LA PLUS BELLE
et les lamies de l'ombre, les vampires du mensonge qui, trop longtemps, ont vécu de toi!...
— La princesse est belle! soupira la jeune fille.
Xali enveloppa Sayameda de son noir regard tout chargé de passion et de terreur.
— Certes, aucune femme n'est aussi accomplie !
Kali-Yanà eut une révolte.
— Ne me disais-tu pas que j'étais mieux encore ; que nulle corolle ne valait la corolle de ma bouche, que mes yeux avaient la profondeur des lacs sacrés et que ma taille, mince et flexible comme une tige de lotus, n'était comparable à aucune autre?...
— Gela prouve, déclara Xali, que pour moi tu es la plus belle. Cependant, les autres peuvent juger différemment. La perfection est conventionnelle et chacun porte en soi un idéal secret qui convient à sa nature spéciale. Rien n'existe et tout existe. Le mal est dans le bien, toute chose créée répond à un besoin de la nature. Il ne saurait donc
y avoir de laideur ni de beauté parfaite! Sayameda, après avoir caressé de son regard de velours le regard du bien-aimé perdu dans la foule, avait repris sa pose indifférente et lasse. Les voiles constellés de saphirs qui tombaient autour d'elle grésillaient de flammes lunaires; un serpent d'aigues-marines et de chrysobéryls, qu'elle portait autour de la taille, rutilait sur sa peau, la tète perdue entre les jambes comme pour défendre le viol de la corolle d'élection que nul mortel ne devait cueillir.
XALI SE RESIGNE
— Laisse-moi I
— Non!
— Xali, je veux sortir!
Kali-Yanà, dressée sur sa couchette, repousse l'étreinte de son amie, glisse parmi les coussins sa jambe fine que des anneaux baisent d'une lueur fauve dans la demi-teinte des lampes de jade.
— Il t'arrivera malheur encore!... A quoi bon ces courses lointaines dont tu reviens meurtrie et défaillante?
• — La révolution gronde, tu le sais ; ici, nous ignorons ce qui se passe dans la ville maritime...
— Nous l'apprendrons toujours assez tôt, mieux vaut rester à notre poste ; au moment du danger tous les courages seront utiles...
— Au moment du danger je me retrouverai parmi vous.
— A moins que l'on ne te fasse subir l'humiliante flagellation dont ta chair porte encore la trace!... Je t'en supplie, petite Fleur! reste avec moi!...
— Ah! que ta résistance m'énerve!...
Certes, tu es la plus forte et tu peux t'opposer à mon dessein; mais je puis aussi me tuer devant toi, et c'est ce que je ferai si tu ne me livres passage !...
Kali-Yanà, s'était levée dans un suprême effort, et, appuyant contre sa poitrine la pointe affilée d'un poignard, elle bravait son amie de toute la puissance de son désir exaspéré.
Xali pleurait, maintenant, et des sanglots soulevaient ses épaules.
— Je veux sortir ! répéta la rada.
— Eh bien, va! et que le Samona-Kodom te protège î
Avant de se rendre à la maison du bord de l'eau, Kali-Yanà parcourut les terrasses, les jardins, tous les recoins d'ombre propices aux voluptueuses étreintes.
Les insectes lumineux jetaient sur le ciel leur canevas féerique où les cabochons des étoilespiquaientdes clous d'or. Les phalènes cornues, dans une fièvre butineuse, se déchiraient les ailes aux pistils des lis ; partout l'amour et la mort se mêlaient dans une hâte de fécondation et de destruction, comme si, sur cette terre de feu ne dut jamais s'interrompre le cruel labeur de la volupté et de
la souffrance, de la résurrection dans la corruption! — symbole de l'inutilité de tout effort solitaire dans Féternelle lutte de la nature pour k triomphe égoïste de sa splendeur.
Mira-Mira, la panthère familière, se câlinait aux jambes de l'amazone, frottait ses moustaches contre sa cuisse, ses yeux métalliques emplis d'une douceur enjôleuse.
Et Kali-Yanà lui parlait comme à une compagne indulgente, qui, mieux que Xali aux remontrances jalouses, la comprenait et la consolait.
— Toi, au moins, disait-elle, tu ne souhaites rien que ma main dans le velours de ta fourrure, et, lorsque je m'oublie contre tes flancs pleins d'étincelles et de chauds effluves, il me semble qu'un sang plus calme coule dans mes veines ; je suis apaisée par ta douceur!
Mira-Mira semblait comprendre, et sa gorge avait des râles caressants, une sorte de ronronnement herceur.
— Vois-tu. reprit la rada, je dois ici me cacher de tout le monde et de Xali comme
des autres, parce que Xali m'aime d'une passion méfiante et querelleuse! Tandis qu'avec toi la trahison n'est point à craindre. Tes larges pupilles d'ambre lisent en mon cœur et le comprennent, car tu es un peu sorcière!... Tu as passé par le KalEL-Suta-narok, le second enfer des transformations, qui t'a donné une àme mystérieuse, après t'avoir coupée en mille petits morceaux!... Ah! que tu as bien fait de prendre cette forme voluptueuse et superbe! Combien j'aime ta robe fauve aux éclaboussures d'encre, cette robe merveilleuse qui est presque aussi phosphorescente que le vol des mouches d'or sur l'infini du ciel !
Mirà-Mira, plus souple et plus lascive, frottaittoujours son échine aux jambes delajeune fille, et le bout de sa langue rose semblait arder pour de plus délicates voluptés ; mais Kali-Yanà, tout à coup, la repoussa et se mit à courir, parcourant le jardin en tous sens, recommençant ses recherches avec une âpreté plus grande, une hâte fiévreuse toujours accrue.
Une désolation lourde accablait la jeune fille. Habile à se frapper aux endroits les plus sensibles de son amour, elle imaginait les trahisons de Maxime, l'adresse moqueuse qu'il déployait pour la mieux tromper, et le triomphe méchant de son orgueil après chaque humiliation qu'il lui faisait subir.
Certes, elle n'était qu'une petite sauvageonne des rives lointaines, que les farang ignorent, mais elle valait bien les femmes aux yeux pâles des pays de brume! Son corps et son âme avaient la beauté qui retient les hommes, met un peu de l'infini divin dans les félicités charnelles.
Elle s'était donnée toute, bravant la mort qui châtie les rada impudiques, s'exposant aux quolibets et aux outrages de la populace dans d'indignes rendez-vous. — Car elle n'ignorait plus maintenant l'infamie de la maison galante où la conviait son amant, et elle avait souvent pleuré de rage et de dégoût pendant ses longues attentes dans la chambre aux relents équivoques. Là, les cloisons de papier ne la protégeaient pas contre les
regards indiscrets, et des filles de passage, des courtisanes aux seins lourds, après lui avoir révélé la honte de leurs accouplements et de leurs complaisances, l'insultaient, lui envoyaient les boules de cuivre de leurs amulettes par les trous que leurs ongles creusaient.
Blottie en un coin de la pièce exiguë, comme une bête traquée, elle ramenait son panung sur sa tête, s'astreignait à l'immobilité pour ne pas révéler sa présence, et les pétales des fleurs, qu'on ne changeait plus, mettaient seules, dans le silence, le bruit léger de leur effeuillement.
Maxime n'était pas venu depuis six jours, et Kali-Yanà, avant de se rendre à la maison infâme, inspectait les jardins du palais, les cachettes mystérieuses où deux amants eussent pu s'étreindre.
Elle gravit les marches de porcelaine bordées de monstres aux yeux glauques, d'animaux fantastiques de jade et de porphyre qui conduisaient à la Pagode royale. Là, aussi, tout était calme. Les talapoins avaient
renouvelé l'huile des lampes qui brûlaient auprès des Bouddha d'or; des cires parfumées coulaient sur la tète des divinités et de fiévreux parfums de Takéoka et de Rondeletia s'échappaient des cassolettes.
Des phra, les paupières cernées, les doigts tremblants, répandaient dans des vases d'onyx des essences de citron, de frangipane, de girofle et de néroli qui exaltent l'appétit charnel. Furtivement ils trempaient le bout de leur écharpe jaune dans le mélange, avant de le verser dans les brûle-parfums, et sortaient deux par deux en se tenant la main.
Kali-Yanà entendit les cellules se fermer sur un chuchotement doux, et, seule dans la pagode, elle attendit. L'oreille collée à la petite porte qui donnait sur l'appartement des princesses, elle s'immobilisa dans une angoissante surveillance, croyant toujours saisir le frôlement d'une étotïe soyeuse, le cliquetis des gemmes soulevées par les baisers, le susurrement d'une confession d'ardente volupté.
Mais rien ne paraissait vivre dans- les
salles royales. Autour de la Pagode, les monstres auxyeux glauques se chargeaient de plus d'épouvante, les dragons, les vautours les nagas, à langue trilobée, se revêtaient de toute Fhorreur des forêts cV Himaphan ressemblaient à ces Prêt qui, selon la légende, souffrent d'une soif éternelle, et ne boivent que le sang des vierges qu'ils visitent à certains moments en de monstrueux cauchemars dont elles sortent épuisées et morbides.
Kali-Yanà remercia le Gakiamouni de lui avoir épargné l'épreuve qu'elle redoutait plus que la mort, et, dans un élan de reconnaissance, baisa trois fois les dalles aux pieds de la grande idole d'or.
Derrière les murs du palais, la jonque qui, chaque nuit, la conduisait à la maison galante se balançait sur les vaguelettes du canal; elle y prit place, et les rameurs, battant l'eau en cadence, chantèrent doucement pour animer le voyage.
Leur chanson était passionnée et triste comme la nuit. Ils racontaient l'aventure du héros indien et de la jeune Himalaïenne :
» Le prince Axa près d'une Himalaïenne a respiré le lotus enchanteur; mais il est pris dans la guerre lointaine. Combat trois ans et
tombe au champ d'honneur Le prince
Axa aime une Himalaïenne.
y> Au purgatoire, sa douleur surhumaine, touche l'archange qui veille sur le ciel. — Va, dit l'archange, ta tendresse fidèle, retrouvera celle qui prit ton cœur. Va respirer le lotus enchanteur. 0 prince Axa près de l'Himalaïenne!
» Mais ton séjour, ensuite, dans l'enfer, s'augmentera de dix-mille ans de peine ! — Axa, sur terre, cherche l'Himalaïenne... Un autre amant la presse sur son cœur !... Lors, fou de rage il conte sa douleur au grand archange qui veille sur le ciel :
» Ange, dit-il, je préfère ma chaîne, et ton enfer à l'enfer de la terre ! — Va, dit l'archange, entre au divin séjour, tu l'as gagné en perdant ton amour! Un tel martyre vaut dix mille ans d'enfer! »