V. Httgo
Le combat, ou plutôt la poursuite, avait cessé sur presque tous les points. M. Useless rallia les blancs, pour ne pas les laisser s'engager isolément à la poursuite d'un ennemi dont on ignorait le nombre, et* revint avec eux vers le champ de bataille. De là, afin de rassurer le capitaine, il cria à deux reprises : — Victoire! victoire ! et s'occupa de chercher les blessés ou les morts de son parti , au milieu des cadavres étendus sur le rivage. Le maître, Paul et quelques hommes ramenant Montfort évanoui, le rejoignirent bientôt, et trois des matelots valides allèrent chercher le canot échoué sur la plage, afin de conduire les blessés à bord du navire.
Quant au vieux chef et à quatre Indiens qui restaient seuls vivants, ils étaient épuisés de ^ng perdu ou de fatigues et de vengeances assouvies. Et cependant, marchant à intervalles inégaux, selon leurs forces, ils continuaient leur poursuite acharnée sans quitter la trace des vaqueiros, qui s'effaçaient peu à peu devant eux.
Le chef arriva le premier à l'entrée du campo fermé
S80 l'amazone
dans lequel disparaissaient les derniers de ses ennemis. Là, il s'arrêta et poussa son cri de ralliement ; ses hommes arrivèrent aussitôt, n leur communiqua rapidement ses ordres, et les Indiens s'assirent avec lui à l'entrée de la savane. Trop épuisés pour continuer utilement leur poursuite, et sachant que les vaqueiros seraient forcés de passer par l'entrée du campo, ils attendaient la sortie de Tennemi pour se mer sur lui une dernière fois. Mais le prudent effroi des bandits trompa cette vengeance dernière.
Les trente ou quarante métis qui étaient parvenus à gagner la savane fermée dans laquelle ils avaient laissé leurs montures, sautèrent rapidement sur les premiers chevaux qu'ils réussirent à prendre. Puis, au lieu de revenir par l'entrée du campo où ils pouvaient retrouver l'ennemi, ils rèsoluFent de se tracer un chemin dans la forêt. Ils n'avaient qu'une trentaine de pas à faire pour traverser la lisière de bois qui séparait le campo fermé de la grande savane; trois ou quatre d'entre eux mirent pied à terre, et, à Taide de leurs longs couteaux, ouvrirent à travers les lianes un étroit passage où les chevaux purent s'engager un à un. En moins de dix minutes, ils gagnèrent ainsi la prairie, où chacun d'eux, remontant à cheval tour à tour, se sauva de toute la vitesse de sa monture dans la direction de Vacca.
Le bruit de leurs fuites successives arriva jusqu'aux Indiens, qui comprirent la ruse de l'ennemi. Trois d'entre eux se levèrent pour suivre encore et se diriger de ce côté, mais le vieux chef les arrêta.
— C'est inutile, dit Antonio. Ce qui reste d'Urubus a pris son vol. Quels sont ceux des guerriers qui peuvent courir encore toute la nuit?
Les trois Indiens qui venaient de se lever s'avancèrent; un seul, PedrOy resta assis.
— C'est bon, dit le chef. Que le plus agile choisisse un cheval dans le campo, — qu'il aille à Vacca, — que le feu dévore la fazenda. Les Mundurucus vont retourner à la terre de leur tribu. — Que les Urubus de la grande lie se souviennent toujours des Mundurucus.
L'un des Indiens fit quelques pas dans le campo» mais le chef l'arrêta :
— Mon fils est bien jeune, dit Antonio en regardant l'Indien. — Le chef va lui tracer sa route. — Que le Mundurucu lave à la mer sa peinture de guerre et suive par le rivage. — Qu'il se hâle, il sera rendu avant le jour. — Il mettra le feu aux toits, à plusieurs places, selon le vent.
— Antonio ne quittera pas l'Ile avant son retour.
Le jeune Indien partit; le chef se tourna vers les deux autres, qui s'étaient assis de nouveau :
— Les blancs ont combattu pour les Mundurucus, ditil, les Mundurucus doivent aider les blancs. — Que deux guerriers choisissent des chevaux pour aller chercher la blanche. — Si mon fils peut, dit l'Indien en regardant Pedro qui restait à terre sans se lever, c'est meilleur.
— Mon fils sait les poisons de la prairie, et la mère de Jonathan est méchante.
— Je vais, dit llndien. — Que Coali prenne les chevaux. — Je ne puis marcher.
— C'est bon, dit le chef. — Que mon fils attende ici.
— J'enverrai les blancs vers lui.
Et, suivi du seul Indien qui lui restait, il s'achemina vers la plage, tandis que Coati partait dans le campo pour chercher des chevaux.
Il trouva tous les blancs réunis sur le rivage, où ils avaient déjà rapporté Montfort. Les Européens avaient beaucoup souffert dans le combat : sur seize qui avaient quitté le navire au premier appel, cinq étaient morts, et tous les autres, excepté le maître, étaient plus ou moins blessés. Ceux qui étaient venus au secours de leurs compagnons étaient plus valides. Seuls, M. Useless et deux émigrants avaient quelques coupures sans danger.
— Les blancs ont-ils regardé parmi les cadavres? dit le chef en arrivant.
— Oui, répondit le Brésilien, qui était assis à terre tout pantelant d'un coup de couteau reçu en plein corps.
— Le blanc est un bon blanc, dit le chef en portugais. Qu'il prenne son mal en patience.
Le jeune homme sourit en tendant la maia à l'Indien qui reprit :
— C'est bon. Quand les Portugais ne seront plus les conseils des jeunes blancs leurs flls, les Indiens aimeront les jeunes blancs. — Les fils de ta nation valent mieux que les pères.
Et en achevant ces mots, il se dirigea vers Montfort. Ce dernier était soutenu par le maître et deux matelots qui cherchaient à le faire revenir à lui en lavant ses tempes à Teau de mer. Le jeune homme donnait quelques signes de vie ; mais, épuisé de fatigue et de sang perdu# il ne reconnaissait personne. Le vieux chef examina rapidement ses blessures. Aucune ne lui parut grave, apparemment, car il dit au maître :
— C'est bien. — N'aie pas peur pour lui. — L'ucuuba guérira ses plaies.
Et, se tournant vers la mer, il appela sa fille.
Approche la vigilinga, lui dit-il. Les cadavres des Mundurucus et des blancs leurs amis ne dormiront pas sur la terre de leurs ennemis.
Après quoi, revenant au jeune Brésilien :
— Le blanc peut-il parler à ses amis?
— Parle, dit le jeune homme, je traduirai tes paroles.
— Demande au blanc pâle, et il désigna Paul, s'il veut aller chercher la blanche. — Qu'il parte avec un des blancs. — Deux de tties hommes les attehdent à rentrée du campo.
Le Brésitieri répéta ces paroles. Paul, quittant Montfort, demanda à l'un des matelots de l'accompagner, et se dirigea ters l'endroit que le chef lui indiquait de là main.
Mais le jeune homme avait reçu plusieurs blessures, et le sang de l'une d'elles, en s'épanchant, teignait abondamment sa dhémise. — Le chef s'approcha de lui en disant :
■— Attends : la vigilinga arrivé avec le sassafras.
Le canot de l'Indien et celui du bord arrivaient en effet le long de la plage. Le chef entra dans l'eau et revint bientôt avec un frasque portugais; il regarda la blessure de Paul :
■— Ce n'est rien, dit-il. Et déchirant la manche du jeune homme, il l'imbiba fortement d'une hqueur jaune à odeur de térébenthine et lava son bras.
Le sang s'arrêta presque aussitôt; le maître, sans rien dire, prit le frasque et voulut laver également les blessures de Montfort ; mais le vieux chef l'arrêta, et se tournant vers le Brésilien :
— L'ucuuba vaut mieux pour les blessures. Le sassa-