I.F.S nilvOLTKS DU PARA fi
il fui en élat de se lever et de faire quelques pas sur le rivage avec l’aide des matelots.
Quant à l’Indien délivré par l’arrivée du mailre, après éli'e resté quelques secondes immobile, étendu comme un mort, il se souleva, et parvint à s’asseoir sur le rivage, toujours dans l’eau. Enfin il se mit sur les genoux d’abord, puis se dressant péniblement, il marcha du côté du feu. Mais sa faiblesse était si grande, que, bien que séparé du foyer par une distance de quelques pas h peine, il trébucha et fut obligé de s’asseoir de nouveau.
L’un des malekts descendus s’avança vers lui; mais l’Indien fit un geste de refus, et, après un repos de deux ou trois minutes, il se releva et arriva jusqu’au feu, auprès duquel il s’étendit comme pour dormir.
Aucun de ses compagnons ne s’inquiéta de lui, ni pour lui offrir assistance, ni pour s’informer de son état.
Ils regardèrent sans se déranger et d’un œil indifférent les blancs s’empres.ser autour de leur bles.sé, puis l’Indien gagner le feu à grand’peine ; et avant que Malcontenl et ses hommes fussent remontés à bord, toute la troupe avait de nouveau repris le filet, et la pèche recommençait comme si un des leurs, fils, père, frère pcul-èire, n’avait pas failli périr!
Tandis que le maître, soutenu par les matelots, essayait sur le rivage ses pas encore débiles, le mousse, rassuré désormais sur le sort de son protecteur, chercha des yeux le reptile qui avait failli causer sa mort. Il l’aperçut se roulant lentement sur le sable sec du rivage et cherchant l’eau qu’il semblait ne pas voir; l’enfant prit une des branches enflammées qui brûlaient au feu des Indiens, et, s’approchant du serpent, il lui asséna sur la télé un coup de toute sa force. Mais il ressentit au bras, en frappant le
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reptile, une secousse- telle, qu’elle lui fit tomber le bâton des mains. Quant au puraqué, il reploya son corps noir, long comme celui d’une grosse anguille de nos climats, se tordit sur lui-même à mouvements pressés, et resta sur le sol immobile, sans vie apparente. L’enfant laissa le reptile et rejoignit le navire.
Après que Malcontent eut largement satisfait à la curiosité des passagers, en leur expliquant les sensations douloureuses qu’il venait de subir, M. Hospedage, à son tour, initia les Européens aux étrangetés de l’anguille ou couleuvre électrique.
— Dans le bas Amazone, dit-il, le puraqué est un danger véritable pour les baigneui's imprudents qui n’ont pas une longue pratique de ces contrées : au Para même, devant la ville, tous les ans deux ou trois baigneurs périssent suffoqués sous les atteintes de ces couleuvres.
— Mais alors comment ose-t-on se baigner en pleine eau? dirent quelques passagers d’une seule voix.
— Ah 1 reprit M. Sharp, comment se baigne-t-on à la mer par les requins, au Rhône par les courants, à la Loire par les sables mouvants? comment ose-t-on chasser, naviguer, monter à cheval, voyager par les accidents qui surviennent? S’il fallait toujours et partout tout crain-, dre , l’homme resterait au fond de sa demeure, torpille végétale.
D’ailleurs, sous l’équateur, le bain est une seconde vie; puis toutes les plages ne sont pas infestées de couleuvres électriques; toutes les couleuvres ne viennent pas attaquer les baigneurs : c’est seulement quand elles ont des petits et qu’on approche de leurs nichées, qu’elles se défendent à leur manière en paralysant l’agresseur à coups d’électricité.
— C’est vrai, dit le Brésilien : les Indiens prétendent même qu’un moyen certain de se préserver d’elles est de porter un anneau d’or, parce qu’alors on peut les prendre impunément sans ressentir de secousse éleqtrique. Quoi qu’il en soit, il est d’ordinaire facile de se délivrer de leurs étreintes, car elles sont rarement aussi grosses que celle que vous venez de voir. En général elles ont la taille de vos petites couleuvres de France. On assure cependant que dans les grands lacs et les savanes noyées qui régnent derrière les Guyanes, sur les affluents orientaux du Rio Branco, on en rencontre de monstrueuses, ayant quinze à vingt pieds de long sur huit à dix pouces de diamètre, Celles-là ne .se meuvent qu’à peine, et restent à la même place des semaines entières. Le courant d’électricité qu’elles dégagent est si fort, dit-on, qu’elles paralysent au passage, les' oiseaux et les quadrupèdes que le hasard fait arriver près d’elles, de telle sorte qu’elles n’ont qu’à se rouler d’un pas, pour saisir leur proie frappée d’inertie.
— J’ai entendu, parler de ces énormes couleuvres, reprit M. Sharp; mais je crois que l’imagination fantastique des Indiens leur a donné des proportions et une force exagérées ; cependant cette propriété de paralyser les animaux de petite taille qui passent dans leur atmosphère électrique, expliquerait d’une façon plausible les serpents fascinateurs, cette assertion si ridiculisée des '■voyageurs antiques. De toqte manière, fl faut que ces animautt in-^ spirent aux Indiens une horreur mortelle, car voqs avOft vu que pas un n’a porté secours à son camarade au moment où la couleuvre l’entraînait en pleine eau.
— Oh ! dit M. Hospedage en souriant, ce n’était pas la terreur des couleuvres électriques qui enchaînait les Indiens tout à l’heure ; c’était leur insouciance supersfl-
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tieuse. Beaucoup d’entre, eux pensent qu’on ne doit pas sauver un homme qui se noie. En outre, ceux qui sont lîi sur ce banc sont des Muras, si je ne me trompe, et les Muras sont de tous les Indiens de l’Amérique du Sud les plus paresseux, les plus lâches et les plus voleurs. Comme vous le pouvez voir, ils ont les cheveux légèrement frisés, le teint brun, les lèvres épaisses; on dirait, et je le crois, qu’ils ont eu originairement du sang de nègre, qui s’est perpétué dans leurs veines. Toutes les autres nations indiennes les traitent comme des parias, comme les Sioux de la prairie dans l’Amérique du Nord. Il est môme des tribus qui font gloire et métier de les chasser. Demandez à votre pilote, qui, aux peintures effacées de son corps, me paraît être un Mundurucu ou un Parintintintin?
Et se tournant vers Antonio qui, couché près de la barre de son gouvernail, fumait gravement une immense pipe en porcelaine que M. Sharp lui avait donnée :
— Ne sont - ce pas des Muras , ces hommes? — Si, dit le chef sans se déranger. Et crachant à terre avec mépris, il étendit le bras en disant :
— Muras! nation de femmes! un seul Mundurucu fait fuir une tribu de Muras.
M. Hospedage tradui.sit les paroles du chef, et les passagers se prirent à rire de sa forfanterie belliqueuse. Le capitaine, en ce moment, donna l’ordre à l’un des matelots d’aller à terre et d’acheter aux Indiens du poisson frais pour tout l’équipage.
— Emportez un couteau ou une vingtaine d’aiguilles, dit le Brésilien, car ils ne connaissent pas l’argent, et pour ce prix, prenez autant de poisson que vous en pourrez emporter.
Les matelots descendirent sur la plage avec M. Bleeder,
(]ui voulait voir de près la couleuvre électrique. Le marché fui conclu. M. Bleeder et les hommes revinrent bientôt, les uns avec un sac plein de poisson, l’autre rapportant triomphalement la couleuvre. Il l’avait trouvée vivante encore, et pour l’achever sans la mutiler, il lui avait arrosé la tête avec de l’acide nitrique. Elle mesurait quatre pieds de long sur deux pouces de diamètre.
Chacun, occupé à contempler le reptile mort, paraphrasait de son mieux et embellissait déjà les explications de ' M. Hospedage sur les propriétés électriques des puraqués, lorsqu’une vigilinga parut au large, louvoyant vers la terre pour avancer contre le courant. Au moment où elle se trouva à l’extrémité d’une bordée qui la rapprochait du navire à portée de voix. Antonio se leva tout à coup et poussa un cri guttural aigu et prolongé. Un cri semblable partit de la vigilinga et arriva jusqu’à la Caroline, porté par la brise du large. C’était le canot du chef, qui, monté par Pedro, continuait sa roule vers le Para.
Mais le cri qui avait détourné l’attention des passagers produisit sur les Indiens de la plage un tout autre effet. C’était un cri de Mundurucu. Sans examiner si l’ennemi juré de leur race venait ou non vers eux, s’il était seul ou suivi, les Muras qui mangeaient, autour du feu, des poissons qu’ils faisaient brûler un à un sur les charbons ardents, se levèrent tous ensemble, la tête dressée, prêts à fuir ; inquiets, effarés comme des daims qui, par la clairière , entendent tout à coup les abois lointains d’une meule de chasse. Puis, quand Pedro, pour répondre au chef, poussa de son côté le cri de sa tribu, les cinq hommes, abandonnant tout, poisson, filet, femmes^ canot, s’enfuirent précipitamment vers la forêt.
— Vois! dit Antonio en regardant le capitaine et lui
montrant du geste les Indiens qui fuyaient, Antonio ne ment jamais.
Le Mundurucu avait compris les rires douteurs des passagers, et, selon toute apparence, il n’avait poussé ce cri de ralliement que pour montrer à ses alliés blancs la terreur que sa tribu inspirait aux autres nations.
Quant aux femmes des Muras, elles n’avaient pas interrompu leur travail et continuaient à faire fumer le produit de leur pèche. Au bout de quelques minutes, l’une d’elles fit entendre un cri doux et léger comme celui d’une hirondelle qui s’envole , et bientôt les passagers virent sortir de la forêt les cinq fugitifs, qui revinrent tour à tour s’asseoir autour du foyer et reprendre leur repas in» terrompu .
Les (erreurs des Muras défrayèrent longtemps les conversations des passagers ; mais le capitaine, que l’exemple de la vigilinga enhardissait à faire route, fit demander à Antonio s’il ne voulait pas essayer de lutter aussi contre le courant du fleuve.
Sans répondre, le chef lui montra sa vigilinga qui perdait plutôt qu’elle ne gagnait de route.
— Il a toujours raison, dit M. Sharp, et dans mon impatience européenne, Je fatiguerais mon navire qui fait de l’eau comme une éponge, sans avancer d’une encablure.
En effet, pour remonter le grand fleuve près de sa bouche, il faut patiemment attendre le moment où la marée commence à monter : alors seulement l’Océan et la rivière luttant l’un contre l’autre à forces égales, le courant diminue et permet aux navires de profiter du vent. Dans le cas contraire, il faut rester i l’ancre jusqu’à l’instant où la marée montante forme victorieusement son contre-courant qui, jusque bien au-dessus du Para, chasse avec une
violence excessive. Une fois en pleine rivière , à quatrevingts lieues de la mer, les marées s’arrêtent , mais les vents généraux qui remontent le fleuve, permettent aux navires de refouler le courant.
Le chef ne perdit pas une seconde. Dès que l’instant lui parut favorable, il alla au capitaine et, le touchant à l’épaule, lui montra silencieusement la rivière.
Désormais habitué aux habitudes de son pilote, M. Sharp comprit et donna l’ordre d’appareiller. Le navire reprit sa marche , et de nouveau perdit de vue la côte : le reste du jour et toute la nuit s’écoulèrent dans les alternatives d’une navigation monotone, et d’ancrages plus monotones encore , assez éloignés du rivage pour ne laisser distinguer d’un côté qu’une masse verte , et de l’autre l’uniforme étendue des flots. Le lendemain, les passagers découvrirent par l’avant des lies de verdure qui apparurent à leurs yeux comme un autre rivage. Peu à peu, la Caroline , suivant sa route , se rapprocha des îles à les distinguer les unes des autres. Enfin, elle entra dans le dédale qui encombre la rivière aux approches du Para.
Dès lors, quand le soleil de trois heures déclina sur l’horizon et que la nature, délivrée de ses rayons en feu, sembla s’éveiller pour respirer les brises du soir, des myriades d’oiseaux commencèrent à traverser la rivière audessus des îles : la vallée de l’Amazone est comme un immense jardin-volière tout plein de fleurs et d’oiseaux.
D’instant en instant, on vit passer tantôt ensemble, tantôt tour à tour, des bandes de canards noirs qui allaient perdus dans les hauteurs des airs; des troupes de jaburus noirs ou blancs aux grandes ailes, aux longues pattes étendues, au vol de cigognes; des araras rouges ou bleus, luisants sous le soleil, allant deux à deux , en jetant par
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inlervalles leur cri grave et discordant ; des perroquets jaunes ou verts, aux rellels de feuilles, passant par couples pressés et criards ; des. aigrettes blanches aux ailes allongées d’un cygne lointain , allant solitaires , de plage en plage, rasant les flots; puis, sans cesse, des vols sautillants de perruches vertes frangées de jaune, de blanc, de bleu, traversant l’espace avec des gazouillements aigus, tourbillonnant sans route fixe par bandes vagabondes, comme des passereaux de nos plaines attroupés pour l’hiver.
Par moments, au lointain, une barque d’Indien silencieuse se détachait, alcyon voyageur, sur les flots de la rivière. Sa voile rougeâtre et basse, ou la branche verte qui lui servait de voile, passait éclairée sous les rayons empourprés du soleil et disparaissait derrière une lie. Le fleuve charriait lentement ses eaux jaunes par lames miroitantes, morceaux de glace agités au soleil : un essaim d’iles de verdure diaprait les flots sous ses touffes isolées : de grands poissons aux écailles argentées, aux reflets d’or ou de nacre passaient en se jouant à la surface des flots.
Quand le navire rasait une île, les passagers étonnés découvraient un amas confus d’arbres de toutes espèces, de toutes tailles, de toutes feuilles ; des palmiers aux gerbes retombantes, qui pendent comme des chevelures . des caoutchouquiers au clair feuillage, des andirobas, des caslanheiros, etc., tout chargés de branches, de fruits, de lianes torses, d’excroissances parasites aux larges feuilles, aux larges Heurs : entrelacés comme des serpents : verts, de ce vert éternel que vivifie l’équateur, de ce vert sans poussière, tantôt sombre avec des rellels do velours, tantôt scintillant sous le soleil, comme une coupe de cristal.
Le soleil, éblouissant et splendide, dorait de ses rayons inclinés ce fleuve, ces oiseaux, ces lies : la chaleur élait tombée : le vent du soir montait, les voiles gonflées de lu Caroline rabattaient sur le pont du navire son souffle rafraîchissant ; à tout instant des brises imprégnées des senteurs de la terre enveloppaient le navire d’une effluve embaumée ; et chacun se sentant vivre, s’enivrant de parfums, d’air et de lumière, regardait, silencieux, celte nature luxuriante, qui germait l’espérance comme un amour naissant.
Tout à coup, au détour d’une lie, dans le lointain, une ville apparut, baignée de verdure, à demi mas([uée par des mâts de navire, inondée de clartés. Ses hauts clochers, ses cocotiers, ses bananiers verts, ses maisons rouges et blanches resplendissaient au soleil comme un foyer de lumière. C’était Bélem, le Para, le porti Jamais ville féerique des contes orientaux n’apparut au voyageur ébloui, plus brillante d’espoirs, de lumière et de splendeur équatoriale.
Départ d’Antonlo. — H. Hcrry, le eorrcttpondaut de la Caroline, — E<a eommission aanitaire.
Aimer, boire et chasser, Toilà la vie hamaine...
. . L'amour de ton cœur s'appelle d'un beau nom :
La liberté
' Oui, la liberté meurt sur le fumier des villes.
Oui, TOUS qui la plantez snr vos guerres civiles, Vous la semez en vain même sur vos tombeaux.
A. DE Musset.
La Caroline quitta bientôt les lies et entra dans un large canal où, n’étanl plus abritée du vent qui soufflait
favorable à son entrée, elle poursnivit sa marche à pleines voiles. A voir sa coque inclinée, toute à la bande, et l’écume jaune qui déferlait à ses flancs, on eût dit qu’elle devinait les justes impatiences de ceux qu’elle portait.
Bientôt elle rangea par bâbord le fort du Para qui s’écroule sur un llet en avant de la ville : — l’imprenable forteresse, comme disent les Paraenses, qui, à elle seule, arrêterait l’Europe entière, — et que l’avant bien poussé d'un chaland de charbonnier ferait effondrer; dont les murs lézardés, tombent, comme si le fer d’une escadre alliée avait labouré ses murailles, et qui toujours garde des blessés dans ses murs ; elle qui cependant n’a jamais servi qu’au coup de canon du matin et du soir ou à fêter des fêtes.
Mais le feu de ses propres canons et Timpéritie de ses artilleurs valent pour elle comme pour eux le feu des combats ; ét on raconte par la ville, qu’il ne se canonne jamais une fête d’empereur, une arrivée de président, une cérémonie poudrifere quelconque, sans des bras emportés et un canon qui éclate!
La forteresse s’effaça bientôt dans la brume du soir, et la Caroline jeta l’ancre avant le Para à l’autre bout de la baie, qui règne devant la ville. C’est là que tout bâtiment de commerce doit attendre tour à tour la médecine, la police, la douane, exposé à tous les vents, sans lazaret, sans communication môme de vivres avec la terre, espérant le bon plaisir des autorités brésiliennes! La nuit était tombée presque entièrement, et les lumières de Bélcm révélaient seules son voisinage.
Le navire n’avait pas encore achevé d’éviter au flot, quand le chef quitta son gouvernail, alla jusque dans le carré chercher l'un des jeunes Brésiliens, et le conduisant
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au capitaine, réclamu les armes et le tafia stipulés pour son pilotage.
— N’es-tn donc pas bien à bord, dit M. Sharp, que lu veux partir? — Je te donnerai tout demain matin. Il faut attendre les visites d’usage.
— Antonio a promis de te conduire à Bélem, dit le pilote, tu es à Bélem. — Antonio veut débarquer.
— Attends jusqu’à demain, reprit M. Sharp, j’ai besoin de toi à’ bord pour justifier d’un pilote.
— C’est bon, dit l’Indien.
Mais au lieu de rejoindre le gouvernail au pied duquel il dormait d’ordinaire, il s’en fut à l’avant;. là il poussa à deux reprises un cri prolongé, et attendit. Un cri semblable lui répondit : aux lueurs douteuses du crépuscule et des étoiles naissantes, une voile parut entre la ville et le navire; aussitôt on entendit le bruit d’un corps qui tombe à l’eau, et le matelot de quart jeta par la nuit ce cri terrible, ce cri que tout homme qui l’a entendu, entend toute sa vie.
— Un homme à la mer !
Passagers et matelots s’empressèrent sur les bastingages, et le capitaine donna l’ordre d’armer un canot; mais la voix railleuse du mousse cria :
— Ce n’est pas la peine, capitaine ; c’est le pilote qui s’est jeté à l’eau et va vers son bateau. Voici sa tête qui sort des flots du côté de sa vigilinga.
C’était l’Indien, en effet, qui n’avait pas voulu attendre jusqu’au lendemain, et rejoignait tranquillement son canot à la nage.
Les passagers étaient dans l’ébahissement à la vue de cet homme, qui se jetait' à l’eau plutôt que de rester une nuit de plus à bord d’un navire où il avait vécu d’une vie
heureuse ; — la plus heureuse de toute son existence indienne, — selon eux, les passagers.
L’Indien n’a qu’un amour au monde, sa liberté : mais une liberté complète, absolue, sans limites : non point notre liberté à nous, mesquine, bornée, égalitaire, despotique et sanglante : impatiente d’un seul maître, patiente de plusieurs : enchaînée à tous muscles par des préjugés, des lois, des contrats, des besoins, des vanités stupides; mailles noueuses qui tiennent l’homme civilisé comme dans UD filet : linceul immense dont les plis l’étouffent. L’Indien, c’est la
.... Cavale, indomptable et rebelle.
Sans frein d'acier ni rênes d’or.
Vierge de liberté, qui ne reconnaît rien, qui n’accepte rien, qui ne se soumet à rien, qu’à son caprice. Nous avons vu des Indiens abandonner le salaire d’une année entière, et tout ce qu’ils possédaient en ce monde, pour partir quelques heures plus vite.
Plusieurs passagers, déjà vêtus de la tête aux pieds et la face rayonnante, vinrent demander au capitaine s’il ne pouvait pas les faire conduire à terre immédiatement.
Les uns désiraient dormir en ville, disaient-ils, les autres ’ avaient affaire.
M. Sharp se prit à rire, et sans égards pour ces velléités de débarquement, leur dit ;
— A moins que vous ne fassiez toilette pour moi, Sharp, âgé de soixante-cinq ans dont quarante-cinq passés à la mer, et possesseur du teint que vous voyez, je vous engage, mes chers messieurs, à quitter vos cravates séductrices, car vous n’irez pas à terre aujourd’hui. Ah! alil vous n’avez donc jamais mis le pied au Brésil! Et la santé, et
la douane, et les permis de débarquement ï SL vous êtes en ville, demain soir à cette heure, vous serez heureux.
Le désappointement fut grand à bord. Excepté quelques habitués des voyages, la plupart des passagers ignoraient toutes les barrières administratives, qui arrétentun homme, à son arrivée sur une terre dite civilisée : ces mors rouillés, que les Américains du Nord ont su ne pas prendre, qu’il faut mâcher pendant des vingt-quatre heures ! à trois pas du rivage ! quand on arrive ayant soif de la terre, fatigué, malade, pleurant parfois depuis des années après la patrie et sa mère absentes! et qu’on les devine, qu’on les sent là , près de soi, sans pouvoir les étreindre! Tout cela : parce qu’un jour un médecin sans malades inventa les quarantaines, ou parce que c’est l’heure qui plaît au douanier chef pour fermer boutique 1 Mais on eût dit que le hasard, qui semble se réjouir à déjouer nos vains calculs, voulait railler la vieille expérience du capitaine et donner raison aux impatiences ignorantes des novices voyageurs. M. Sharp avait à peine achevé sa phrase et ses sourires narquois, qu’on entendit une barque à rames arriver dans les eaux de la Caroline.
Autant qu’on pouvait voir à la clarté nocturne du ciel équatorial, le canot portait trois ou quatre visiteurs. Il avançait lentement ; ses six rameurs laissaient, après chaque effort, flotter leurs avirons à fleur d’eau, comme pour retarder leur marche et faire des ricochets sur les vagues. Mais cela est de suprême élégance, et les embarcations de guerre brésiliennes n’y manquent jamais! Un drapeau jaune à l’avant, et un autre jaunâtre, jadis vert, à l’arrière, annonçaientla médecine, la santé officielle duPara.
— Ho ! ho ! du navire ! cria une voix éminemment française et marseillaise.
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— Arré ! vous filez comme si la Ganebiëre tout entièrâ vous contemplait. Nous avons quitté Bélem comme vous passiez devant le fortin, et vous ôtes déjà mouillés. Quoi de nouveau dans notre France?
Sans attendre une réponse, l’un des visiteurs nocturnes se hissa de deux mains vigoureuses aux cordes de l’échelle et sauta sur le pont du navire .
— Eh mais! c’est le bon vivant Sharp, dit la même voix; et aussitôt, à la lueur du fanal de bord, on vit sauter au cou du capitaine un homme de moyenne taille, la tête nue sous des cheveux d’un blanc d’argent, la barbe entière, non moins blanche' et court taillée.
De petits yeux verts, qui brillaient comme des escarboucles au-dessous d’un front découvert , et un nez bien arqué, donnaient à sa physionomie un air François I", à la fois railleur et sympathique : tandis que le teint quelque peu rouge de son visage annonçait l’habitant d’un chaud climat et l’homme qui sait se faire bien vivre; décoré d’ailleurs, ayant un peu l’allure et la toilette brève, propre sans luxe, d’un officier en demi-solde.
— Arré ! ne reconnaissez-vous plus l’ami Merry, le correspondant de ce vieux pingre Gavilan ? A propos , est-il mort, à la fin? Je voudrais hériter de lui, rien que pour gaspiller l’argent qu’il entasse depuis un siècle.
Et sans laisser à M. Sharp le temps de respirer ni de répondre, le sémillant Marseillais lui adressa, coup sur coup, cinq ou six questions analogues; puis, l’entraînant rapidement à l’extrémité du navire, il lui dit à voix basse :
— Vite, faites sortir du champagne ; si vous n’en avez pas, faites mettre du sirop dans de l’eau de Seltz; leurs palais n’y sentiront rien. J’avais à vous parler avant tout le monde : j’ai promis un souper à votre bord aux doc-
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teurs de la santé, aOn de vous les amener ce soir môme ; pendant qu’ils seront à table, nous causerons.
— C’est d’autant plus facile, dit M. Sharp, que nous n’avons pas encore dîné , parce que les cuisiniers sont en rumeur pour composer un festin extra, le festin d’arrivée.
Le capitaine et M. Merry revinrent aux docteurs qui, après grands pourparlers à la vue de l’échelle glissante qu’il leur fallait franchir, arrivaient seulement sur le pont de la Caroline.
— Messieurs, dit M. Merry en portugais, je vous présente M. Sharp, un vieil ami, qui a le navire le mieux approvisionné de toute la France.
Et se retournant vers les passagers, il reprit en français :
— Sa seigneurie le docteur Exequias , chirurgien en chef des troupes de la province , médecin de l’hôpital civil, directeur du service de santé, la lumière médicale du Para, et auquel nombre infini de mortels doivent d’avoir été délivrés de leurs maux. — Le docteur Salvador, mon ami, second chef du service de santé.
Les deux docteurs tendirent la main à M. Sharp, et sa seigneurie Exequias lui demanda comment on se portait en France.
Le capitaine saisit cette occasion pour lui parler des blessés qu’il avait à bord. Mais ces messieurs restèrent très-indifférents à cette annonce, et M. Merry faisant vivement signe à M. Sharp de ne pas insister, on commença des deux côtés à commenter la chaleur, la beauté de la nuit, etc... Malgré tout, la conversation languissait, aussi froide que décousue de part et d’autre, lorsque' le maître d’hôtel vint tirer tout le monde d’embarras en annonçant que le dîner était servi.
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Les docteurs s’excusèrent d’y prendre part; mais quelques instances triomphèrent aisément de leurs faibles résistances. On passa sur la dunette, où, depuis l’entrée en rivière, les habitants de la Caroline avaient coutume de prendre leurs repas , afin de ménager le repos des blessés ; et , tout en montant , M. Merry dit rapidement au capitaine :
— Empêchez vos passagers de parler des malades que vous avez à bord, et faites signer la patente avant la fin du repas : sans cela, vous n’aurez pas la libre pratique.
M. Sharp prit à part deux ou trois passagers et les chargea de recommander aux autres, dans l’intérêt général, un silence absolu quant aux blessés. Le dîner commença, froid tout d’abord , puis s’anima peu à peu à la joyeuse humeur du Marseillais, et surtout aux fumées du banquet. Pour fondre les glaces d’une première rencontre, rien n’est tel que cette chaleur amicale qui monte de l’estomac au cœur des convives : le premier traité d’alliance fait entre des nations dut être ébauché dans un commun repas.
Au milieu de la bonne luinieur générale qui commençait à poindre, M. Sharp ne perdait pas de vue les recommandations de son correspondant. Aussi, dès le commencement, à un instant où M. Merry, s’adressant au capitaine, lui disait de sa plus belle voix marseillaise :
— Votre cuisine d’Europe ne sent que l’eau, cher ami; passez-moi le piment.
M. Sharp se tourna vers le maître d’hôtel et lui dit :
— Je suis certain que vous n’avez pas de piment frais. Leste, prenez la patente de santé qui est dans ma cabine ; apportez-la-moi, et faites descendre trois hommes dans le petit canot pour aller à terre chercher du nmlagueta.
— Et, vrai Dieu! ditM. Merry, vous avez une heureuse idée. Un dîner sans piment frais, c’est comme de Tayoli sans ail. Cela n’est pas possible. Je vous en aurais voulu toute ma vie.
Les deux docteurs ne s’opposèrent pas aux projets du capitaine. Dans tous les pays du monde, la médecine, dit-on, professe le culte des bons repas. Ils offrirent seulement leur canot pour celte course. Mais M. Sharp avait de bonnes raisons pour ne pas l’accepter. La patente de santé fut apportée; les docteurs la visèrent sans même la regarder, et vingt minutes après , le canot de la Caroline rapportait une collection de piments rouges, qui achevèrent d’épanouir les gourmands Esculapes.
Cependant le festin çroissait en bruit et en gaieté , le cuisinier semblait avoir réveillé pour ce dernier repas ses talents endormis pendant toute la traversée. Le vin de la Caroline était abondant : M. Exequias lui-même daigna descendre des hauteurs de sa morgue scientifique, et causer comme un mortel ordinaire. M. Merry profila de la conversation générale pour faire signe au capitaine, et s’excusant sur les exigences des affaires, il quitta la table, suivi de M. Sharp, qui le conduisit à sa cabine.
— Ils ont un bon repas , du champagne et des cigares de la Havane, toutes choses qu’ils ne sont pas habitués à consohimer outre mesure.. Cela nous donne une grande heure, dit le Marseillais en s’asseyant, causons.
— Mais d’abord, exclama le capitaine, poui quoi m’avoir défendu de parler des blessés et fait signer ma patente au milieu du repas?
— Parce que sa seigneurie Exequias , comme tous scs collègues, a tellement peur du choléra d’Europe, que, lors- ' qu’il trouve un malade à bord d’un navire, quelle que soit
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sa souffrance, enrouement ou jambe cassée, si le malade est alité, il ordonne une quarantaine de trois jours. C’est son système invariable, et je vous ai fait presser dans la crainte d’une indiscrétion possible. En outre , ladite seigneurie n’a pas la gratitude de l’estomac. En vue d’un repas, elle est disposée à tout faire; le dîner pris, elle y regarde davantage. L’espèce humaine est très-variée dans ses humeurs. Il est des gens qu’il ne faut jamais invoquer à jeun ; il en est d’autres, au contraire, qui après un banquet sont de toute insensibilité. M. Excquias a la digestion comme la gratitude, également mauvaises.
Mais notre patente est signée, laissons nos docteurs pour nous occuper de choses sérieuses. Et d’abord, procédons par ordre. Quelles nouvelles de France?
— Ohl dit le capitaine, rien de neuf. La révolution que vous savez. Puis des émeutes, révolutions avortées ; des compressions, révolutions semées; beaucoup d’oublieux du passé et de vainqueurs du lendemain ; quelques regretteurs taquins, quelques valets vexatoires ; un peu plus de désordre; beaucoup plus de misère; ni plus ni moins de liberté. Somme toute, si je n’avais aidé à nos glorieuses de 1830, je ne verrais pas grand changement dans la boutique gouvernementale ; et il y a des jours où je me demande ce que nous avons gagné, à chasser ce vieux et noble roi. Mais, vous savez, je suis juilletin!
— Bien. Nous, c’est autre chose. Nous avons eu une révolution, et nous avons depuis huit jours une restauration. Je vous conterai cela quand nous aurons le temps : ce qui vous importe aujourd’hui, c’est que ladite restauration vient de nommer pour chef de police un jeune docteur mulâtre, qûi est le plus rusé misérable de toute la province. Ce docteur, à ce qu'il parait, arrive de Marajo,
Il a élé insullü à voire bord , et no veut rirn moins que conflsquer votre navire et faire emprisonner, puis juger, vous et vos passagers , pour avoir fait de la contrebande, incendié une habitation et massacré des Brésiliens sur la côte de Marajo. Qu’y a-t-il de fondé dans tout cela? je l’ignore. Vous allez me le dire. Les bruits les plus contradictoires circulent en ville à propos de vous. Les uns vous disent perdus ; les autres, repartis pour France. Les uns vous font meurtriers, les autres victimes. J’ai appris ce matin, par une de vos passagères, qui se donne ici des airs de princesse égarée, votre naufrage et son enlèvement ; et ce soir une mulâtresse que j’ai libérée jadis, et gui est protégée par le docteur, est venue tout effarée me conter la fureur du nouveau chef de police. Diles-moi la vérité, afin que nous avisions; car, malgré vos sourires, la situation est grave, très-grave.
Le capitaine raconta longuement à son correspondant ses aventures sur la côte de Marajo; puis il ajouta ; — Vous comprenez maintenant que les projets furibonds de votre docteur ne m’effrayent pas; j’ai quatre-vingts témoins de tout ce que je viens de vous raconter ; et à moins de violer de la façon la plus inouïe le droit des nations, loin d’être accusé, on nous donnera la juste indemnité à laquelle je prétends. A cette fin, j’ai déjà rédigé une plainte pour la remettre au consul.
Mais M. Merry Secoua la tête. C’était un homme qui, au Para, vivait en bonne intelligence avec tout le monde, grâce à la gaieté polie de son caractère; mais, positif en affaires, sérieux à l’occasion, il connaissait les Brésiliens. Aussi reprit-il :
— D’abord, il n’y a point de consul. L’agent consulaire que nous avions est en voyage à Cayenne; n’espérez
donc pas sa protection. Quant à votre ennemi dédaigné, le président a une confiance aveugle en lui et le laissera faire tout ce qu’il voudra, surtout contre des étrangers. Je connais le docteur Juan d’a Cobra, c’est son nom; il est capable de tout. Vos témoins seront récusés tous en niasse, comme intéressés, et on produira contre vous cinq ou six des misérables que vous avez mis en déroute. Ah ! si vous étiez Anglais, ou s’il y avait un navire de guerre sur rade, tout s’arrangerait, et vous auriez votre. indemnité. Mais il n’y a dans le port que des navires de commerce, et le gouvernement français, par je ne sais quelle bonté chevaleresque, a pris des habitudes de longanimité dont nous, ses nationaux, nous souffrons. Les Anglais, au contraire, ont, pour se faire respecter, des manières agissantes, qui, seules, imposent le respect sur notre hémisphère. Malgré votre bon droit, je vous le répète, vous êtes en danger ici.
M. Sharp connaissait trop bien Bélem pour ne pas comprendre, lui aussi, les objections de son correspondant. Aussi reprit-il moins rassuré :
— Danger ou non, que puis-je faire, et que conseillezvous?
— Vous voulez un avis? eh bien, coûte que coûte, à votre place, celte nuit môme, je débarquerais ce que j’ai de passagers pour le Para, et, sans bruit, je repartirais comme je suis venu. Dans huit jours, vous serez à Maranhao. C’est votre première destination. Là, vous ferez votre plainte, vous vendrez votre cargaison, et vous laisserez crier ici nos Paraenses, qui jetteront, ainsi que moimême, feu et flamme contre vous.
— Quant à cela, dit M. Sharp, impossible. Mon navire est hors d’état de tenir la mer; il fait de l’eau à ne pas môme rester au mouillage.
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— Eh bien , alors, dit M. Merry, puisqu’il faut vivre ici, gagnons du temps et voyons venir nos ennemis. Il peut arriver un navire de guerre, et alors tout ira bien.
Mais le capitaine voulait remettre au président la plainte qu’il avait libellée. C’est le faible de toutes les paternités en ce monde de tenir à leurs produits quels qu’ils soient, bons ou mauvais, enfants ou prose, et de les défendre à outrance.
Les deux amis discutèrent longtemps les avantages et les inconvénients d’une plainte ou d’une attente indéfinie; comme dans toutes les discussions passées, présentes et futures, ils ne réussirent qu’à se confirmer l’un et l’autre dans leur opinion réciproque. Un des passagers, qui vint les avertir que les docteurs murmuraient de leur absence prolongée, put seul les mettre d’accord. Ils se levèrent, et il fut convenu seulement que, crainte’de surprise, personne ne débarquerait avant le retour de M. Merry, qui, le soir même, devait prendre des informations nouvelles.
Les deux docteurs murmuraient en effet, et il ne fallut rien moins qu’une dernière bouteille entamée pour les rasséréner un peu. M. Sharp, libre de sa patente, voulut obtenir de ses conviés au moins une visite à ses blessés. 11 insista, parlant de. la grave situation de quelques-uns d’entre eux. Mais l’idée seule d’un malade sérieux à bord, fit lever M. Exequias; il sortit de la tente en disant assez vivement :
— Cela est suffisant, capitaine; votre insistance nie ferait croire à une épidémie, et je serais forcé de revenir sur la libre pratique que nous vous avons donnée. Envoyezmoi vos malades demain séparément, je me ferai un devoir de les soigner. Quant à ce soir, je suis réclamé par les
exigences impérieuses de mon service, je n’ai le temps de visiter personne.
Puis, précipitamment et prenant à peine congé de ses hôtes, il descendit dans le canot, suivi du docteur Salvador, qui se confondait en remerclments. Le correspondant du navire resta avec ses compatriotes.
Le canot s’éloigna et disparut presque aussitôt dans l’ombre; mais on entendit, apportée par la brise et glissant sur les flots, la voix de M. Salvador qui demandait à son collègue :
— S’il ne voulait pas profiter de l’occasion pour visiter le trois-môts anglais qui attendait depuis la veille an soir.
Le timbre sec de M. Exequias s’éleva, disant :
— Non, non; qu’il attende à demain. J’ai rendez-vous à la maison de jeu à huit heures précises. Ces rameurs n’avancent pas. Ramez donc plus fort, brutos !
Et des bruits, comme de coups appliqués de droite et de gauche, puis de rames qui battirent l’eau plus pressées, traversèrent la nuit. Les mouvements cadencés des avirons troublèrent encore quelques instants le silence du fleuve, mais tout s’effaça bientôt dans le lointain silencieux.
— Voilà de charitables docteurs, dit M. Sharp en se tournant vers ses passagers. M. Merry reprit :
— Ne vous plaignez pas. Si vous connaissiez comme moi le docteur Exequias, vous l’auriez regardé avec effroi. Vous ne savez donc pas qu’on cite comme immortels les malades échappés à ses soins; qu’il y a tout un carré du cimetière si plein de ses morts, que les habitants da Para lui ont donné son nom, et que lilléralemenl il ne trouve plus à soigner ici que ses victimes de la troupe et de l’hô-
pilai, — ou des esclaves hors d’âge et des étrangers? C’està-dire, ne vous en déplaise, deux choses dont les habitants de ce pays sont toujours heureux d’être délivrés, les uns parce qu’ils ne servent plus, les autres parce qu’on les déteste.
— Comment conserve-t-il, malgré cela, tous les postes qu’il occupe ?
— Ah ! c’est qu’il est enfant de la province, et que c’est la première condition pour occuper ces postes. Tous les autres docteurs, et il y en a de très-capables ici, ne sont pas comme lui des fils de la ville ; ce sont des étrangers ! M. Exequias, dit-on, n’est même pas docteur. Il a étudié à Hambourg aux frais de la province, et de là il est revenu directement au Para; puis il a fait de la médecine aux dépens de ses clients. Mais cela suffit : il est Paraense.
— Et M. Salvador?
— Ohl celui-là, c’est autre chose. C’est le meilleur médecin de la ville ; charitable et désintéressé, comme le sont ici tous ses confrères. Mais il n’est pas de Bélem. Il est du Céara, la province voisine, il ne peut pas devenir docteur en chef. C’est la loi; et, ce qui est plus que la loi, c’est dans les mœurs du pays. M. Salvador aurait de grand cœur visité vos blessés, mais il a eu peur de son chef, qui le ferait destituer sans pitié, s’il osait lui désobéir.
M. Sharp haussa les épaules et garda le silence. Bientôt on entendit un nouveau bruit d’avirons, et la barque de la santé revint à bord ramenant le docteur Salvador, qui monta sur le pont en disant au capitaine :
— J’ai rélléchi que cela consolerait vos malades pour la nuit, de voir un médecin ce soir. Je vais les visiter si vous permettez; seulement je vous prierai de n’en rien dire à jü. E.xequias. Cela pourrait lui déplaire.
l’amazone
Et, précédé du capitaine, il se lit conduire successivement aux chevets des blessés. Il les trouva presque tous en voie de guérison. Il n’y avait de sérieuses que les blessures de l’un des matelots qui, selon toute apparence, n’y survivrait pas. La situation de M. Vulgar était grave, mais non désespérée. M. Salvador lit discontinuer toutes les prescriptions ridicules que M. Bleeder avait ordonnées pour chacun, et que, malgré tout, quelques malades suivaient par ignorance crédule. Il refusa une somme assez élevée que M. Sharp voulut lui donner, et s’empressa de retourner à terre, craintif, en se hâtant, comme s’il venait de commettre une mauvaise action. C’est une triste fatalité de certaines situations, que, pour vivre, il faille parfois éteindre ou cacher ses larges instincts, ses pensées généreuses, ses élans du cœur, parce que le monde en raille, ou parce qu’un méchant les empêche.
M. Merry avait quitté le bord avec le docteur. Aussitôt qu’ils furent éloignés, le capitaine résolut de faire part à ses passagers -des nouvelles apportées par son correspondant et de prendre l’avis général.
En conséquence, il remonta sur la dunette, où, sous l’influence du repas, les passagers se livraient à tous les projets de l’arrivée, et les priant à voix haute de s’approcher de lui :
— J’ai à vous entretenir de choses graves, dit-il, sur lesquelles je dois prendre votre avis. Non-seulement le navire, mais notre liberté à tous est en danger. Descendez . avec moi dans le carré, car nos blessés ne sont pas assez malades pour ne pas nous entendre, et j'ai besoin des conseils de tout le monde.
Chacun suivit le capitaine, qui passa successivement
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dans les cabines de M, Vulgar, de Montfort et du Brésilien, pour les inviter à écouler ce qu’il allait dire. Mais Montfort seul put se lever. Les soins de Clémence, en lui rendant la vie morale, avaient calmé sa flèvre. C’est que la main d’une femme aimée, c’est la main de Dieu même : c’est que, blessures du cœur ou blessures du corps, toutes, quelles qu’elles soient, douleurs d’ici-bas, l’espérance est plus puissante à les guérir que tous les médecins et les médecines réunis du vieux monde et du nouveau. Quant à M. Vulgar et au Brésilien, trop faibles encore pour se lever, ils prièrent le capitaine de laisser ouvertes les portes de leurs cabines, afin de pouvoir entendre.
M. Sharp s’assit, et, sans préambule, raconta à ses auditeurs la conversation qu’il venait d’avoir avec son correspondant.
Il y eut un toile général, et chacun se récria sur l’impossibilité d’une semblable infamie. Mais M. Sharp insista ;
— Tout est possible ici, dit-il, et il faut tout prévoir. Moi, je suis d’avis de devancer nos ennemis, et de confondre d’avance leurs calomnies en racontant toute la vérité. J’ai libellé une plainte qui retrace les faits tels qu’ils se sont passés ; nous la signerons tous, et demain je la porterai moi-même au président de la province.
Ce fut l’avis général. Le capitaine lut à voix haute l’espèce de procès-verbal qu’il avait rédigé. C’était un résumé historique depuis la rencontre de la jangada jusqu’au désécliouage du navire. Les aveux de John, qui, se croyant près de mourir à la suite de sa chute, avait raconté les ordres qu’il avait reçus du docteur, y étaieut soigneusement consignés.
L’œuvre du capitaine obtint l’approbation générale;
l’amazone
mais, an moment de signer, M. de Cinnamon fit quelques objections sur les inconvénients qu’il pouvait y avoir à cette plainte, l’impossibilité où il se trouvait d’affirmer des faits qu’il soupçonnait sans en avoir été' témoin complet, les dangers dans lesquels on pouvait se jeter par une lutte ouverte avec la seconde autorité de la province, etc. Enfin il poussa l’impudence jusqu’à se féliciter, lui et tous ceux qui ne s’étaient pas battus, de leur modération prophétique, disait-il ; et, réhabilitant la majorité, il lui rendit le courage d’une lâcheté nouvelle, à ce point que tous ceux qui n’avaient été que spectateurs à Marajo, se joignirent à lui pour refuser de signer. La plainte du capitaine resta sur la table, couverte seulement des signatures des blessés, et chacun, las de discussion, regagna son lit de bord en remettant le soin de sa défense au hasard du lendemain.
L’arrM^Atlen « bord. — Le président. -*■ Le prenietenr pnbllc. — Le navire de gaerre.
Chaque jour Toit éclore un «candale, une fraude, I.’hdtel du ministère est une serre chaude,
Oh, quoique notre acier les extirpe souvent ,
Les visqueux aconits poussent comme en plein vent.
BAVraBLEIlT.
Aux premières lueurs du jour, tout dormait encore à bord de la Caroline; les matelots de quart eux-mémes reposaient sur le pont, ensevelis dans la quiétude physique et morale qui suit le mouillage au port, lorsqu’une
LES BÉYOLTÉS DU PAHA 91
voix sonore héla le navire. Les matelots forent sur pied aussitôt, réveillèrent le capitaine, qui dormait étendu sur un des bancs de la dunette, et l’avertirent que deux embarcations de bâtiment de guerre, portant les drapeaux verts du Brésil et chargées de soldats, se trouvaient bord à bord avec la Caroline.
M. Sharp était brave comme on l’est dans son métier, brave comme sont tous les matelots, depuis le mousse jusqu’à l’amiral; cependant il sentit monter à son cœur un froid passager en voyant son navire entouré de soldats. Mais comprenant que de ce qui allait suivre dépendraient probablement son propre sort et celui de tous, il se remit de suite, répara à la hâte le désordre de sa toilette nocturne, et se pencha en dehors de la rampe. Un officier brésilien était debout dans un des canots; par ses insignes et par son âge, il paraissait être le commandant des deux embarcations ; M. Sharp, s’adressant à lui du regard, loi demanda ce qu’il désirait.
— Je veux parler au commandant du navire, répondit l’officier, et prendre sa permission pour monter à bord.
M. Sharp ordonna à l’un des matelots d’ouvrir la coupée au haut de l’échelle, afin de laisser passage à son visiteur.
Le Brésilien, dont l’épaulette annonçait un lieutenant de l’armée, monta sur le pont, se découvrit,, et avec une parfaite politesse salua le capitaine en lui disant :
— C’est au commandant du navire que j’ai l’honneur de parler?
— Oui, lieutenant, ditM. Sharp.
— Je viens, reprit le Brésilien, remplir une mission pénible pour de vieux soldats comme je le suis ; je viens, monsieur, pour vdùs arrêter, vous et tous vos passagers.
— Puis-je savoir d’abord, dit M. Sharp, en vertu de quel droit vous montez à mon bord en armes et sans mon consul?
— Je l’ignore, monsieur ; j’exécute les ordres qui me sont donnés. Veuillez dire à' vos passagers de se lever et de me suivre.
Les soldats cependant montaient un à un et lentement sur le pont, tandis que les passagers, réveillés par le bruit de celte scène, arrivaient peu à peu autour du capitaine.
Mais brusquement, sans répondre au commandant brésilien, AI. Sharp se tourna vers le maître, qui se tenait près de lui, les dents serrées, peignant à deux mains sa barbe rougeâtre :
— Maître, dit-il, le jour est levé, faites hisser le pavillon et fermez la coupée. Nul , sans le représentant de la France, n’a droit de monter en armes à bord d’un bâtiment français.
Et, se tournant vers l’officier brésilien, qui écoutait sans mot dire :
— Vous remplissez votre devoir, monsieur, lui dit-il ; je remplis le mien.
Le drapeau tricolore, enlevé dans les airs, se déroula sous la brise. L’officier brésilien porta la main à son shako, et M. Sharp se sentit fort comme s’il avait une armée. C’est que ce drapeau de la France, que chaque jour par nos rues nous regardons sans émotion : à l’étranger, ce drapeau, c’est la France tout entière, c’est la patrie, l’asile, le salut. C’est qu’on sait par le' monde qu’à ce drapeau nul ne touche impunément, ni à lui, ni à ceux de ses enfants qui dorihenl à son ombre. Que ceux qui ont voyagé par les pays lointains, que ceux qui sont restés des mois et des années sans voir la Qamme tricolore, que
LES,nÉVOLTÉS DU PARA 93
ceux-là surtout se souviennent de ce qu’on éprouve en revoyant flotter au vent nos couleurs bénies !
Le maître cependant écarta brusquement les quelques soldats qui étaient déjà sur le pont et ferma la coupée ; ceux qui montaient à la suite de leurs camarades redescendirent en silence à bord du canot.
— Capitaine, dit l’officier, je vous prie d’observer que je n’ai pas violé le drapeau de la France, et que je suis monté avec votre consentement.
— Je le crois bien, dit M. Sharp; sans cela, monsieur, vous seriez déjà par-dessus le bord. Mais il ne me plaît pas de laisser monter plus de monde , et je fais fermer. Maintenant, avant de vous répondre, je vous demanderai communication de vos ordres écrits.
— Je n’en ai pas, capitaine, j’obéis à un ordre verbal ; mais mes insignes et les canots que je commande vous indiquent assez que je suis envoyé par les autorités régulières de Bélem.
— C’est-à-dire qu'on n’a pas osé vous donner cet ordre écrit. Je pourrais, monsieur, vous répondre que l’habit ne fait pas l’homme, et que je ne sais pas qui vous êtes. Mais je vais droit au but. Nul n’a le droit de m’arrêter ici sans l’inter ventiqn du consul de France. Je refuse de vous suivre ; et tout en vous remerciant de la politesse avec laquelle vous m’avez abordé , je vous prie, et au besoin je vous somme de quitter, ce navire.
— Capitaine , dit le Brésilien , je regretterais toute ma vie d’être contraint à des voies de fait, mais je dois exécuter mes ordres.
— Faites, dit le capitaine. Mais avant cela, croyez-moi, lieutenant, regardez le pavillon français et réfléchissez.
Puis s’adressant aux matelots qui s’étaient réunis et se
pressaient autonr de lui dans une attitude peu douteuse :
— Garçons, ouvrez la coupée et faites descendre les soldats. Si quelqu’un veut monter, jetez-le en bas.
— ^ Capitaine, je vous prie, dit le commandant, n’amenez pas un conflit pénible pour tous deux , pénible pour les deux nations.
— Il n’y aura pas de conflit, lieutenant ; regardez vos hommes, ils comprennent déjà.
Déjà en effet les soldats brésiliens regagnaient leur canot par l’échelle devenue libre. Pauvres Indiens habillés par force, enrôlés par force, soldats par force, ils pressentaient la lutte, et ne voulant pas se battre pour une cause qui ne leur importait pas, ils s’en allaient comme ils étaient montés, sans crainte, mais indifférents.
Le Brésilien se tourna vers ses soldats disparus. C’était un brave que ce vieux lieutenant : enfant de ses œuvres, et non point parvenu par stations d’antichambre , il avait la fierté de son noble métier. Il obéissait à ses ordres , tout en sachant sa faiblesse et certain d’avance de la désertion de ses soldats, s’il survenait une lutte. 11 mordit sa moustache, et se penchant à l’échelle, il donna l’ordre à ses hommes de remonter sur le pont.
Mais les télés belliqueuses des matelots de la Caroline couronnaient le bastingage du navire. Le dernier des soldats qui descendaient par l’échelle s’assit tranquillement dans le canot , et nul ne parut entendre la voix du chef ! Le commandant réitéra ses ordres. Même silence, même impassibilité dans l’embarcation.
Mais à ce moment, de l’autre côté du navire, à bâbord, on vit paraître au-dessus du bordage une figure, puis un corps d’enfant imberbe, habillé en soldat, c’est-à-dire en veste et pantalon bleuâtres à lisérés rouges, avec des
épaulcUes monstrueuses à or plein : le jeune militaire saula sur le pont, et d’une voix insolente cria en por» tugais :
— Eh bien, lieutenant, finirez-vous? Les étrangers résisteraient-ils ?
M. Sharp comprit : ■
— Comme vous voyez, mon jeune ami, dit-il en regardant d’un air railleur le grêle adolescent, dont les petites jambes s’agitaient embarrassées dans un long sabre traînant.
Les passagers, cependant, étaient presque tous arrivés, et, par un instinct naturel de défense , ils s’étalent groupés derrière le capitaine, qui, tête nue, l’attitude à la fois calme et digne, se tenait en face des deux Brésiliens.
Quant aux matelots, ils attendaient ; mais, à leurs visages irrités, il était facile de voir qu’au moindre geste du capitaine ils étaient prêts à jeter par-dessus le bord les deux visiteurs ennemis.
Le silence dura ainsi près d’une minute. L’apprenti militaire le rompit le premier :
— El de quel droit, dit-il, des étrangers se permettentils de résister aux soldats du Brésil ?
Mais à ce moment, apercevant parmi les passagers un des Brésiliens du navire qui était monté comme les autres, le jeune homme alla vers lui la main tendue, et dit en portugais :
— Quoi ! José, vous ôtes parmi ces étrangers ?
Vous le voyez ; et c’est vous qui venez m’arrêter. C’est un singulier retour dans ma patrie.
— Mais alors il y a méprise, dit le jeune soldat en se tournant vers le lieutenant : nous n’avons ordre d’arrêter
96 L’AMA20NE
que des étrangers. Au surplus, j’ai quelques noms de ces messieurs sur moi.
— Faites, dit le lieutenant à demi-voix : voire père est commandant des armes. Vous devez savoir.
Le jeune homme tira du fond de sa casqiielte d’uniforme, largement galonnée d’or, un papier plié qu’il ouvrit :
— Il y a bien sur l’ordre tous les passagers, mais il y a aussi des noms. El il lut en épelant chaque mot :
« Henri Monlfort, Paul ; Sharp, capitaine. — Qui est-ce? ajouta-t-il en français.
— Ah çà I messieurs, dit M. Sharp, il faudrait vous entendre , à la lin ! Je ne suis pas là pour répondre à tous les soldats du Brésil ! Qui de vous est le chef ici ?
Mais aussitôt le jeune homme s’avança vers le capitaine, et lui mettant brusquement la main sur l’épaule , il lui dit :
— Ah! c’est vous ! Eh bien, je vous arrête, au nom...
11 n’eut pas le temps d’achever sa phrase. En voyant
toucher son capitaine, l’un des matelots, espèce de colosse trempé à toutes les mers du globe, saisit par le bas de sa veste l’infortuné cadet, l’enleva de terre d’une main, fit une enjambée, une seule, vers la coupée toujours ouverte, et se baissant au-dessus des soldats brésiliens qui étaient en bas dans l’embarcation, il cria d’une voix enrouée :
— Eh! du canot, mouille!
Et il laissa tomber dans la barque son fardeau vivant.
Tout cela fut si rapide, si électrique, en quelque sorte, que ni M. Sharp ni l’officier brésilien n’eurent le temps matériel d’empêcher l’action imprévue du matelot. Quant à l’enlevé, les mains en avant pour se garer, il tomba sur
ses pieds âu plein milieu de la barque, trébucha à travers les soldats entassés, et finit par rouler presque assis sur un des bancs, où il resta silencieux, endolori, le corps et l’esprit, froissés de sa chute.
Le capitaine, qui s’était penché précipitamment à la coupée pour voir où était tombé le jeune homme, ne put s’empêcher de sourire en l’apercevant ainsi sain et sauf, mais honteux comme un renard pris au piège.
Cependant, réprimant aussitôt ce sentiment involontaire, il se tourna vers l’officier brésilien en disant :
— Croyez, lieutenant, que je regrette vivement l’action de mon matelot; mais votre soldat imberbe aurait dû savoir qu’on ne louche pas impunément à un capitaine français à son bord.
L’officier, frappé dans son légitime orgueil, comprenait trop bien le ridicule de celte scène burlesque, pour répondre aux paroles du capitaine ; il ne put que murmurer à demi-voix :
' — Adieu, messieurs, et croyez au chagrin d’ub vieux soldat.
Puis prenant les cordes de l’échelle, il descendit dans sa barque et ordonna de pousser au large. Les canots s’éloignèrent à toutes rames et se perdirent bientôt derrière les bâtiments de toute nature qui encombrent la rivière devant le Para.
Tout le monde à bord resta pendant nne minute interdit, silencieux, regardant les canots qui disparaissaient. M. Sharp revint le premier à lui-même. Se tournant vers ses passagers :
— Messieurs, dit-il, vous le voyez, la guerre nous est déclarée. Il n’y a plus ù reculer. Je vais envoyer chercher M. Merry, et aussitôt qu’il sera venu, j’irai à terre
avec lui, pour adresser une plainte directe au président. Ceux qui se joindront à moi seront les bienvenus. C’est votre cause à tous aussi bien que la mienne; et plus nous serons pour porter témoignage, plus nous aurons chances de succès.
Le correspondant de la Caroline arriva bientôt. M. Sharp lui raconta l’arrestation avortée dont le jeune Brésilien avait été la seule victime. Au lieu d’en être effrayé, comme on pouvait le supposer, M. Merry en fut ravi.
— Cela nous servira beaucoup, dit-il. Il n’y a rien de tel dans ce pays comme de montrer sa force, et déjà la ville entière doit répéter, les uns parlant pour nous, les autres contre : Francezes! lodos sao demonios l Ensuite, la police se déclarant ouvertement contre nous, la justice nous défendra. Cela va exaspérer le petit docteur et son excellence le commandant des armes; mais ils l’étaient déjà. Peu nous importe! ils viennent de se mettre dans leur tort : profitons-en. Il n’y a plus de mesure à garder maintenant : nous allons nous plaindre hautement au président.
El M. Merry conseilla au capitaine et à quelques-uns des passagers, ceux-là surtout qui étaient de professions libérales, de descendre à terre immédiatement pour porter plainte.
C’était trop l’avis du capitaine pour qu’il ne s’empressât pas d’exécuter ce projet. En conséquence, il pria Paul, M. de Cinnamon et l’un des Brésiliens de l’accompagner. Tandis que ces messieurs faisaient leurs toilettes dédépart, M. Merry se fit conter tous les détails de la scène d’arrestation; l’enlèvement de son jeune ami, le fils du commandant des armes, le fit rire aux larmes : il voulut même voir et féliciter le matelot qui avait ainsi interrompu le fougueux
essor du petit cadet, comme il l’appelait. Et en effet, c’est ainsi qu’on désigne an Brésil une certaine catégorie de soldats amateurs, tous fils de famille, qui n’appartiennent guère à l’armée brésilienne que par leur uniforme.
Le gai Marseillais apportait, d’ailleurs, de bonnes nouvelles de terre. 11 s’était soigneusement informé de tout’ ce qui importait à ses nationaux. L’affaire du navire divisait la ville en deux camps. Le premier, composé des étrangers, — c’est-à-dire, dans le langage de Bélem, les Européens ou Américains du Nord, et tous les Brésiliens des provinces , autres que le Para , — protestait hautement : le consul d’Angleterre déclarait que si les Français, en l’absence de leur consul, réclamaient son appui, il le leur donnerait tout entier. Le major Abutre s’était constitué le chef de ce parti.
L’autre camp, celui des Paraenses fonctionnaires, criait à l’assassinat, et demandait l’arrestation de tous les étrangers. A sa tète était le docteur mulâtre qui, dans la fougue de ses fonctions de fraîche date, faisait du zèle avec une âpreté toute policiale, poursuivait les partisans de la dernière révolution, recherchait tous les désordres accomplis pendant la période écoulée, et, tout en accusant les Français d’avoir massacré des Brésiliens à Marajo, reprochait au major d’avoir fait piller des navires portugais sur ces mêmes bancs de Magoari.
Enfln, madame Milliner, par habitude de modiste inoccupée, et par intérêt personnel, plus encore que par dévouement, servait à merveille la cause commune. On ne rencontrait qu’elle par la ville. Dans les rues, les boutiques, les promenades, elle était partout, tantôt en chaise à porteurs, tantôt suivie de deux mulâtresses portant son parasol et les achats qu’elle faisait sur sa route. Peinte et
i/amazone
clievelue plus que jamais, elle avait acheté le châle le plus éclatant du Para, et faisait bruit à elle seule comme plusieurs Turcarets en voyage. Les nègres et les enfants la suivaient par les rues. Les blancs se découvraient sur son passage; quelques personnages marquants de la cité avaient été lui rendre visite, ainsi qu’au major, et ôn disait même que le président était du nombre. Affublée d’un titre et d’un nom sonores, elle recevait tout le monde gracieusement, mais du haut de sa grandesse, et tout le monde s’inclinait devant la grande dame.
Tout en se posant sur haut pied dans la ville brésilienne, la rusée marchande n’oubliait pas l’avenir. Elle répandait le bruit de son prochain mariage avec le major, et défendait son futur, son lion soumis, de toute l’énergie de ses espoirs matrimoniaux ; par suite, elle jetait feux et flammes contre le jeune docteur, qu’elle accusait d’avoir fait attaquer le navire et de l’avoir fait enlever : elle !
Et le railleur Marseillais imitait les gestes de la dame, ses airs de. tête dédaigneux, ses yeux inquiets d’adorateurs, sa main toujours étalée : si bien que chacun la croyait voir, et que ses auditeurs, partageant les rires et les confiances du gai conteur, oubliaient peu à peu leurs craintes. Au moment où le capitaine, paré de l’habit des grands jours, revint sur le pont avec les passagers qui devaient l’accompagner à terre, tons les autres étaient déjà si rassurés, qu’ils enviaient le sort de ceux qui partaient, et que si M. Sharp avait voulu, tous l’auraient suivi. C’étaient cependant ces mêmes hommes qui, la veille au soir, n’avaient pas osé signer, et qui, deux minutes avant, tremblaient de frayeur aux éclats de voix d’un soldat imberbe. Mais on assure que c’est le propre des enfants de la Gaule, surtout de ceux qui sont nés au midi de la Loire, de savoir
passer (our à lôur et avec une promptitude admiralde, des abattements les plus mornes à des confiances sans limiles.
Quoi qu’il en soit, les trois passagers qui devaient partir avec le capitaine étaient montés sur le pont, et M. Merry se préparait à les conduire à terre, lorsque Montfort arriva pour s’adjoindre à eux. Faible encore et pâle de sang perdu, il ne pouvait marcher qu’avec peine. Vainement M. Sharp, lui représentant sa faiblesse physique, voulut le faire rester à bord. Il s’y refusa, et pour montrer qu’il pouvait partir, il voulut descendre dans le canot sans aide, et y descendit en effet. Quand l’ûme veut, le corps obéit presque toujours, et les hommes trempés aux passions fortes marchent jusqu’à mourir.
Le canot partit. Aussitôt à bord , M. Merry ordonna à ses nègres de rester dans le milieu du fleuve au lieu de se diriger vers la ville; puis il dit à ses compatriotes :
— Messieurs, la démarche que nous faisons est devenue nécessaire, je crois, et c’est pour cela que je l’ai conseillée. Mais elle a ses dangers. Je pense qiie nous triompherons; cependant, je ne vous le dissimule pas, vous pouvez être arrêtés à terre, et une fois arrêtés, rester sous les verrous jusqu’à l’arrivée d’un navire de guerre. Je n’ai pas voulu dire cela tout haut à bord, mais il en e.*;! ainsi. Si vous voulez vous cacher pendant quelques jours et attendre, il est encore temps; le canot va aborder à nie d’Onças, où j’ai un silio, et vous vous enfuirez sur le premier vaisseau qui partira pour l’Europe.
— Et mon navire? dit M. Sharp.
— M. Useless et moi sommes là. Vous, et surtout M. de Montfort, étant en fuite, tout s’arrangera avec un peu d’argent, l’argent arrange beaucoup de choses, à Bélem surtout.
l’amazone
— Qu’en pensent ces messieurs? dit M. Ue Cinnamon.
— Allons donc! monsieur, reprit Montfort; depuis quand recule-t-on devant des voleurs et des assassins? Nous avons triomphé à Marajo, Jious triompherons au Para 1
— En route! cria M. Sharp.
Les nègres comprirent, et le canot se dirigea vers la ville ; mais M. Merry ordonna de ne ramer que lentement.
— J’ai encore quelques mots à vous dire, ajouta-t-il : et mieux vaut parler en plein fleuve ; là, comme on n’a pas de murs, on n’a que les oreilles qu’on désire. Puisque vous êtes décidés, et je crois que vous avez raison, avant d’arriver chez le président, il est bon de connaître le terrain sur lequel vous allez marcher.
Le pays sort d’une révolution, et en ce moment nous sommes dans toute la violence des idées contre-révolutionnaires. Comme vous entendrez par la ville des clameurs, des assertions exagérées pour ou contre les événements et les hommes, je vais vous dire en deux mots ce qui s’est passé :
« Vers la fin de l’année dernière, en août, soixante hommes de cette province, fatigués des tyrannies de nos petits despotes villageois, se réunirent en armes, mais sans savoir pourquoi, sur les rives du fleuve Acara. On envoya contre eux trente soldats qui les dispersèrent.
» En novembre, deux mois après, ces soixante hommes étaient devenus trois cents. La ville s’émut, et comme beaucoup d’individus, fatigués de vexations au moins inutiles, protégeaient ces révoltés, le président de la province fil un grand effort. On arma Imit cents hommes, des embarcations de guerre, et on marcha contre eux. La révolution fut une seconde fois vaincue.
» Les victorieux triomphaient avec des éclats tyranni-
■ T.-y GoTSgle
ques, lorsque le 7 janvier, à trois heures du matin, soixantecinq hommes, seul débris de la révolte, entrèrent au Para. La ville avait dans ses murs cent gardes policiaux, treize cents soldats, douze cents gardes nationaux et sur rade deux navires de guerre. A huit heures du matin, tout cela était soumis ou en déroute, et les soixante -cinq révoltés, grossis des mécontents du jour, étaient les maîtres absolus de la ville.
» Pendant huit mois, ils sont restés paisibles souverains de la province , laissant toutes choses dans l’étal où elles étaient avant eux, avec un peu plus de liberté et beaucoup plus de désordre. Enfin il parait qu’ils se sont fatigués de leur propre gouvernement, et il y a huit jours, sur leur demande, il est venu de Rio-Janeiro un président qu’ils ont mis en possession de la ville, sous condition d’une amnistie pleine et entière.
» Mais le premier acte du président a été delesjeter tous en prison pour y être jugés. Puis il a établi une espèce de loi martiale, qui fonctionne à l’aide des hommes les plus violents et les plus tarés de la ville; si bien qu’il n’y a vexation qu’ils ne se permettent contre tout le monde. On murmure, et il est probable qu’avant peu de jours il y aura quelque soulèvement.
» Quant au président lui-même, chez lequel je vous conduis, ce n’cst pas un méchant homme; mais c’est un homme faible , qui était professeur de musique à Rio-Janeiro. Comme, aux yeux des Brésiliens, la connaissance de la musique est la plus belle chose du monde, que quiconque la sait plus ou moins est un homme distingué , ceux qui la savent assez pour la professer sont des grands hommes propres à tout. On a donc envoyé le docteur pour présider la province.
l’amazone
»Maisla chambre provinciale lui a fait de l’opposilion le lendemain de son arrivée, par cela seul qu’il venait de Rio-Janeiro. C’est la règle ici. Tout cela ennuie le pré.'^ident; il ne s’occupe de rien, fait de la musique du matin au soir, et laisse le soin de tout au chef de police. Cependant, comme le cas est grave, qu’il s’agit des Français , qu’il aime, et chez lesquels il a voyagé, il est probable que nous le déciderons à une intervention, ou tout nu moins à nous renvoyer devant le juge de droit, qui est un homme loyal que je connais. Et maintenant vous en savez autant que moi. Audaces fortuna jurât. Allons chez le président. »
M. Merry se tourna vers les nègres, et leur fit signe de .se hâter. En quelques minutes le canot toucha terre en face la douane. La marée était basse, et comme les quais n’étaient pas encore importés au Para, les passagers eurent environ cinquante pas à faire sur les pierres boueuses de la grève avant de toucher le rivage; mais les nègres de M. Merry les portèrent jusque-là, comme cela est d’usage sur les ports ‘ dü bas Amazone.
Les Européens se dirigèrent vers la place du palais. Leur passage parut à peine remarqué. Quelques blancs ù la démarche affairée firent de loin des signes de connaissance à M. Merry, mais .sans s’arrêter; les mulâtresses qu’ils rencontrèrent se prirent à leur sourire amicalement : les nègres regardèrent, curieux, ces vrais brancos, comme ils disaient, qui avaient l’air fatigué du voyage.
• Cela existe encore à liclcm. 11 y a îles quais, mais ils ne servent qu’à marée haute. A mer basse, il n’y a, sur tout le rivage du fleuvedevant la ville, c’est-à-dire sur une étendue d'une dcini-licuc, qu’un seul endroit, qui a six pieds de large, où ou puisse embarquer à pied
sec.
Arrivés au largo du palais, ils s’assirent un instant sur un des bancs de celle place pour laisser reposer les blessés ; car Paul, quoique rétabli, n’était pas de force à marcher longtemps, et Montfort était pâle comme un drap funèbre.
Après une halle de quelques minutes, pendant laquelle les Européens critiquèrent à loisir l’immense place couverte partout de marais verdoyants, traversés par des sentiers boueux et mal frayés qui conduisent d’une rue à l’autre, ils se remirent en roule , et arrivèrent enfin devant le palais du président. C’est un vaste édifice, bien bâti, dans un style demi - italien, demi-français moderne, mais sans ornements ni sculptures, avec une large terrasse par derrière, des fenêtres et des portes élevées, des toitures en tuiles rouges : un palais véritable d’ailleurs et digne d’une grande ville.
Une espèce d’homme, portant les traces évidentes des trois sangs, blanc, indien et nègre, qui se partageaient ses veines, se promenait devant la grande porte du palais, habillé en soldat, avec un fusil qu’il portait couché droit sur son épaule, comme fait un chasseur insouciant. C’est l’habitude invariable de tout Paraense en faction ; de telle sorte que dans les rues étroites où il y a une sentinelle, il faut, pour passer sans danger, calculer soigneusement les mouvements du factionnaire.
M. Merry fit entrer ses amis. A ce moment, le soldat, qui achevait un des tours réguliers de sa promenade, se détourna et cria d’une voix forte : A o largo I ce qui veut dire ; Au large !
C’est le cri obligé de toute sentinelle brésilienne à tout passant; mais, comme les Indiens-soldats, qui composent l’armée du Para, ne comprennent en aucune façon rutilité
l’amazone
de ce cri, et ne le poussent que par obéissance, peu leur importe le moment, avant, pendant on après le passage du promeneur.
La sentinelle continua sa marche régulière : M. Merry entra à son tour. Il n’y avait encore personne dans le vestibule présidentiel. Selon l’habitude brésilienne, le Marseillais frappa vivement dans ses mains. Nul ne vint. Il alla à une porte qu’on découvrait sur un des côtés intérieurs du palais, et l’ouvrit. Alors on put voir dans une vaste pièce quinze à vingt soldats mangeant assis à terre, autour d’une marmite pleine de poisson salé, qui répandait une odeur putride. Un panier rempli de farine avariée, et une cruche pleine d’eau avec un gobelet d’étain emmanché d’un long manche, servaient à tons les convives. Pas on ne se dérangea.
Mais M. Merry connaissait l’un d’eux; il l’appela par son nom, en lui demandant le président. C’était un métis indien ; il se leva, et fit monter aux Européens un escalier de pierre spacieux, pois traverser quatre ou cinq grandes salles nues, sans un meuble. Il ouvrit enûn une dernière
porte, et un homme de taille ordinaire, vêtu à l’européenne, mais le teint jaune et brûlé, apparut aux yeux des Français assis à une table et mangeant.
C’était le président.
Son Excellence déjeunait comme tout Brésilien déjeune au Para : avec du poisson salé, du riz à l’eau, et une tasse de thé. Un esclave noir, à demi vêtu, se tenait debout dans un coin de la salle.
M. Merry présenta ses compatriotes; l’Excellence parut mécontente d’être surprise en tête à tête avec son maigre repas. Aussi son premier mot fnt-il :
— Je regrette, messieurs, de ne pouvoir vous inviter à
ma table ; mais, vous le voyez, elle n’esl pas digne d’Européens.
Après quelques phrases banales, M. Merry expliqua l’objet de sa visite, et laissa la parole à M. Sharp.
Le président écouta les plaintes du capitaine avec bienveillance et dit :
— Je comprends toutes les difficultés de votre position, * et j’y prends part. Mais tout cela, cher monsieur, ne me regarde en rien f allez trouver le juge de droit.
— Mais, monsieur le président, hasarda M. Sliarp, vous êtes la première autorité de la province, le président enfin ; c’est à vous que nous devons nous adresser tout d’abord.
— Oh ! j’ai bien assez de mes querelles régulières avec rassemblée provinciale, sans chercher celles des étrangers ! Je vous le répète, voyez le juge de droit. Je lui parlerai pour vous, car j’ai voyagé en Europe, et j’aime les Français. Mais votre affaire n’est pas de mon ressort, je ne m’en mêle pas.
M. Sharp voulut hasarder une observation nouvelle. Mais le président l’interrompit, et se tournant vers M. Merry, lui demanda où il avait logé ses amis, afin d’aller leur rendre visite.
— Ils sont à bord jusqu’à présent, dit M. Merry.
— Eh bien, si vous ne trouvez pas de maison en ville, comme cela se voit souvent dans ce triste pays, je mets le palais que j’habite à votre disposition. La place ne manque pas, ajouta-t-il en riant. Ces messieurs apporteront leur hamac, et ils seront installés. Nous ne sommes ici ni à Rio-Janeiro ni à Paris.
M. Merry déclina les offres présidentielles avec de trèsbelles phrases de gratitude. Ces messieurs causèrent quel-
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ques instants de choses diverses, tout comme dans une consultation médicale : à savoir du prix de la farine, de la santé du roi de France, des ennuis de Bélem, et enfin de la chaleur, le prélude et la clôture obligés de toute conversation brésilienne ; Son Excellence pria le capitaine de ne pas manquer de lui réserver quelques consei ves, reconduisit ses hôtes jusqu’à la pièce qui précédait l’escalier et rentra chez elle.
Dans cette pièce, à l’embrasure d’une fenêtre, se tenaient debout, causant ensemble, le chef de police, les aides de camp du président, affublés de sabres interminables et d’épaulettes énormes; plus deux ou trois cadets, entre autres celui qui était venu à bord de la Caroline.' k la vue des Européens, ces messieurs se prirent à rire d’une façon bruyante et avec des gestes si parfaitement insolents, que la colère monta au visage du capitaine.
M. Merry réussit à l’entraîner ; mais pas assez vite cependant pour empêcher le vindicatif marin de dire à voix haute , en regardant le jeune cadet :
— Si vous voulez un bain, jeune homme, vous pouvez revenir à bord. Vous connaissez le poignet de mes hommes.
Le cadet se lut, mais le chef de police reprit d’une voix sarcastique :
— En tout cas, monsieur Sharp, c’est votre nom je crois, vous n’y assisterez pas, ni vous ni ces messieurs, car je viens de pourvoir à vos logements.
Et se penchant brusquement, par la fenêtre qui donnait sur la grande place que les Européens avaient traversée, il donna quelques ordres à voix haute. Des hommes attendaient en bas probablement, car une voix répondit du dehors:
— C’est bon, Excellence. Tout est prêt.
Cependant les Européens s’étalent arrêtés : vainement
M. Merry allait de l’un à l’autre, pour les entraîner vers l’escalier. Mont fort fixait silencieusement le chef de police : Paul et le capitaine étaient rouges pourpre.
Les aides de camp et le cadet lui-même se taisaient désormais : et nul ne riait. Tous ces porteurs d’uniforme comprenaient qu’il serait imprudent de pousser à bout leurs ennemis , même avec l’aide de la garde placée audessous d’eux. Enfin, moitié raison, moitié par les efforts du Marseillais, les Européens descendirent l’escalier et traversèrent le vestibule. A la porte, en dehors, il y avait une compagnie entière de soldats de police, presque tous nègres et mulâtres, et derrière eux, sur la place, une masse compacte de curieux. Les passagers de la Caroline firent quelques pas à travers les rangs mal fermés des soldats. Presque aussitôt leur chef s’avança vers Paul, qui marchait le premier, donnant le bras au Brésilien, et lui mettant brusquement la main sur l’épaule ;
— Vous êtes prisonnier, lui dit-il.
— Soit, dit le jeune homme, qui comprit de suite l’inutilité d’une résistance. Mais quand tu touches un Français, nègre, tu dois saluer.
Et d’un revers de main il jeta par terre le shako de l’officier.
Ce dernier se baissa tranquillement, ramassa son shako et se plaça à côté de son prisonnier, sans rien dire.
Pendant ce temps, les soldats du détachement avaient entouré les Européens, qui se trouvèrent tous arrêtés sans avoir pu songer à une résistance quelconque.
A ce moment, le chef de police, placé à la fenêtre du
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haut de laquelle il avait donné ses derniers ordres, appela Montfort à voix haute.
l,e jeune homme releva la tète en entendant son nom :
-T- Nous verrons maintenant, monsieur, dit le docteur, si vous serez aussi insolent qu’à Marajo, et aussi riche qu’à bord.
•X- A Bélem comme à Marajo, comme à bord, le comte Henri de Montfort n’a que du mépris pour un bâtard d'esclave, reprit Montfort en espagnol et d’une voix sonore, accentuée, qui retentit sur la place.
Une voix de la foule cria : Yiva o Franeeze! et il y eut des rires et des applaudissements.
L’œil du jeune docteur s’injecta de sang, son visage pâlit, le bistre noir qui cernait ses yeux devint blafard ; il étendit par la fenêtre ses poings serrés, et, d’une voix saccadée de fureur, il vomit des injures contre son ennemi.
Mais sa fureur même fit tourner tout à coup la face des choses en faveur des prisonniers.
Après avoir reconduit ses hôtes jusqu’à l’avant-dernière des salles qui composaient ses appartements, le président était rentré. Mais, en revenant à travers ces grandes pièces vides et sonores, un bruit de voix monta jusqu’à lui. Curieux comme un oisif qu’il était, il revint sur ses pas, prêtant l’oreille.
Les voix venaient du dehors par les fenêtres, qui étaient ouvertes, comme elles le sont toujours sous le ciel équatorial ; il s’approcha de l’une d’elles, et entendit la réponse de Montfort, les cris de fureur de son chef de police.
Il écouta d’abord, sans se montrer. Mais la curiosité l’emporta sur son penchant à ne se mêler de rien : il avança la tête en dehors pour mieux voir. M. Merry, qui
était, comme ses compatriotes, entouré de soldats, leva par hasard les yeux sur les fenêtres du palais, et découvrit la tête curieuse du président, qui passait en dehors des murs.
Il leva le bras vers lui,. et dit en français, avec l’à-propos de son esprit marseillais :
— Si tel est le logement que Son Excellence réserve aux compatriotes que je lui amène, je lui demanderai la permission de ne plus lui en présenter.
La tête disparut; mais le coup était porté.
— J’ai l’air d’un traître ou d’un mannequin aux yeux de ces hommes, dit le président à demi-voix. Je leur offre mon palais pour demeure, et on les emprisonne sous mes yeux! — Arré! cela ne sera pas! Ce maudit docteur me fera assassiner, avec scs violences policiales!
Et passant rapidement dans la pièce où se tenaient scs aides de camp, il interpella l’un d’eux :
— Monsieur d’Antecamara, descendez; faites mettre en liberté les étrangers qu’on vient d’arrêter, et conduisez-lcs vous-même chez le juge de droit.
L’aide de camp s’inclina et descendit.
— Qui se permet ici de faire arrêter du monde jusque dans mon palais? demanda le président à voix haute et en se tournant vers le chef de police.
Mais ce dernier était en proie à une fureur trop vive pour mesurer ses réponses avec sa servilité ordinaire, aussi s’écria-t-il en regardant le président en face :
— Moi! dans l’intérêt de la province du Para, dont je suis le chef de police et le représentant.
— Eh bien, monsieur, dit le président d’une voix beaucoup moins forte qu’à sa première question, à l’avenir
4 <2 l’amazoxe
vous n’arrêterez personne sans mon consentement, et surtout personne dans mon palais.
— Votre Excellence est souveraine maîtresse, reprit le docteur qui se calmait à son tour. J’ai cru bien faire.
— Je n’en doute pas, mon cher d’a Cobra, je n’en doute pas ; mais il ne faut pas opérer ces arrestations en plein jour. Votre zèle vous emporte. Allons, oublions ces étrangers ; venez avec moi ; je veux vous faire entendre une chanson française que je viens de mettre en musique.
Et s’appuyant amicalement sur le bras de son auditeur calmé, il partit reprendre le cours de ses occupations présidentielles.
Ainsi que l’avait très-bien dit M. Merry, le président était faible plutôt que méchant; de plus, on disait tout bas que, tenant beaucoup à un traitement qui lui était plus lucratif que ses leçons de musique, il voulait à tout prix garder sa place. Pour cela il lui fallait conquérir les bonnes grâces de l’assemblée provinciale qui, en dépit de Rio- Janeiro, faisait et défaisait les présidents, comme autrefois Warwick les rois d’Angleterre. Le chef de police était un des membres tout-puissants de la turbulente assemblée. Le président ménageait le chef de police, et malgré son amour pour les Français, il en eût laissé emprisonner des millions plutôt que de se fâcher avec son subordonnéprotecteur.
Cependant l’aide de camp de Son Excellence était arrivé parmi les soldats, qui s’étaient déjà placés en rang pour conduire les prisonniers. Il ordonna au commandant dn détachement de les remettre tous en liberté, et, de l’air gracieux d’un chien, que son maître aurait donné comme escorte à des loups, il invita les Européens à le suivre chez le juge de droit.
LES nÉVOLTÉS DU PARA
M. d’Ântecamara était Paraense de père en flls, ami du docteur et ofûcier dans la garde nationale de la ville. A tous ces litres, il portait aux étrangers une patriotique horreur. Cependant il obéit aux ordres de son maître, et conduisit M. Merry et ses compatriotes jusque devant le cabinet du Juge de droit.
Mais ce magistrat n’était pas encore arrivé à la maison de justice. L’aide de camp laissa les Français pour aller le chercher. En sortant, sur la porte même du palais, il rencontra le promoteur public ou procureur impérial de la ville, autre docteur indigène^ créature du chef de police et, comme lui, membre de l’assemblée provinciale. Il lui raconta les événements qui venaient de se passer et les ordres formels du président.
A quoi tiennent ici-bas les destins des hommes! Le sommeil ou le repas attardé de l’un d’eux devait avoir sur l’avenir d’une province entière et sur la vie de milliers d’individus des conséquences incalculables!
— Cela ne regarde pas le juge de droit, dit le jeune magistrat. La poursuite des délits m’appartient exclusi> vement, et je ne me laisserai pas dépouiller de mes prérogatives par un étranger de Rio-Janeiro. D’ailleurs, la faiblesse du juge de droit est connue; jusqu’à plus ample informé il laissera les Français en liberté, sous caution de son ami Meri7.
— Oui, reprit avec amertume M. d’Antecamara, ces malvados étrangers viennent nous assassiner, et nous les mettons en liberté nous-mêmes! Mieux vaut être étranger que Paraense! Mais ils s’entendent tous, ceux de Rio- Janeiro et ceux 'd’Europe. Il n’y a dans la ville que le juge de droit qui soit entiché de l’amour des codes, et qui préfère un bout de loi à l’intérêt de sa ville! Un âne qui
sait peut-être son métier, mais pas un mot de musique ! qui n’est pas même docteur ! c’est à lui que l’affaire est confiée !
— Eh bien, dit le promoteur, il ne lient qu’à vous d’cnipêchcr cela. Amenez les étrangers à mon cabinet, et je me charge de les faire arrêter, moi.
— Et mes ordres?
— Bahl je prends tout sur moi. Je suis de l’assemblée provinciale ; si le président vous fait un reproche, vous lui direz que je l’ai voulu.
M. d’Antecamara hésitait. Mais faire incarcérer des étrangers, des ennemis ! La tentation était trop forte pour sa haine jalouse. Il consentit.
— Pendant ce temps, dit le promoteur, je vais chercher le détachement de police : ce sont les hommes les plus solides du Para ; leur chef reviendra avec moi et fera cerner la salle. J’entrerai, et après un interrogatoire pour la forme, je lui ordonnerai de conduire les accusés à la prison publique.
Tout fut fait comme l’avaient combiné les deux patriotiques amis. Sous prétexte que le juge de droit avait changé de cabinet et pris celui du promoteur, l’aide de camp y conduisit les étrangers sans défiance. Ils attendaient de- 'puis quelques minutes à peine, quand le jeune magistrat entra le sourire sur les lèvres.
Il salua M. Merry, lui tendit la main d’un air protecteur, et parut ne pas môme apercevoir les étrangers installés dans son cabinet; puis il alla s’asseoir sur un fauteuil en canne devant une table noire chargée de papiers,
' qui, avec un hamac en cclon, composaient tous les meubles du sombre prétoire.
lis
M. Merry lui dit assez brusquement ;
— Nous sommes fâchés d’avoir dérangé Votre Seigneurie ; mais ce n’est pas à elle que nous avons affaire, c’est au juge de droit.
Et il se tourna vers l’aide de camp pour le sommer de les conduire chez ce magistrat.
Il n’y avait plus d’aide de camp ; M. d’Antecamara avait jugé prudent d’abandonner le promoteur public aussi lien que les étrangers.
Ne le voyant pas, M. Merry se hâta pour sortir; mais à la porte en dehors de la salle, sur le corridor, jusque dans la 'cour d’entrée, il aperçut des soldats; ceux-là môme qui l’avaient arrêté devant le palais.
Habitué aux perfidies provinciales du pays , M. Merry comprit tout et referma la porte en disant à voix basse à ses compatriotes :
— Du calme ! c’est un piège , vous êtes prisonniers de nouveau. Ne répondez à rien. Je vais chez le président; gagnez du temps : s’il le faut, laissez-vous mettre en prison, et comptez sur moi.
Puis se tournant avec sang-froid vers le promoteur public qui feuilletait qüelques papiers d’un air indifférent :
— J’ai déjà eu l’honneur de dire à Votre Seigneurie que nous avions affaire au juge de droit et non à elle.
— Je le remplace aujourd’hui, dit le promoteur, et j’en suis charmé, mon cher Merry, s’il s’agit aujourd’hui d’un service à vous rendre. Vous savez toutes mes sympathies pour vos compatriotes.
•*- Je le désirerais, mais le président a désigné le juge de droit.
— - Eh bien, je vous le répète, je le remplace. De quoi s’agit-il?
l’amazone
—Oh ! ce n’est pas mon affaire, dit M. Merry. Mes compatriotes vous le diront, s’ils le veulent. Ils sont en bonnes mains, puisqu’ils sont dans les vôtres. Je les accompagnais, parce que le juge de droit ne sait pas le français; mais Votre Seigneurie le sait. Je les quitte.
— Partez, partez, mon cher Merry, je me charge de leur affaire.
Le promoteur se leva et conduisit le négociant jusqu’à la porte, en disant tout haut :
— Adieu, monsieur Merry, vous pouvez passer.
Les rangs des soldats s’ouvrirent, et l’intelligent négociant se dirigea en tonte hâte vers le palais.
A peine fut-il éloigné, que l’interrogatoire commença. Le promoteur, jetant hardiment le masque, leur demanda . si par hasard ils ne connaissaient pas ces Français qui arrivaient de Marajo?
— Si , monsieur, car nous sommes ces Français euxmêmes, dit M. Sharp.
Aussitôt le jeune magistrat se leva, et feignant une irritation profonde, il s’écria :
— Vous êtes les coupables de Marajo, messieurs I Vous êtes bien hardis d’oser vous présenter devant moi î
Puis, sans laisser aux accusés le temps de répondre un seul mot, il commença tout un réquisitoire , comme s’il avait été en pleine cour d’assises : entassant , avec déductions et commentaires, les imputations les plus ridicules; parlant tour à tour de contrebande, de vols, d’assassinats gratuits, accomplis, disait-il, en pleine paix et sur des hommes inoffensifs. Après plus d’un quart d’heure d’accusations échafaudées , il ût une pause comme pour attendre la réponse des accusés.
Les Européens restèrent silencieux; alors il reprit de nouveau la parole et dit avec des intonations de bienveillance émue :
— Je comprends que M. Merry vous ait laissés seuls , messieurs. Mais malgré mon amitié pour lui et votre nation, je me dois à mon devoir. La justice avant tout.
Puis, sous prétexte de justice, il se prit à fulminer do nouveau, des phrases à grands roulements sur la morale publique, les devoirs des sociétés, et tous ces lieux communs sanglants, qui , depuis Gaïphe jusqu’à Fouquier- Tainville, traînent par les réquisitoires.
Mais il fut brusquement interrompu. Dès le commencement de ce discours, Monlfort, brisé de fatigue, avait été s’asseoir dans le hamac et depuis lors s’y berçait d’un air nonchalamment ennuyé; c’était dans sa nature et plus fort que sa volonté ; quand le mépris lui soulevait le cœur, il le laissait lire sur son visage et déborder, coûte que coûte. Âu milieu de l’une des plus ronQantes périodes du jeune orateur, il se leva et dit :
— Voici longtemps, monsieur, que mes amis et moi nous vous écoutons en silence; et vous devriez voir que nous avons la ferme résolution de ne pas répondre. Faites-nous donc grâce, je vous prie, de votre éloquence, et concluez.
— Oui, dit M. Sharp, car, à vrai dire, j’aime encore mieux la prison que l’ennui de vous entendre.
— Eh bien, messieurs, dit le promoteur à voix brève, comme je suis promoteur public, chargé de poursuivre les crimes, j’ordonne votre arrestation préventive.
— Quant à vous , senhor José , ajouta-t-il en se tournant vers le jeune Brésilien, quant à vous, le hasard seul
l’amazone
vous a réuni à ces meurtriers; mais la loi brésilienne ne poursuit que les vrais coupables. Vous pouvez vous retirer.
Lejeune homme voulut répliquer cl défendre ses amis; il insista môme pour partager leur sort, mais le magistrat reprit :
— Votre amour pour la France vous égare : les renseignements que je possède ne parlent pas de vous , et nous devons prendre votre défense contre vous-même,
M. Sharp se tourna vers son passager et lui’ dit :
— N’insistez donc pas, cher monsieur. Restez libre, ne serait-ce que pour aller dire à mon second de ne pas quitter le bord, ni lui ni les passagers.
— J’obéis, dit le Brésilien, 'mais je vous donne ma pa-' rôle que,' dussé-je aller jusqu'à' l’empereur, justice vous sera rendue.
Le promoteur rie répondit pas, il agita’ seulement une* sonnette qui fit entrer le chef du détachement'.
Mais, au môme instant, le bruit éloigné d’un coup de’ canon retentit au dehors et résonna dans la salle. Promo-’ leur et capitaine, tous deux parurent subitement frappés de mutisme, et une minute après le bruit, ils écoutaient encore avec une inquiétude évidente ; enfin le capitaine dit en portugais :
— C’est un coup de canon du fortin. Il n'y a pas de fêle annoncée. Un navire de guerre entre au Para.
— Oui, dit le magistrat; faites sortir un de vos hommes, et qu’il revienne nous dire le pavillon signalé par le fort de la ville.
Le soldat revint presque aussitôt.
— Anglais, dit-il en entrant dans la salle.
— Esta bom, reprit le magistrat, parlant toujours en
LES RÉVOLTÉS DU PARA <f9
portugais, vous pouvez conduire les prisonniers; les Anglais n’aiment pas les Français , il n’y a rien à craindre.
Sans ajouter un mot, il s’assit de nouveau à son bureau, et parut ne plus s’occuper des prisonniers.
Mais Montfort avait tout compris, et l’arrivée du navire anglais lui rendant confiance , il s’avança devant le jeune magistrat et lui dit d’une voix calme :
— Monsieur, souvenez-vous bien de ce que vous faites; car, je vous le j'ure, foi de gentilhomme! je me vengerai. Je proteste, ét nous protestons tous, contre une arrestation illicite.
Le Brésilien ne leva môme pas les yeux du papier qu’il paraissait lire.
Montfort se retourna vers ses compatriotes :
— Nous sommes arrêtés, dit-il; mais un navire de guerre anglais vient d’entrer. Nous verrons. En ce moment la résistance est inutile. La maison est pleine de troupes. Mais pour que la protestation soit plus éclatante, laissons-nous emporter en prison.
— Vous avez raison, dit M. Sharp.
Le promoteur brésilien semblait toujours ne rien entendre. Cependant il fil un signe au chef du détachement, et aussitôt la salle se remplit de soldats. Chacun des quatre prisonniers se laissa tranquillement enlever par deux ou trois hommes, qui les emportèrent successivement en dehors.
Quand le dernier d’entre eux fut entraîné, le promoteur dit au capitaine :
— Conduisez-les par l’intérieur du palais, on ne les verra pas emmener.
Puis il referma la porte, et si les prisonniers avaient pu
l’àmazone
écouler à travers les murailles, ils auraient entendu avec effroi le jeune docteur dire à demi-voix, en se renversant dans son hamac :
— S’ils sortent maintenant avant d’avoir abandonné la valeur de leur navire... D’a Cobra n’est qu’un fou. Quant à ce monsieur insolent, qui doit être le payeur de fusil que le chef de police déleste si fort, avec de Vassacu pendant deux jours on peut faire la joie de ses héritiers. Je veux au moins trois contos de ms, neuf mille francs, comme diraient nos prisonniers, pour ma part dans cette affaire. Voilà une bonne journée. Maintenant, faisons un peu de procédure contre les matelots anglais embauchés sur notre frégate, car avant ce soir ce navire de guerre va exiger de nous des expUcalions sans fin.
MmImmc C^rnjr et le brick de i^aerre aaf ial*. L’aeeeaiblée provlaeiale.
Quoique p&le et lassée, oli Dieul qu'elle était beUe! « Comme le monde avait, sons son précoce été,
Mdri, sans la flétrir, l'angélique beauté !
Lamartine.
Tandis que les dangers se multipliaient ainsi sous les pas du capitaine de la Caroline et de ses défenseurs , les autres passagers restaient à bord dans une inquiétude qui croissait d’instant en instant. Ils avaient attendu avec assez de calme pendant la première heure ; mais le temps marchait, et personne ne revenait de terre. L’arrivée du
navire de guerre anglais, qui vint mouiller entre la Caro~ line et le rivage , produisit une diversion chez quelquesuns, mais réussit à peine à distraire un instant les regards de madame Cerny et de sa fille.
Tristement accoudées à la rampe de la dunette, les deux femmes restaient là silencieuses, échangeant, à rares intervalles , une parole d’espoir ou d’inquiétude, puis retombaient dans leurs muettes anxiétés.
La jeune fille, avec ses yeux de seize ans, cherchait à découvrir son fiancé parmi les rares passants qui apparaissaient sur le rivage, à travers les éclaircies des navires. Tour à tour ses espoirs naissants ou déçus se refiétaient dans ses yeux et dans son attitude. Une fois, elle crut reconnaître madame Milliner dans une Brésilienne qui traversait la rade en canot, abritée du soleil par une négresse armée d’un parasol aux voyantes couleurs ; et à ce moment un nuage de jalousie féminine, au souvenir des triomphes de la dame, passa comme un éclair sur le visage de la jeune fille. Les admirations du vulgaire ont tant de charmes pour la jeunesse, que les fumées de ce grossier encens troublent parfois jusqu’à ses chastes pensées. Mais Henriette était trop profondément inquiète de son fiancé pour s’arrêter longtemps à ces idées, et la dame, en falbalas s’effaça bientôt de sa mémoire, pour faire place à des inquiétudes croissantes.
Quant à sa mère, elle était plongée dans un abattement profond. Depuis la brusque départ de Montfort, madame Cerny ne vivait plus, en quelque sorte. Elle venait de passer près de lui deux jours entiers, deux jours de fièvre. Toujours seule à son chevet, avec une tapisserie aux mains pour garder un maintien, elle avait vécu, pendant ces deux jours, d’amour et d’oubli, sans avoir le temps de
422 l’amazone
songer au passé, sans avoir la force de refuser l’espérance.
Vainement, pressentant un malheur au moment où Montfort avait voulu partir, elle avait tout fait pour le retenir. Elle lui avait représenté l’inutilité de sa présence^ les dangers d’une, marche quelconque avec ses blessures récentes; il était demeuré inébranlable.
— S’il y a enquête immédiate, avait-il répondu, j’expliquerai mieux que personne la conduite du docteur .*Je me dois au capitaine et à tout le monde; puis je hais ‘ce mulâtre, je ne sais quel pressentiment me dit qu’il est fatal. Je veux lutter.
Clémence avait gardé le silence, et Montfort était parti ; alors elle était montée sur la dunette avec sa fille, pour suivre le canot des yeux. Depuis ce moment, et il ÿ avait plusieurs heures, elle n’avait pas changé déplacé; tantôt cachant son front dans ses mains, tantôt laissant errer sur de fleuve ses yeux sans regard, perdue tour à tour dans des frayeurs et des angoisses contraires.
— Insensée! se disait-elle, où me conduira cet amour? Qui sait si domain, quand il se sentira guéri, plein de jeunesse et de force, il m’aimera toujours? Aujourd’hui déjà, voici qu’il >m’a quittée malgré tout, pour un vain point d’honneur, une vengeance à poursuivre. Puis, regardant sa fille isolée, elle aussi, dans son attente, elle pensait à sa solitude prochaine, et voyait tout lui manquer à la fois, son enfant comme son amour. Si, au contraire, les souvenirs de ces deux jours écoulés venaient redorer son avenir, elle s’effrayait alors de cette absence prolongée, et sans =cesse consultait les heures, qui passaient inflexibles et solitaires.
Enfin, vers midi, peu de temps après l’arrivée du brick anglais, la première à bord, elle aperçut un canot qui
venait au navire/ conduit par deux hommes, mais avec un seul passager.
Bientôt sa fille reconnut comme elle le Brésilien qui avait accompagné leurs amis. Henriette prit silencieusement la main de sa mère, et toutes deux comprirent un malheur, d’abord à la solitude du jeune homme, puis à sa figure bouleversée.
— Allons, mon enfant, du courage, dit-elle en embrassant le front de la jeune fille.
— J’en ai, reprit celle-ci. Cependant les larmes s'échappaient de ses yeux malgré elle.
Clémence était pâle, mais ne pléurait pas. Son courage grandissait avec sa douleur, et elle s’armait pour la lütte qu’elle prévoyait.
Lejeune homme monta à bord, réunit les passagers sur la dunette, et leur conta brièvement ce qui venait d’arriver. Chacun garda le silence, plutôt effrayé du sort qui le pouvait attendre, que des dangers des' prisonniers.
Clémence seule éleva la voix ;
— Que fait M. Merry?
— Il est chez le président, dit le Brésilien; mais je ne l’ai pas revu.
Elle réfléchit urie minute; puis, avec ce calme nerveux et lucide que les femmes savent trouver si souvent à l’heure du péril, elle prit une brusque résolution, et s’adressant à M. üseless :
— Monsieur, lui dit-elle, veuillez me donner un canot et un homme pour nous conduire, ma fille et moi : je veux aller à bord du navire anglais.
— Impossible, madame, dit le formaliste lieutenailt; le
brick de guerre n’a pas encore la libre pratique : on ne ' peut y aller.
— Alors faites-moi conduire à terre ; là je trouverai un canot.
— Plus tard, madame, plus tard. Je suis responsable maintenant, plus que jamais, de vous et du navire, je ne puis vous laisser débarquer ainsi seule.
Une discussion s’engagea ; mais madame Gemy ne gagnait rien sur le lieutenant, qui se renfermait dans ses devoirs avec l’obstination de sa nullité. Le maître était à quelques pas des deux interlocuteurs.
— Je ne sais pas ce qu’elle veut, dit-il tout à coup à son mousse qui achevait avec lui un chapeau de pailles d’urucuri prises à Vigia ; mais je suis sûr, comme il n’y a qu’un Dieu, que c’est pour lui qu’elle se débrouille ; quand je devrais aller tout seul crocher leur empereur, je la conduirai. Et toi, fai-chien, tu viendras avec moi.
S’approchant du lieutenant de son air le plus respectueux :
— Commandant, dit-il, si cela est un effet de votre bonté, je vais prendre le youyou pour la poste au choux *. Un des blessés a le scorbut, et il faut des vivres frais. En passant je peux mettre la passagère.
— Alors, comme cela, soit, dit M. üseless, qui, fatigué de discuter, saisit ce prétexte pour revenir sur son refus.
— Merci, monsieur, dit la veuve; mais en disant ces mois au lieutenant, elle jeta au maître un de ces longs regards de gratitude dont les femmes de cœur ont seules
1 La poste aux choux, terme sacramentel de bord, est le canot qui va chaque matin chercher à terre des vivres frais.
le secret : un de ces regards qui avaient fasciné Montfort, et qui faisaient dire à Malconlent dans son pittoresque langage : — que celte passagère-là enjôlerait le bon Dieu.
Puis aussilôt, frappée d’une idée soudaine qui lui arriva comme une inspiration de son amour en péril, elle descendit dans la cabine de Montfort.
Elle avait entendu le jeune homme raconter un jour, . qu’il avait dans ses papiers une lettre de recommandation à laquelle il attachait une grande importance. Elle lui venait du Foreign-Office d’Angleterre. Au moment de partir pour l’Amérique, il avait cru devoir écrire une lettre d’adieu à l’un de ses parents, membre de la chambre des lords. Voyageur lui-même, le noble lord, qui connaissait par expérience l’utilité de la protection anglaise, avait envoyé à son jeune cousin une lettre du ministre d’Angleterre, portant recommandation générale pour les consuls anglais dans les deux Amériques.
Le souvenir de ce récit et tous ses détails arrivèrent à l’esprit de Clémence comme un éclair. Elle trouva promptement les papiers du jeune homme.
Le premier qui tomba sous sa main fut un testament. Elle eut un frisson de crainte, et un pressentiment sinistre suspendit un instant sa recherche. Mais, se remettant aussitôt, elle parcourut les autres papiers et trouva bientôt celui qu’elle cherchait. C’était une grande lettre in-folio contenue dans une enveloppe à cachet volant, et ainsi conçue :
«. Messieurs, M. le comte Henri de Montfort, gentilhomme français, auquel je donne cette lettre, se rend dans les Amériques pour y faire des études scientifiques.
l’amazone
Vous lui accorderez votre protection pleine et entière, comme s’il était sujet d’Angleterre, et j’apprendrai avec plaisir tout ce que vous aurez fait pour lui.
» Signé : Lord ***,
> Secrétaire d'État, etc, >
Et au bas de la lettre ;
« A Messieurs les ministres, Consuls et chefs d’escadre de Sa Majesté Biitannique, dans les deux Amériques. »
— Je connais bien peu les Anglais, dit la veuve, ou avec cette lettre j’obtiendrai la protection du commandant de ce brick.
Elle replaça soigneusement les papiers; mais celui qu’elle avait trouvé le premier, le testament, tomba sur le plancher; elle le ramassa. Il était plié, mais ouvert, et il suffisait de regarder pour y lire. Une tentation lui vint au cœur ; elle le prit : puis tourna la tête sans le déployer ; puis enfin , lille d’Êve, regarda, — à peine , à peine, — assez cependant pour lire son nom.
Il n’y avait qu’une seule phrase. Montfort lui léguait tout ce qu’il possédait. Clémence sentit des pleurs à ses yeux.
— Oh! dit-elle en prenant le testament et le portante ses lèvres, moi qui ai douté de son amour 1 Henri ! je l’aime !
Il y a, dans les pensées écrites en vue de la mort, une vérité d’affection suprême, .qui porte avec elle des larmes et de la joie.
Se sentant renaître à force d’ amour, elle rentra dans sa cabine, ajusta ses cheveux et se drapa à la hâte dans un châle noir; puis, se regardant un instant au miroir, .elle sourit en se retrouvant belle, belle de cette beauté voilée qui parle à l’âme, et reparut sur la dunette,- confiante, presque joyeuse.
Sa fille l’attendait. La figure de sa mère était si changée, qu’Henriette s’en aperçut et le lui dit :
— J’ai l’espérance, répondit-elle; partons.
Et, suivie de sa fille, elle descendit sur le canot avec l’aide d’un des missionnaires, qui, instruit de sa résolution, voulait l’accompagner.
Mais elle refusa son offre.
— Les Anglais sont protestants, dit-elle; je vous remercie, mon père ! j’irai seule avec ma fille.
A peine fut-elle dans l’embarcation, que le maître, qui était assis près d’elle au gouvernail, se pencha à son oreille et lui dit, en retirant à la fois son chapeau de paille et sa chique éternelle :
— Madame, je vous conduirai au bout de la mer si vous voulez. Mais j’aimerais mieux vous conduire ailleurs qu’à bord de l’anglais. Nous voilà quatre bons mathurins, sans compter le mousse, tous bien armés.
El il enlr’ouvrit sa vareuse , sous laquelle étaient une paire de pistolets et un poignard.
— S’il ne s’agit que de chavirer leur ville pour reprendre le passager, je m’en charge, et que le vin du bord me serve de poison si je ne le ramène pas avant une heure. Cela vaudra mieux que l’anglais.
Et si Clémence avait dit oui , le maître l’aurait tenté comme il le disait, et il aurait réussi comme il le promettait!
l’amazone
Mais Ciémence ne partageait ni sa fière et belliqueuse confiance, ni son aveugle haine.
Elle mit doucement sa main blanche sur l’épaule du matelot. ,
— Je vous remercie , Malcontent. Mais il a coulé assez de sang français sur cette terre inhospitaUère. C’est le tour des Anglais.
— Comme vous voudrez, madame.
Et se tournant vers les matelots :
— Souquez dur, dit-il.
Les hommes, qui n’avaient entendu qu’à moitié la conversation du maître , crurent qu’ils nageaient pour débarquer et reprendre les passagers par la force; cependant ils redoublaient d’efforts.
— Cela sera dur, dit le chef de nage, en se courbant sur l’aviron; mais c’est égal, marche!
— Du calme, dit Malcontent. Nous sommes des ambassadeurs pour le moment.
Le canot aborda contre le brick, au bas de l’échelle. En voyant des femmes, le midshipman de garde arriva à la coupée, descendit et offrit silencieusement la main à madame Cerny.
— Je voudrais parler au commandant, dit -elle en anglais.
Elle monta : sa fille la suivit en silence.
Un homme jeune, mince, blond, pâle, l’aspect hautain, mais la figure douce , se promenait sur le pont en petite tenue de bord. Clémence devina le capitaine du navire, et devança le midshipman.
En voyant venir deux femmes conduites par l’un de ses officiers, le commandant, car c’était lui, jeta son cigare à la mer et s’avança à leur rencontre.
De tous les passe-ports humains, le plus puissant de ce monde est la beauté d’une femme. Clémence était dans tout l’éclat de sa beauté. Henriette, sa fille, jolie, mais moins belle , lui faisait cortège en quelque sorte. C’était comme un reflet d’elle-môme, une fleur encore enfermée dans sa jeunesse virginale, non éclose, indécise, et rehaussant la splendeur épanouie de sa mère. Il y a des femmes, dit-on , qui ont peur de leurs filles trop belles , et qui les laissent à l’ombre. C’est que déjà leur beauté s’en va, que leur automne s’effeuille, et que, femmes plus encore que mères, elles ont peur du printemps qui monte. Mais celles qui se sentent en plein été et qui, vraiment mères, se parent de leur fille comme d’un souvenir et d’une espérance, celles-là rayonnent davantage à se trouver près de leur enfant.
— Commandant, dit madame Cerny, après un léger salut et parlant toujours en anglais , je suis Européenne et Française; comme compatriote, je viens vous demander, pour ma fille et pour moi, protection contre les autorités de ce pays.
A la démarche, à la figure, à la toilette élégante mais simple des deux Françaises, l’officier anglais reconnut des femmes distinguées de race et d’existence. Il s'incUna et reprit en français :
— Parlez, madame, je suis à vos ordres.
Puis approchant deux des sièges de bord qui étaientépars sur le pont, de la main il fit signe aux deux femmes de s’asseoir. Trois officiers du navire , qui fumaient appuyés au bastingage en regardant la ville , se reculèrent discrè- , tement à quelques pas.
Clémence et sa fille s’assirent.
— Avant de vous expliquer, monsieur, l’objet de ma
i/amazone
démarche, veuillez prendre connaissance de cette lettre.
Et en disant ces mots, elle remit au commandant la recommandation qu’elle avait trouvée dans les papiers de Montfort.
L’Anglais lut la lettre, regarda soigneusement l’adresse et la signature; puis la rendit à la veuve, en disant :
— Je n’avais pas besoin de cette lettre , madame. Votre qualité de Française me suffisait. Mais en présence de l’ordre formel du ministre de Sa Majesté , vous protéger est mon premier devoir. C’est â madame la comtesse de Montfort que j’ai l’honneur de parler ?
Surprise à cette demande naturelle d’ailleurs, quoique imprévue pour elle, Clémence se sentit rougir et devint presque tremblante.
— Je vous écoute, madame, dit le commandant.
Rappelée à elle-même , madame Cerny raconta brièvement les combats de Marajo, l’emprisonnemenlde Montfort et du capitaine. Puis, avec cette habileté féminine qui ne veut ni mentir ni cependant produire une vérité nuisible à sa cause, elle ajouta ;
— Le second du navire est un pauvre officier, au-dessous de sa tâche; les autres passagers sont sans énergie. Je me trouvais seule, monsieur, au milieu de nos faiblesses ; M. de Montfort est en danger plus que tout autre,
par l’animosité du chef de police de cette ville. Je suis ve-
nue vers vous, vous demander conseil, asile et secours.
— Et, foi de gentilhomme, je vous donnerai des aujourd’hui, madame, toute la protection que vous réclamez de moi. Veuillez rester assise et m’attendre seulement une seconde.
Il appela le jeune midshipman qui avait amené les deux Jemmes :
■— Monsieur Dullhatred, dit-il, faites armer la baleinière; prenez dix hommes, allez chez le consul de Sa Majesté, et dites-lui que je le prie de venir de suite à mon bord.
Vous savez, commandant, que rtoùs ne sommes pas encore visités par la santé?
—.Je le sais. Mais vos hommes seront armés, et si quelqu’un à terre voulait vous empêcher de débarquer, vous feriez usage de vos armes. Allez !
Puis se tournant vers un des officiers qui s’étaient écar«* tés à l’arrivée des deux Françaises :
■ — Lieutenant, vous ferez préparer mon appartement « pour recevoir ces dames, et transporter mes vêtements dans une chambre d’officier. Vous enverrez à Lord du navire français chercher tout ce qui appartient à M. le comte de Montfort.
Le lieutenant s’inclina et descendit dans le carré.
Le commandant prit alors sous le bras, et familièrement, un officier un peu plus âgé que les autres et qui paraissait être le second du navire :
— Mon cher John, lui dit-il à voix basse, nous allons encore donner une leçon à ces Brésiliens : ils ont fait des leurs contre un pauvre navire de commerce français et emprisonné le capitaine. L’un des passagers est un ami de lord qui le recommande. Que tout soit prêt pour l’appareillage ; ayez l’œil sur la batterie, et faites monter deux hommes dans les hunes, afin de regarder à terre tout ce qui se passera.
Tous ces ordres furent exécutés à l’instant même. Le commandant revint aux deux Françaises.
— Je ne puis rien faire, dit-il, avant l’arrivée du consul; je viens de l’envoyer chercher. S’il arrive avant la
132 l’amazone
nait, je tous promets, madame, que monsieur votre mari
dormira ce soir à mon bord.
Puis il leur expliqua les ordres qu’il venait de donner relativement à sa chambre et à leurs effets de bord.
Madame Gerny lui tendit la main en disant simplement ;
— Merci, commandant. Au nom de M. de Montfort, j’accepte tout. Permettez-moi seulement de renvoyer les matelots qui m’ont amenée.
Elle se dirigea vers la coupée. Malcontent et ses homme i étaient restés dans leur canot et attendaient en silence, sans qu’un geste, un regard, une parole, eussent été * échangés entre eux et les matelots anglais du brick.
— Maître, lui dit-elle, je reste à bord; vous le direz à M. Useless. Mais je vous remercie. Malcontent, et ni M. de Montfort ni moi n’oublierons jamais leur ami, le maître de ia Caroline.
— Vous restez, dit le matelot. Eh bien, tant mieux ; ils vous défendront. Ce sont de bons enfants, après tout, ces Anglais! Si ce n’étaient pas des Anglais! Adieu, madame. Après les mariages, si M. de Montfort retournait en France et qu’il eût besoin d’un pas grand’chose pour mener son monde, — je me fais vieux et fatigué du métier, — moi, je vivrais bien avec vous deux.
Pour cacher l’émotion qu’il ressentait, le maître se tourna vers ses hommes en criant d’une voix forte :
— Pousse!... Au navire!... Le scorbut attendra à demain.
Mais, an même moment, il aperçut la barque de la santé qui se dirigeait à toutes rames vers le bâtiment de commerce anglais mouillé derrière la Caroline. Le docteur jExequias, étant resté toute la nuit à la maison de
jeu, avait oublié d’aller visiter ce navire, qui depuis deux jours attendait son bon plaisir. L’arrivée du croiseur britannique lui rappelant ses devoirs, il s’empressait d’y aller.
En l’apercevant, le maître dit à ses rameurs :
— Nagez dur, et coulons la santé. Cela me fera du bien, de faire baigner un de ces Ghinois-là.
Quand il s’agit, dans un port étranger, de se distraire aux dépens de l’autorité locale, le matelot ne calcule jamais ni le danger, ni le temps, ni la peine.
Un éclair de joie passa dans les yeux des Français, et en quelques coups d’avirons prolongés, ils eurent rejoint la barque sanitaire.
En voyant ainsi arriver une embarcation partant du navire de guerre anglais, le pilote du canot brésilien voulut éviter et cria l’éternel
— A O largo l
M, Exequias, croyant qu’on venait le prendre et le conduire à bord du croiseur, eut un tremblement et se leva pour parler.
Mais au même instant, l’avant du canot français arriva comme un boulet par le plein travers du brésilien; de la force du coup, le bateau faillit chavirer, et embarqua une forte lame; deux ou trois rames mollement tenues par leurs rameurs tombèrent à l’eau, et M. Exequias fut renversé à la mer par-dessus le bord. Le flot était calme; après un plongeon complet, il réussit à s’accrocher au bordage de son canot. Pas un de ses hommes ne s’émut pour se jeter à son secours. Ils le laissèrent remonter par ses propres efforts, sans même lui tendre la main.
Pendant ce temps, le bateau de la Caroline marchait
bord à bord avec le canot brésilien, et les matelots, regardant le naufragé qui remontait péniblement, riaient aux éclats à chacune des injures que sa seigneurie grommelait contre eux à demi-voix. La colère du malheureux docteur devint bientôt si violente, qu’emporté par ses habitudes, il saisit un aviron afin de frapper le maître, qui maintenait son canot à une brasse du sien et le regardait de ses deux petits yeux insolents et railleurs; mais Malcontent lui dit en levant son bras formidable :
— Prends garde, père la Mortl prends garde!
Le docteur s’abstint et ordonna à' ses hommes de regagner la terre au plus vite.
— Et nous, dit Malcontent, retournons à l’anglais. Les Brésiliens croiront que nous sommes de leur bord. Nous ferons le tour du brick, et nous regagnerons la Caroline par le large.
Tandis que le maître égayait ainsi ses regrets aux dépens de l’un de ses ennemis, le consul d’Angleterre arrivait à bord du croiseur; le midshipman envoyé à sa recherche l’avait rencontré sur le rivage, cherchant une embarcation pour se rendre au navire. 11 prit connaissance de la lettre apportée par madame Cerny, puis descendit au carré avec le commandant et le lieutenant pour s’entendre sur les moyens à employer en faveur du prisonnier.
Le consul avait lui-même une affaire à régler avec les autorités du Para. Depuis un mois environ il était au plus mal avec elles, par suite de l’emprisonnement des matelots d’un navire de commerce anglais. Voici les faits tels qu’ils étaient racontés par la ville :
Sept matelots anglais ivres, en passant dans une rue de Para, avaient cru s’entendre appeler par des femmes du haut d’une fenêtre; ils avaient voulu monter, mais, à leurap-
proche, porte et fenêtres s’étaient fermées. Alors ils avaient jeté la porte en dedans. Tous les hommes de la maison et quelques-unes des femmes s’étaient sauvés par la cour d’une habitation voisine en poussant des cris effarés. Mais les négresses de la case, n’ayant pas réussi à fuir, — apparemment, — étaient restées avec les matelots, qui s’étaient bruyamment installés dans la maison, en compagnie du vin de Porto et des négresses de l’habitation.
Cependant on avait requis le bataillon policial, cent hommes environ. Celte troupe s’était installée dans la rue en face de la maison occupée par les matelots, et son commandant avait essayé de parlementer avec les nouveaux possesseurs de la case. Mais si, en Europe, le matelot à jeun obéit à ses chefs comme un Arabe au Prophète, à l’étranger, le matelot ivre et sans officiers, c’est l’enfer déchaîné. Les Anglais avaient dégainé leurs poignards et déclaré qu’ils resteraient dans la maison tant que cela leur conviendrait. Personne n’avait osé pénétrer dans leur repaire. On avait été chercher deux cents hommes de renfort qui vinrent bivouaquer dans la rue comme les autres.
Enfin, au bout de deux heures de blocus inutile, un des officiers brésiliens s’était fait conduire sur rade et avait ramené le capitaine des sept matelots. Après beaucoup de discours de la part du capitaine, de jurements de la part des révoltés, ces derniers avaient enfin consenti à quitter leur conquête. Le capitaine avait stipulé pour eux auprès des autorités militaires la liberté de retourner à son bord, à la charge par lui de payer la porte et le vin consommés.
Les paroles avaient été données, et les matelots retournaient bruyamment vers la rade, conduits par leur capitaine, lorsqu’au détour d’une rue, ils avaient été
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brusquement pris au dépourvu, arrêtés et conduits en prison. Le capitaine et le consul réclamèrent. Le président feignit d’ignorer l’affaire. Quelques jours s’écoulèrent ainsi. Pendant ce temps, à l’aide de menaces et de promesses illusoires, on décida les sept matelots à prendre du service sur un navire de guerre brésilien mouillé dans la rade. Cependant ils étaient encore en prison, et, dans la crainte de les voir déserter, on attendait, pour les embarquer, le moment du départ de leur nouveau navire.
Le bâtiment anglais, las d’attendre ses hommes, était parti. Le consul, irrité, avait à peu près cessé toutes relations ofticielles avec le président, en attendant une réponse de Rio- Janeiro, ou l’arrivée d’un croiseur anglais pour se faire rendre ses nationaux.
11 y avait donc peu de ménagements à garder avec les autorités paraenses, et après une conférence qui dura à peine vingt minutes, le capitaine remonta sur le pont, tenant à la main une lettre ainsi conçue, qu’il lut aux deux Françaises :
« Le soussigné commandant du brick the Law, navire de Sa Majesté la reine de Grande-Bretagne et d’Irlande, de l’avis du consul de Sa Majesté, prévient le président du Para (Brésil) :
» Que si les sept matelots anglais indûment embauchés par les autorités brésiliennes ne sont pas ramenés à son bord avant deux heures, c’est-à-dire à quatre heures, au chronomètre du brick ;
» 2® Que si à la même heure les Français qui appartiennent au navire la Caroline, et notamment le comto Henri de Montfort, ne sont pas rendus à la liberté.
» Le soussigné, légitime protecteur des sujets de Sa Majesté Britannique, et défenseur du droit international entre les nations civilisées, poursuivra leur délivrance par tous moyens, même par la force.
» Cela sans préjudice des légitimes indemnités ou réparations auxquelles les parties lésées pourront avoir droit.
» Fait à bord du brick anglais the Lato, le... 18...
> Lo commandant dn brick,
» Sir John Frederick Nobleness. »
Il conQa cette lettre à l’un de ses officiers, en le chargeant de la porter sur l’heure au président, et de la lui remettre en main propre.
Le rivage était à cinq minutes du brick, et le palais présidentiel à trois minutes du rivage; l’Anglais revint annonçant l’arrivée du président, qu’il précédait seulement de quelques minutes.
Le commandant donna rapidement quelques ordres au lieutenant, qui appela le maître de quart; puis il pria les deux Françaises de descendre avec lui dans son appartement.
En effet, l’arrivée prochaine de Son Excellence fut annoncée par un coup de canon partant de l’un des navires de guerre; puis, au moment précis où elle sortit du palais, le fortin commença de tirer le canon. Treize coups retentirent à détonations et à intervalles inégaux. L’avant-der-
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nier produisit même un bruit plus violent que les autres, ce qui ût présumer en ville que l’un des canons, doublement chargé, avait éclaté. Mais, peu importe : plus les canons produisent de bruit, plus la splendeur de la province en est rehaussée; on ne saurait charger trop fort!
Le président, pendant ce temps, avançait vers le rivage. Là, douze ou quinze nègres apostés firent partir, à‘ grands renforts de cris, une centaine de fusées, sans s’occuper du feu qu’ils pouvaient mettre aux toits de paille des maisons , ni du grand jour qui empêchait de voir les fusées. Mais peu importe encore, cela est d’habitude traditionnelle à tout arrivage ou embarquement de président.
Pendant que le canon du fortin et les foguettes de la terre inondaient l’air de bruit et de fumée, Son Excellence voguait vers le navire anglais de toute la solennelle lenteur de ses rameurs et de son lourd canot.
Elle arriva enfin magnifiquement' vêtue d’un tricorne, d’une écharpe, et d’un uniforme galonné d’or sur toutes' les coutures, escortée de trois aides de camp portant des épaulettes, des sabres, des éperons, des écharpes, des shakos, inouïs de poids, de dimensions et de dorures.
Une seconde barque, montée par un ofOcier et douze soldats, suivait à distance respectueuse.
Mais, à bord du Law, personne ne parut s’apercevoir de l’arrivée présidentielle. L’échelle de bord était déserte. Cependant le président y monta. Au haut de l’échelle, à la coupée, pour le recevoir, au lieu de l’officier de quart, il n’y avait qu’un matelot : ce fut à peine s’il porta rapidement sa main à son chapeau de bord, en demandant en anglais au Brésilien ce qu’il voulait.
Le président ne comprit pas ; mais l’uo des aides de -
camp, qui montait derrière son chef, répondit pour lui en anglais :
— Va dire au commandant du‘ brick que c’est Son Excellence le président du Para qui daigne lui rendre visite.
L’Anglais se prit à rire d’un gros rire insolent et dédaigneux, puis il dit :
— L’officier de quart est là, parlez-lui.
Et il retourna sur l’avant.
Le plus jeune midshipman du bord, en petite tenue, se promenait, en fumant. Il était seul à l’arrière. A l’avant, on voyait' les cent vingt matelots du brick jouant entre eux sans se déranger.
Tout à bord était propre, luisant, en ordre. Les huit canons du navire, à- leur poste de combat; étalaient au* soleil de l’équateur leurs tubes cuivrés, leurs affûte noirs.
S’étant fait traduire les paroles du matelot, Son Excellence, suivie dè ses trois aides de camp, s’avança vers le midshipman, qui continuait à se promener à pas rapides, sans regarder ses visiteurs. Au moment où le président arrivait près de lui, l’Anglais aperçut l’officier de la seconde barque, quittant son canot pour monter à l’échelle du brick. Tout en rendant négligemment au président le salut qu’il lui faisait, le jeune homme se tourna vers l’avant, et, interpellant un de ses maîtres, lui dit en anglais :
— John, voyez à la coupée; on ne monte pas en armes sur un navire de Sa Majesté.
Le matelot interpellé descendit rapidement l’échelle, et' se plaça devant l’officier. Le Brésilien rentra dans son canot et attendit.
Cependant, l’aide de camp du président répétait hardi'* ment sa phrase insolente au midshipman de quart.
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L’AMAZONE
Sans quitter le cigare qu’il avait aux lèvres, ce dernier répondit d’une voix hautaine et mesurée :
— Le commandant est occupé ; si le président vient pour l’affaire des matelots ou des Français, je suis là pour recevoir les prisonniers.
L’aide de camp reprit :
Son Excellence vient seulement rendre visite au commandant du navire anglais.
•— Je n’ai pas d’ordres à ce sujet, dit le midshipman. Revenez.
Et, se dirigeant vers la coupée, il fit signe à ses interlocuteurs que, la visite étant impossible, ils pouvaient retourner à leur bord.
Cependant le président et ses aides de camp parurent se consulter; mais, après une minute environ de délibération, ils descendirent dans leur canot et s’en retournèrent comme ils étaient venus. Le midshipman ne resta pas même à la coupée tandis qu’ils descendaient.
Jusqu’à terre, le silence le plus complet régna parmi les Brésiliens; on eût dit qu’un vent de glace avait passé sur leur arrogance ordinaire. Le président renvoya ses aides de camp et se dirigea en toute hâte vers le palais de l’assemblée provinciale.
On était en pleine session, et ce jour-là les députés provinciaux du Para étaient réunis depuis plusieurs heures ; ils discutaient à grand renfort d’éloquence le traitement du professeur de français du lycée de la ville. Les uns voulaient n’accorder que trois cent mille reis (neuf cents francs) pour cette chaire, parce qu’elle était provisoirement occupée par un Français. D’autres proposaient un conto de reis (trois mille francs) et par suite présentaient tour à tour différents candidats brésiliens, leurs amis ou
leurs parents ; mais à l’un on reprochait de ne pas savoir le français; ii l’autre, d’avoir déjà quatre classes à faire; à un troisième, de ne pas savoir sa propre langue. La discussion s’échauffait d’instant en instant, et les injnres se croisaient rapides, mordantes de part et d’autre.
Le porteiro de l’assemblée vint annoncer à voix basse au président que le président de la province désirait lui parler sur-le-champ pour affaires urgentes.
La nouvelle circula dans la salle, grande pièce nue, à tables noires chargées de papiers, autour desquelles les députés étaient assis en face du président. Il y eut rumeur ; le président lui-même sembla s’agiter. Les députés se prirent à causer à demi-voix. D’aspect, de bruit et de monde, l’assemblée, sauf les âges et l’humeur joyeuse, ressemblait alors à une salle d’étude de collège tenue par un remplaçant débonnaire.
Un des députés se leva et demanda de quel droit le président de la province venait au palais de l’assemblée trou- * bler la délibération de ses membres.
Un murmure approbateur circula dans la salle, et la -discussion continua. ËnOn, le candidat qui ne savait pas sa propre langue fut élu, par assis et levé, à la pluralité des suffrages, et on passa à la discussion d’un autre chapitre du budget provincial.
Mais le président, qui attendait toujours dans la salle d’entrée, réussit à faire répandre le bruit du mauvais accueil qu’il avait reçu, et de l’injonction du croiseur britannique. Alors le désert se fit peu à peu dans l’assemblée. Chacun quitta sa place pour aller en quête de nouvelles, et le président des députés, se voyant seul à son banc, prit le parti d’imiter ses collègues et de sortir à son tour.
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Une vive discnssion s’engagea au dehors entre le prési> dent de la province, soutenu par le juge de droit, et la grande masse des députés. Son Excellence voulait rendre sur l’heure tous les prisonniers anglais et français; les membres de l’assemblée accusaient le président de faiblesse, parlaient des canons du fort de la ville et du foriin, des navires de guerre brésiliens mouillés dans la rade, et ne voulaient rien moins que couler le brick anglais.
— Il est temps, disait l’un d’eux, que 1e Brésil montre enfin sa force à l’audacieuse Angleterre, et c’est à la province du Para, la plus grande de l’empire, à donner l’exemple de la résistance.
Le président parlait du navire, des canons, des hommes qu’il venait de voir, et, l’imagination encore empreinte de sa réception à bord, décuplait les forces de l’ennemi.
La discussion durait ainsi depuis plus d’une heure, et des deux côtés on se renvoyait des arguments multiples, acérés, personnels peu à peu, lorsqu’un coup de canon parti de la rade produisit un silence généraL
— Il est déjà quatre heures I exclama le président , c’est l’anglais qui commence à canonner la ville.
11 y eut un mouvement général dans la salle. Chacun se pressa pour sortir et gagner prudemment sa case ou la campagne, selon la position géographique de son logis, sur le fleuve ou dans l’intérieur de la ville. Le président prit à part le chef de police, et l’effroi lui faisant du courage, il ordonna au jeune docteur de reconduire immédiatement les prisonniers à bord du croiseur anglais.
— Je l’ordonne, lui dit-il, et je vous rends responsable désormais de tout ce qui peut arriver.
Puis il regagna son palais en toute hâte. L’alarme était
dans la ville, et déjà la grande place du palais, située sous le feu du croiseur anglais, était déserte et silencieuse.
Le chef de police regagna sa demeure, et, se disant qu’il fallait tout d’abord apaiser l’ennemi, il commença de préparer un ordre motivé pour relâcher les matelots anglais. — Quand ils auront leurs compatriotes, se disait le jeune docteur, ils oublieront les Français. Le navire de guerre ne peut pas rester longtemps sur rade. Nous entasserons note sur note. On amusera les Anglais avec un bal et des dîners. Le croiseur repartira, et Je garderai mes Français, c’est-à-dire une fortune tout entière. Quant à l’insolent monsieur du fusil et du cheval, on lui donnera ce soir même, à souper, une portion d’assacu qui me délivrera de lui. Je ne veux pas qu’on dise par la ville que d’a Cobra s’est laissé insulter sans en tirer vengeance.
Et, tout en écrivant son ordre avec des considérations en faveur des prisonniers anglais, il supputait les contos de reis qu’il pourrait retirer du navire français.
Cependant l’alarme causée par le coup de canon du croiseur était prématurée. Ce n’était encore qu’un avertissement.
A l’instant précis où quatre heures avaient sonné à bord du brick anglais, le commandant avait levé l’ancre, puis était venu mouiller audacieusement en face la grande place du Para, devant le palais du président, sous les canons du fort, à portée de pistolet des navires de guerre brésiliens et du rivage.
Aussitôt mouillé, il avait fait tirer un coup de canon à poudre, afin de rappeler aux autorités l’injonction qu’il avait faite. C’était ce coup de canon qui avait mis en fuite l'assemblée provinciale et en rumeur la ville entière.
Le commandant attendit ainsi un quart d’heure sans
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démonstration nouvelle; mais au bout de ce temps il appela le jeune midshipman qui avait reçu le président:
— Monsieur, lui dit-il, prenez le grand canot avec vingt-cinq hommes armés, et descendez à terre. L’un des maîtres connaît la ville, il vous indiquera la prison. C’est là que sont les matelots anglais, et probablement les Français. Faites-vous ouvrir les portes. Si on vous résiste, entrez de force et ramenez les prisonniers.
A bord des navires de guerre, tous les mouvements s’opèrent comme par une baguette magique. Deux minutes après, le grand canot était à la mer, et au bout d’un quart d’heure, le midshipman, suivi de ses vingt-cinq hommes, frappait à la porte de la prison a,vec cette rudesse britannique d’un homme de high life, qui ne veut pas attendre.
Il n’avait rencontré sur son passage, à travers la ville, que deux ou trois nègres oisifs, qui l’avaient curieusement regardé passer, puis suivi de loin en silence.
Une sentinelle se promenait dans la me devant la prison, en face d’un poste de soldats composé de quarante hommes. En voyant arriver les Anglais, elle poussa son éternel cri : A o largo ! puis recommença pacifiquement sa promenade impassible.
Deux ou trois soldats du poste sortirent à demi endormis, puis rentrèrent en voyant une troupe d’Européens armés.
La porte de la prison s’ouvrit bientôt, et un homme sans habit, en caleçon, comme tout Paraense chez lui, parut aux yeux de l’ofticier et de ses hommes. On pouvait le prendre aussi bien pour un guichetier que pour un prisonnier réveillé en sursaut et sortant du lit. C’était sa seigneurie le directeur lui-même. Les Anglais enlrèrçut
pas à pas et se mirent en rang dans la cour intérieure. On ne voyait que des murs blancs et nus avec des fenêtres étroites garnies de barreaux en fer. Le directeur commença par s’excuser de son costume négligé, et demanda poliment à l’ofQcierce qu’il désirait.
Mais les deux interlocuteurs parlaient chacun une lan- ■gue différente. Ils ne se comprirent pas. L’officier anglais le premier essaya du français. Le Brésilien le parlait, et la conversation suivante s’engagea dans cette langue, qui partout, d’un bout du monde à l’autre, au fond de l’Amérique comme en Europe, sert entre les nations, de langue universelle, de trait d’union social.
— Que désire votre seigneurie? demanda le Brésilien.
-7- Je viens prendre les prisonniers anglais.
— Mais, seigneur, je n’ai pas d’ordres.
— Peu m’importe! dit le midshipman. Ils sont sous la protection du pavillon britannique, et, de gré ou de force, je viens les prendre. Vous ferez bien, monsieur, d’éviter un conflit, pour lequel, vous le pouvez voir, je suis prêt.
— Et le seigneur me répond que je ne perdrai pas ma place pour lui avoir obéi?
— Je ne réponds de rien, monsieur. Je veux les prisonniers, et ne m’occupe pas d’autre chose.
— C’est que, seigneur, je n’ai pour vivre que le poste que j’occupe, et crains de le perdre.
— Je n’ai pas le loisir de m’occuper de vos affaires personnelles. Je vous le répète, monsieur, les prisonniers, de gré ou de force!
— Du moins votre seigneurie daignera dire à Son Excellence le président de la province que j’ai fait mon devoir jusqu’au bout,
446 l’amazone
Et se tournant vers deux soldats indiens qui, aux grosses clefs qu’ils portaient à la ceinture, pouvaient passer pour des guichetiers :
— Ouvrez toutes les cabanes des prisonniers, et ditesleur qu’ils sont en liberté sous condition.
Presque aussitôt on vit arriver, par deux issues donnant sur la cour où se tenaient les Anglais, vingt-cinq ou trente individus, la plupart Indiens, et parmi eux les sept matelots. Ces derniers comprirent vite leur situation, et furent se ranger en silence derrière leurs camarades. Quant aux autres prisonniers, ils hésitaient, incertains de leur liberté nouvelle; mais la porte était là béante; en une minute, il ne resta plus dans la cour que deux vieux nègres, qui paraissaient avoir l’intention bien arrêtée de demeurer en prison.
— Pourquoi ne sortez-vous pas ? dit le directeur.
— Nous sommes vieux, reprit l’un d’eux ; nos maîtres nous ont affranchis, parce que nous n’avons plus la force de travailler. Nous sommes réduits à mendier pour vivre. Nous préférons rester ici. Nous y avons de la farine et du poisson salé 1
Les Anglais, cependant, assistaient impassibles à cette scène. Mais en ne voyant pas arriver les prisonniers français, le midshipman se tourna vers le directeur :
— Je ne vois pas les Français, dit-il.
“ J’ai libéré tous les prisonniers, reprit le Brésilien. Je n’en ai pas d’autres ici.
— Où sont les Français?
— Je ne sais. Dans la prison de police peut-être. Votre seigneurie peut le demander à ses compatriotes, il n’y u plus ici que ces nègres.
— C’est bien, monsieur. Je ne vous demandais que les Anglais et les Français. Les autres vous regardent.
— Oli! ropril le directeur en souriant, je préfère les avoir tous mis en liberté : de 'cette manière. Son Excel- • lence le président verra bien que je n’ai cédé qu’à la force.
Malgré son flegme britannique, le jeune midshipman ne put s’empêcher de sourire. 11 fit signe à ses hommes de partir, et lui-méme sortit le dernier, reconduit par le directeur toujours à demi couvert de son léger costume.
La sentinelle du dehors continuait sa promenade silencieuse. Elle poussa le cri (l’usage, et les matelots anglais, ramenant leurs compatriotes, regagnèrent paisiblement, et au milieu du môme désert silencieux, le canot qui les attendait à la plage. Trois quarts d’heure à peine après avoir quitté le pont du Law, ils revenaient avec leurs prisonniers libérés.
Tout fier de sa mission accomplie, — il le croyait, du moins, — le midsbipraan arriva près du commandant du navire anglais et lui rendit compte de sa mission.
Il raconta en détail son arrivée à la prison, les frayeurs du directeur, la délivrance des prisonniers. Les matelots de l’expédition et leurs camarades du bord faisaient cercle derrière lui, écoutant le récit animé du jeune homme, et dans tous les regards brillait l’orgueil satisfait.
Mais par les fenêtres ouvertes de l’appartement du commandant, madame Cerny avait vu le retour dii canot. Montforl n’y était pas. Elle monta sur le pont. Pâle sous ses vêlements de deuil, le regard brillant, elle arriva jusqu’auprès du commandant, marchant silencieuse, comme l’ombre vengeresse d’Elscneur glissant sur la plate-forme. Sa muette apparition fit balbutier le jeune homme, qui
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malgré lai coarba la tète soas son regard. Le capitaine la vif, et comprenant ses angoisses, il jeta les yeux sur les matelots qui l’entouraient à demi, puis sur le canot amarré au pied de l’échelle du bord, et, interrompant l’officier :
— Où sont les Français, monsieur? dit-il d’une voix sévère.
— Commandant, reprit le midshipman en rougissant, les Français n’étaient pas à cette prison. On les suppose enfermés dans la prison de police. Je n’ai pas cru devoir exposer la vie de mes hommes pour aller jusque-là.
— Et depuis quand, monsieur, les ordres que je donne sont-ils subordonnés à vos appréciations?
— Commandant, la prison de police est, dit-on, à l’autre extrémité de la ville. J’avais hâte de ramener les matelots.
— Mes ordres étaient positifs. Il fallait les suivre jusqu’au bout, et, au lieu de railler les Brésiliens comme vous le faites, mieux vaudrait dire que vous avez eu peur de traverser leur ville.
Le jeune homme rougit jusqu’au front, et laissant échapper ses secrètes pensées :
— Je n’ai pas eu peur, commandant ! dit-il ; mais les autres prisonniers étaient des Français, je me suis moins inquiété de leur délivrance que du salut des Anglais.
M. Dullhatred exprimait trop bien les idées des matelots entassés derrière lui pour ne pas être compris par eux. Un mouvement approbateur se fit dans les rangs de l’équipage et jusque parmi les officiers, qui étaient à côté du commandant. Une bouche murmura même à voix incertaine : — Faut-il donc se faire tuer pour des Français?
Le capitaine du brick redressa sa haute taille, qui d’or-
LES RÉVOLTÉS Dü PARA <49
dinaire était comme inclinée de faiblesse nonchalante. Son œil bleu lança l’éclair : toute sa figure prit une expression indéfinissable de commandement et de fierté superbes, qui est- le propre des descendants légitimes des races du Nord. Le sang de ses aïeux, Normands-Français, conquérants de l’Angleterre, parlait en lui.
Il mit la main sur le poignard d’abordage qu’il portait à sa ceinture, et fit un pas vers l’équipage. Le midshipman et tous les matelots reculèrent.
— Qui parle à bord quand je commande? — dit-il.
Le silence se fit, absolu, profond, solennel. On eût entendu un nuage traverser l’air.
Il reprit d'une voix inflexible et haute :
— Monsieur Dullhatred, descendez à votre chambre; vous y garderez les arrêts pendant huit Jours, pour avoir transgressé mes ordres!
Et, se tournant vers ses officiers :
— Si le navire que je commande eût été français, et les prisonniers de ces Brésiliens, Anglais comme vous, messieurs, vous eussiez été délivrés les premiers. Vos haines aveugles ne sont plus de nos temps. Nos pères ont oublié pendant des siècles le sang normand de leurs pères. Je m’en souviens; que chacun à ce bord s’en souvienne aussi!
Madame Cerny, silencieuse, était toujours debout près de lui. Il alla vers elle, lui prit la main ; puis étendant un bras vers la ville brésilienne, il dit :
— Je vous l’ai promis, madame, mais je vous le jure maintenant sur les cendres de nos communs aïeux, les prisonniers français seront ramenés vivants à mon bord, ou cette nuit môme j’ensevelirai cette ville sous ses décombres.
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ISO
En achevant ccs mots, il monta lentement sur son banc do quart, et donnant ses ordres d’une voix vibrante, métallique :
— Lieutenant, faites hisser les signaux de guerre! Ordonnez le branle-bas de combat!* Les canonniers aux pièces 1 Des fusées dans les hunes !
Le lieutenant prit le poite-voix et répéta ces ordres. De la poupe à la proue le navire sembla se moiivoir, animé d’une pensée soudaine et coimmune. Un branle-bas de combat sur un navire de guerre répand comme un fluide électrique, qui anime le vaisseau entier. En quelques minutes tout était prêt.
Le brick attendit ainsi sous les armes un quart d’heure, pour laisser ci la terre et aux navires de guerre brésiliens le temps de reconnaîire ses signaux et d’y répondre. Mais la terre comme les bülimcnts semblaient inhabités.
Aucun signal ne parut.
Enfin, cinq heures sonnèrent sur le pont du navire. Le commandant et le consul parurent se consulter, et on entendit ce dernier qui disait à demi-voix :
— Il est inutile de prévenir nos nationaux et les étrangers; ils s’y allendent; et, d’ailleürs, en tirant sur le palais du président, les boulets feront plus de bruit que de mal.
Le capitaine appela son lieutenant.
— Dites aux canonniers de pointer le palais du président, dans les combles.
Ses ordres furent transmis aux batteries.
Aussitôt, sur un signe du commandant, le lieutenant prit le porte-voix et cria :
— Canonniers, à vos pièces! •— Attention! — Puis, presque aussitôt : — Tribord, feu!
Le brick trembla jusqu’aux cimes de sa mâture, son pont se couvrit de fumée. Quatre explosions confondues en une seule retentirent à la fois : on vit sur le toit du palais présidentiel les tuiles voler en éclats et une poussière blanche tomber d'un pan de muraille. Puis la brise emporta la fumée ; le silence recommença, interrompu seulement par le bruit des canonniers qui rechargeaient leurs pièces.
Mais, presque aussitôt, un pavillon apparut à la fenêtre du palais ; il fut répété par le fort de la ville, puis par les navires de guerre brésiliens et jusque par le fortin de la rade.
Dix minutes après, un canot se détacha du rivage, et un aide de camp du président, celui-là même qui était venu à bord avec Son Excellence, arriva dans les eaux du brick anglais. De sa main droite il agitait rapidement un pavillon de parlementaire.
— Les prisonniers français arrivent, cria-t-il aussitôt qu’il fut à portée de voix. Son Excellence et tous les habitants vous supplient d’épargner la ville.
— Répondez que j’attendrai une demi-heure, dit le commandant au lieutenant.
Mais, en même temps, les quatre prisonniers du navire français, Montfort en tête, arrivèrent sur le rivage, conduits par le chef de police lui-même et les deux autres aides de camp, du président. M. Merry était avec eux.
Clémence les reconnut. La force qui l’avait soutenue jusqu’alors l’abandonna tout à coup. Elle s’évanouit entièrement, et serait tombée sur le pont sans un des officiers anglais, qui la reçut dans ses bras et la fit asseoir. L’énergie nerveuse que le danger donne aux âmes aimantes
\bi l’amazone
s’éleint toujours avec le danger même , et tombe comme
une corde tendue qui se dénoue.
Madame Cerny revint à elle-même presque aussitôt; mais elle était d’une faiblesse extrême et brisée sous les émotions successives de la journée. Le commandant la flt transporter dans son appartement, et la confia aux soins du chirurgien-major du brick, jeune homme intelligent et doux, qui, comprenant les angoisses de Clémence, laissa la nature agir sur elle, sans la fatiguer par des cordiaux d’empiriques usités trop souvent. Quelques gouttes d’eau et le retour de Monlfort suffirent pour la remettre.
Le capitaine anglais, afin de faire honneur aux Français, envoya à terre sa baleinière, commandée par le second du navire; les prisonniers montèrent sur l’embarcation. Les aides de camp du président demandèrent la permission de se retirer, tandis que le chef de police, avec son impudence servile, offrit de conduire jusqu’à bord ses ex-prisonniers. Le lieutenant anglais hii dit avec dédain qu’il le dispensait de cette course.
Cependant les officiers et l’équipage du brick se pressaient amicalement pour voir les Français. Les paroles du commandant avaient ramené tous les esprits aux nobles sentiments qu’un patriotisme exagéré avait fait taire un instant. Quelques paroles avaient suffi pour rappeler à eux des hommes de cœur égarés par une haine inféconde et vieillie : quand les captifs délivrés arrivèrent contre le bordage du navire anglais, ils ne trouvèrent de tous côtés que des visages amis.
Le commandant du navire , descendu lui-même à la coupée pour les recevoir, devina Montfort à sa tournure et à son visage. 11 lui tendit la main et le fit monter sur le pont.
Henri était faible encore, mais résolu. Son premier regard chercha Clémence, qu’il croyait avoir aperçue sur le navire anglais en arrivant au rivage. Cependant il domina sa pensée, et pressant la main de son libérateur, il le remercia vivement.
— Je n’ai fait que mon devoir, reprit l’Anglais : le ministre m’ordonnait de vous protéger ; à ma place , vous eussiez agi comme moi. Ne parlons plus de reconnaissance. Mais il y a dans ma chambre , ajouta-t-il en souriant, de bien beaux yeux qui vous désirent voir; venez les consoler, et vous me reviendrez ensuite.
Monlfort descendit derrière le capitaine. Ce dernier entr’ouvrit la porte, se relira discrètement, et revint vers les autres Français. Après les remercîments que M. Sharp lui fit avec sa brusquerie amicale, Paul, avec toute l’effusion de son cœur, et M. de Cinnamon, à travers des phrases et des gestes prétentieux comme sa personne, on écoula M. Merry, qui se fit un plaisir de raconter ce qui s’était passé parmi les Brésiliens. Le gai Marseillais était radieux et intarissable ; c’était par son conseil que le président était venu tenter à bord du navire anglais sa visite infructueuse. Comme il l’avait trouvé tiède à faire relâcher les prisonniers, il avait voulu l’envoyer en otage à bord du brick, et tout en se frottant vivement les mains, M. Merry ajoutait :
— Ce n’était pas très-loyal de ma part. Mais ils m’ont façonné â leurs petites perfiilies ; et le Dante a dit qu’envers les grands traîtres, c'était une loyauté d’êire déloyal.
Il racontait encore les terreurs de la ville, et comment, après les coups de canon, le président lui-iaômo avait couru à la pi ison , et de sa propre main ouvert la porte aux prisonniers.
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— Il n’était que temps, mordiennc I disait-il de son plus pur accent marseillais; car, en arrivant avec lui, j’ai vu sortir de la prison un nègre qui fait ici profession avouée d’empoisonneur, et, selon toute apparence, mon ami Montfort aurait trouvé ce soir un petit souper de Locuste parfaitement préparé. Que voulez-vous! chaque pays a sa méthode de vengeance. En France, on se bat ; en Italie, on poignarde son ennemi; à Pernambuco, on le fait poignarder. Id, en général, on ne fait rien; mais le petit docteur est fils d’un mulâtre de Pernambuco et d’une blanche du Para; il est plus féroce que sa mère, moins féroce que son père; il prenait le poison. C’est rare ici; mais cela se voit de temps en temps.
Tandis que M. Merry initiait ainsi ses hôtes aux dangers de ses amis, Montfort, bientôt suivi par Paul, racontait à madame Cerny les émotions de ta journée, et s’informait des motifs qui avaient déterminé l’efücace protection du navire anglais.
Clémence lui raconta la lettre qu’elle avait trouvée dans sa chambre, puis son arrivée à bord du brick.
— Vous êtes mon ange sauveur, lui dit Montfort.
— Si vous saviez, reprit-elle en souriant, ce qu’il peut vous en coûter pour ce salut, vous frémiriez peut-être, et au lieu de m’appeler votre ange, vous maudiriez le jour où vous m’avez connue.
Il la contempla d’un air inquiet, mais se rassurant à son regard chargé de bonheur et d’amour :
— Et que peut-il m’en coûter?
— Quien saèe? disent les Espagnols. Votre liberté peutêtre 1 Si je vous disais que pour avoir le droit de vous défendre, je me suis laissé donner votre nom! Vous verrez.
monsieur, qu’il me faudra le garder... à moins que, devenu libre, vous ne m’ayez oubliée, Henri.
En achevant ces mots , elle tendit la main au jeune homme, qui, muet de joie, ne put qu’embrasser celte main qu’elle lui offrait'et balbutier quelques mots sans suite. Le bonheur grise, et quand le cœur est si rempli qu’il déborde, les pensées se pressent sans paroles pour se traduire, comme des idées sous une plume trop lente.
Quant à Paul et Henriette, tout entiers à leurs espoirs retrouvés, ils ne s’inquiétaient de rien en dehors de leur amour; si bien que lorsque madame Cerny et Monlfort, comprenant ce qu’ils devaient à la reconnaissance, les firent remonter avec eux sur le pont du navire, ils n’avaient pas encore trouvé le temps de se raconter un mot de leur journée d’inquiétude.
En arrivant au milieu des Anglais, Monlfort, afin d’éviter à Clémence des questions qui la pourraient troubler, prit son bras, et s’approchant du cipilaine, lui dit ;
— Tout à l’heure, je ne vous devais que la liberté, commandant; maintenant, je vous dois le bonheur. Vous avez donné mon nom h madame; elle cousent à le garder. C’est à vous que je dois de vous présenter la comtesse de Monlfort.
Le commandant et les officiers s’inclinèrent. Bientôt M. Sharp, désireux de retourner à la Caroline, pria le capitaine de le faire reconduire. Il partit en compagnie de M. de Cinnamon. Monlfort voulait les suivre, mais les Anglais firent de si vives instances auprès de Clémence, qu’elle le décida à rester à bord. Paul se résolut sans peine à n’abandonner ni Henriette ni son ami, et M. Merry, chargé de pourvoir au débarquement du lendemain , retourna seul à tciTe.'--' ' < ■: ; ^ i . - - ' . ■■■■i
Sainte-Marie de Bethléem on Bélem< — Le direetenr de la douane. — Lea employée bréailiena. — La padre de la ville de .....
. . . Depuis, au courant du monde et de ses fêtes. Emporté, j'ai suivi les pas des faux prophètes...
Mon âme fatiguée est comme la colombe Sur les flots du déluge égarant son essor. Et l'olivier sauveur ne fleurit pas encor.
H. Moreau.
Monlfort et ses amis passèrent la nuit à bord du navire anglais : madame Cerny et sa fille profilèrent de l’appartement du commandant ; les hommes dormirent sur le pont, sous la voûte du ciel. Il n’en est pas sous l’équateur comme dans la plupart des pays voisins des tropiques; les nuits ne sont pas assez fraîches pour être dangereuses.
Dans la matinée, Monlfort fit prévenir Clémence qu’avant de descendre à terre il désitait avoir avec elle un entretien duquel dépendraient scs résolutions ultérieures.
Madame Cerny avait consenti à une union qui faisait toute sa joie. Mais consentirait-elle à l’épouser au Para même, ou voudrait-elle attendre jusqu’il Maranhao, résidence du beau-frère qui l’avait appelée vers lui? Dans la situation nouvelle que sa fortune devait donner à madame de Monlfort, ne préférerait-elle pas lelourner en France par l’occasion la plus prochaine, et même profiler de l’ollr^^
da commandant du brick? Car avec l’obligeance hospitalière des Anglais envers quiconque leur est recommandé, le capitaine avait mis son navire à la disposition de Montfort pour le conduire à Démérary, où il devait relâcher en quittant le Para. Lâ, il trouverait facilement un navire en partance pour l’Europe. Montfort n’avait ni refusé ni accepté; il attendait la résolution de Clémence. Tout entier à son amour, oublieux désormais de scs projets nomades, peu lui importait de retourner en France ou de voyager dans l’Amérique du Sud-, pourvu qu’il restât avec elle. Mais il fallait prendre une résolution dans la Journée même, afin de rendre réponse au commandant, qui devait partir au bout de trois jours, ou de louer une maison à terre pour s’y installer provisoirement. De toute manière , et il savait à cet égard que la pensée de madame Cerny était conforme à la sienne, il ne voulait séjourner dans le Para que le temps nécessaire à l’attente d’un bâtiment.
Il posa ces questions à Clémence. Elle réfléchit quelques secondes. Mais, tout à coup, comme incertaine entre des résolutions contraires, elle lui dit :
— Écoutez-moi, Henri, je n’ai au monde que ma fijle et vous. Tant que j’ai lutté contre l’affeclion qui m’entraînait vers vous , et, je puis vous le dire maintenant, il y a longtemps que je lutte, j’ai gardé devant vous le secret de ma détresse ; j’aurais craint de faire appel à vos généreux penchants. Aujourd’hui, je puis tout vous dire; ne pouvant plus vivre en France, j’allais vivre au Brésil. Vous l’avez désiré. Dieu l’a voulu sans doute, dans quelques jours, quand vous voudrez, ma vie va s’associer à la vôtre. Partout où vous irez, j’irai, heureuse avec vous. Je préfère la France ; mais je suis au Brésil : dans l’intérét de ma
fille, je devrais voir à Maranhao l’oncle de mon enfant. Malgré cela, décidez toute chose comme vous l'entendrez, mon ami ; je vous aime assez pour aimer vos désirs plus que les miens.
Eh bien , lui dil-il , je vais d’abord voir M. Sharp et savoir quelles sont ses résolutions. Si la Caroline ne reste ici que quelques jours et repart pour Maranhao, nous repartirons avec elle; sinon, nous aviserons. Quoi qu’il arrive, puisque vous me laissez le maître, Clémence, j’irai dès aujourd’hui trouver un prêtre brésilien. La vie est courte et la France est bien loin.
Le midshipman de quart le fit conduire à bord de la Caroline. M. Merry y était déjà, et s’occupait avec le capitaine des moyens d’alléger le bâtiment en vendant la majeure partie de sa cargaison au Para. Montfort s’informa des projets de M. Sharp.
— Le navire fait trop d’eau pour reprendre la mer, dit ce dernier. Je serai forcé de l’abattre en carène , et avant cela de me décharger ; à cause des lenteurs de la douane, des difficultés à trouver des ouvriers, il me faudra deux mois pour tout cela. Je suis donc forcé jle vous rendre votre liberté ; et si vous l’exigez, je payerai votre passage jusqu’à Maranhao sur le premier navire en partance.
— Écoutez, dit M. Merry, laissez-moi faire quant à la douane. Avec deux cent mille reis (600 fr.), je me charge d’arranger tout. Pour les réparations, allez trouver le brick anglais; le commandant vous prêtera ses hommes. Demain vous pouvez être échoué, déchargé et en pleine réparation; avant quinze jours vous serez reparti.
— S’il en est ainsi, reprit Montfort, madame Ceray et moi nous redeviendrons vos passagers.
C’est entendu, dit M. Merry ; je vous installerai à terre
aujourd’hui mAme. Nous visiterons la ville, et surtout les Engenhes des environs. C’est là qu’on trouve la v'Titible vie du Brésil. Dans deux jours, M. Sharp saura ce qu’il peut vous promettre, et alors il sera temps d’aviser-
Monlforl consentit, et profilant des offres de M. Merry, pria le négociant de louer deux maisons : une pour Clémence et sa fille, l’autre pour Paul et lui ; puis d’engager deux ou trois nègres et négresses pour les servir pendant ce temps.
— Venez avec moi par la ville, reprit le négociant. Il est sept heures à peine : à huit heures, nous aurons vu tout ce qu’on peut iouer, et, tant bien que mal, vous pouvez être installés avant midi. Pour quelques piastres, unParaense louerait sa chambre et dormirait dans la rue. En roule, je réglerai l’affaire de la douane, et nous saurons de suite si le navire pourra repartir d’ici à quelques jours.
Monlforl et son obligeant cicerone débarquèrent en face de la douane.
Un Brésilien de tournure assez distinguée se promenait sur le rivage en fumant. C’était un homme de quarante à cinquante ans, bien tenu, gracieux de visage et à l’apparence européenne,
— Voici précisément mon homme, dit le Marseillais en désignant le pronieneur à son compatriote. Faites comme si vous n’entendiez pas un mot de portugais et écoutez; cela \ous donnera une idée des mœurs du pays.
— Comment va votre seigneurie ce matin ? dit le Marseillais au Biésilien. Qu’avons-nous fait cette nuit à la maison de jeu ?
— J’ai perdu deux contos (6,000 fr.). Depuis que le trésorier provincial a pris des leçons d’écarté de cet Européen
qni jouait si bien, il gagne toujours. Quels sont ces étrangers?
— Deux compatriotes qui n’entendent pas le portugais et auxquels je sers de cicerone.
— Ah! ah! les prisonniers d’hier, peut-être. Je suis bien aise de les voir en liberté. A propos, le chef de police a fait ces jours derniers une affaire d’or ; il a confisqué pour vingt conlos de billets faux apportés ici par le dernier navire qui vient de Portugal ; ils sont déjà tous écoulés par la ville. On disait au club cette nuit qu’il venait de faire passer le dernier à la caisse provinciale. Ce docteur « a un bonheur insolent depuis le retour du président. Qu’y a-t-il à bord de votre navire ?
— Beaucoup de bijouteries, des étoffes, des articles de Paris, et puis des vins, des armes. Mais le commerce ne va pas , et le capitaine a presque envie de repartir pour Maranhao sans rien laisser ici. Je l’en dissuade : aidez-le donc à vendre sa cargaison. Il a de jolies choses et donnerait bien deux cent mille reis (600 fr.) si le navire de la douane et les douaniers voulaient dormir seulement pendant la nuit suivante.
— Cela peut se faire. Venez me voir avec l’argent, ce soir avant la nuit. Je donnerai des ordres. Mais dites-loi qu’il me réserve deux ou trois bracelets en or à la dernière mode. J’enverrai cela à Michaëla. Elle me fait tourner la tête, avec sa passion pour les bracelets de France.
— Vous aimez donc toujours la belle mamaluca ?
— Peuh !... je l’ai vue si jeune ! Aussi quelle idée ma mère a-t-elle eue de raffranchir avant de mourir 1 parce qu’elle ressemblait à mon père ? comme si cela était un motif.
— Pourquoi ne la reprenez-vous pas ? Sa mère est en-
core votre esclave. Avec un conto ou deux une fois donnés, il serait facile d’anéantir l’affranchissement.
— Ah 1 je le voudrais bien. Je gagnerais par an cinq à six conlos au moins qu’elle me coûte. Mais elle a fait par la ville tant d’étalage de sa liberté que je ne trouverais personne pour l’arrêter. Michaëla est rusée. Ah 1 envoyez donc aussi un beau bracelet à la senbora Alfandega. Je donne un grand bal après-demain , et je veux que ma femme ait plus de diamants que toutes ses invitées. Si vos compatriotes dansent, amenez-les ; ils n’ont pas besoin de savoir le portugais pour nous montrer les dernières danses françaises. Ne m’oubliez pas, mon cher Merry.
Et saluant assez légèrement les deux Européens, le Brésilien dirigea ses pas vers la porte principale de la douane.
— Quel est ce monsieur? dit Montfort.
— Sa seigneurie le senhor Alfandega, le directeur suprême de la douane. Vous le voyez, l’affaire est arrangée; le hasard nous a servis. Celte nuit môme, et avec le propre chaland de la douane , je débarquerai en contrebande la . moitié de la cargaison de la Caroline. Le père Sharp en sera pour cinq ou six bracelets en demi-fin et six cents francs, ce qui est plus cher. ..Mais allons visiter des maisons. Dans une heure, il fera du soleil à ne voir dehors que de nouveaux débarqués.
M. Merry prit une rue assez étroite, bordée d’un côté par la douane et l’église qui lui est adossée, et de l’autre par des lojas de marchands portugais, remplies de poisson salé, d’instruments de pêche, de perroquets et de singes vivants; puis, entrant dans la principale rue de la ville, vaste route pavée par places inégales de grosses pierres plus inégales encore^ mais bordée de belles maisons blan-
ches, en pierres, il s’arrêta à la porte de l’une d’elles. Des deux côlés de la rue, de grands magasins ouverts, encombrés de marchandises européennes, s’étalaient aux rez-de-chaussée des maisons.
Des capresses, des mulâtresses, des mamalucas au teint jaune comme de l'or, la tête et les pieds nus, les unes en jupe de soie, les autres en robe d’indienne, selon leur beauté, passaient lentement par la rue, s’arrêtant aux magasins, marchandant des étoffes, des dentelles, des bijoux. Des nègres allaient portant ou rapportant pour le port des ballots de marchandises ou de cacao ou de café.
Un blanc, étranger le plus souvent, passait rapide en rasant les murs, afin d’éviter le soleil. Quelques négre.sses, tenant à hauteur do tête et à mains renversées comme des cariatides, des morceaux de viande et de poisson salé, ou des tasses pleines de tafia, d’assaï, de café, etc., revenaient de faire pour leurs maîtres la provision du jour, marchant à pas lents, stationnant partout, comme des cuisinières revenant du marché. Des troupes d’enfants de toute couleur et de tout âge rôdaient sans but; quelques chiens maigres erraient de case en case cherchant pâture. Ni voilures, ni charrettes, ni chevaux. Par intervalles, une chaise à porteurs ou un hamac portés par des nègres conduisaient une blanche d’un magasin à l’autre.
Telle, la rue principale de Bélem s’offrit aux yeux des Européens, animée d’ailleurs, étrange, et déjà ruisselante de soleil et de chaleur équatoriale.
La porte fut enfin ouverte par une négresse nue jusqu’à la ceinture, et les Français pénétrèrent successivement dans un vestibule, puis dans deux salles teintes en bleu ou en jaune dans le bas, en blanc dans le haut, avec des carreaux pour plancher. Toutes les fenêtres étaient fer-
LES nÉVOLTÉS DU PARA , 163
mées par des guichets à tabatière ou des persiennes : à la clarté douteuse qu’elles laissaient pénétrer dans la maison, on distinguajt vaguement quelques pauvres meubles en canne et des tables avec des flambeaux ensevelis dans leurs hautes vitrines : puis partout des hamacs accrochés à des anneaux fichés dans la muraille, traversaient la salle d’un mur à l’autre; car toutes les maisons de Bélem sont ainsi faites et meublées, depuis le palais présidentiel jusqu’à la demeure du simple commis.
Un homme à peine vêtu fumait dans l’un de ces hamacs. C’était le maître de la case, un des employés, amanuense, des bureaux du président. M. Mcrry lui annonça que ses amis désiraient louer une maison toute meublée pour quinze jours.
Le Brésilien s’inclina, montra aux étrangers trois pièces nouvelles, pleines de femmes blanches aux cheveux en désordre, d’enfants, de négresses oisives et de vêtements divers étendus sur des cordes.
M. Merry traita du prix, qui fut fixé à cent francs pour quinze jours.
— Le seigneur peut-il louer aussi des esclaves à mon compatriote? ajouta-t-il.
— Combien en faut-il? on peut voir.
— Deux négresses et un nègre, reprit M. Merry en interrogeant Monlfort du regard.
— J’enverrai les miens, dit le Brésilien. Mais les esclaves sont chers; je veux par jour mille rois (3 fr.) pour le nègre, et cinq cents reis pour chaque négresse.
Montfort fit un signe d’assentiment.
— Les Français désirent habiter de suite, d’ici à quelques heures, ülsl-ce possible? dit M. Merry.
— C’est bon, reprit le Brésilien. A midi, il n’y aura plus dans la case que les esclaves de louage.
Les Européens partirent reconduits par le propriétaire , de la maison, qui en route s’informa auprès d’eux du prix des pianos et du nom de la romance en vogue à Paris.
— Je possède un piano, et ma fille sait jouer la contredanse, dit-il en se redressant avec orgueil.
— Mais où va vivre toute cette famille pendant ces quinze jours? dit Montfort à M. Merry, aus.sitôt que leur hôte- les eut quittés.
— Cela est bien simple : ils possèdent à une marée ou deux de la ville un sitio, c’est-à-dire une espèce de carbet ouvert à tous les vents. Le mari va demander un congé de quelques jours à son chef, et toute la famille ira vivre au carbet. Avec vos cent francs on achètera des bottes vernies et une jupe de soie ; puis, quand vous serez parti, ils retourneront à leur case avec leurs esclaves et leur pauvre vie, tout en déblatérant contre les étrangers qui viennent prendre jusqu’à leurs maisons.
Vous venez de voir dans la personne de cet homme le spécimen de la plupart des Brésiliens du Para. Dans l’intérieur du pays, c’est autre chose; nous verrons cela quelque jour. Mais ici tous sont, d’une façon ou de l’autre, employés du gouvernement. Ils gagnent, à ne rien faire ou à peu près, douze ou quinze cents francs. Fils de Portugais qui ont amassé une petite fortune en vendant à fausse mesure du tafia et du poisson salé dans les lojas de la province, ils ont hérité de leurs pères d’une maison, d’un sitio et de deux ou trois esclaves. Plus ils sont riches par eux-mômes, plus le gouvernement leur accorde un emploi élevé, qui varie de neuf cents à six mille francs : la femme fabrique des pâtisseries de maïs, ou des bonbons, des
dolees, que les esclaves vendent par la ville. A l’aide de ces petits profils et de la place du mari, ils vont menant une vie matérielle misérable : mangeant de la farine et du poisson salé comme leurs nègres, buvant de l’eau ; chez eux à peine couverts de vêtements incertains, mais dehors vêtus à la dernière mode de Paris; dormant le jour, le soir faisant de la musique. Chaque année ils s’endet* tent quelque peu, vendent un meuble ou un esclave, et * végètent ainsi, laissant couler jour à jour, de leurs mains endormies, la fortune de leurs pères. Il n’y a qu’un seul Brésilien ici, un seul, qui daigne faire des affaires, et à peine en pourrait-on compter trois ou quatre exerçant une autre profession que celle d’employé. Il y en a quelquesuns qui vivent exclusivement de leur revenu, mais fort peu. Tout le commerce, et il est très-considérable, est aux mains des étrangers et des Portugais de naissance.
En écoulant les observations de M. Merry, Montfort se dirigeait vers le port , afin de retourner au navire anglais chercher Clémence et sa fille. M. Merry n’avait pas voulu chercher une autre maison pour le jeune homme. — Ma case est très-grande, avait-il dit ; je vous donnerai un appartement où vous serez aussi bien que cela est possible avec votre ami Paul. — Le jeune homme avait accepté. Clémence et sa fille seraient installées convenablement ; le reste lui importait peu. Mais, tout en avançant sur le rivage, il était agité par une pensée qu’il n’osait exprimer. Cependant il prit courage en vue du navire anglais, qui dessinait ses fins agrès au milieu des bùtiments de commerce de la rade, et, se tournant brusquement vers le Marseillais :
— Avez-vous été amoureux en votre vie, mon cher hôte?
— Oui, dilM. Merry.
— Eh bien , vous avez passé par les impatiences des amoureux ; vous comprendrez les miennes, et en môme temps mes ignorants européennes. Je suis fiancé d’hier, et ne veux pas attendre jusqu’en France pour contracter une union qui est toute ma vie. Comme il n’y a pas de consul ici, nous devons nous marier selon la loi brésilienne. Quelles sont les formalités à remplir? tout peut-il être terminé en quinze jours? La demande est bizarre; • mais, puisque vous avez aimé, vous m’excuserez.
— Très-bien, dit M. Merry. Mes cheveux n’ont pas toujours été blancs. Ce sont les prêtres brésiliens qui seuls marient. Sans argent, c’est long et plein de formalités; avec de l’argent on [.eut être marié en vingt-quatre heures, et, le pire, marié pour toujours. Vous riez; mais en ma qualité de célibataire endurci, je ne peux pas faire l’éloge du mariage.
— Eh bien, je suis libre et j’ai de l’argent. Voulez-vous ,me conduire, auprès d’un prôtre?
— Volontiers, quoique je n’aime pas à conduire un homme à sa perte , mais vous- savez ce que vous faites ; seulement, je vous préviens qu’une fois en France, cela est aussi sérieux que si le maire de votre arrondissement et votre curé réunis avaient accompli toutes nos formalités européennes.
— J’y compte, et c’est ce que je veux, mon cher hôte.
— Vous le voulez absolument? Le curé de l’église principale du Para est malade, mais il est remplacé par un de mes amis, vicaire de la ville d’a B...., le padre o Paï, comme je le nomme. Ce padre est mon ami. Vous voyez d’ici sa demeure. Entrons.
Les deux Européens se dirigèrent vers une maison
de pauvre apparence, située sur la place de la Mercès, eu face de l’église., A la porte, M. Merry frappa les trois battements d'usage, qui sont le « Sésame, ouvre-toi » des portes brésiliennes. Une mulâtresse jeune et Jolie vint ouvrir elle-même.
— 0 Pai d’a senhora est-il à la case ? dit le Marseillais.
— Si, senhor ; il fume dans son hamac.
Et sans plus de paroles, elle introduisit les étrangers dans une pièce sombre, au milieu de laquelle un gros homme à figure ouverte et joyeuse se berçait, en chassant par bouffées les fumées de sa cigarette.
— Viva O padre ! dit le Brésilien. J’amène à votre seigneurie un riche Français qui veut se marier.
— Le padre vit de l’autel, dit le curé en saluant l’étranger et tendant la main à M, Merry.
Puis il fit asseoir les visiteurs et adressa à Montfort quelques questions amicales sur sa santé, son âge, et l’époque à laquelle il voulait fixer la cérémonie.
— Le plus tôt qu’il sera possible à votre seigneurie, dit Montfort.
Mais le padre se leva, disant qu’il était épuisé de travail et d’affaires, occupé des soins de son ministère, puis de son commerce et d’une livraison considérable de poisson salé qu’il devait faire à la garnison du Para. — Les formalités sont longues, ajouta-t-il, et je ne puis fixer le mariage avant un mois.
— Allons, allons! padre Pa'il dit le Marseillais, mon ami le comte de Montfort (et il appuya sur le litre) est un tourtereau frémissant d’timour; il veut se marier de suite. Il ne dira rien à l’évêque, qu’il ne connaît pas. Pour l’a-
mour de moi , il fant terminer cela en huit jours, autrement il ira trouver le curé daTrinidade, et son argent sera le bienvenu chez lui.
Mais, caprice ou marchandage , le curé se récria, parlant des publications, des formalités nécessaires, des papiers à consulter.
M. Merry lui coupa la parole en disant :
— Écoulez-moi, padre Paï! votre fille est grande; il faut la vendre comme l’autre. Mon ami est riche ; il a besoin d’une belle mulâtresse pour servir la comtesse sa femme, il l’achètera, et tout sera dit.
Le padre parut hésiter. Il regarda Montfort, et finit par lui dire :
— O senhor conde achètera véritablement la filha?
— Certainement, reprit M. Merry. Je vous le promets.
— Eh bien, dit le padre, je transgresse un peu mes devoirs de curé. Mais vous êtes Français ; j’aiine les Français. Vous êtes l’ami de l’ami Merry. Apportez-moi vos papiers. Nous ferons les publications nécessaires dans la huitaine, et de dimanche en huit, je vous marierai.
La filha est une bonne mulâtresse, qui sait repasser et coiffer. Elle sera l’amie de la comtesse et la vôtre. Vous loi donnerez sa liberté sous la condition de vous servir toute votre vie; elle vous suivra en France : comme elle est jolie, tôt ou tard je serai bien quelque peu votre father in lato, comme disent les Anglais : pour l’amour d’elle, vous m’enverrez de temps en temps un panier de champagne. Vous avez ma parole. Revenez ce soir avec votre fiancée et vos papiers.
Après quelques phrases amicales, échangées en portugais semé de français, les Européens se levèrent et prirent
congé du padre, qui les conduisit jusqu’à la porte et s'empressa de retourner dans son hamac.
A peine dans la rue, Monlfort dit à son guide :
— Veuillez m’expliquer ce que vous avez dit à ce padre, car je n’ai pas compris la moitié de votre conversation.
— Je le pense bien, dit M. Merry. D y a des abîmes entre notre clergé d’Europe et le clergé de ce pays. L’un est aussi vertueux, aussi détaché des choses de ce monde, que l’autre est occupé des joies et des biens de la terre. De son propre aveu, au vu et au su de toute la ville, le padre que vous venez de voir a, d’une mulâtresse qui habite avec lui, deux filles. Par leur mère esclave, ces deux filles sont esclaves aussi. L’année dernière, il a vendu l’une à un Portugais pour sept cent mille reis (2,100 fr.). Il veut vendre l’autre, mais il ne trouve pas d’acheteur; vous voulez être marié de suite; soyez cet acheteur. Vous débourserez deux mille cent francs, comme le Portugais. Si vous êtes assez riche pour affranchir votre esclave, vous le ferez, et ce sera une bonne action, qui portera bonheur à votre mariage, comme disaient de mon temps les pauvresses de France. Sinon, vous en trouverez quinze à seize cents francs à Maranhao. Votre mariage vous coûtera trente louis ; mais tout sera terminé en huit jours, et pendant votre passage au Brésil, vous aurez une esclave qui servira très-bien la comtesse.
— C’est une histoire de l’autre monde, dit Montfort. Tout cela est impossible.
— Si possible, que le fait est connu de toute la ville du padre, et que, si vous persistez dans vos résolutions, vous en aurez les preuves écrites. Ce curé, d’ailleurs, n’est pas plus méchant qu’un autre. Tous les curés ont des esclaves
<70 . l’ahàzonb
ici. Mon padre Paï est bon homme : de plus, il est brave, et c’est le seul homme de ce pays qui se soit battu en duel. Vous allez dire encore que je fais à plaisir une histoire marseillaise. Mais Je vous dirai les noms, les dates, la ville; et si jamais quelqu’un refuse de vous croire, je vous autorise à les citer.
En... une haine mortelle existait entre le curé que vous venez de voir et le chef de police ae sa ville. On m’a dit, je ne l’affirme pas, que le feu do haine qui les divisait, provenait d’une étincelle d’amour. Le padre avait un jour quitté sa cure, comme Pàris quitta la Grèce, et le chef de police n’avait retrouvé qu’à Tioie son Hélène perdue. Quoi qu’il en soit, égaux en richesse, en influence locale, en clients, les deux autorités, religieuse et laïque, se faisaient à coups de procès une guerre acharnée. C’est la coutume du pays.
Un jour, les deux adversaires se rencontrent chez le juge de paix, où les conduisait tous deux un incident de leurs querelles incessantes; ils s’abordent la colère dans les yeux, l’injure ù la bouche. La dispute s’échauffe, les menaces se croisent, les deux plaideurs se montrent les poings. Enfin, à bout de fureur, le curé s’écrie :
— Il faut en finir, et aujourd’hui même. Vous abusez de la robe que je porte, pour m’injurier sans cesse. Peu m’importe ma robe ! battons-nous.
— Volontiers, dit le chef de police, et tout de suite.
Alors, dans le prétoire niônie du juge de paix, et en
dépit de ses prières, chacun des deux combattants retire habit ou soutane, brise une des chaises de la salle d’audience, et s’emparant à la hâte du plus gros des pieds du meuble brisé, fond sur son ennemi le bâton à la main. On a écrit bien des pages sur des combats moins acharnés. La
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bataille, dit-on, dura plus de dix minutes, et, comme un assaut de boxe anglaise, elle eut cinq ou six reprises. A chacune d’elles, le curé disait :
— En avez-vous assez, M...?
— Non. Et vous, curé?
— Non. Alors continuons. Elle combat recommençait, et des deux côtés les horions pleuvaient comme grêle.
On n’a jamais pu savoir lequel des deux ennemis aurait remporté la victoire, et si le combat n’aurait pas fini par la mort de l’un d’eux. Mais le Juge de paix, à bout de prières et d’horreur, en voyant ainsi violer le sanctuaire des lois, sortit dans la rue et appela au secours.
Toutefois, comme le ciief de police et le curé étaient les deux personnages les plus importants de la ville, l’honorable magistrat n’osait pas appeler à voix haute, et se bornait à dire à demi-voix : « Au secours 1 au secours ! on se bail » La rue était déserte; la voix faible du plaignant n’allait même pas jusqu’à la maison voisine. Personne ne venait. Mais par malheur vint à passer un cadet brésilien. Il entendit et entra. Avec l’aide du juge de paix, forcé désormais d’intervenir,. il réussit à grand’peine à séparer les combattants. Le ciief de police, qui est un grand liomme chauve, avait le crâne martelé de coup.s; le curé avait un côté de la face déchiré, et ses épaules étaient meurtries.
Les deux ennemis regagnèrent isolément leurs domiciles, et le chef de police garda le lit pendant quinze jours. Je l’ai vu portant encore les traces de son duel homérique. Le curé disait sa messe huit jours après. ,
Celle boxe en justice, loin d’assouvir la haine des deux adversaires, l’aviva de nouveau, et les procès continuèrent. Enfin, las d’employer en vain des armes temporelles, le curé songea aux foudres spirituelles que l’Eglise
<72 l’amazone '
avait coutume de lancer contre ses ennemis pendant le moyen ûge. Il excommunia le chef de police. Ce dernier expédient lui réussit complètement; et un jour, au moment où ce magistrat arrivait dans une bourgade isolée, sur les bords du fleuve, il fut accueilli par une grêle de pierres. Les enfants tout d’abord, puis les femmes, et enfin toute la bourgade le poursuivirent jusqu’à son canot en criant :
— A l’excommunié 1 à l’excommunié!
Meurtri, à demi mort de frayeur et de blessures, il réussit à grand’peine à échapper aux fidèles. Il revint à la ville de la B... de toute la vitesse de ses rameurs, et avant même de regagner son domicile, il entra chez le curé; là, lui montrant scs habits qui portaient encore les traces des pierres reçues : i
-- Padre, lui dit-il, cela n’est pas de loyale guerre. Battons-nous de nouveau, si vous voulez; mais je vais à la messe, vous ne deviez pas m’excommunier.
Je vous l’ai dit en commençant, mon ami le padre n’est pas méchant. Le raisonnement de son catholique ennemi ' le loucha.
— Vous avez raison, lui dit-il. Eh bien, j’en ai assez de mes querelles avec vous. Je vous ai fait lapider, et vous êtes venu vous plaindre à moi contre moi; voulez-vous être amis?
— Volontiers, dit lé^Cbef de police; je n’ai pas de rancune contre vous. Mais vous ne deviez pas lancer celte excommunication.
— Je la lèverai aujourd’hui, dit le curé. .
Et pour prouver sa nouvelle résolution aux yeux de ses paroissiens, il sortit le jour même par les rues en donnant le bras à son excommunié. Depuis ce moment, presque
LES RÉVOLTÉS DU l’AllA <73
tous les soirs, à l’attendrissement des fidèles, on a pu contempler le curé et le chef de police, assis ensemble dans la seconde pièce d’une loja de la ville, cimentant leur •amitié nouvelle avec des cartes et de l’acachas.
Et maintenant que vous connaissez comme moi le curé Paï, votre futur marieur, attendcz-moi cinq minutes, je vais chercher ma montarie, et nous irons à bord.
Montfort, en attendant le Marseillais, se prit à réfléchir sur ces mœurs, sur ce padre, qui allait l’unir pour toujours à celle qu’il aimait! Le dégoût lui vint.
Fils du siècle, élevé dans un collège, Parisien, Montfort n’était pas un saint homme. Il n’élait pas môme ce que le monde appelle un homme religieux. 11 avait beaucoup lu et voyagé, — pas assez encore peul-ôlrc, — et eu voyageant il avait vu des Orientaux prier au nom du conquérant prophète; des protestants dériver par Luther ou Calvin à toutes les variétés des croyances humaines; des Espagnols défigurer le catholicisme à force de révérer les images; des Indiens invoquer le grand esprit des lacs, des forêts ou des plaines ; puis tous, protester de la suprématie divine de leur croyance. Si bien qu’à force de voir tant d’hommes convaincus, tant de religions opposées, il avait un peu perdu sa croyance propre, -cellé de ses pères, et oublié sa foi dans le fond de son cœur, comme un diamant de famille, qu’on garde sans le porter. Il s’était fait peu à peu ses devoirs d’ici-bas et sa religion à lui; c’est-àdire que, croyant à un Dieu et à une vie meilleure réparatrice, il faisait le plus de bien, le moins de mal, que le lui permettait sa nature humaine. A part cela, n’ayant ni exemple à donner, ni carrière à poursuivre, méprisant l’hypocrisie, — il ne pratiquait rien ; — mais il ne blas- ' phémait jamais, et tout en respectant la religion d’autrui,
l’amazone
il se fût laissé couper par morceaux avant de renier la foi catholique. A ses heures de détresse, il entrait dans une église, aux soirs où il n’y avait- personne, et priait du fond du cœur, à sa manière. Un jour, dans un danger, il avait fait un vœu — coûteux, — et il l’avait tenu religieusement. Quant à sa vie, il marchait ici-bas, respectant partout la bonté d’abord,
.... Car c’cs.l le fond des natures augustes,
puis l’âge, le malheur et l’intelligence; fidèle à ses amis comme à ses ennemis; fidèle à sa parole jusqu’à mourir; aimant sa liberté jusqu’à la misère, la vérité jusqu’au danger, l’équité jusqu’à la passion, et, pour le reste, dédaignant l’opinion des hommes.
Frappé au cœur dès le début de sa jeunesse, pour oublier, il avait pris la vie commune des jeunes hommes de notre siècle, .«e prêtant sans se donner : c’est-à-dire que pendant les dix années de son printemps envolé, il avait largement promené sa vie de jeune homme à travers des amours de passage : sans se cacher, du moins quant à lui, parce qu’il était libre de lui-même : sans remords, parce qu’en somme, il n’avait jamais trompé personne, séduit de jeune fille, faussé sa parole.
Mais en même temps il était de ceux qui regardent le mariage comme un lien sacré, qu’il faut ne prendre pas, ou prendre par amour, non par calcul ou par ennui, et puis respecter, comme on respecte son honneur. Or ce padre chargé de vices lui parut indigne de bénir son mariage.
— Non, se disait-il, non. Ce serait un blasphème, blasphème de religion, blasphème d’amour, que faire sacrer notre union par les mains de ce prêtre. J’attendrai plu-
tôt jusqn’à Maranhao, et^ s’il le faut, jusqu’en France. Clémence comprendra cela.
Et, absorbé dans ses pensées, il marchait 'sur la grève à pas oublieux, lorsque M. Merry lui frappa sur l’épaule eu disant :
— Eh bien, monsieur l’amoureux, nous rêvons donc à l’épousée, que nous n’avons pas vu arriver mon canot et votre serviteur?
— Non, dit Montfort rappelé brusquement à lui-même; au contraire. Je ne me marie plus, ici du moins.
— Ah! ahl dit le Marseillais d’un regard et d’un accent railleurs, nous avons donc vu passer quelque rouge Indienne avec ses belles épaules? l’envie de cueillii un coquelicot du chemin, nous a fait renoncer à l’amour légitime.
— Obi fit le jeune homme en souriant avec une moue dédaigneuse, les coquelicots sont sans durée comme sans parfum; et puis, fleurs de route, elles sont à tous, je ne les aime plus. Non, j’ai peur de votre padre : il est trop de ce monde. En nous unissant, il nous excommunierait peut-être, et ses mains de trafiquant ne .sont pas assez pures pour bénir. N’en connaissez-vous pas un autre?
— Mon cher comte, si l’évêque était ici, je vous conduirais chez lui; car monseigneur du Para est un saint homme, le vrai pasteur de ses ouailles. A le connaître, on dirait un évêque de France égaré dans l’Amérique du Sud. Il est en voyage parmi les Indiens de l’intérieur qu’il va visiter chaque année, à travers des dangers et des privations sans nombre. Mais sur cet hémisphère je ne connais que ce juste. Quant aux autres, peccatum eorum aggramtum est nimis, dirait la Genèse, et, iM)ur les sauver du feu du ciel, je suis devant vous plus pauvre qu’Abraliam devant le Seigneur. Si vous ne voulez pas de mon
176 l’amazone
padre à cause de ses mœurs, vous ue vous marierez pas dans ce pays.
— Alors, j’attendrai, reprit Montfort
Cependant le canot du Marseillais était arrivé contre le brick; le jeune homme y monta, tandis que M. Merry poursuivait sa roule jusqu’à la Caroline, afin d’aveflir M, Sharp de tout préparer pour la contrebande de la nuit suivante.
Paul et Henriette étaient sur le pont du navirç avec les officiers anglais. Madame Cerny était en bas, dans l’appartement que le commandant avait mis à sa disposition.
Montfort descendit; les tapis du salon du commandant anglais étoulTaicnt le bruit de ses pas. Il entra sans être entendu. Elle était seule et brodait. Il vint lentement s’agenouiller à ses pieds en lui prenant les mains :
— Voulez-vous me pardonner ce que je vais vous dire?
— Vous allez donc être bien coupable, mon ami, que vous vous mettez à genoux d’avance?
— Oui et non, répondit-il. Oui, car je viens vous demander de différer notre union. Non, car je vais vous dire pourquoi.
Et il raconta à madame Cerny tout ce que le Marseillais avait dit du padre.
— Vous êtes bien vraiment l’élu de mon cœur, Henri, lui dit-elle. Je ne vous pardonne pas, je vous remercie ; vous m’aimez comme je vous aime, — saintement.
Mais, à ce mot, une tristesse pa.ssa dans les yeux du jeune homme, et voila son regard un instant.
Elle s’en aperçut; car une femme qui aime voit tout.
— Henri, âme inquiète, qu’avez-vous encore? dit-elle. A quoi pensez-vous? à l’avenir ou au passé?
— • Je pense que je ne veux pas de ce prêtre, parce que
ses mains ne sont pas assez pares, comme si les miennes l’étaient pour approcher de vous, qui toujours avez vécu chaste jeune fille ou sainte femme. Je pense à mon passé de jeune homme.
— On dirait que vous aimez le malheur, Henri, et que votre ûme ici-bas est en quête de tristesses. Puisque je vous aime comme vous êtes, oubliez-le, votre passé! Le cœur ne se fane pas, il ne vieillit pas, il ne s’éteint pas. Il est comme la nature; quand il sommeille, c’est pour renaître, et ceux qui ont du cœur le gardent jusqu’à la mort. Mais, comme la nature aussi, il se prête sans se donner, et après moi, vous en aimerez une autre, Henri !
Ainsi, au moment môme de leur plus vif amour, au sein du plus grand bonheur de ce monde, l’affeclion partagée, l’un et l’autre ternissaient leur présent par des souvenirs ou des craintes, oubliaient leurs joies pour se pencher sur deux abîmes, le passé et l’avenir 1 Ah! l’àme humaine, c’est Vinsatiabilis unda I
E<a revue. — Le niaeaiubo et la Tcngeanec d’on nègre*
Et des chœurs sur ta tombe, en une sainte irresse, Chiintersient Kémésis, la tardive déesse,
Qui frappe le méchant sur son trône endormi.
A. CnÉNIEB.
Cependant tout était confusion et mouvement à bord de la Caroline. M. Sharp avait annoncé à scs passagers qu’ils pouvaient débarquer, et tous voulaient descendre en meme
l’amazonb
temps. Les bateaux du bord et quelques montaries arrivant de terre les emmenèrent bientôt. Ils partirent comme des oiseaux dont on ouvre la volière, ceux qui devaient revenir à bord, comme les autres. Les uns se dirent au revoir; les autres, adieu pour toujours. Chacun, en quittant ses compagnons, fit ses phrases' et ses offres de services, qu’il oublia avant même de toucher le rivage; et bientôt il ne resta plus sur le navire que le capitaine, M. Merry et l’équipage. Comme il n’y a pas d'hôtels an Para, les uns furent demander asile à des correspondants ; les autres, à des logeurs portugais, et avant la fin du jour tous ces hommes, qui depuis des mois entiers vivaient d’une vie commune, se trouvèrent dispersés, indifférents les uns aux autres, et la plupart séparés pour jamais.
M. Sharp se fit bientôt transporter à bord du brick anglais, afin de demanderai! commandant des matelots pour le lendemain. Les navires de guerre, même de nation à nation , refusent rarement ce service aux bâtiments de commerce : le commandant lui promit vingt hommes; le jour môme la Caroline déposa pour la forme quelques ballots à la douane : pendant la nuit elle débarqua en contrebande la presque totalité de ses marchandises. Le lendemain , avec l’aide des Anglais et de son équipage , elle s’échouait sur une espèce de bassin de carénage creusé par la nature sur le côté de la ville, où les navires vont se réparer comme ils peuvent.
Ainsi que l’avait prévu M. Merry, M. Sharp avait l’espoir d’être prêt à partir avant quinze jours ; son fret de retour l’attendait à Maranhao, il devait séjourner quelques semaines au moins devant celte ville, et, de là, partir pour France. Madame Cerny aimait M. Sharp, et même
sa brusquerie obligeante ; à part le mal de mer, elle s’élait trouvée à bord de la Caroline aussi commodément qu’on peut l’élre sur un navire. Les projets du capitaine cadraient avec son désir de voir son beau-frère à Maranliao. Là Paul pourrait épouser sa fille et attendre des jours meilleurs pour rentrer en Europe. Dès lors, libre d’elle-même, elle resterait auprès de l’oncle d’Henriette ou retournerait en France, au gré de Montfort, et l’avenir s’offrait riant à ses espoirs de mère et d’épouse.
Vers le milieu du jour, elle descendit à terre avec Henri, Paul, sa fille et le commandant du brick. Le, consul an-r glais leur montra les églises du Para, qui sont spacieuses, bien bâties, et, pour la plupart, somptueusement ornées. L’une d’elles avait même été remplie jadis d’ornements et de candélabres en or et argent massifs, d’une valeur considérable. Mais les chanoines chargés d’administrer l’église ayant trouvé , — selon les idées modernes, — que ces richesses enfouies ne produisaient rien, avaient acheté des ornements de cuivre, puis fondu, vendu, gaspillé l’or et l’argent apportés par la piété des premiers Portugais.
Montfort, cependant, avait été visiter la maison qu’il av^it louée pour Clémence et sa fille. Elle était déjà désertée par ses propriétaires, et les esclaves la préparaient pour ses nouveaux hôtes. M. Merry avait envoyé deux lits français, luxe inconnu au Para. Cependant le jeune homme, habitué au confort parisien , trouva cette grande maison si nue, qu’il prit un de ses nouveaux serviteurs et partit pour acheter ou louer des meubles. Cela est si doux d’orner la demeure d’une femme aimée ! Montfort eût acheté volontiers tous les meubles des marchands ; mais il s’adressa vainemeot de porte eu porte. À Bélem, ou ue
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vend de meubles que sur commande. En dépit de ses recherches, il ne trouva que trois chaises américaines à bascules , des rebuts de New-York, valant un dollar, qu’il paya trente francs, et que le marchand ne lui céda qu’en se faisant prier, et seulement pour servir un Français ! car là-bas les rôles sont renversés; ce n’est pas, comme en Europe, l’acheteur qui oblige le marchand en choisissant son magasin : non ; il faut supplier pour qu’on vous vende ; tous les objets coûtent trois fois les prix d’Europe; la plupart sont avariés ou vieillis, et cependant le vendeur se meut à peine ; à peine il daigne répondre , et s’il consent à.vendre, c’est toujours pour obliger son client! 'Le Para> c’est le paradis des, boutiquiers.
Longtemps avant la tombée de la nuit, madame Cerny était installée dans sa nouvelle et passagère demeure. Le soir môme, grâce à cette merveilleuse aptitude qu’ont les femmes pour s’assimiler toute chose, le luxe comme les privations, elle offrait le thé aux officiers du brick, et recevait quelques Brésiliens amenés par M. Merry.
Tandis que les Européens s’occupaient ainsi de leur . installation provisoire , toute la ville était en rumeur. Le ban et l’arrière-ban des troupes et de la garde nationale étaient convoqués pour le lendemain. L’aréopage provincial avait décidé que, pour montrer aux Anglais la résistance qu’on aurait pu faire, il y aurait grande revue des trois mille hommes de la garnison ; car, à la suite de la révolution récemment apaisée, on avait fait venir deux mille hommes des provinces du sud, pour renforcer le contingent provincial du Para.
En effet, dès le lendemain matin, le Champ de Mars de la ville, la place de la Pondre, se remplit de troupes. Après s’être fait attendre environ deux heures, Son Excel-
lence le commandant des armes, chef militaire de toute la ■ province, quoiLiue subordonné au président, arriva enfin.
C’était un pe;lit homme, chauve, à favoris réglés, à lunettes, à traits d’aigrefin, n’ayant de militaire que le nom, courbé dans son uniforme et embarrassé sur son cheval, qui, non moins que son cavalier, semblait n’avancer qu’à contre-cœur. A son arrivée sur la place, le canon du fort tira; d’inévitables foguetes sillonnèrent les airs; les tambours battirent — comme aux champs — une sorte de marche ressemblant à un rappel frappé par un débutant qui s’essaye.
Les manœuvres commencèrent aussitôt. Quatre ou cinq aides de camp, enfourchés sur des haridelles et habillés en officiers d’état-major, coururent à grand renfort d’éperons,- d’un bout à l’autre de la place; le bruit de leurs ordres, de leurs cris se contrariant l’un l’autre, dominait celui des hommes en mouvement. Les ofûciers anglais, pas plus que Montfort et les Français conviés à cette fête, n’étaient assez guerriers pour bien juger de la science militaire qui fut déployée. Ils virent seulement que les troupes ne paraissaient avoir ni des habits ni des armes de fabrique récente; que le programme de la revue, pompeuse affiche, qui se distribuait sur la place , portait deux régiments d’artillerie et un de cavalerie, qui figurèrent sans chevaux et sans canons; que ledit programme annonçait dix mille hommes, et qu’il n’en parut que trois mille environ ; que la garde nationale se composait uniquement de deux à trois cents officiers, couverts d’or et d’uniformes somptueux, qui vocitéraient en désordre devant une centaine d’indiens recrutés comme gardes nationaux ; que les officiers des troupes régulières paraissaient s’occuper fort peu des or-
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cires du commandant des armes, et les soldats, moins encore des ordres des officiers, ce qui amena confusion dans les manœuvres et confusion dans les rangs; (jue trois comjiagnies se heurlèrenl comme dans un assaut, entraînées par des ordres contraires; qu’au moment où les coups de r feu commencèrent. Son Excellence fut emportée par son cheval en dehors de la place et ne repirut plus; que les fusils ne partaient qu’au deuxième ou troisième tiré; que les feux de peloton ressemblaient aux feu de, file; enfin, qu’après la revue on vit passer environ trente soldats blessés par leurs camarades, et surtout par les fusils qui avaient éclaté dans leurs mains. Mais toutes ces choses étaient peut-être dans les nécessités de la revue, et fatalement incomprises par des hommes d’Europe? comme le dit un des aides de camp de l’Excellence au commandant anglais et à ses amis.
— Si vous étiez militaires, messieurs, vous seriez dans un enthousiasme véritable, au point de prendre part aux manœuvres ; car les Européens n’entendent rien aux mouvements de troupe. J’ai lu les guerres de l’empire, et si, à Waterloo, Napoléon avait su faire manœuvrer sa garde, il serait encore empereur! J’espère, messieurs, que vous raconterez en Europe la revue que vous venez de voir.
Deux jours après , le lendemain même du départ des Anglais, on lisait dans le Journal O Diario d'o Gram-Para :
« Les savantes manœuvres ordonnées par Son Excellence le commandant des armes, o iUusirissimo senhor, etc., non moins que la belliqueuse tenue d( s troupes et de la garde nationale, ont purté la teneur chez les ofiicicrs du brick anglais, qui ont mis à la voile des le lendemain. Si celte revue avait été faite dès le premier jour, nous n’aurions
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pas à déplorer l’afircssion sauvage dont la'ville de Bélem a failli devenir la viciime. Nous saisissons cette occasion pour féliciicr Sun Excellence le piésidenl de cette jirovince, o illuslrisximu , etc., ainsi que toutes les autorités de celle ville, pour leur aliiiude à la fois pleine de modération et d’énergie. D’un seul motel sans i ffusion de sang, ils ont fait laire le feu de l’ennemi ; honneur à eux! Si Rio- Janeiio suivait l’exemjde de ses provinces, le Brésil montrerait enfin au monde entier la puissance de ses armes. »
Pendant plusieurs semaines le journal répéta des articles dans le goût du précédent, et nos imaginations européennes ne peuvent réver ([u’à peine tout ce qui fut débité de phrases pompeuses et d’anailièines contre Rio-Janeiro, à l’occasion de celle revue; car le Para, qui est la province la plus arriérée du jeune empire, prétend régir le Brésil entier, et, selon lui, la capitale n’est qu’un goullre qui absorbe toutes les richesses des provinces.
Toutefois, les oificiers anglais fuient, pendant et après la revue, l’objet des aitenlions soutenues des principaux habitants, et le chef de la douane les pria niôme, ainsi que les Français, d'honorer de leur présence un grand bal qu’il devait donner le lendemain.
Le coramundanl s’excusa sur les nécessilés du service, 1rs embarras d’un prochain départ, etc. Mais le senlior Alfandega insistant avec toute l’obstination d un maître de maison qui veut faire ses frais de vanité, sir Nobleness se tourna vers Monifort ei lui dit en anglais :
— Si je pensais qu’un bal, ici, pût amuser madame Ceniy et sa fille, j’accepterais, et entre deux robbs de whist, nous irions y passer quelques minutes.
— Je ne pense pas , reprit Monlfort. Madame Cerny
184 l’amazone
aime peu le monde. Je sais qu’elle y allait rarement à Paris.
— Alors, dit le commandant, je refuse pour vous et pour moi.
Il se tourna vers le chef de la douane ;
— Je suis désolé, monsieur, lui dit-il en français. Mais d’antres soins nous retiennent. M. le comte de Montfort et moi, nous vous remercions.
Et sans s’occuper davantage de Sa Seigneurie désappointée, il donna le bras à Henri et s’éloigna. Mais les paroles dites à Montfort n’avaient p is été perdues pour tous. L’un des aides de camp du président les entendit, et une heure après madame Cerny recevait une mulâtresse qui venait, de la part de la senhora Alfandega, savoir si la dame Franceza daignerait recevoir sa maltresse avant la fin du jour.
Clémence, étonnée, y consentit, et vers cinq heures elle vit arriver à sa porte un hamac garni de plumes, porté par quatre nègres, et oscillant au lil d’un long bâton orné d’oiseaux peints de couleurs éclatantes.
Une petite jeune femme, blanche, mignonne, gracieuse, avec de grands beaux yeux sans pensée, coiffée de ses cheveux noirs, chargée de bracelets, descendit du hamac et entra chez Clémence. Elle était vêtue comme une Française en hiver : châle, robe de soie, dentelles, mais en cheveux, sans chapeau. Une négresse portait son parasol, et une mulâtresse son raobehoir. Elle entra timide, les yeux baissés, presque tremblante, salua chacun de la tôle et en silence, demanda à madame Cerny si elle parlait portugais, et la pria d’écouter une prière qu’elle venait lui adresser.
L’air triste et candide de la jeune Brésilienne toucha madame Cerny, qui la ût asseoir, et lui dit :
LKS KÉVÜLTKS DU PARA <85
— Je parle mal votre langue, scnhora ; mais je ferai de mon mieux pour vous entendre et vous rendre le service que vous réclamez de moi.
Montfort, Paul et le commandant se retirèrent dans la pièce voisine, afin de laisser le champ libre à la jeune femme, dont ils ignoraient les désirs.
— Minha senhora, dit la Brésilienne, il dépend de vous de rendre un grand service à mon mari et surtout à moi. Le senhor Alfandega donne demain un grand bal où toute la ville est conviée. Il désire beaucoup avoir à cette fêle les officiers anglais et les Français. Le senhor sait qu’ils viendront si vous voulez venir. Je viens vous inviter, ne me refusez pas.
Madame Cerny déclina sa puissance sur ses compatriotes européens, et ajouta que, quant à elle, vêtue de deuil, elle ne pouvait accepler.
Mais la Brésilienne insista vivement, et lui raconta les paroles du commandant à Montfort; puis, comme Clémence persistait dans son refus.
— Minha senhora, lui dit-elle, je vous supplie. Si je ne réussis pas, je serai malheureuse. Le senhor m’a dit : « Faites en sorte de décider cette dame, ou, après le bal, vous irez passer quinze jours, seule, au sitio. » Si vous saviez, senhora, nous ne sommes pas heureuses. J’ai lu dans un livre de France que , vous Française.s , vous sortiez seules, et vous receviez vos amis, comme il vous plaisait. Nous, jamais. Une ou deux esclaves nous accompagnent toujours. Jamais nous ne pouvons recevoir que devant nos maris. Ils sont si jaloux qu’ils nous défendent même de regarder par les fenêtres. Nous mangeons seules, à part, avec nos esclaves. Et cependant je sais bien, moi, par mes femmes, qu’ils font de longues visites et
l’amazone
qu’ils donnent des brncelet.s à des muMIresses. Ils nous parlent rarement, et nous laissent chaque nuit pour aller à la maison de jeu. A leur humeur, sans molif, ils nous envoient vivre tristement au silio pendant des semaines enlÎL’res. Toujours nous vivons enfermées, recluses, craintives. Notre .seule joie est de faire causer nos femmes; elles nous racontent tout ce qui .se passe dans la ville. Je vous supplie, honne senhorita, f.iites venir les étrangers : sans cela, je serai grondùe, et le seigneur m’accusera de votre absence.
Clémence demeurait silencieuse.
La Brésilienne rcpiit : — Vous, Françaises* qui êtes heureuses, vous ns savez pas comme les jours et les nuits sont loncrs pour nous. Oli! si je pouvais jamais aller vivre en France, voir votre Paris, vos spectacles, vos fêtes, où les femmes peiivimt causer et rire. Tenez, niinha senhora, venez demain, vous verri'z comme tout c.st triste pour nous. Venez! je vous aimerai tant. Venez! demain à l’église je dirai en votre nom mon chapelet tout entier; puis quand vous serez repartie, toujours je me souviendrai de vous.
Et la jeune femme pre.ssait la main de Clémence, et sa voix se faisait douce comme la plainte d’une enfant à sa sœur aînée.
Il y a , dans les yeux «t la voix d’une femme qui prie, plus d’éloquence que dans tous les gestes prônés par Cicéron lui-même : madame Cerny murmura à demi-voix :
— Pauvre petite I cela est si peu de chose qu’une heure,* et je la rendrai si heureuse!
Puis, se levant, elle ouvrit une porte et appela Montfort.
— Henri, lui dit-elle, la femme du directeur de la douane me supplie si vivement d’aller à son bal, que je n’ai pas la
force de refuser. Si vous ne voulez pas y aller, venez refuser pour moi. Si vous consentez, faiies, mon ami, que M. Nobleness y vienne avec nous ; il me semble que nous ferons une bonne action,
— Vous savez bien, madame, reprit Monlfort, que vos désirs sont des ordres. J’ignore vos motifs, mais je vais raconter votre décision au com nandant.
El rentrant dans la pièce voisine, il redit à l’Anglais les paroles de la veuve.
— Du moment où madame Cerny le dé.sire, dit ce dernier, J’irai, et pour que ces dames aient des danseurs européens, ajouta-t-il en souriant. Je donnerai permission à mes olfieiers.
Clémence entendit ces paroles, et un sourire d’orgueil féminin parut un instant sur ses lèvres. Puis s’adressant à la Brésilienne qui l’attendait en silence :
— Nous irons tous, chère dame, lui dit-elle, et vous pouvez de ma part dire à votre mari que nous irons pour l’amour de vous.
— Vous êtes bonne comme nossa senhora, reprit la jeune femme ; et dans l’expansion méridionale de sa joie, elle se leva et embrassa madame Cerny.
Puis, sans o.ser regarder qu’à peine Montfort, qui était revenu avec l’Anglais, elle sortit précipitamment.
Madame Cerny répéta aux deux jeunes hommes les paroles de la Brésilienne :
— El les Européennes se plaignent ! dit le commandant en riant. Avouez, madame, que la vie d’Europe est le paradis des femmes.
— Oui, monsieur, reprit Clémence, si vous n’aviez pas inventé les clubs et si Lima n’existait pas : c’est là, dit-on, que les femmes sont vraiment souveraines !
l’amazoine
Une conversation demi- rail leu se de part et d’antre, s’engagea entre les Européens, jusqu’à l’heure où M. Merry vint chercher scs compatriotes et le capitaine, pour aller dîner chez le consul anglais.
Le commandant présenta Monlfort à la femme du consul. C’était une nièce du grand Irlandais : de cet homme dont le nom , symbole de patriotisme religieux et pacifique, traversera les âges, à l’éternel honneur de la justice anglaise.
— Madame, dit-il, perraetlez-moi de présenter à la nièce d’O’Connell un gentleman catholique et français.
Montfort s’inclina très-bas : il était de ceux que l’envie ne trouble point et qui aiment à saluer la gloire des pères sur le front des enfants.
Le dîner fut français par Ic.s mets et la gaieté amicale, anglais par les vips. Les Brésiliens du Para mènent une vie misérable par leur faute; car, là comme partout, avec un peu d’argent et d’habitudes de gentleman , on peut vivre.
Après le repas, dans le fumoir, le consul dit à ses hôtes : — Si je n’avais pas eu l’honneur de vous avoir à dîner, j’aurais été, par curiosité, passer une nuit étrange. Vous avez ouï parler des mucambos de nègres. C’est ce qu’on nomme, dans nos colonies, des asiles de nègres marrons. Ils sont très-nombreux dans les solitudes amazoniennes. La révolution qui vient d’être apaisée les a fait augmenter encore, et un jnucambo de nègres s’est formé à une marée de la ville, dans le Capim, affluent du Guama, qui se jette dans l’Amazone à un quart de lieue d’ici. Il n’est pas nombreux , par suite, peu aguerri, et composé d’esclaves récemment échappés. J’ai été informé ce matin, par un major brésilien que je connais pour venir m’em-
prnnter de fois à autres cinq piastres qu’il ne me rend jamais, que celle nuit même une expédition devait partir pour aller détruire ce mucambo. Le plus grand secret a été gardé, parce que, si le bruit avait transpiré, les nègres marrons auraient été prévenus par les esclaves de la ville et surtout par les Portugais.
— Comment, par les Portugais? dit le commandant.
— Oui, les logistes d’ici sont tous Portugais, et comme ces hommes ne connaissent qu’un dieu, le lucre, la plupart d’entre eux font du commerce avec les mucambos. Les nègres marrons qui composent ces asiles cultivent beaucoup; à époques incertaines, toujours de nuit, quelques-uns d’entre eux descendent la rivière sur les bords de laquelle ils ont leurs habitations, viennent secrètement en ville et vendent leurs denrées aux logistes , contre de ' la poudre, du plomb, des étoffes, du tafia, etc. Les Portugais les rançonnent et sur les denrées et sur les marchandises. Les nègres, hâtés de repartir, acceptent tout et retournent en hâte à leur asile. Aujourd’hui, le président et mon Brésilien , qui est le chef de l’expédition , savent seuls la razzia projetée : un bataillon de troupe et une cinquantaine d’indiens Mundurucus sont réunis à une lieue d’ici et doivent partir cette nuit même, à neuf heures, pour saccager le mucambo et saisir les esclaves. Cela .sera chose curieuse à voir.
— Parbleu! dit le commandant, si vous savez la roule et voulez y venir, la nuit est belle. Nous prendrons ma baleinière. Elle peut tenir vingt personnes. Nous sommes .six, j’embarquerai douze matelots. Nous serons partis dans une heure, et quand les Brésiliens iraient comme le vent, nous les rejoindrons avant le sac du mucambo. Estce loin ?
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— A cinq heures à peine, dit le consul. Mais ces daines ?
— Ah! voilà bien ies hommes mariés! reprit le commandant; toujours enchaînés. Kh bien, vous leur direz que nous parlons faire une pnriie de chasse et que demain malin nous serons de retour. Elles passeront ici la nuit ensemble.
Le consul, marié depuis une année à peine, avait pour sa femme un culte véritable. Mais, ennuyé de la vie monotone du Para, il é'ait avide d’émotions et de spectacles. Paul et Moiilfort, l’esprit eiicprc empreint des émotions de Manijo, eussent préféré peut-être rester près de leurs fiancées; mais les Anglais insistèrent; la course nocturne fut décidée.
Le commandant envoya le midshipman qui l’accompagnait (aire armer la baleinière, et prévenir le lieutenant du brick.
En .sa qualité de célibataire, M. Mei’17 se chargea du men-soiige, et, entrant dans le salon des dames :
— Vous savez senlioras, dit-il, (jue les vieux garçons ont de tout temps été des trouble-ménages; — j’emmène ces messieurs à la chasse à la pa.ssée. C’est le moment des bécasses. La nuit est superbe, le commandant nous prêle sa baleinière, et demain malin nous vous rapporterons autant de gibier qu’il y en a dans toute la Proyericc.
— C’e.st-à-dire rien! dit Monifort en riant. On n’est pas plus Marseillais que \ous, mon cher Merry.
Le spirituel Gascon de li Caneb ère défendit son aride patrie et la véracité de ses corap ilrioles avec une verve parfaite. 11 décrivit si bien les plaisirs de sa chasse imaginaire, que lorsqu’on vint prévenir le commandant que la baleinière était prête, les dames, sans défiance, en-
viaient le plaisir des voyageurs. La chasse fut de tous les temps le meilleur des prétextes, pour les maris qui s’absentent
Le fleuve coulait à quelques pas de la maison du consul. Les Européens trouvèrent dans l’embarcation les armes nécessaires. Ils partirent. La marée les portait; les hommes courbés sur les avirons faisaient filer comme une flèche le léger canot. Au bout de cinq minutes, ils entrèrent dans le Guama, et une heure à peine après avoir quitté la demeure consulaire, le matelot du gouvernail signala par l’avant six embarcations qui, comme eux, remontaient le fleuve à la rame.
C’éUiienl les Brésiliens. La baleinière anglaise passa rapidement contre les premiers canots, qui étaient remplis de soldats : une ou deux voix les hélèrent en passant; mais le commandant ne daigna pas répondre et rejoignit la mon tarie de tête, où devait se trouver le chef de l’expédition. Il y était en elTef, et le consul, reconnaissant son emprunteur, l’interpella d’un nom de baptême.
— Mais c’est le major Algoz, dit M. Merry en regardant avec atlention le Brésilien, qui, à la voix du consul, faisait ralentir les pagaies de ses hommes.
— Lui-même, reprit une voix enrouée, mais forte. Et par quel hasard M. Merry vient-il à la chasse aux nègres? car je présume que le senhor consul vous a prévenus de ce que nous allons faire.
— Par curiosité, comme moi, major, répondit l’Anglais; et j’ai pris la liberté de vous amener quelques amis.
— Tant mieux! après votre refus, je ne vous espérais pas, mais vous êtt's les bienvenus. J’ai de bons renseignements. Le mucambo est au complet. Quelques-uns
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des fugitifs sont venus hier en ville ; comme ils ont emporté beaucoup de tafia , nous les trouverons tous. En attendant, messieurs, leurs canots peuvent rôder dans le fleuve. La nuit et sur l’eau, les Voix s’entendent de loin. Suivez ma monlarie, et parlez le moins possible. Pour ma part d’éternité, je ne voudrais pas manquer ces nègres.
Le silence recommença. On entra enfin dans la rivière sur les bords de laquelle était situé le mucambo. Les Indiens, épars sur les canots, descendirent à terre pour tourner à pied, par le bois, le repaire des fugitifs. Paul et Montfort distinguèrent les tatouages des Mundurucus, et crurent même reconnaître le vieil Antonio. Mais l’ombre des arbres couvrait le fleuve, et à peine débarqués, les Indiens disparurent dans la forêt.
Les barques poursuivirent leur course. Seulement le major donna l’ordre à ses boramos d’obsei’ver un silence profond et de pagayer lentement pour ne faire aucun bruit sur les flols. Le commandant anglais fit les mêmes recommandations à sés matelots, et les sept canots, se suivant à se toucher et rasant la rive pour ne pas être en vue sous les rayons de la lune, continuèrent à remonter la rivière.
Après deux ou trois heures d’une marche lente, on entendit au lointain un cri ressemblant, à s’y méprendre, à celui d’une aigrette qui s’envole. Le Brésilien se pencha vers la baleinière anglaise et dit à voix basse :
— Les Indiens sont postés. C'est le cri de leur chef. Le mucambo est à cinq minutes à peine. Les nègres ne sc défendront probablement pas; cependant préparez vos armes. Vous savez qu’on les tue le moins possible. Un esclave vaut un conlo de reis (3,000 fr.).
Bientôt la barque du major heurta la rive. Il sauta à terre ainsi que ses hommes.
— C’est là, dit-il à voix basse.
Mais à ce moment, hasard ou connivence, un coup de feu retentit sur Tun des bateaux où se trouvaient les soldats.
— Canalha! s’écria le Brésilien, et se tournant vers sa suite :
— A terre, à terre, messieurs, tout le mucambo est debout maintenant.
La plage cependant semblait dormir. On n’entendait que le bruit des soldats , qui débarquaient sur un sol boueux, à travers les hautes herbes. Les Européens les imitèrent.
Le commandant donna l’ordre à deux matelots de rester sur la baleinière, et faisant signe aux autres de le suivre, il rejoignit le major et les Français.
Trois des canots de suite continuèrent à remonter le fleuve pour débarquer plus haut les soldats qui les montaient.
Une partie des Brésiliens s’échelonna en silence sur la rive, tandis que l’autre se ^oupait derrière son chef. Mais, à ce moment, on entendit une clameur d’effroi qui partait des profondeurs de la forêt, puis des cris de toute nature, et deux ou trois coups de feu.
— Ils ont trouvé les Indiens, cria le major. En avant!
Se tournant vers les Anglais :
— Suivez-moi, leur dit-il rapidement, et surtout ne lirez pas.
— En avez-vous envie ? dit le commandant à Montfort.
— Certes, non, reprit le jeune homme. J’aime trop ma
494 l’amazone
liberté pour troubler celle d’autrui. Je n’ai que de la pilié pour les malheureux que nous chassons.
Ils lirent ainsi une centaine de pas sous bois, à travers un sol déirempé, couvert de branches et de troncs d’arbres pourris. Montfort, encore faible de ses blessures, suivait difficilement à l’aide d’une canne que 'le consul lui avait prêtée. H allait cependant. Tout à coup un large espace de terre sans forêt se découvrit aux regards. A la clarté de la lune, on distinguait des troncs d’arbres encore delxiut, brûlés à trois pieds de terre environ, puis des maïs, du riz, des ananas, des maniocs, et dans le milieu, sur une sorte de monticule, dix ou douze toits de feuilles : les restes d’un feu mal éteint jetaient dans le champ une lueur rougeâtre et indécise.
Les cris s’étaient rappnvchés, et bientôt on vit déboucher sur la clairière des formes noires qui hurlaient en courant. Elles parurent hésiter un instant dans leur fuite ; mais presque aussitôt, reprenant leur course précipitée, elles s’enfoncèrent dans la forêt, du côlé où se trouvaient les Européens, mais à une autre extrémité du champ découvert. Les cris augmentaient, et de nouveaux nègres, parmi lesquels on distinguait des enfants et des femmes, arrivaient, suivant les preinters, à pas inégaux.
Les blancs restaient à leur poste, ensevelis dans l’om- . bre de la forêt, sur le bord de la prairie. Le major, sur loules choses, leur avait recommandé le silence et l’immobilité.
De nouveaux cris, plus violents encore que les premiers, retentirent du côié par Iciinel avaient disparu les fugitifs; puis la clairière, un instant déserte, se remplit de nouveau.
Les esclaves arrivaient en droite ligne aux Anglais et à
Monifort. A dix pas d’eux environ, un grand nègre aux formes alhléliques, qui courait comme par des ailes, aperçut le premier ces nouveaux ennemis. Il changea encore une fois de route, et lepariit dans la direction des cabanes. Tous ceux qui le suivaient iireut volte-face comme lui.
Mais alors du fond de la clairière partirent des cris sauvages et gutturaux qu’il était facile de reconnaître. C’étaient les Indiens qui avançaient. Aussitôt le major, donnant l’exemple à ses soldats, se précipita à la poursuite des fuyards, en criant aux Européens :
— Sus! sus! Il y a cent mille reis par nègre pris.
— Que [lersonne ne bouge! dit le commandant anglais à scs hommes.
Et se tournant vers ses amis :
— Nous regardons, n’est-ce pas, messieurs? Nous ne sommes pas des négriers.
— Parbleu ! dit Monifort, et au besoin, moi j’aide à fuir.
Au cri de leur chef, les soldats échelonnés le long de la
rivière, traversèrent la forêt et arrivèrent de tous côtés sur la campine, resserrant le cercle fatal dans lequel les fugitifs étaient enveloppés.
Le silence se fit alors parmi les esclaves ; sans quelques cris échappés aux enfants, on eût dit que tous ces pauvres effrayés avaient été subitement paralysés. Réunis en groupe au milieu du champ en avant de leurs cabanes, ils n’essayaieni plus de fuir. En une minute les Indiens et les soldats furent sur eux. On entendit des imprécations et des coups qui tombaient de tous côtés sur les nègres impassibles. Mais le silence se rétablit peu à peu; les vainqueurs garrottaient leurs prisonniers.
l’amazone
— Puisque nous sommes venus, dit le commandant, voulez-vous voir de plus près?
— Allons ! dit M. Merry.
Et les Européens arrivèrent près des nègres qu’on achevait de lier. Il y en avait trente environ, hommes, femmes, enfants. Chaque esclave avait autour de lui cinq ou six soldats qui lui attachaient les mains.
Le major, cependant, avait allumé une torche de résine au feu qui brûlait dans la clairière, et, prenant tour à tour chaque nègre par sa tête laineuse, il lui portait la torche au visage à lui brûler la face, et le regardait d’un œil scrutateur.
— Voilà le major qui fait son inspection, dit M. Merry. Mais silence! c’est une horrible histoire qu’il n’est pas prudent de conter tout haut.
Tout à coup on vit le Brésilien promener vivement sa torche le long du corps de l’un des captifs, puis la ramener précipitamment à son visage, tout en regardant sa victime d’un œil inquisiteur, et qui, peu à peu, semblait se dilater de colère. Enfin, le blanc poussa comme un rugissement de bête fauve, et plaçant la torche sous le menton du nègre pour lui faire lever la tète :
— Tu es le frère de José, lui dit-il. Où est ton frère?
L’esclave pnusssa un cri de douleur et fit deux pas en
arrière ; mais d’une main le Brésilien saisit ses cheveux crépus et replaça de nouveau sa torche à toucher son visage. On voyait rougir et brûler la peau de la victime.
— Bourreau! cria le commandant, qui était placé contre le Brésilien à le loucher; c’est trop fort!
Et saisissant la torche aux mains du major, il la jeta à dix pas de là.
— Qui loüche à ma vengeance? hurla le blanc en portugais.
— Parbleu ! je crois que vous me voyez bien ! dit l’Anglais en sa langue.
— Je n’entends pas ta langue damnée, sans quoi je te corrigerais comme lu le mérites.
Puis se tournant vers un de ses soldats :
> — Tapuyo, lui dit-il, va ciiercher la torche. Je vais recommencer; et s’il recommence, malheur à eux!
— Que dit-il? murmura l’Anglais.
— Il dit, reprit M. Merry, que si vous ne vous calmez pas , cela va se gâter. Laissons ces sauvages entre eux ; esclaves et maîtres, ils se valent; et regagnons la baleinière. Nous sommes quinze, ils sont trois cents.
— Non , par Dieu! jamais il ne sera dit qu’un homme en aura torturé un autre sous mes yeux sans que j’aie fait effort pour l’empécher. N’est-ce pas votre avis, messieurs? dit-il en se tournant vers les autres Européens.
— Certainement, reprirent Paul et Monlfort d’une seule voix.
— Laissez-moi lui parler alors, dit M. Merry, et il s’avança vers le Brésilien.
Mais, sans s’occuper de lui, ce dernier avait repris la torche des mains des soldats et l’approchait déjà du supplicié, lorsque Montfort, qui pendant ce colloque s’était rapproché du nègre, donna un coup sur la torche, qui de nouveau tomba par terre.
— Ah! celle fois, tu payeras pour tous, toi, dit le major; et, saisissant un poignard à longue lame qui pendait à sa ceinture, il essaya de le lever; mais il n’en eut pas le temps; la canne du jeune homme tomba sur son poignet,
198 l’amazone
comme une balle, et le poignard échappa de la main meurlrie.
Le blessé porla son corps en arrière pour se ruer sur son ennemi, mais aussilôl la canne rapide lui arriva en plein visage ; il rugit de douleur et porla sa main valide à sa figure.
Toute cette scène s’était passée si soudaine, que ni les autres Européens ni les offieii rs brésiliens sous les ordres du major, n’avaient eu le temps d’intervenir.
Une minute presque entière s’écoula ainsi, silencieuse de pat t cl d’autre. Le major tenait son visage qui saignait. Les soldats avançaient pas à pas, regardant tout d’un air indifTcrenl ; les Indiens et les nègres étaient impassibles.
— Le Français ronnall la canne, murmura à demi-voix l’un des matelots anglais.
— Silence 1 dit le commandant. Rangez-vous derrière moi et soyez parés.
Cependant le Brésilien, revenu de sa première douleur, roulait sur toute la clairière des yeux égarés de fureur. Enfin il aperçut un de ses officiers qui le regardait en montrant les Européens.
— Faites entourer les étrangers, cria-t-il ; qu’on les attache comme les nègres.
Et il se prit à rire par saccades en disant à M. Merry :
— Vous >avez que le major se venge.
— Que dit-il ? reprit le commandant.
— Il donne l’ordre de nous garrotter comme les nègres.
L’Anglais se tourna vers ses matelots :
— Soyez prêts, dit -il. Le premier soldat qui vous touchera ou l’un de nous, jelez-le à terre.
Le major, cependant, répéta son ordre. Peu à peu, sur
les instances des officiers, les soldais se formèrent en rangs.
Le commandant arma froidement un de ses pistolets, et le dirigeant sur le major :
— Monsieur Merry diies lui que si les soldats louchent à l’un de nous, je le lue comme un chien.
M. Merry répéta les paroles.
— C’est bon, c’est bon, dit le major, nous allons voir.
Mais, tout en parlant, il fut se ranger au milieu de ses
hommes, hors de vue du pistolet. Les sol lais avaient peu à peu formé leurs rangs, et leurs ofliciers, prenant courage dans leur nombre , les exhortaient à saisir les Européens.
Une lutle semblait imminente : les Brésiliens se sentaient trois cents contre quinze, avec des fusils cl une foiêt pour les prolégcr; leur audace croissait d’instant en instant, et on les entendait s’exciter l’un l’autre.
— Il faut en finir, dit l’Anglais, le plus tôt sera le meilleur. Marchons au canot. Et se tournant vers ses hommes, il leur commanda d’ouvrir la roule à travers les soldats.
Les matelots se retournèrent, les piques en avant, tandis que le commandant et les Européens suivaient, le pistolet au poing. Les rangs des soldats s’ouvrirent. Mais, par derrière, un coup de feu, parti des rangs brésiliens, atteignit un matelot à l’épaule.
— A la forêt, vile, .sans courir ! cria le commandant.
En une minute le.s Européens eurent g'gné le bord du bois. La, ils s’arrêtèrent. Ce n’était point par celte partie de forêt qu’ils avaient pénétré dans la clairière, et ils ne se reconnaissaient plus.
Le danger croissait d’instant en instant.
Déjà les Brésiliens avaient tiré quatre ou cinq coups de
iOO l’amazone
feu sans atteindre personne. Déjà ils s’engageaient dans le bois à la poursuite des blancs, et les ténèbres doublaient leur audace.
Le commandant, ne sachant quelle roule prendre, hésitait à détacher un homme en éclaireur. Quelques secondes se passèrent, silencieuses, menaçantes de part et d’autre; l’aube d’une lutte sans merci.
Tout à coup un cri bien connu de Paul et de Montfort retentit au milieu de la campine ; c’était celui du vieux chef, d’Anlonio ; puis en quelques bonds une cinquantaine d’indiens arrivèrent près des Européens. Le commandant, croyant avoir affairé à de nouveaux ennemis , avait déjà donné l’ordre à ses hommes de serrer leurs rangs et de recevoir les agresseurs sur les piques. Mais Montfort lui cria :
— Laissez, laissez, commandant; ce sont des amis. J’en suis sûr.
'Et, sortant de la clairière, il alla au-devant des Indiens.
— Pourquoi le blanc défend-il cet Urubu? Pourquoi n’a-t-il pas appelé Antonio? Antonio est un chef, ici comme sur la grande île.
— Je ne t’ai pas vu, mon vieil ami, dit Montfort.
— C’est bien, la nation et toi vous êtes amis des Mundurucus. Antonio te donnera l’esclave. Attends, le chef parlera.
Il revint vers le milieu de la clairière afin d’être mieux entendu. Le mouvement des Indiens avait effrayé tes soldatsr, qui, pour la plupart métis ou mulâtres, tremblaient devant leurs belliqueux alliés les Mundurucus. Ils étaient retournés autour des nègres pour veiller sur leur butin vivant : ne sachant pas si les Indiens marchaient pour ou
contre les Européens, et de toute manière, sentant qu’il n’y avait à gagner que des blessures au milieu de celte lutte. Les officiers avaient imité leurs soldats. Seul, le major gardait sa colère sanglante, et on l’entendait gourmander ses hommes.
La voix d’Antonio s’éleva, dominant le tumulte :
— Les blancs sont amis des Mundurucus. Pour un blanc tué. Antonio tuera trois soldats.
Le major hurla un juron portugais, et .se jeta à la rencontre du chef, qui se dirigeait vers les prisonniers. Il accabla l’Indien de menaces et d’inveclives. Antonio resta calme comme une statue; sans répondre, il s’avança vers le nègre brûlé par le major, et, mettant un doigt sur l’épaule du captif :
— Antonio et ses hommes ont pris cet esclave; Antonio l’emmène. Et poussant le nègre par les épaules, il le fit marcher devant lui du côté des Européens.
• Mais le major, ivre de colère, se rua sur l’esclave, et, le saisissant aux cheveux, le jeta à terre en disant :
— Je suis chef ici. Je prends ce nègre ; et si tu désobéis encore, je te ferai esclave toi et les tiens.
— Anlonio n’est pas noir, — il rit de la colère , — il veut r Urubu pour le donner aux jilancs. Le nègre est à lui. *
— Tu le veux. Eh bien, prends-le; et, se baissant sur l’esclave, le major lui tira un coup de son pistolet, à bout portant. Le nègre se renversa. La balle lui avait traversé la poitrine. Aux convulsions perdues de son coips, on pouvait juger la mort imminente.
L’Indien le regarda une seconde, puis relevant la tête :
l’amazonk
— Lp Tnnjor est un voleur, dit-il froidement.
— Ail! je suis un voleur, sauvage, chien sans bap- Ifline. Quand tous les Muruliirijcus seraient ici , toi aussi lu mourras.
El SC jetant sur le fusil de l’un des soldats qui renlcdraient, il se recula d’nn pas afin d’ajusier le chef; mais la hache d’AnUmio vint lomher. par le dos, sur le canon du fusil qui s’inclina jusqu'au sol. Puis, l’arme, sillonnant l’air, s’enfonça dans la tùte du major, d’un coup de bûcheron.
Le Brésilien leva vers son front deux mains mortes déjà, puis s’aff lissa sans un cri. Lorsque le corps de son ennemi fut tout li fait gisant sur I ■ sol, le chef relira sa hache, et, sans s’occiqier |ilus des nègres ni des soldats, retourna vers les Européens qui l’allendaient toujours sur la lisière de la forêt. Ses Indiens restèrent confondus avec les Brésiliens autour des prisonniers.
En arrivant près des blancs, le chef leur dit :
— Anloriio conduira ses amis au canot : l’esclave est
mort. '
Les Européens cependant, n’avaient assisté qu’imparfaitemenl à la scène précédenle. Hs avaient bien entendu la fureur du major, et à la clarté de la lune, démêlé vaguement sa lutte avec le Mundur^cu, Mais il n’y avait pas temps |)Our des questions.
Moiilforl dit aux Angl lis de suivre leur nouveau guide, et qnelipies minutes après tous arrivèrent sur les bords du fleuve, à quelques pas de l’endroit où se trouvait la baleinière.
— V’oilà un sauvage qui vient de nous tirer d’un bourbier fatal. J’aimerais" mieux être aux grilTes d’un tigre qu’aux mains du major, dit M. Merry en montant dans le canot.
LES nÉVOLTÉS DU PARA 203
An mot de major, le chef releva la tête avec orgueil en disant :
— Il est mori ^ La hache d’Antonio est forte. Avant la lune jirochaine, bien des cadavres poriugais dormiront sur la terre. Le major est le premier. Son sang a rajeuni le fer d’Anlonio.
Et levant en l’air sa hache encore sanglante, il s’enfonça dans la forôt, sans écouler les remercîmenls de Monlfort et des Européens.
— Embarquons, embarquons, messieurs! dit le commandant. Nous ne sommes pas à bord du l.aw, et, sans avoir peur, il est inutile de s’exposer aux balles de ces mécréants.
— Oli ! si le major est tué, il n’y a plus de danger, reprit le Mar.-^eillais.
La baleinière fut mise à flot, et les matelots, comprenant la nécessité d’un prompt départ , eurent bientôt gagné le large du fleuve et reiiris le chemin du Para.
Le sib nce dura quelques minutesi. Chacun des Européens revoyait par la pensée le danger auquel il venait d’échapper. Mais la nature de M. Jlerry ne pouvait se plier à une aussi longue paralysie de sa langue, et, comme il avait coutume de le dire, en se raillant lui -même :
— Merry, mon bon garçon, tu deviendras peut-être aveugle, sourd, cacochyme, je ne sais; muet, jamais! car avant cela, tu seras mort!
El le Marseillais, mourant d’une histoire rentrée qu’il voulait conter depuis le moment où il avait rencontré le major Algoz, s’adressa à scs compagnons en disant ;
— Maintenant que nous sommes seuls, messieurs, nous pouvons nous féliciter d’avoir échappé à un grand péril,
l’amazone '
Yoas ne connaissiez donc pas le major, consul, que vous nous avez emmenés à sa suite sans prévenir ces messieurs?
— Non , dit le consul , il ne se faisait appeler que par son nom de baptême, — vous savez bien que c’est leur usage à tous , — et je ne le connaissais que par sa ponctualité à m’emprunter de l’argent sans me le rendre. Mais il est mort, paix à ses dettes.
— Oui, et surtout, morte la bête, mort le venin, car c’était l’homme le plus féroce que j’aie vu de ma vie. Pendant une des relâches du cabanage, savez-vous ce qu’il a fait un jour?
— Non, reprit le consul. Mais vous avez envie de nous le dire, dites : les heures sont longues d’ici au Para.
— Je ne me ferai p;is prier, reprit le Marseillais. Chacun ici-bas porte marotte en tête; les fous sont ceux qui n’en ont pas. Ma marotte, à moi, c’est de conter. Vous le savez ; tout le monde me le dit : sur ce défaut ma pudeur est morte. Écoutez :
Le dernier président avait confié au major cinq Indiens cabanos sai.sis sur le fleuve Acara. Les captifs s’enfuirent, mais le Brésilien réussit à les reprendre le jour môinc. La nature avait doué ce misérable d’une force prodigieuse. Il se fit amener successivement les prisonniers ; puis, les saisissant l’un après l’autre à bras tendu, avec un sabre d’abatis, il leur trancha à chacun un coté de la joue et une oreille, et les jeta sur le sol en leur disant tour à tour ;
— Tu peux fuir maintenant, le major t’a marqué.
Mais on dirait que parfois la Providence , comme pour
faire un salutaire exemple, devance l’heure des châtiments, et frappe le coupable sur celte terre même.
Peu de temps après ces actes de froide férocité, le major fut cruellement atteint dans, la seule affection qu’il
avait en ce monde. Cet homme avait sept esclaves, qu’il accablait de mauvais Iraitemenls : cachots, supplices, coups de corde, tout ce qu’il pouvait faire aûn de les martyriser, sans jamais aller assez loin pour se priver de leur travail , il le tentait sur eux. Mais, par une anomalie bizarie de cette bestiale nature, ce tigre avait un amour au cœur : il adorait sa fille, enfant de six ans, rose et blanche, qu’il avait eue d’une de ses mulâtresses. Battant la mère à tout propos et souvent jusqu’au sang, il avait pour l’enfant un culte paternel poussé jusqu’au délire; on le voyait sans cesse tenant sa fille sur ses genoux et berçant son sommeil comme une mère inquiète; l’habillant lui-méme chaque malin, la faisant manger luimême; cédant toujours à tous ses caprices enfantins, quels qu’ils fussent : un père-mère enfin.
Un jour, le major avait frappé ses nègres plus vivement encore que de coutume. A bout de souffrances, les esclaves se réunissent pendant la nuit et jurent de se venger. Un nègre qui veut se venger ne connaît rien, ni le danger, ni la justice, ni l’enfance. C’est un taureau qui voit du rouge; mais un taureau humain, cherchant le cœur pour tuer à coup sûr. D’un commun accord, ils décident de sacrifier l’enfant. L’un d’eux va dans le bois, cherche un serpent à ^ blessure mortelle, trouve bientôt un serpent à sonnettes, le tue, lui arrache les crochets et revient à la case. Là, sur le devant de la porte du maître, à un endroit où chaiiue malin l’enfant venait se placer, puis s’arrêter, les assassins plantent en terre les deux dents du reptile, côte à côte, les pointes en l’air.
Le major habitait alors la ville de P 1. Dans cette
bourgade, comme dans toutes les petites villes du bas Amazone, pendant la semaine, chacun va pieds nus. Ce n’est
l'amazoise
que le dimanche qn’on porlc ses vôtemenls somptueux. Au malin, l’enfant accomplit sa station accoutumée, pieds nus et à la place ordinaire. Cim] minutes après, elle se tordait sur elle-nième dans des douleurs et des cris alTieux.
Le major était comme fou. Il prenait sa fille mourante, la soulevait, l’enibrassail , lui parlait. La mère pleurait. Ni l’un ni l’autre ne fiouvail s’expliquer celle soulînmce terrible et soudaine. Enfin la mulâtresse pensa au poi.<on. Quand il s’agit de son enfant, une mère devinerait l’énigme du sphinx; l’amour maternel est un diamant : il n’y a ténèbres qu’il n’éclaire. Elle appela un esclave. Personne. Tous avaient fui.
Cependant les jambes de la petite fille bleuissaient à vue d’œil. Sa ligure violacée se tordait en convulsions suprêmes. La mère cherchait, cherchait; enfin, sous un pied, au talon, deux piqûres, comme des piqûres d’aiguille, apparurent à son regard maternel. Elle comprit tout. Mais il était trop tard. L’enfant mourut.
Le major embauma sa tille lui-même, à la mode indienne, avec des simples, et couvrit le petit cadavre de bijoux, de parfums et d’habits somptueux Puis il fil faire une grande cage en verre, et plaça l’enfant-momie sur une laide, au milieu de son salon. Je l’ai vu celle année
à P 1; sauf une pâ.eur profonde, l’enfant, ainsi purée,
a l’air de dormir.
Les soins funèbres termines à son gré, le Brésilien pensa à la vengeance. Il jura de ne jamais reposer plus de huit jours de suite dans le même lieu, sans repartir en quête des meurtriers. El, en effet, depuis ce temps, il ne vivait que pour sa vengeance, passant sa vie à guetter les mucambos, espérant toujours retrouver ses esclaves. Votre
LES RÉVOLTÉS DU PARA i207
huraanilé européenne l’a inlerrompu au moment où il apercevait sa première lueur peut-être.
Vous comprenez sa férocité envers le nègre, sa fureur, cl jusqu’aux paroles de l’Indien, qui en le tuant a vengé les cabanos, scs anciens compagnons du fleuve Acara. Et maintenant, ajouta le Marseillais, dites que je ne sais pas de curieuses histoires sur ce pays!
— Personne ne dira cela, reprit le commandant en .'ourlant, mais on pensera peut-être qu’elles sont plus ou moins ondoyées dans les eaux de la Garonne, comme vous dites en France, je crois.
— Eh bien , on sc trompera. Cette histoire , comme beaucoup d’autres, comme celles du cur ', que je racontais hier à M. de Montfort, est exacte d- point en point.
Le récit du Mar.«eillais, sa verve inépuisable, ramenèrent peu à peu la gaieté parmi les Européens : cliacun se prit à admirer la nature splendiile à travers laquelle glissait la baleinière. Des deux côtés, les rives se montraient bordées de forêts vierges; à la clarté nocturne on distinguait vaguement des fleurs qui pendaient en festons du haut des arbres; des parfums imprégnaient l’air, arrivant par bouffées, et sur les eaux du fleuve la lune reflétait ses mouvants rayons. On voyait .se jouer à fleur des ondes de grands pois.sons qui luisaient par intervalles dans le sillage argenté; des milliers de mouches à feu, scintillantes comme des étoiles, volaient autour des arbres; la brise soufflait douce et constante; et dans le silence embaumé de la nuit équatoriale,
On n’entendait au loin, sur l’onde et sous les cieux. Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence Les flots barmonieux.
l’amazone
Enfin, Bélem apparut. Les matelots avaient nagé comme des tigres. A quatre heures du malin, les voyageurs frappaient à la maison consulaire, et retrouvaient les dames , encore réunies dans le salon, se berçant au hamac, à la brésilienne, en parlant de modes, de romans, d’amour, de tout et de rien : épuisant les heures dans ces causeries intimes, qui vivent de souvenirs, de sympathies et de cœurs enlr’ouverts.
M. Merry, par droit de conquête et par droit de naissance, se fit l’orateur des émotions de la nuit. On soupa, on écouta le Marseillais; et
Les prcinicrÉs clartés du jou^’ avaient rougi
L’orient
quand, de part et d’autre, Anglais et Français se quittèrent pour dormir.
Le bal Bréaillen.
Car ce n’est point au bal que le cœur se déploie, La cendre y vole autour des tuniques de soie; L’ennui sombre autour des plaisirs.