toute la force de son pauvre cœur crucifié, que son amie fût heureuse auprès du visage pâle.

Comme elle n'avait point subi la torture, sa démarche était ferme ; elle sortit entre les exécuteurs, au nombre de six, habillés d'écarlate. On lui passa la tète dans une cangue et on lui attacha les mains.

Une chevauchée se précipita, un débordement de soldats coula du palais, avec les amazqnes en tète, et tout le cortège traversa la ville avant de se diriger vers le lieu de l'exécution où, sur une haute estrade, était

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écrit en lettres rouges le crime alFreux de Kali-Yanà.

La théorie des mandarins se massa, faisant face à celle des talapoins qui, couronnés de feuillages, agitaient des fleurs de lan-tam au bout de longs roseaux d'or.

Les princesses n'avaient pas voulu assister àTexécution, préférant rester en prières auprès de la dépouille de Sayameda, que l'on avait déposée dans l'urne de cristal, où elle macérait dans les baumes.

Xali, sur le lieu du supplice, aperçut enfin Maxime qui, au prix de mille efforts, avait percé la foule pour arriver jusqu'à elle.

— Xali ! Xali ! murmura-t-il !

Elle eutun mouvement des lèvres qui signi fiait :

— Chut! Pour tous, je suis Kali-Yanà!...

Puis, ses grands yeux tendres interrogèrent ceux du jeune homme, et il comprit encore qu'elle lui recommandait d'être bon pour celle qu'elle aimait par-dessus tout, qu'elle souhaitait qu'il ne l'abandonnât jamais.

— Où est-elle?...

Et lui, pour lui donner cette suprême consolation, dit ce seul mot qu'elle attendait avec un tremblement d'angoisse :

— Sauvée !

Aussitôt, elle parut rassurée, joyeuse, s'agenouilla pour qu'on lui enlevât la cangue et se laissa couper les cheveux.

Le Cheiô-Klein-ba.lsit pétrit de la terre glaise, lui en boucha les oreilles, les narines et lui mit un takrutt d'or sur la langue. Les six exécuteurs, armés de sabres, s'avancèrent, et le premier, d'un seul coup, lui trancha la tète/

Mais la cérémonie n'était point terminée, il s'agissait de dépecer le cadavre pour les vautours, car l'incinération n'est point pratiquée sur les criminels!

Les talapoins se montrèrent, armés d'instruments aigus, et tandis que le Chaô-Kleinbaldit jetait au peuple la tète de Xali, dix bras s'acharnaient sur son corps virginal, coupant,- tailladant, sciant avec une activité fiévreuse.

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Il y eut, à ce moment, un hérissement de piques et de javelots, une révolte éperdue de fauves que les soldats, n'ayant point reçu d'ordres, repoussèrent brutalement. Le sol trépida sous le pas des combattants qui, toujours plus nombreux, traversaient le Me- Nam.

Un homme fixa au bout d'une pique la tète ensanglantée de Xali, dont les yeux grands ouverts semblaient demander vengeance, puis, un cri terrible retentit :

— Au palais ! au palais !

Affolés de sang, les rebelles brisaient les idoles, les lingam d'onyx et de jade, et, malgré la résistance des soldats, des amazones et des talapoins de la Pagode royale, pénétraient dans les cours et les jardins. Tous les esclaves rencontrés furent tués, ainsi que les grands lions familiers, étonnés de cette farouche invasion. Des hommes s'étalaient la face contre terre, la nuque ouverte; quelques-uns demandaient grâce, d'autres, retenant leurs entrailles qui coulaient de leur ventre ouvert, grinçaient des

dents, faisaient d'inutiles efforts pour se remettre debout.

Les éléphants, hauts comme des tours, sortaient de leurs écuries, mais on avait massacré leurs cornacs, de sorte qu'ils erraient au hasard, désormais inoffensifs. On les employa pour renverser les constructions légères, les kiosques de ce féerique jardin que le sang maintenant engluait partout. En un vertige toujours grandissant, les révoltés montaient vers les terrasses, où des visages de femmes semontraient;des sanglots partaient du gynécée, car, disait-on, Phaja-Tak s'était enfermé avec Ajutana, la dernière favorite.

— Le roi, affirmait un esclave que l'on poussait à coups de sabre, était affaibli, affolé par des nuits de luxure, et les cris de révolte lui arrivaient comme dans un songe, sans signification précise. On le prendrait facilement avec l'aide des Mandarins ; il suffisait de vouloir.

Une chevauchée se précipita, les têtes des amazones émergèrent dans les cours ; les jeunes filles se jetèrent sur les assaillants,

se battirent comme des lionnes. Mais elles n'étaient pas en nombre, et. malgré leur courage, elles durent capituler. On les arracha de leur selle, et le peuple, en riant, les dévêtit, les viola, vivantes ou mortes, puis un Laos s'empara du pavillon écarlate, y fixa la tète de Xali, dont le sang coulait encore faiblement, et, comme les yeux de la rada avaient une expression terrifiante, il les creva, pour qu'il y eut deux trous rouges à la place des prunelles tragiques.

— Au palais ! au palais !

La foule se bousculait sur les escaliers de porcelaine, renversant les monstres qui le garnissaient du haut en bas. Dans la grande pagode, les Bouddha d'or furent cueillis sur leur feuille de lotus et les nattes d'argent balayées comme par une tempête. Les premiers assiégeants gagnaient le Ma/iaprasai, dont les quatre façades couvertes en miroiterie étincelaient sous le soleil roux. Dans la grande salle silencieuse, où les princesses pleuraient auprès de leur sœur morte, les femmes thaï eurent un mouvement de recul,

mais des pataniens, ivres d'arak, brisèrent l'urne de cristal, et en retirèrent le corps de Sayameda qu'ils élevèrent au-dessus de leur téta, comme un trophée précieux. Ainsi, ils traversèrent les galeries bordées de statues gigantesques de granit, rapportées de Chine, la salle du trône qui, avec son dais à sept étages, présentait la forme d'un autel, et, après avoir éventré quelques esclaves qui s'opposaient à leur passage, ils forcèrent les portes de l'appartement royal.

Mais les pièces somptueuses étaient vides. Sans difficulté les plus avides s'emparèrent des trésors d'argent, d'or et de pierreries ; les jeunes filles se drapèrent dans les soies lamées et gemmées, jetèrent sur leurs épaules les chapes de velours indurées de cabochons d'améthystes et de topazes, se passèrent au cou les lourds colliers aux pierres scintillantes.

Les enfants du roi apparurent avec des gestes effrayés, mais les femmes les caressèrent, les trouvant mignons sous leur couronne de mali, leurs anneaux d'or et leur

petit diadème de saphirs, entourant la mèche bouclée de leur front.

Partout rayonnaient des Bouddha de bronze, des brûle-parfums figurant des dragons et des chimères ; les coussins de pourpre roulaient sur les tapis aux dessins de bêtes fantastiques, et, sur les murs de porcelaine, de gigantesques végétations peintes atteignaient des ciels de lapis-lazuli et de turquoise. Les voiles lamés d'argent, tombant sur les portes, remuaient au souffle de cette invasion et les premiers venus décrochaient, avec des cris de joie, les armes asiatiques dont les faisceaux s'épanouissaient en queues de comètes.

Une porte s'ouvrait sur un réduit somptueux au plafond en coupole, terminé par une ouverture ovale, où le ciel mettait un œil d'azur. Sur un autel d'or, constellé de sardoines, de chrysobéryls et d'ou^\avorites, un piédouche de diamants, plus brillant que le soleil, supportait un lingam géant couronné de fleurs. Tout autour des divans bas attendaient le bon plaisir du Maître, car

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c'était là que Phaja-Tak passait les heures les plus voluptueuses de ses nuits, en écoutant le son lointain des takhé, et en regardant, par des cloisons de verre, les gestes lascifs de ses deux cents danseuses.

La chapelle d'amour était vide ; mais des femmes se montraient avec indignation des taches sanglantes sur les nattes d'argent, et, dans des étuis d'or, de singuliers instruments incrustés de gemmes rares.

— Où est-il? Où est-il? criaient les hommes en brandissant les armes arrachées aux trophées.

— Dans le harem ! gloussa une vieille aux dents noires, brisons les cloisons!

A coups de massues ils firent voler en éclats les murs de verre, se précipitèrent dans l'appartement, où des fillettes de huit à treize ans, presque nues, fuyaient de tous côtés, se réfugiant sur les escaliers tournants, derrière les colonnes et dans les niches ajourées de nacre et d'ivoire.

— Le roi ! Le roi ! hurlait la foule.

Une draperie s'écarta, et resplendissante

de joyauXj ud bandeau de perles sur sa chevelure épaisse,, ramassée en volute, apparut Ajutana.

Lentement, le front levé, elle s'avança, et fixant sur les révoltés ses yeux de femelle fauve, elle demanda :

— Si je vous livre le roi que me donnerezvous?...

Elle tenait tète à tous, hautaine, dédaigneuse.

— Que me donnerez-vous? répéta-t-elle, dans le silence étonné qui avait suivi sa venue.

— Que veux-tu donc de nous? demanda un Laos en ricanant. Nous t'offrons notre amour, car nous n'avons pas d'argent!...

Elle haussa les épaules.

— Vous exigerez de Chakri, qui déjà vous gouverne, la liberté de mon père que le roi a fait prisonnier.

— Certes, ta demande est juste.

Elle eut un mystérieux sourire :

— Ghakii a promis comme vous, mais je sais ce que vaut la parole des puissants de

ce monde. Vous, au moins, vous vous souviendrez, car votre intérêt n'est pas en jeu.

— Nous nous souviendrons, Ajutana, dit un talapoin delà pagode de Xéluphon, livrenous ton royal époux.

— Mon père, dit-elle, s'était réfugié chez le gouverneur dePatawi, mais il fut dénoncé et jeté dans un cachot, tandis qu'on égorgeait mes frères et mes sœurs. Je hais Phaja- Tak qui fut notrebourreau,et jevous l'abandonne. De nouveau, elle souleva la draperie et montra, vautré sur des coussins, ivre de soran et d'opium, le roi qui dormait pesamment.

Un glaive fut brandi ; le corps, après quelques soubresauts, demeura immobile , la tète à peine rattachée au cou par une bande de chair.

Bientôt, la dépouille du roi, sous ses fibules de diamants et ses pectoraux d'émeraudes, fut traînée à travers le palais, et jetée sur la place du haut de la grande terrasse avec le corps embaumé de Sayameda, sa fille chérie. Tout un peuple hurlant attendait

cette proie, en levant des bras rouges encore du sang des esclaves, des soldats et des amazones, assommés dans les cours ou attachés, deux par deux, sur le passage des éléphants qui leur broyaient le crâne.

Les corps tournoyèrent, renvoyés aux saillies de miroiterie et de jade des étages inférieurs, puis, comme des loques, s'aplatirent sur le sol, tandis que la tête détachée du roi rebondissait dans un flot rouge. Mais les talapoins entourèrent les cadavres, jetèrent sur eux un voile sombre en déclarant qu'ils appartenaient au bûcher, et que de splendides funérailles leur seraientaccordées après huit mois d'attente dans les urnes du Mahaprasat.

Ghakri, qui n'attendait que ce moment pour se montrer au peuple, apparut à son tour sur la terrasse, et une formidable acclamation salua l'aurore de son avènement.

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