CHAPITRE PREMIER
1. De la Kabylie. — 2. Organisation de Tarmée expéditionnaire. — 3. D'Alger aux camps. — k. Camps de Sikhou-Meddour, de Hamis, d'Abid-Ghambal.
I. De la Kabylie. — La France poursuit en Afrique son œuvre de civilisation conquérante. Isolée au milieu de peuples ennemis de sa race, de sa religion et de ses mœurs, elle est entraînée à combattre par les aggressions incessantes de ses fanatiques voisins, plus encore que par son génie belliqueux. Comme l'Angleterre dans les Indes, la Russie entre ses limitrophes d'Europe et d'Asie, les États- Unis sur les deux Amériques, la France est fatalement condijite à l'accroissement incessant de sa puissance africaine.
Depuis le début de sa conquête en 1830, elle trouve devant elle trois nationalités diverses, qu'il lui faut dompter et s'assimiler pour coloniser librement son nouvel empire : les Turcs, les Arabes et les Berbers ou Kabyles, races distinctes d'origine et de mœurs, ennemies entre elles , mais réunies par une religion et des haines communes
contre le chrétien, le Franc, Fenvahisseur nouveau de TAfrique musulmane.
Les Turcs, nationalité peu nombreuse et sans racines en Algérie, souverains éphémères d'un pays révolté sous leur impuissant despotisme, acculés à la mer par les Arabes et les Berbers, ont été vaincus dès Ip premier choc et domptés d'un seul effort.
Les Arabes, conquérants épuisés, refoulés par les Turcs, traqués p^r les Berbers, tribus des plaines, nomades, contemplateurs, amoureux de luxe et de distinctions, façonnés à l'asservissement, ont succombé en quelques années. Leur résistance s'est effacée avec le chef glorieux qui galvanisait leur courage.
Les Kabyles ou Berbers, race indigène, grossis de tous les transfuges des vaincus successifs du nord Afrique, montagnards, sédentaires, travailleurs, passionnés de liberté et d'égalité absolues, tiennent encore en échec la colonie française.
Descendants mélangés mais directs des autochthones ou premiers habitants du pays, les Kabyles se regardent à bon droit comme les légitimes propriétaires du sol ; à ce titre, ils sont les ennemis naturels des races diverses qui sont venues s'implanter sur leur continent. Tous les colonisateurs successifs du nord Afrique, Mèdes, Carthaginois, Romains, Arabes, Français, ne sont à leurs yeux que des envahisseurs détestés, qu'ils doivent combattre sans relâche, et que tôt ou tard ils chasseront de leur terre uatale.
RÉCITS BE tA KABTLIB. 7
L'histoire africaine révèle la légitimité de leurs prétentions , piais en môme temps la nécessité fatale pour le conquérant, quel qu'il soit, de dompter le Berber, à peine d'être harcelé, combattu, puis expulsé par lui. En guerroyant sans relâche, jusqu'à l'absorption d'une nationalité dans l'autre. Kabyles et Français, les uns comme les autres, sont dans le courant naturel de leurs races, de leurs intérêts, de leurà devoirs opposés. Les uns défendent le sol sacré de la patrie, les autres suivent leurs voies civilisatrices et conquérantes. L'histoire est la meilleure explication de certaines fatalités incomprises, de devoirs indispensables er comme primordiaux, qui régissent les actions des peuples.
Depuis le premier jour de la conquête chrétienne, les tribus berbères, fidèles à leur nationalité, sont debout devant laFrance, en lutte ouverte, recueillant ses déserteurs, soutenant ses ennemis, pillant ses tribus soumises ou attaquant ses postes avancés. Elles combattent sans chefs, sans discipline, sans union, mais protégées par les difficultés de leurs pays, luttant pro aris et focis, avec la bravoure sauvage de leur race et toute l'énergie d'un patriotisme fanatique.
Depuis le premier jour, la France les combat et les refoule sans relâche. Aussitôt après la soumission de ses premiers ennemis, les habitants des plaines ou les Arabes, elle s'est trouvée directement en face des Berbers ou Kabyles, ou habitants des montagnes. Une lutte et des négociations incessantes ont triomphé progressivenoe^t
8 EËCITS DE lA KABTLIE.
de tous les Kabyles des montagnes isolées, puis de ceux des basses mtntagnes du Djurjura, l'une des grandes chaînes de TAtlas algérien et le siège principal de la résistance kabyle. Quatorze expéditions tentées successivement autour de cette cordillère africaine, ont peu à peu circonscrit la résistance des Berbers, et Tout isolée, comme dans une île ennemie, seule en guerre au milieu de l'Afrique pacifiée. C'est cette contrée insoumise, qui est connue en Europe sous le nom de grande Kabylie ou Kabylie du Djurjura,
Le territoire de la grande Kabylie se compose d'un seul massif de montagnes à étages successif dont le centre principal est une immense muraille de rochers à pic, qui porte le nom général de Djurjura.Sa superficie, estimée à "8,000 kilomètres carrés, est bornée approximativement au nord par Dellys et la Méditerranée ; à l'est par Bougie, à l'ouest par la vaHée de l'Isser, au sud par Aumale. Sa population est estimée généralement à 250,000 habitants.
C'est le cœur môme de la puissance berbère et le foyer de tous les soulèvements des peuples du nord Afrique. Ses montagnes abruptes, coupées par des précipices, hérissées de villages, peuplées, comme une ruche d'abeilles, par une race guerrière, pauvre et farouche, sont presque vierges de pas conquérants. A l'exception des Romains, peut-être, aucun des dominateurs successifs 'de l'Afrique septentrionale ne les a possédées pleinement.
Ce vaste cratère d'irruptions destructives est situé à trente lieues de la capitale de la colonie algérienne. D'AÏ-
ger même oh découvre le Djurjura, à compter ses sommets. Quand le Kabyle, descendant sur la basse montagne, dévaste les villages des tribus soumises, du haut des terrasses d'Alger on voit la lueur des incendies.
Tant que ce foyer des résistances africaines ne sera pas éteint, tant que le Kabyle ne sera pas poursuivi, jusque dans son dernier asile, tant que la Kabylie du Djurjura ne sera pas domptée, il n*y a ni repos ni sécurité pour l'Algérie. L'or ou les conseils d'une puissance ennemie de la France, l'illumination soudaine d'un marabout fanatique, le moindre choc européen, peuvent soulever tout à coup la grande Kabylie; puis, à sa suite, comme une traînée de poudre, tous les peuples musulmans que la France tient sous sa pression victorieuse, peuvent s'enflammer dans une guerre universelle de race et de religion.
II. Organisation de l'armée expéditionnaire. — Dans le but d'écraser cette résistance, ou au moins de la réduire encore, le maréchal Randon, gouverneur de l'Algérie, a demandé à l'Empereur l'autorisation de faire une nouvelle campagne de Kabylie.
L'Empereur l'a autorisé. Gomme pour les campagnes précédentes, l'Algérie sieule, sans troupes nouvelles envoyées par la France, doit fournir l'armée nécessaire à l'expédition.
Afin d'obtenir des résultats décisifs, le maréchal convoque 35,000 hommes de troupes régulières et quelques milliers d'auxiliaires arabes et kabyles. Tous les grands centres militaires delà colonie sont appelés à fournir leurs
10 RÉCITg DB LA KABTLIB.
contingents. Des troupes viendront à la fois des trois provinces de l'Algérie. C'est Tarmée la plus considérable qui, jusqu'à ce jour, aura été réunie dans l'Afrique française.
En vue d'attaquer la Kabylie par différents côtés à la fois, de faire en quelque sorte le siège de cette grande île insoumise, le maréchal fractionne cette armée expéditionnaire en plusieurs corps de troupes. Chacune de ces colonnes doit opérer isolément, sous un chef distinct et sur un point séparé, mais sous la direction générale du gouverneur, qui commandera lui-même l'expédition.
Un corps de 25,000 hommes environ, de troupes régulières, formant trois divisions, sous le commandemeiit direct du maréchal, composera l'armée active proprement dite. Chacune de ces divisions, commandée par un général de division, se subdivise en deux brigades, sous les ordres immédiats de deux généraux de brigade. Un corps de cavalerie et une réserve d'artillerie sont annexés à celte armée.
Ce corps principal doit entrer dans la grande Kabylie par le nord, et à cette fui se concentrer dans la vallée du Sébaou, aux pieds des niontagnes ennemies, près du fort de Tizi-Ouzou.
Une colonne dite d'observation, composée de deux bataillons d'infanterie, de deux escadrons de cavalerie, d'une section d'artillerie et d'un goum arabe, sous les ordres d'un colonel, doit se concentrer sur la frontière ouest de la Kabylie, à l'entrée de la, vallée de Boghni, autour du fort de Dra-el-Mizan, centre de ses opérations.
RtCITS DE I.A KABTLIK. 11
Une seconde colonne, composée de deux bataillons d'infanterie, -deux escadrons de cavalerie, une section d'artillerie et un goum arabe, sous les ordres d'un colonel, doit occuper également un poste d'observation militante, sur les versants sud du Djurjura, dans la vallée de l'Oued- Sahel, à quatre lieues de la colonne précédente, chez les Beni-Mansour.
Une troisième colonne d'observation, composée de deux compagnies de troupes régulières et de goums arabes, sous les ordres d'un lieutenant colonel, doit s'établir sur les versants sud du Djurjura, dans la vallée de l'Oued-Sahel, à Tazmalet, chez les Beni-Abbès, tribu récemment solimise.
Enfin une division entière, composée de 5,000 hommes, avec artillerie, génie, etc., sous les ordres d'un général de brigade, doit se concentrer sur les frontières sud-est du pays ennemi, en face du col de Chellata, l'un des passages delà grande crête rocheuse du Djurjura.
Des contingents kabyles, soumis à la France et suscités par elle, doivent prendre part à la lutte, mais séparément, pour leur compte, selon leur mode de combat, leurs haines, leurs volontés du moment.
Le maréchal commandant en chef l'expédition et les trois divisions de l'armée active, doit être assisté, pendant toute la durée de la campagne, par un état-major nombreux. Cet état-major se compose : des aide^ de camp et officiers d'ordonnance du maréchal-gouverneur, d'un état-major général, d'un ingénieur en chef des mines, des comman-
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dants supérieurs du génie, de l'artillerie et de la cavalerie, d'un service administratif ou intendance, d'un bureau arabe ou de direction politique, chargé de tout ce qui concerne les indigènes, d'un bureau de topographie pour les cartes, plans, etc., d'un vaguemestre pour la correspondance, d'un grand prévôt avec des gendarmes pour la police, et d'un chirurgien-majoj.
Par les soins de l'état-major général, les diverses troupes, qui doivent prendre part à la campagne, quittent leurs garnisons dans le courant d'avril ou les premiers jours de mai i 857, et viennent prendre leurs postes respectifs autour du pays ennemi.
L'ordre et la prévoyance sont nécessaires, car, en quelques semaines, 35,000 hommes doivent être concentrés au pied Ses montagnes kabyles, pourvus de tout pour l'expédition.
De nos jours, par les grands mouvements d'armée qui s'opèrent et avec nos chemins de fer européens, on parle de milliers d'hommes comme on parle de millions, et, pour organiser une campagne de 35,000 hommes en Kabylie— quand on ne voit pas — on est tenté de croire que ce mouvement s'accomplit par baguette magique, par télégraphe électrique. Allez! et l'armée va; et au jour fixé, chacun est au combat.
C'est à peine si quelques hommes du métier songent à ce qu'il a fallu de pensées, de soins, de peines, pour faire mouvoir ces troupes sans fouler les pays soumis qu'elles traversent, pour assurer leur existence future ^au milieu
de montagnes qui ne produisent môme pas les aliments nécessaires à leurs habitants sauvages, pour tout préparer en vue de la lutte et de la domination.
Tout d'abord, il est difficile de se faire une idée de ce qu'il faut à 35,000 hommes en rations militaires, pain, biscuit, légumes, etc. ; rations d'orge pour les chevaux ;, munitions, tentes, etc.; ambulances pour les malades et blessés ; artillerie, avec son attirail de canons, d'affûts, d'obus, de fusées ; génie, avec son fourniment d'outils pour ouvrir les tranchées et les routes, couper les arbres, etc.
Tout ce matériel doit suivre larmée à dos de mulets ou de chameaux, par des sentiers de chèvres; car, en Kabylie, il n'y a ni océan, ni routes, ni chemins de fer. En dépit de l'ordre le plus économe, l'expédition traîne après elle 40,000 bêtes de somme et autant d'hommes pour les guider. Une partie de ces transports est fournie par l'État ; le plus grand nombre-provient de réquisitions : les Arabes sont contraints à ce service moyennant 2 f r. 50 c. par jour, pour chaque Arabe et son mulet. C'est le v(B viclis de tous temps et de tous pays. Avant notre conquête, les Turcs requéraient aussi les populations indigènes pour le service du dey, mais ils ne les payaient point, et souvent, au gré d'un caprice, ils confisquaient les bêtes et bàtonnaient les liommes. La France moderne paye ses serviteurs, ne leur confisque rien et ne les frappe point.
Enfin tout est prêt, vivres, munitions, troupes. Sous les inspirations du gouverneur, son chef d'état-major, le gé-, néral de Tourville, aidé du colonel Pourcet, des officiers
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SOUS ses ordres et de Tintendance, a tout disposé au pied même des montagnes qui vont être attaquées. Une fois de plus, la France a prouvé sa puissance organisatrice; une fois de plus est justifiée cette grande parole de récompense: « que les hommes, qui savent préparer la lutte, méritent la reconnaissance de la patrie, non moins que ceux qui dirigent les combats. »
En Algérie le gouverneur et les états-majors ont double mission : ils préparent la lutte et dirigent les combats.
III. D'Alger au camp, — Alger la blanche est encore une fois redevenue Alger la guerrière, comme rislamisme l'appelait jadis. Au lieu des promeneurs alanguis de souffrance, qui encombraient ses rues, on ne voit plus que des uniformes de guerre. Chaque jour, par toutes voies, des détachements,. des officiers, des soldats isolés arrivent de France ou de Fintérieur, et traversent la ville en costumes de campagne, demi-guerriers, demi-voyageurs. Ceux qui déjà sont vieux d'Afrique montrent aux derniers venus les montagnes de cette Kabylie vers laquelle ils se dirigent et que trente lieues à peine séparent d'Alger. De la pto du Gouvernement , chacun peut contempler les cimes neigeuses du Djurjura , et à leurs pieds, entre elles et la ■■ Mitidja, les longs versants des montagnes kabyles.
Cependant, pour chacun tour à tour, l'heure du départ sonne : les adieux se font ; dans le silence des familles- , quelques larmes à demi tombées s'essuient ; mais presque ! partout la gaieté règne et le jour du départ est un jour de fête. La vie des camps, la vie de soldat, au granô
l^ËCITS IIE hk KABTLIB. 15
air, au danger, à la gloire, c'est la passioB de la France.
La Mitidja est couverte d'hommes , de chars et d'animaux : ioi une compagnie est en marche, égrenée, sans rangs; par le soleil , la poussière et les fossés de la route, chacun chemine à son gré. Tout soldat porte à son dos son sac de guerre, sa tente ou ses marmites de campagne; les fusils sont aux épaules en tous sens; les mains soat dégantées, les tuniques ouvertes ; les pantalons sont dans les guêtres, serrés pour la route. Les officiers, à cheval quelques-uns, la plupart à pied, apparaissent çà et là, hausse-col tombant, en grandes bottes, abrités sous un caban blanc, ou un mouchoir qui flotte du képi «ur Yépaulè : officiers et soldats causant, fumant, riant ou silencieux de route et de chaleur, mais tous l'allure contente, s'en vont pas à pas vers l'étape indiquée.
Là, sur le bord d'un chemin, dans le fond d'un vallon, autour d'un torrent , en rase plaine ou parmi les broussailles, un bataillon est campé. Des chevaux hennissent attachés à des piquets, débridés, paissant l'herbe en attendant leur prébende d'orge. Des tentes se dressent ; des quartiers de bœuf ou de mouton saignent accrochés à des branches ; un soldat traîne du bois mort ou vert, cassé à l'arbre voisin ; un autre apporte de l'eau ; un troisième émiette Je pain ou le biscuit ; des feux flambent de tous côtés, et des senteurs de dîners, des rires, des chants , des propos joyeux courent par la plaine.
Plus loin, un convoi d'Arabes est en marche. Les mulets vont plies sous leurs fardeaux : les chameaux défilent à
grands pas lents, avec leurs corps difformes, leurs cols tendus, leurs têtes étranges , qui regardent tout d'un œil mélancolique et béte ; les charges pendent secouées aux deux côtés de leur dos. Les Arabes conducteurs suivent isolés, toujours graves, guidant leurs bêtes avec le bâton. Sur les flancs du convoi, un spahi , drapé de rouge, court à cheval, encaissé dans sa haute selle arabe ; du haut de sa monture, aux mouvements rapides, il active de la voix la lenteur des mulets et de leurs guides ; et chaque Arabe obéissant frappe sa bête en murmurant à demi voix, un chhou excitateur, qui paraît correspondre à tous les cris divers de nos charretiers français.
Mais la nuit tombe : le convoi s'arrête. Les caisses, les barils, les bagages sont jetés sur le sol sans ordre; les bêtes déchargées paissent librement ; quelques tentes sont dressées çà et là, au hasard ; des feux s'allument. Autour d'eux, les Arabes s'entassent silencieux ou parlant avec des éclats de rire sauvages ; et, en les voyant ainsi accroupis sous leurs laines blanchâtres , attisant les feux gui les éclairent, les yeux luisants , basanés et maigres, on rêve AUX sorcières de Gœthe, faisant sabbat.
Sur tout le chemin, depuis Alger jusqu'aux montagnes, on rencontre en outre des cantiniers, des troupeaux de bestiaux, des chariots du train, des charrettes, des mulets, chargés de provisions, de munitions, de bagages, etc. Chaque troupe chemine vers la Kabylie sans confusion et tour à tour, par longues files , car tout est prévu à l'avance. A la place , au jour, à l'heure marquée par Tétat-
major, chacun séparément installe son repos ou son bivouac de nuit.
Le 17 mai, le maréchal quitte Alger, traverse en voiture toute la Mitidja, franchit à cheval les dix lieux de collines et de vallons, qui séparent Tisser du Sébaou, et le jour même arrive au fort de Tizi-Ouzou (le col des genêts épineux], près des camps de Farmée active.
IV. Camps de Sikhou-Meddour, de Hamis, d'Abid- Chambal. — Le lendemain de son arrivée à Tizi-Ouzou, le maréchal visite successivement le fort et les camps; le 19, il pousse une reconnaissance, jusqu'au pied des montagnes insoumises, afin de choisir les points d'attaque; puis , le 20 au matin , suivi de son état-major, il établit son quartier général au centre de Tarmée active. 25,000 hommes environ de troupes françaises, et quelques goums arabes, entourés ou suivis d'un nombre considérable de bêtes de somme et de bestiaux, composent cette armée.
A droite du quartier général du maréchal, sous les ordres du général Renault, est campée la première division, organisée en deux brigades qui comprennent : la première, 5 bataillons, sous la direction du général de Liniers; la seconde, 6 bataillons, commandés par le général Chapuis. C'est le camp de Sikhou-Meddour. La cavalerie est établie autour de ce camp, sous les ordres du colonel de Fénelon.
A sa gauche, sous les ordres du général de Mac Mahon, çst la seconde division, organisée en deux brigades, qui
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comprennent chacune 6 bataillons, sons les ordres des géoéranx Bonrbaki et Périgot. C'est le camp d'Abid-Cbambal.
Antonr de lui, au centre, est rangée la dinsion dn général Jusaf, organisée en deux brigades, qui comprennent chacune 6 bataillons, sous les ordres des généraux GastB et de Ligny. C'est le camp de Hamis,
Indépendamment des troupes d'infanterie, ligne, zouaves et chasseurs, chaque division a un contingent de génie et d'artillerie, un service d'ambulance et un état-major divisionnaire, composé des aides de camp et officiers d'ordonnance du général, de l'état-major de la division, d'oa officier des bureaux arabes, d'un chirurgien-major et dua aumônier.
Les trois camps sont établis sur un espace de ploij d'une lieue, dans le fond d'une large vallée encaissée lU tous côtés par des montagnes ; derrière eux ou au travers de leur méandre, le Sébaou, -fleuve africain, roule sur dai galets ses eaux rares, qui serpentent par filets séparés ej limpides. Des plages de sable s'étalent sur ses deux rivesi nues ou couvertes çâ et là de brqussailles rabougries.
Derrière les camps, règne une longue suite de co111d6s| déboiséps, qui vient mourir sur la vallée par pentd douces. Toute cette partie de la Kabylie jusqu'à DellyseM la mer, est occupée par des tribus soumises,[dontquelqud contingents sont même avec l'armée . j
A droite, dans le lointain, le Bordj ou fort de Tizi-OiH zou projette son mamelon couvert de murailles, qui fermaj le chemin d*Alger et de la Mitidja. Le Bordj est unedeil
RfiCITS PE LÀ KABTLIB. 19
3fsde la Kabylie insoumise ; situé sur un plateau isolé touré de plaines, il commande la vallée du Sébaou, li sillonne les montagnes depuis Dellys jusqu'au Djurra. Ses bâtiments considérables abritent une garnison,, i hôpital qui peut recevoir 400 hommes, une manutenn organisée pour fabriquer 121,000 rations de pain par ir, et presque tous les approvisionnements et la réserve irtillerie, nécessaires à la campagne.
Ses murs blancs ferment Thorizon de droite. En avant lui, le fleuve tournant brusquement vers Dellys, s'enice entre les contre-forts de sa rive droite par une gorge serrée, comme la bouche d'un gouffre.
V gauche, la vallée se perd derrière les montagnes bois des tribus ennemies, en continuant son cours sieux, qui va se resserrant toujours jusqu'au Djurjura, is lequel le Sébaou prend ses sources.
Sn face des camps, du côté de l'ennemi, les terres s'élèit progressivement par mamelons ou plateaux, dont les ites douces vont en tous sens, sans ordre. Des blés, des es encore verts, des foins, des sainfoins aux fleurs ro- , les récouvrent partout. Puis la plaine cesse brusquent : les montagnes commencent. Dans le bas, sur leurs livités dernières, des figuiers et des oliviers, plantés h les intervalles, laissent entrevoir un sol cultivé, lairé, préparé comme en France. Puis les pentes devenant s roides, les figuiers et les oliviers se font rares : on voit plus que des frênes épars, qui poussent comme olés à la terre qui les porte. Peu à peu la montagne se
dresse presque à pic ; partout où il y a terre végétale e inclinaison possible à des pieds d*homme, il y a culture mais arrachée par les eaux sur des côtes abruptes, 1 terre manque par places. Çà et là on aperçoit, tortueuse rougeâtre, une apparence de grand serpent, qui monte a sinuant : c'est un sentier-ravine, chemin de chamois, creosl par les eaux, qui mène jusqu'à la crête de la montagne.
Entre ces crêtes, dans les déchirements qui les séparent on voit s'enfoncer des vallées aux pentes cultivées comiii de grands vergers, coupées de haies, plantées d'arbres qui prolongent au loin leurs ravines verdoyantes. Par ia! tervalles, dans leurs fonds, aux caprices des montagnes^ l'œil aperçoit tout à coup quelques cimes grisâtres, déni dées, sillonnées de plaques de neige. C'est le Djurjura.
Sur ces crêtes sans plateaux, étroites comme des t chants de lames, se trouvent tous les villages; les maisoi inégales des premiers qu'on découvre se profilent dans ciel, ainsi que des sommets dentelés de rochers, à les pi dre pour tels.
Ce sont ces villages qu'il va falloir enlever; c'est ces sentiers qu'il faudra passer ; ce sont ces montagi dont les hauteurs varient de 800 à 900 mètres, d< toutes les pentes sont si roides qu'une pierre li d'en haut doit rouler jusqu'en bas, dont chaque rocher taché peut écraser des files d'&ssaillants, ce sont ces m* tagnes' qu'il faudra gravir sous le feu d'un ennemi vise à couvert, à son aise, de chez lui, comme on vise poupée dans un tir I
l£CITS DE LÀ KÀBTLIE. 21
Durant toute la première journée, au-dessus de cet imînse panorama, le ciel étend sa coupole bleue, sans âges ; le soleil d'Afrique mord. Dans Fair, au-dessus des nps, quelques vautours grisâtres, en quêtes de proies, LDent isolés par lentes spirales. L*air est limpide et r.
Bn se promenant sur les collines amies qui régnent en e des montagnes ennemies, de l'autre côté de la val- , on voit au-dessous de soi, dans la plaine, sur les iix bords du fleuve, comme trois villes de maisonnettes inches ou de cabanes de feuillage déjà séchées par le eil. Ce sont les trois camps ; à travers leurs méandres, cule sans cesse une foule d'hommes, de chevaux et de ilets. Des fumées, des bruits de tambours, de clairons, musiques, des chants et toute une rumeur confuse monit de cette foule, comme d'une cité. Tout autour d'eux herbes apparaissent foulées, grisâtres ; mais peu à 11, au loin, la verdure reparaît, et on distingue çàetlà. Fouis dans les hautes herbes, des bandes de soldats et Lrabes qui fauchent pour les bestiaux, des sainfoins ou s blés verts; et enfin, au lointain, comme en pays enmi, les grand' gardes apparaissent au milieu des verres de la plaine, groupes noirâtres et mouvants qui lient pour tous.
A la lorgnette on aperçoit sur les crêtes des montagnes Demies et jusque sur les basses collines qui les bornt, des hommes isolés* ou réunis par troupes, vêtus de me, qui glissent comme des ombres dans l'azur du
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ciel. C'est Fennemi. Çà et là, sur le haut d'un piton, efi promenant la lorgnette, on en découvre quelques autres travaillant à des ouvrages avancés, ou assis par terre en groupes. De loin en loin, entre leurs premiers postes el les nôtres, uftè fumée bleuâtre monte dans l'air, une expte sion lointaine retentit : bruit inutile, qui ne blesse personne, mais j)rélude sinistre de luttés prochaines.
Pendant la niiit, les explosions sont plus fréquentes; guidés par nos feux, qui de tous côtés brillent dans 11 plaine, quelques Kabyles isolés essayent de loin leuia Balles vaines qui n'arrivent pas, et auxquelles personne M répond, même dans les grand'gardes.
L'attaque ei^t projetée pour le lendemain et chacun i prépare. Les soldats nettoient leurs armes une demie* fols ; les officiers chargent leurs pistolets ou écrivent qud ques lettres , dernières pensées d'amitié ou d'amour. D maréchal et ses généraux discutent une deirnière fois leuïl plans d'attaque. Tous sont prêts ; tout est décidé. La tria kabyle dont le territoire doit être envahi le premier pi l'armée expéditionnaire, est celle des Beni-Raten.
Parmi les diverses nations insoumises de la grande Kl bylie, celle des Beni-Raten est une des plus ardentes I l'indépendance. Depuis longtemps la conquête françaisi trouve cette tribu dressée partout devant ses armes o(i son influence. Elle est divisée en cinq fractions, parfois ennemies entre elles, mais toujours unies pour la lutti contre les chrétiens. Travailleurs, intelligents, belliqueut protégés par un pays réputé inaccessible, fiers de leursfll
r£cits de la kabtlie. ^
et de leur liberté vierges, les Raten n'ont jamais cesser de lutter par les armes, les intrigues et Targent.
Leurs contingents d'hommes armés ont pris part h tous les combats qui' se sont donnés contre nous dans les montagnes ; leurs intrigues réitérées ont fait soulever en i 855 les Ëëtii-Ôuaguenoun ; en 1896, les Guechtoula; par des sacrifices d'argent incessants, ils soutienneiit dans chaque tribu le parti de la lutte contre le Roumi, l'étranger, la Fraiicc. Leurs habitudes guerrières, leur richesse, leur nombre, ledt* donnent sur toutes les tribus voisines une influence dominante et souvent décisive. A eux seuls ils Comptent quatre à cinq mille fusils, et des alliés nombreux, qui gravitent autour d'eux. Les abattre, c'est frapper au cœur l'indépendance kabyle : c'est par eux que la campagne doit commencer.
Leur tribu, forte de soixante villages, s'étend sur plusieurs crêtes de montagne, qui sortent comme des rameaux, d'un plateau commun, le Souk-el-Arba. Ce plateau est comme la capitale du pays des Beni-Raten. C'est le point central de leurs positions géographiques et le lieu de leur marché principal. Situé près du Djurjura, pour l'attaquer, il faut traverser toute la Kabylie insoumise. Trois grandes crêtes partent de ce carrrefour et viennent, en s'éloignant les unes des autres, tomber par pentes abruptes sur la vallée du Sébaou. C'est seulement par ces trois crêtes que Souk-el-Arba relie comme un sommet de triangle, qu'on peut monter jusqu'à lui du fond de la val- , lée du Sébaou, soumise à notre domination.
Les trois camps de Tannée active ou expéditionnaire proprement dite sont placés en face de ces crêtes. Chaque division a devant elle la position ennemie qu'elle doit enlever, c'est-à-dire une haute crête principale, bordée de contre-forts, hérissée de villages, fortifiée par la nature, et protégée çà et là par les ouvrages grossiers de ses défenseurs. Au jour, chacune d'elles gravira la montagne placée en face de son camp. Mais, si certains qu'ils soient, les projets humains sont soumis à la nature. Vers le soir, de grands nuages grisâtres, défilent, prenant dans leurs brouillards les crêtes des montagnes kabyles. Tout disparaît aux yeux, ennemis, villages, arbres et montagnes. Peu à peu les nuages augmentent et par instants descendent jusque sur la vallée. L'ascension ne saurait avoir lieu par ce temps. A travers le brouillard et les sinuosités inconnues de la montagne , les différents corps de troupe ne pourraient ni voir l'ennemi, ni trouver leur route et seraient exposés à tirer les uns sur les autres. Il faut attendre.
Pendant toute la journée du lendemain , les nuages régnera en maîtres, défendant les uns, arrêtant les autres. Déjà, diti on, les marabouts clament dans, la montagne, qu'Allah enJ voie ses brouillards pour protéger ses croyants bien-aimés^
« Vainement, disent-ils, le Roumi vient , si nombreuxj que depuis Alger jusqu'au Sébaou, on ne peut pas jeter ui grain, d'orge , sans qu'il retombe sur une tête d'homme. Mahomet veille sur ses enfants , et va disperser sans comi bat cette légion de fourmis voraces. »
Dans les camps on maudit le ciel, et chacun cherche daoÉ
les airs un pronostic trompeur pour le temps du lendemain. L'un interprète les nuages, un autre consulte les vents, un troisième fait parler en augure te coucher du soleil. La nature impassible ne livre ses secrets à personne et passe indifférente sur les confiances des uns commodes autres.
Mais un sanglant épisode, précurseur d'une lutte sans merci, vient troubler le demi-calme des trois camps. Fidèles à leurs natures guerrières et vagabondes, soldats partisans, les zouaves vont errant sans cesse autour des camps, cherchî^nt la razzia , la lutte et l'aventure. L'un d'eux est surpris par un parti de Kabyles , isolé , loin des camps. Un coup de feu l'abat. L'ennemi arrive sur lui; il lutte : mais seul, tombé, perdant ses forces avec son sang, il est pris vivant, entraîné, et déjà le flissat sanglant lui laboure le col. Quelques secondes encore et sa tête coupée ira orner une porte kabyle.
Cependant quelques-uns de ses cajnarades, chapardeurs soles comme lui, ont entendu le coup de feu : ils accoudent; les féroces montagnards lâchent leur proie, et deux îpahis ramènent au camp leur camarade à demi mort. Son »ang coule à flots par dix blessures ; sa tête est au quart ranchée, la mort vient. Mais nos chirurgiens d'armée lont experts à soigner les blessures des zouaves ; depuis antôt vingt ans, en Afrique et ailleurs, ils en ont tant vu ! -e moribond guérira; le cou d'un zouave, est comme» de 'acier ; tant qu'il lui reste une fibre, il ne casse pas*.
* Ce soldat est mort depuis, des suites de ses blessures.
A la vue, au récit de ce meurtre, des paroles de vengeance, des serments sinistres passent dans le camp comme des frémissements ; la colère court parmi les zouaves, et , si le tambour battait la charge, malheur aux vaincus! Mais les heures qui passent sont douces conseillères : dans deux jours cette fureur vengeresse s'apaisera, mer calmée, devant les pleurs tout-puissants d'un enfant kabyle orphelin !
Le lendemain, mêmes brouillards, mêmes impatiences de tous : la patience en vue de Tennemi n'est pas née française. Sans les chefs dont les prudences courageuses savent attendre pour vaincre à coup sûr, les soldats se soucieraient du brouillard, comme l'aigle — des nuages et monteraient à l'assaut. Enfin, vers le milieu du jour, les montagnes se dégagent. Le combat est annoncé pour le lendemain dès l'aube : le maréchal rappelle aux troupes, en j quelques lignes, ses promesses de l'année dernière, leurs triomphes passés et l'espoir de l'empereur comme le sien. La nuit tombe belle d'avenir, de combats et de gloire.
Mais le ciel d'Afrique est perfide. Toute la nuit le tonnerre gronde, la pluie tombe à flots comme si Mahomet ' lui-môme la versait pour sauver ses fidèles. Au matin, le camp est un marais; la terre boueuse colle aux pieds. A moins d'ailes, comment gravir ces pentes abruptes, ces terres glissantes et détrempées? Il faut encore attendre, et contre-ordre est donné.
Le contre-ordre ne parvient pas à toutes les oreilles : vainement, à trois heures du matin, l'heure promise, le silence du tambour annonce le repos ; le repos ne convient
pas à tous! La tête encore pleine de libations faites la veille en l'honneur du combat prochain, un soldat du train se lève au petit jour et part seul, en quête d'ennemis. En face du camp, bien loin devant les grand' gardes, sur un mamelon isolé, est une mosquée pleine de Kabyles. Pendant les jours précédents, chacun a vu l'ennemi s'y réunir par troupes et monter la garde autour de son temple. C'est là que le soldat dirige ses pas chancelants d'abord, puis assurés et résolus.
Il monte, entre dans la mosquée, et saisit une lampe qui brûle encore. Au bruit, les défenseurs du prophète accourent; mais, ne pouvant croire à tant d'audace, ils prennent le soldat pour un déserteur, lui parlent, puis veulent l'entraîner. Il résiste, s'échappe de leurs mains, et descend la montagne en bondissant. Vainement les Kabyles tirent sur lui et le "poursuivent avec des hurlements : le sacrilège infidèle fuit sain et sauf. Il arrive aux grand gardes essoufflé, mais sans blessures tenant toujours sa lampe, trophée de sa tentative.
Les soldats, à leur tour, le prennent pour un déserteur mal accueilli par l'ennemi ; il est arrêté, puis vivement ramené au camp. Une foule curieuse et indignée suit le coupable silencieux. Mais l'officier chargé de l'interroger reconnaît promptement l'erreur de la foule et l'état du triomphateur, habitué d'ailleurs aux libations extra. Le soldat raconte en détail sa course, son danger et sa fuite, et quand on lui demande pourquoi, seul, il a été ainsi à la conquête de tout un poste : « Je voulais préparer le café
pour les camarades, qui allaient monter derrière moi, » dit-il, avec ce^ flegme ingénu d'un buveur, qui a la conscience, sinon la. raison, de toutes ses actions. L'olBcier se borne à le faire enfermer, jusqu'à évaporation complète de l'esprit aventureux qui est encore en lui, et toute l'armée, chefs et soldats, se plaît à reconnaître la vérité du vieux proverbe œnophile : « La Providence les protège. »
Au sortir du bruit causé dans le camp par le passage du prétendu déserteur, on entend tout à coup de nombreux coups de fusil, qui paraissent venir du piton môme qu'il a parcouru : chacun croit à une attaque contre les postes avancés, et les suppositions, les histoires, les détails même circulent dans le camp sur la nature de l'attaque et le nombre des assaillants. Mais un officier d'ordonnance vient annoncer que ces coups de fusil ont été tirés à propos d'un âne que les kabyles ont pris, et dont ils ont célébré la conquête par tout ce bruit, si fertile en commentaires.
A'part ces deux incidents, la journée passe lentement: les uns causent, les autres dorment pour tuer le temps ; les coups de feu isolés, qui de fois à autres Retentissent aux avant-postes, ne dérangent plus personne : on ne lève môme plus la tête : les nuages qui passent, indices trompeurs du temps futur, ont seuls puissance pour occuper les regards et la pensée.
Fatigué d'espoirs trompés, chacun se demande pendant combien- de jours, de semaines, l'atfaque sera ainsi différée,La vie décampa ses gaietés, mais elle a ses heures monotones, et l'attente est longue toujours, quelle qu'elle soit.