‹ L'amazone du roi de SiamChapitre 5 sur 24 · HEUREUSE DIVERSION · texte numérisé non relu

HEUREUSE DIVERSION

l'appel glorieux, et le peuple, d'abord surpris, sourit bientôt aux vierges guerrières, unit son enthousiasme au leur dans une formidable acclamation.

Pendant quelque temps la paix sembla revenue. Kali-Yanà, sous prétexte de surveillance et d'espionnage, put, chaque nuit, s'échapper du palais sans éveiller les soupçons jaloux de sa compagne. Celle-ci, seulement, la suppliait de l'emmener, de lui laisser partager les dangers de ces expéditions.

— A deux, l'on est plein d'audace ... Je veux t'accompagner, cher Sourire?

Kali-Yanà frémissait, à Tidée que Xali pourrait un jour surprendre son secret d'amour.

— Non, non, suppliait-elle, il n'y a point

trop d'amazones au palais pour défendre le roi... Vous ne devez pas abandonner votre poste!... Et puis, une femme se glisse partout sans attirer l'attention, tandis que si nous étions deux...

Xali n'insistait pas, mais elle se désolait de voir les paupières fiévreuses de son amie se fermer dans un accablement invincible, ses seins purs, ses bras et ses cuisses se fleurir de stigmates bleus.

— On t'a donc battue?... demandait-elle.

— Oui, an peu.

— Ah ! si j'étais là !

— Tu n'empêcherais rien, disait Kali- Yanà, en souriant, ces marques me sont chères... Je suis heureuse de souffrir!

— Drôle de goût !

Et, de fait, dans la maison galante où Maxime conduisait sa maîtresse, il y avait parfois des rixes qui se continuaient sur les terrasses entre les clients ivres d'opium et de vin noir. Des Chinoises poussaient des miaulements de chattes, se roulaient, s'égratignaient, renversaient les cloisons de papier

et les paravents. Kali-Yanà n'avait pas toujours le temps de se sauver et recevait souvent quelques horions au passage.

— Pourquoi ne m'emmènes-tu pas chez toi ? demandait-elle à son amant, nous serions si hien !...

Mais il se rembrunissait, répondait d'une voix sèche :

— C'est impossible, tes chefs le sauraient et tu serais sévèrement punie. Pour toimême, petite chérie, il ne faut pas commettre cette imprudence.

— Peut-être as-tu raison, mais ce voisinage est affreux î

— Bah ! Une guerrière ne doit point craindre les rencontres de cette sorte...

— Je ne suis plus qu'une amoureuse...

— Une amoureuse doit apprendre à braver le danger. Cela sert toujours.

Maxime riait, et Kali-Yanà avait des larmes dans les yeux, car il est d'usage que le plus épris soit aussi le plus malheureux.

Les prostituées des bas faubourgs la connaissaient maintenant et ne se gênaient pas

pour la traiter en égale. Etalant leur nudité au bord des terrasses, elles l'appelaient en riant, lui demandaient si son galant connaissait de savantes voluptés et la rendait plus heureuse que ceux de la race jaune...

Elle ne répondait pas, craignant toujours de trahir son secret. Que dirait-on à la ville et au palais si l'on apprenait qu'une Amazone de la Garde royale allait chaque nuit chercher aventure dans les Las quartiers de la capitale et s'oubliait jusqu'au matin en d'étranges amours!... Ce serait la honte et la mort!... La mort ignominieuse, au fond du ileuve, où on l'abandonnerait, cousue dans une peau d'àne avec une pierre au cou !...

Les vendeuses de plaisir s'étonnaient de son silence et s'en irritaient. Une nuit elle se trouva au milieu d'une vingtaine de ces prostituées qui l'emmenèrent dans leur bouge, la forcèrent à boire avec elles l'eaude-vie d'arak et lui firent subir mille petits supplices raffinés et patients qui lui valurent des journées de fièvre et d'étrange malaise.

Le pire était que Maxime semblait parfois .

se lasser de sa tendresse, la faisait attendre et, même, ne venait pas, la laissant angoissée pendant des heures, plus morte que vive dans la maison équivoque où il lui avait donné rendez-vous. Car elle venait, seule, maintenant, dans la jonque légère qui promenait sa mélancolie le long des canaux, au milieu des propositions ironiques des hommes et des insultes des filles cruelles et voluptueuses.

A ces longues stations dans la chambre vide, elle préférait les colères de son amant, ses rebuffades et ses injustices. Souffrir par lui était encore un bonheur dont elle se montrait avide, ne craignant rien, hormis l'absence qui la laissait sans force, meurtrie de cœur et d'àme, mutilée dans tout son être d'amour.

Une nuit qu'elle était restée ainsi à l'attendre, crucifiée de crainte et de jalousie, une femme, qui la guettait par une déchirure de la cloison de papier, lui dit qu'elle était bien bonne de pleurer pour si peu de chose et qu'elle connaissait un remède à tous les maux. Puis, elle l'emmena au fond d'une ruelle obscure où des courtisanes riaient devant un lingam de pierre que chacune d'elles adorait à son tour. Des parfums brûlaient dans des cassolettes de cuivre, et il y avait au pied du symbole antique d'éternelle fécondation une telle profusion de

fleurs que les genoux des assistantes s'y enfonçaient, et qu'elles semblaient portées par un flot de roses.

Kali-Yanà voulut s'enfuir, mais sa compagne, appuyant ses mains à ses épaules, la força de s'anéantir comme les autres en une prière équivoque.

Des taches de sang marbraient la pierre, semblant indiquer qu'il y avait eu là une récente immolation, mais la jeune fille chercha vainement le corps des victimes — chevrettes ou colombes que, parfois, l'on offrait aux dieux.

Les femmes se poussaient du coude, en la regardant, on voulut lui faire baiser l'image obscène et, comme elle s y refusait, on l'attacha au bloc de granit, on la dépouilla de son panung, et les branchettes épineuses jouèrent sur ses seins, ses flancs et ses jambes, où les gouttelettes, de plus en plus pressées, se mêlaient, l'enveloppant d'un réseau de pourpre.

Autour d'elle d'autres courtisanes, nouvellement arrivées, s'étaient prises par la

main, et tournaient follement, piétinant les roses. Toutes étaient nues sous leurs fibules de taille et leurs colliers de gemmes barbares, mais de violents parfums s'exhalaient de leur chair, leurs ongles étaient rougis et elles portaient des boutons de turquoises aux oreilles et sur les narines.

Les femmes thaï se reconnaissaient à leur mèche de clownesses tortillée dans des touffes de champa, mais elles étaient en minorité, ne pratiquant guère le culte du lingam.

L'expression plus douce de leur physionomie se nuançait parfois de pitié, elles imploraient la grâce de Kali-Yanà, reconnaissant une des leurs.

On avait fait subir à la jeune fille les supplices de « l'offrande, » de la « consécration » et de « l'accomplissement » selon les rites sacrés des adoratrices de l'emblème d'amour. L'idole se rougit encore du sang de la victime; tandis qu'elle se voilait la face en gémissant, les danses lubriques s'exaspérèrent sous le vol des mouches lumineuses

attirées par les fleurs. Puis, on mit dans les mains de Kali-Yanà deux cierges de cire jaune, et elle dut les tenir élevés au-dessus de sa tête, en chantant un cantique d'adoration, tandis qu'on lui enfonçait des épines dans les seins et les cuisses. Les yeux de la jeune fille se voilèrent, elle demanda grâce d'une voix éteinte. Il lui fallut, alors, danser à son tour sous la cire brûlante qui coulait en larmes sur sa peau, se mêlait aux gouttelettes rouges. Enfin, elle tomba sur les genoux, refusa d'obéir. Alors les baguettes de nouveau s'abattirent sur ses épaules, et les courtisanes courroucées, après lui avoir pris ses bijoux et ses amulettes, s'accouplèrent dans les roses, ivres d'arak, de cris et d'injures. Kali-Yanà, toujours attachée au lingam de granit, n'entendit plus que des soupirs et un frôlement de baisers...

Au matin, les rameurs inquiets vinrent la délivrer, l'emportèrent, la couchèrent dans la jonque, où elle resta sans mouvement pendant plusieurs heures, incapable de mouvoir ses membres endoloris.

Xali pansa ses plaies avec des baumes de sésame et des compresses de mëng-lak, la gronda tendrement de son imprudence ; mais elle ne sut jamais que l'amoureuse avait expié sa folie de tendresse, et que les blessures de son cœur la faisaient souffrir plus cruellement encore que les blessures de sa chair !

Une nouvelle épouse du roi était morte, et le bûcher, comme pour Naï-Rafutt, se dressait sur la place publique. Les ouvriers achevaient de tout disposer pour les jeux, les festins, les danses et les représentations en plein vent. Des artistes découpaient des ornements de bois et les recouvraient de feuilles d'or pur, autour de ]a montagne de carton, prestigieusement peinte et décorée, au sommet de laquelle devait reposer Allah- Kanhà,ladernière favorite de Phaja-Tak. Un peu plus robuste que Naï-Rafutt, elle avait résisté six mois aux fantaisies de son royal

amant, et s'était éteinte sans trop de souffrance, grâce à des infusions d'iierbes narcotiques que ses compagnes lui avaient fait prendre sur le conseil d'un talapoin.

Le petit corps, macéré dans les baumes et paré de corolles de lan-tam, reposait sur un drap d'or au milieu des phra prosternés. Dans la bouche de la morte on avait mis un luk-sakhot de pierreries, et deux jeunes talapoins balançaient, au-dessus de sa tête, des flabelles d'autruche pour éloigner les abeilles attirées par l'odeur musquée des aromates.

Bientôt les phayas, la garde-royale, les grands dignitaires se rangèrent autour du catafalque, et l'on hissa sur la montagne de carton la dépouille d'AUa-Kanhà. Le Ghaô- Klein-Balat alluma le bûcher au milieu des cris d'allégresse et des danses lascives. Trois cents mimes sacrées évoluèrent en des poses d'amour et de luxure, firent mouvoir leurs seins et leur croupe, se renversèrent pâmées dans un simulacre voluptueux. Sur les peaux d'ambre pâle s'entrechoquaient les camées barbares et les boules métalliques des talis-

mans; les girons fleuris de roses s'offraient, aux accords plus vifs des khong vong, des klue et de kayab, ponctués par le soupir rauque des gongs.

Peu à peu la fumée s'évanouit, le brasier crépita, et le cadavre apparut sur le catafalque noirci. Peut-être Alla-Kanhà n'avait-elle pas macéré suffisamment dans les parfums, car sesmusclessecrispèrent sous l'action du feu, les bras se tordirent, les pbalanges remuèrent tout un jeu d'osselets, et les jamb&s, brusquement distendues, se jetèrent de côté comme pour fuir.

Les assistants, ne s'étaient pas troublés, car l'effet se produit souvent pour les morts qui n'ont pas attendu assez longtemps la suprême combustion. L'épouse royale, qui secouait ses membres frénétiquement et semblait encore se pâmer de volupté ou de douleur sur son lit de braise, excita la joie des assistants qui lui lancèrent des fruits et des fleurs, l'encourageant à la mimique horrible et lascive, la pressant de se débattre encore dans cette effrayante agonie d'outre-tombe.

Ket, le grandi vautour de Gamakul, tournoyait au-dessus du bûcher, semblant regretter la proie qui Ivii échappait, et Gamakul, lui-même, proférait, dans les rangs pressés de la foule, ses menaces de mort :

(( — Quand donc, peuple, mettras^tu un frein à ces atrocités? Les cendres de Naï- Rafutt sont à peine refroidies, que voici une nouvelle victime des séniles débauches de ton roi!... Toutes les filles de qualité y passeront, et tu peux entendre sous les murs du harem les plaintes et les sanglots des frêles victimes!... Celle-ci n'avait pas douze ans, et elle était plus fraîche qu'un bouton de lotus des rives sacrées î Dans ses veines coulait le sang généreux des jeunes races ; elle était faite pour vivre de longues années d'amour, et elle eût donné au Maître des enfants superbes et glorieux! Peuple, révoltetoi ! »

Des murmures se faisaient entendre, les femmes, surtout, montraient le poing à Phaja- Tak qui venait d'apparaître, entouré de la Garde d'honneur, de ses amazones, de ses

hallebardiers, de ses régiments d'infanterie, de ses mandarins vêtus de soie d'argent. Il était porté sur un palanquin de nacre et d'ivoire par seize hommes, et deux larges parasols blancs à sept étages l'abritaient d'une ombre vacillante. Ses fils le suivaient sur des poneys caparaçonnés de pierreries, et les princesses, ses tilles, rayonnaient dans des butsa-hak d'or.

Sayameda, la belle des belles, occupait, comme toujours, le trône central sous un dais de fleurs, et Kali-Yanà, de temps à autre, se tournait vers elle, tâchant de surprendre dans son regard une préoccupation tendre, une inquiétude, une jalousie. Mais la petite princesse semblait joyeuse, un sourire errait sur ses lèvres peintes, et ses longues paupières fumeuses s'abaissaient sur l'extase d'un rêve mystérieux.

Larada, dont l'épaule meurtrie soutenait mal le pavillon de pourpre, poussa le coude de Xali...

— Que veux-tu?...

— Viens, glissons-nous dans la foule, je

désire, comme aux funérailles de Naï-Rafutt, interroger le talapoin des morts, puisque sa science ne s'exerce que dans les cérémonies funèbres.

— Il ne te dira rien de plus que ce qu'il t'a dit.

— Qu'en sais-tu?,., d'ailleurs, je n'ai pas besoin de ton aide.

Les sourcils de Kali-Yanà se fronçaient, ses mains tremblaient, et Xali, qui craignait de lui déplaire, consentit à ce nouveau caprice.

Ce fut Kromalah qui, en échange de quelques boules d'or, se chargea de la bannière écarlate, tandis que les deux amies, semblant porter un message royal, se faufilaient parmi les mandarins, les danseuses pâmées, la troupe des talapoins en prière, et gagnaient, enfin, le bouquet de jamboisiers où Gamakul, hissé sur une branchepoudrée de fleurs roses, exhortait le peuple à la révolte.

« — Vils esclaves, soulevez-vous ! Jamais le vol n'a été pratiqué comme il l'est en ce jour par un prince indigne ! Seuls les minis-

très et les mandarins profitent de la richesse du pays, tandis que vous croupissez dans la misère, ne comptant pas plus que les pierres frustes du mont Koh-Sahap !... Pour les quarante provinces du roj'aume, la série sans fin des gouverneurs et sous-gouverneurs est une cause de ruine. Le titre Sarevinaï, qu'ils se décernent, signifie : dévorer le peuple!... Tous sont concussionnaires, fourbes et traîtres ! le roi le sait et ferme les yeux; que lui importe la détresse des petits pourvu qu'il puisse à loisir tuer ses femmes dans le harem clos et s'enivrer de coupables délices'.... Ici. vous êtes divisés en esclaves, gens corvéables et gens payant le tribut... Les mandarins ontils besoin de se faire élever une maison, la main d'oeuvre ne leur coûte rien : ils requièrent le peuple de travailler sans relâche, et la flagellation ou lacangue sauront châtier les récalcitrants ! La province et la capitale fournissent les matériaux, et si la bâtisse du voisin est un obstacle on la démolira !... Les riches désii-ent-ils vos filles pour leur harem

OU VOS fils pour leurs 'troupes d'histrions? Vous devez consentir à leur caprice sous peine d'amende et parfois de mort. Rien n'est à vous et vous n'êtes rien !... Peuple, redresse-toi, montre que tu es une force et une intelligence ! »

Mais Kali-Yanà, après avoir écouté, durant quelques minutes, ne put retenir son indignation.

— Peuple, dit-elle, le plira se joue de toi, et ses paroles solit coupables.

— Chung! Chung ! cvièreni les femmes, le roi ton maître est un assassin! Qu'il nous rende toutes celles qu'il a envoyées au do7ig P'a7/a P'aï /

— Que le Koh-Sabap vous écrase, si je ne dis la vérité! lança la rada dans un mouvement véhément qui gonfla ses jeunes seins de guerrière, fit frissonner ses narines minces.

— Di té psik dok ! (tu ne sais ce que tu dis), riposta une fille brune aux longs yeux de haine.

— Phaja-Tak vous a tous sauvés de Tes-

clavage! C'est un chef habile et valeureux! Il s'est emparé des provinces du nord, a tué Phaja-Nackong et a construit votre capitale !... Poursuivant son œuvre avec persévérance, il a été victorieux dans toutes ses rencontres avec les Birmans, et a délivré le pays de ses oppresseurs!... Mais alors le peuple se montrait reconnaissant, et le nommait son bienfaiteur!... S 'il a changé, c'est sur le conseil perfide des mandarins et des talapoins qui conspirent dans l'ombre !

L'amazone haussait la voix, très brave maintenant qu'elle portait le costume de la garde royale, et la foule ne s'étonnait même pas d'entendre cette jeune fille prendre la défense de son Maître au mépris de toute discipline. Mais les rada n'étant point considérées comme faisant partie des troupes régulières, on ne leur demandait guère que d'être jolies, vierges et intrépides.

Gamakul, dans son arbre, regardait Kali- Yanà, et ses lèvres minces esquissaient un mauvais sourire.

— Tu parles bien, dit-il, mais cela ne

prouve rien car un autre eût accompli ce qu'a fait Phaja-Tak.

— Non, reprit la jeune fille, qui s'animait de plus en plus, un autre n'eût point lutté contre la Chine et reconquis Korat avec des troupes insuffisantes et un nom ignoré ! Notre Roi s'est fait lui-même, et trois ans après son avènement, toujours victorieux, il a rétabli l'ordre et la paix, soumis Ligoret enrichi le pays de toutes les dépouilles de l'ennemi !... Jadis vous n'aviez que des actions de grâces et des protestations d'amour à lui offrir en échange de tels bienfaits!

— Oui, le Maître a été grand, mais tu passes sous silence les dernières années de son règne, ses injustices et ses cruautés, ses meurtres, ses attentats sur des enfants sans défense ! = ..

Gomme Kali-Yanà allait répondre, Gamakul sauta de sa branche, et, la prenant parla main, lui souffla dans un rire rageur :

— Au lieu de soutenir une aussi triste cause, tu ferais mieux, petite rada, de surveiller ton galant.

Xali, qui avait entendu, se mit à trembler.

— Que dis-tu donc?... sorcier méchant!

— J'affirme que Sayameda est plus jolie que la plus jolie des amazones, et que le jeune étranger le sait bien puisqu'il est déjà infidèle... N'est-ce point Kali-Yanà ce que tu désirais savoir en quittant ton poste, malgré les ordres qu'on t'a donnés ?...

L'amazone se soutenait à peine. Xali passa un bras autour de sa taille et l'entraîna, tandisque Gamakul, triomphant, remontait dans son arbre et reprenait sa harangue au point ou il l'avait laissée. Mais le peuple se montrait incrédule ; déj àdes groupes protestaient et dés femmes, gagnées par la parole vibrante de la radà, insultaient le talapoih. L'une d'elles, qui l'avait vu embrasser le petit îSuk, lui demanda le sacrifice de l'enfant.

— Oui! ouil hurla la foule, il nous faut une victime, et si tu veux la mort du roi, commence par détourner de nous la colère des génies maléfiques en leur immolant ce que tu aimes le plus au monde !

Gamakul sanglotait, et les fleurs roses du

ON BRULE ALLA-kANHA Hl

jamboisier, secoué par ses convulsions, tombaient en pluie sur sa tête chauve.

Tout à coup il parut prendre une résolution.

— Soit, dit-il d'une voix chevrotante, pour vous montrer combien ma cause est juste, je consens à cette offrande ; Suk périra pour le triomphe delà vérité, et son supplice attirera sur nous l'indulgence et la faveur des esprits de l'air, de l'eau et du feu !...

— Ham! cria la foule avec enthousiasme. Gamakul, dont les joues flasques tremblaient, essuya ses paupières éraillées.

— Demain, dit-il, je vous convie au sacrifice. Suk, paré de corolles de lan-tam blanches, sera immolé pour le bien de la nation et la satisfaction des dieux. Il écoutera, avant de mourir, nos précieuses recommandations, afin de les transmettre aux puissances suprêmes, et vous pourrez vous rougir les doigts au sang de son corps mutilé!... Je vous donne ainsi la plus grande preuve de tendresse qu'un homme puisse donner!

— Ham! rugit la foule. Et des bras vigoureux arrachant le talapoinà sa retraite fleu-

rie, le portèrent en triomphe, tandis que les os d'Alla-Kanhà achevaient, là-bas, de se consumer et ne formaient plus sur le bûcher tout noir qu'un petit tas de cendres grises.

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