‹ L'Amazone [III] Les révoltés du ParaChapitre 11 sur 13 · S84 L*AMAZONE · texte numérisé non relu

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fras ne sait qu'arrêter le sang. Tout se fera à bord. Attends.

Le Brésilien répéta ces paroles au maître.

Paul partit, suivi du matelot, et disparut bientôt à travers les arbres du rivage, dans la direction du campe fermé.

Les deux Indiennes cependant étaient descendues à la plage.

— Pedro! dit la plus Agée des deux femmes en regardant le chef.

— Le mari de ma fille va chercher la blanche avec le blanc, dit Tlndien. Sois fiére! Il a tué tant d'ennemis que son corps est épuisé; avant le midi du soleil qui va naître, tu le reverras. Prépare la vigilinga pour recevoir les cadavres des guerriers.

Les matelots firent asseoir ou transportèrent les blessés à bord du canot, et après avoir traversé rapidement le bras de mer qui les séparait du navire, les portèrent jusque sur le pont de la Caroline. Les passagers blessés, c'est-à-dire Montfort, M. Vulgar et l'un des Brésiliens, furent portés dans leurs cabines, les matelots et les èmigrants à l'avant. Le capitaine accompagna ces derniers, laissant ses passagers aux soins des missionnaires et de madame Cerny.

M. Bleeder avait ôté sa veste et se donnait une importance criarde à faire mourir tout le monde. Mais en arrivant sur le pont, le maître, s'adressant au capitaine, lui dit vivement :

— Capitaine, le chef indien a des baumes à bord de son canot, et il vient de guérir M. Paul comme avec la main ; je crois qu'il vaut mieux l'attendre que d'écouter notre prétendu médecin.

— Tu as raison, dit le capitaine. Et se tournant vers le remuant docteur, qui s'empressait autour du premier blessé arrivé à bord, M. Sharp lui dit durement :

— M. Bleeder, portez votre science aux passagers et aux émigrants, s'ils en veulent; mais ne touchez pas à mes hommes. ^

— Capitaine, vous êtes' responsable des malheurs qui peuvent survenir; au nom de la science et de l'humanité je proteste.

— Prolestez, mais dérapez : et taisez-vous, ou j'envoie votre scientifique personne s'exercer par-dessus le bord. Je n'aime ni les pdtrons ni les charlatans.

L'affairé monsieur ne se fit pas répéter l'injonction et courut à l'arriére porter aux passagers sa personne et ses soins empressés.

Il alla tout d'abord à Ja cabine du jeune Brésilien qui était assis sur son lit, entouré de ses deux compatriotes. Mais le jeune homme, que le combat semblait avoir transformé, tant il avait pris de gravité calme, lui dit :

— Monsieur Bleeder, si vous ne connaissez pas mieux les blessures que vous ne connaissez les serpents de mon pays, vous ferez bien d'étudier avant de pratiquer. Si vous le permettez, j'attendrai l'arrivée de l'Indien.

Le médicomane tourna vers le malade un regard chargé de prières et de désirs médicaux ; mais l'obstiné blessé restant muet à ses espoirs, le docteur rentra dans le carré pour y chercher des patients plus crédules.

Là, il prit l'air affairé d'un médecin en vogue, et entra brusquement dans la chambre de Montfort.

— Je n'ai qu'une minute à donner au blessé ; tout le monde me réclame à la fois, dit-il en s'adressant à l'un

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des missionnaires et à madame Cerny; puis il s'avança

vers le lit du jeune homme.

Mais la garde-malade se leva, et se plaçant contre le blessé :

— Alors, monsieur, lui dit-elle, ne perdez pas un temps précieux : mon père sait un peu de médecine; nous suffirons. Veuillez seulement me faire* donner un cordial quelconque.

Le médecin malgré tout rentra au bout de quelques minutes , armé d'un flacon qu'il avait gravement orné d'une éliquette avec le mot sacramentel : — potion selon la formule^ — et le donna plus gravement encore à madame Cerny.

— C'est du rhum et de l'eau, dit la veuve en ouvrant le flacon et respirant l'odeur.

— Oui, madame, mais tout à l'heure je vous composerai moi-môme un élixir souverain et je reviendrai.

— Je vous remercie pour M. de Montfort ; cela suffira. Ne vous arrêtez pas plus longtemps ici, vos blessés vous réclament.

— Quoi! pas un, pas un seul! dit le docteur en sortant ; mais la cabine de M. Vulgar était ouverte. M. Bleeder s'y précipita. Le commis se laissa docilement ausculter, palper, souffrir, sous les mains inhabiles du charlatan, qui finit par assurer une guérison certaine, sous la condition que le blessé suivrait ses prescriptions à la lettre.

Cependant, effrayé de l'état de son patient, il rentra dans la cabine de Montfort, et s'adressant au missionnaire :

— Monsieur, lui dit-il, ne viendrez -vous pas m'aider à panser M. Vulgar, qui est gravement blessé?

— Volontiers, répondit le modeste apôlre; et il enlra

dans la cabine du commis, qu'il pansa presque seul et parfaitement, en dépit du babillage, des prescriptions et des mouvements inutiles de Tignorant empirique.

Le missionnaire rentra bientôt dans la cabine de Montfort, dont la prostration continue de forces l'inquiétait; mais il vit le jeune homme parlant à voix basse à sa gardemalade» une main dans ses mains, et les yeux sur ses yeux. Le prêtre, charitable, comprit le dictame tout-puissant de leur solitude à deux et s'éloigna.

La charité véritable sait veiller ou s'abstenir, sans s'imposer, sans paraître, sans se produire à contre-temps : car elle ne s'importe ni des gratitudes ni des honneurs, qu'elle peut récolter pour ses peines. Elle n'a qu'un but : alléger la souffrance humaine.

Tandis que M. Bleeder colportait ainsi vainement ses talents méconnus, l'Indien, aidé de l'un des siens et de deux matelots, transportait tour à tour les cadavres des Mundurucus et des blancs à bord de sa vigilinga, laissant à la marée le soin d'emporter les corps des métis. Les deux Indiennes avaient rangé toutes choses au fond du canot, et préparé sous les toits du bateau un large espace tapissé de feuilles vertes, sur lequel on déposa les corps.

Le capitaine voulait faire porter les blancs à bord du navire, mais l'un des missionnaires lui dit :

— Laissons-les là : les blessés ne les verront pas; les cérémonies funèbres s'accompliront aussi bien à bord de la vigilinga, et nous ne troublerons paa ceux qui spuffrent.

M. Sharp y consentit, et l'un des prêtres descendit prier dans la barque indienne , qui fut convertie en chambre mortuaire.

Quand tout fut prêt à bord de son canot, Antonio monta

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sur le pont, toujours suivi de son Indien, et s*approchant du capitaine :

— Tafla ! lui dit-il de son air calme et grave.

Le capitaine tiésita une seconde à lui donner de l'eaude-vie. Le chef était couvert de blessures légères auxquelles il ne paraissait donner aucune attention , tandis que TIqdien qui le suivait se traînait à peine, se reposant à tous instants, d'épuisement et de souffrances.

— N*as-tu pas de taQa à bord? dit Tlndien de la même voix calme.

— Si! reprit le capitaine en réfléchissant que mieux valait laisser ces hommes faire à leur gré.

Sur son ordre, un matelot apporta une dame-jeanne et un verre à boire ordinaire. M. Sharp le remplit d'eau-devie et le lendit à l'Indien.

Le vieux chef le prit, but d'un seul trait, remplit le verre une seconde fois et l'offrit à son compagnon , qui l'imita. Antonio alors, montrant au capitaine les deux matelots qui venaient de l'aider à transporter les cadavres :

— Pour chercher le remède et la sépulture, lui dit-il en portugais, prête-moi tes deux. hommes.

M. Sharp comprit à demi, et, se tournant vers les matelots :

— Je ne sais pas bien ce qu'il veut, dit le capitaine à ses hommes; mais suivez-le, et faites tout ce qu'il vous ordonnera, comme si je vous l'ordonnais moi-mêmei C'est un brave que cet Indien.

— - Cela suffit, capitaine, dirent les matelots. * Le chef descendit gravement du bord , comme il était monté, prit dans sa vigilinga quatre haches et un coui pouvant contenir environ deux litres; puis, entrant dans

le canot da navire» il fit signe aux matelots d'aller au rivage. Le canot partit.

M. Sharp cependant faisait préparer à bord toutes ces choses funèbres 9 vêtements et demeure suprême, que la mort réclame : et le jour naissant trouva les matelots de la Caroline silencieusement occupés à leur œuvre douloureuse.

Une heure à peine après le lever du soleil , Antonio revint ; ses hommes pliaient chacun sous de larges morceaux d'écorce de tawari et de castanheiro. Le chef tenait aux mains son coui rempli d'une liqueur rosée , qu'il portait avec un soin religieux.

Il fit signe aux matelots de laisser à bord leurs écorces; puis, appelant sa fille, il monta avec elR sur le pont du navire, se dirigea vers la chambre du capitaine, et dit :

— Voilà le remède ; où est Henri?

M. Sharp conduisit l'Indien à la cabine de Montfort. Le blessé dormait. Antonio hésita une seconde; mais le remède lui parut préférable au sommeil, car il toucha légèrement le jeune homme à Tépaule. Montfort se réveUla.

— Où est la blanche qui t'aime?

— Elle dort , dit le blessé; et il se prit à sourire de joie aux paroles de l'Indien. —Elle dort, laisse-la dormir; elle a veillé longtemps.

— C'est bon, reprit Antonio, ma fille attendra.

Mais au même instant madame Cemy apparut sur le seuil de la cabine. Sœur vigilante, elle avait entendu les voix, et venait à son malade. Une femme qui aime et qui soigne celui qu'elle aime, veille sans repos : son œil est divin, ses muscles sont d'acier, ses mains sont de femme; toujours présente, voyant tout, devinant tout, c'est l'ange gardien de son amour.

L'Indien se tourna vers elle et dit :

— La fille va te montrer à laver les blessures avec l'ucunba. Tu montreras aux autres , — il y en a pour tous dans le coui. -* Henri, mon fils, dis cela au vieux pour qu'il le dise.

Et, sans attendre davantage, il partit.

Madame Cerny et le capitaine restèrent à regarder l'Indienne , qui prit le bras du jeune homme , lava la plaie avec le liquide rosé que contenait le coui, l'aspergea lentement et goutte à goutte pendant quelques minutes, puis enveloppa le bras d'un linge fortement imbibé du baume bienfaisant. Quand elle eut terminé, elle se tourna vei-s Clémence.

— Minha branca, lui dit-elle, fais pour ses autres blessures, — il aimera mieux de ta main que de la mienne.

Et, souriante, elle mit le coui sur les genoux de Clémence; puis, sans se retourner, sans rien ajouter, quitta le navire et remonta sur son canot.

— Qu*a-t-elle dit, fit le capitaine, que vous restez là tous deux, comme deux statues à vous regarder?

— Elle a dit, elle a dit... reprit Monlfort : « La blanche mettra le baume, et le blanc sera guéri. » N'est-ce pas cela qu'elle a dit, madame?

Madame Cerny sourit sans répondre, M. Sharp , satisfait, prit la moitié de l'ucuuba contenu dans le coui, appela le maître, et partit avec lui près de ses matelots.

L'Indien cependant était retourné dans la vigilinga ; là il s'assit, ainsi que son compagnon. Puis tous deux, aidés de la jeune Indienne sa seconde fille, dédoublèrent les écorces de tawari, si vite, qu'en moins d'une demi-heure ils eurent fait assez d'écorces, blanches et fines comme

de légers papiers, pour envelopper tous les cadavres.

— Le genipapo est-il prêt pour peindre les guerriers morts? dit le chef en se tournant vers la jeune fille*

— Il est prêt, dit-eile.

Antonio se leva alors et regarda le prêtre qui priait à Tarriëre du bateau, assis près des cadavres des blancs. Il Texamina longtemps en silence; puis, tout à coup, apercevant un des Brésiliens qui se promenait sur le navire, il le pria de descendre près de lui.

— Ce paclre n'est pas Portugais, dit FIndien en montrant le missionnaire au jeune homme.

— Non ; c'est un missionnaire qui vient pour catéchiser les Indiens du Brésil.

— C'est bon. Ceux-là sont de bons padres. Tu vas lui parler pour les cadavres qui sont là.

Antonio s'avança sur la vigilinga, et, touchant le prêtre du doigt, il lui montra le Brésilien interprète et dit :

— Antonio a été baptisé, — mais les padres de cette terre sont méchants; — ils volent les Indiens, — [ils les battent, — ils prennent letirs filles et s'en vont, sans s'importer d'elles; -h alors Antonio et beaucoup d'autres les ont quittés, et les Ifpndurucus ne savent plus rien du Dieu des blancs. — Toi, tu pries,^ comme priaient les robes noires de l'autre temps, — lu vas vêtu comme eux, — tu es calme comme eux ; — veux-tu faire pour les Mundurucus comme pour les blancs? — Deux des cadavres sont baptisés comme moi, — un seul ne l'est pas ; — fais pour lui aussi. —Si tu ne veux pas, je ferai pour les trois comme faisaient mes pères avant l'arrivée des robes noire^s; — mais j'aime mieux toi et ton Dieu.

Le Brésilien répéta fidèlement les paroles de l'Indien,

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Ci se crut forcé d'excuser rigoorance de son sauvage compatriote.

— Il est à plaindre, dit le missionnaire, et non à blâmer ; dites-lui que je ferai, ainsi qu'il désire.

— Quoi ! dit le Brésilien, vous allez prier également pour les chrétiens et pour l'idolâtre?

— Encore plus pour lui que pour les autres, puisqu'il en a besoin plus qu'eux. — Je ferai pour ses Indiens comme pour les nôtres. — Âjoutez-lui, je vous prie, que c'est mon devoir, selon le Dieu des blancs.

Habitué aux intolérances ignorantes de ses padres, le Brésilien fit un geste d'étonnement et répéta les paroles du missionnaire.

— C'est bon, dit Tlndien. — Dis-lui qu'avant six lunes les Mundurucus lui donneront, pour le payer, plein le ca« not de castanhas et de grade.

Le prêtre sourit en écoutant la traduction de ces paroles, et reprit :

— Expliquez-lui que je ne veux rien, — que c'est mon devoir, et que je ne suis pas marchand.

Le Brésilien expliqua les paroles du prêtre.

— C'est une vraie robe noire, dit l'Indien; — Antonio le dira dans sa nation, et les Hundumcus lui viendront.

Puis, sans attendre la réponse, il retourna prés des cadavres et commença à les peindre au genipapo, aidé de son Indien ; les deux femmes, pendant ce temps, pous-* salent dbs gémissements inarticulés et lugubres, qu'elles coupaient par intervalles avec les noms des morts et des épithëtes accumulées en leur honneur.

Le missionnaire fit comprendre à Antonio que ces peintures et ces cris n'étaient pas agréables au Dieu des blancs.

— C'est bon, dit le chef : il cessa de peindre les corps et fit taire les deux femmes; pois, montrant au prôlre le tawari et Técorce de castanheiro, il lui demanda s'il pouvait envelopper les cadavres.

Le missionnaire fit un signe d'assentiment.

Alors les quatre Indiens, hommes et femmes, entourèrent leurs morts de bandelettes de tawari, qu'ils arrosaient sans cesse d'une essence odorante. Par-dessus ce premier linceul végétal, ils superposèrent, comme une bière, des écorces épsBsses de castanheiro, qu'ils attachèrent avec des fibres d'écorce, et, en quelques heures, les trois cadavres furent prêts pour leur demeure dernière.

Les blancs, cependant, avaient achevé aussi leurs tristes préparatifs,' et longtemps avant le milieu du jour, tout se trouva prêt pour la cérémonie funèbre.

n n'en est pas sous Téquateur comme en Eurt)pe. Là, tout se presse et s'efface vite, la vie comme la mort. Tout croit en hâte, mais tout meurt, tout retourne à la terre en hâte- aussi, comme pressé de s'absorber pour renaître. L'arbre planté de l'année donne de l'ombre à son planteur avant la fin de l'année ; mais l'arbre tombé pourrit et croule en poussière en deux ans à peine. Les jeunes filles sont femmes à douze ans; mais à trente ans les femmes sont vieilles et flétries ; les enfants marchent à six mois, mais un vieillard de quatre-vingts hivers est un centenaire attardé; et le corps animé qui meurt au matin, avant la fin du jour est mûr pour le sépulcre ou dévoré par les fourmis et les vautours. C'est là, là surtout, plus que nulle part en ce monde, que se fait réelle et tangible cette loi étemelle de la nature humaine : que la décrépitude est en raison de la croissance.

Tout étant donc préparé pour la cérémonie funèbre, le

capitaine donna le signal, et les matelots valides descendirent, ainsi que les passagers qui voulurent suivre. La vigilinga, guidée par les Indiens et portant les missionnaires et les corps, quitta lentement le bord da bâtiment. Les trois canots du navire et la uba de l'Indien suivaient, portant le cortège. Antonio fit aborder la vigilinga au pied d'une dune élevée, qui s'élevait au-dessus des flots, à quelques cents mètres du navire. Avant de descendre les corps, le missionnaire pria l'un des Brésiliens de demander à Antonio pourquoi il n'allait pas au rivage, plutdt que sur cet Ilot dejsable, perdu dans la mer«

— Ici, les Mucurras ne viennent pas déterrer les cadavres : les pieds des ennemis ne fouleront pas les tombes des nôtres. — Ici tout est solitaire pour la sépulture, répondit l'Indien.

Les matelots creusèrent les tombeaux; les prêtres dirent les chants des morts; chaque assistant vint à son tour jeter dans la fosse ouverte sa prière, son regret et sa pelletée de terre : tristes et dernières offrandes que font ceux qui restent, à ceux qui s'en vont ! Le maître et quelques matelots essuyèrent en silence, du revers de leur main rude, une larme à demi tombée ; un missionnaire planta sur la dune une croix de bois noirci. Quelques vautours noirs, trompés dans leur attente, s'élevèrent dans les cieux par lentes spirales. Tout fut fini. Les canots repartirent; d'autres idées prirent tous ces hommes. Le soir ils dînèrent comme de coutume, plus seuls, moins bruyants : rien de plus : et dans la nature indifférente rien ne regretta, rien ne gémit, rien ne s'arrêta même une seconde* Le soleil inonda comme avant sous ses rayons en feu ie sable funéraire : la mer continua de baigner à bruits monotones le pied de la dune funèbre. La nature indiffér^te ae se .

trouble pas aux choses de rhomme; cela esl si peu sur cette terre qu'une créature humaine qui s'efface !

Madame millner et la faaKenda da major Abatre« — Eie màjor. — La Tengfeance des Mandnraoas.

Le fléau triomphant vole aa gré de mes vœux : n va tout env^ir dans sa course agrandie, Et l'aquilon joyeux tourmente l'incendie Comme une tempête de feux.

Victor Hugo.

Nous avons laissé dame Fœdora-Semiramis Milliner heureuse, gourmée, faisant la roue sous les admirations des esclaves du major. Elle finit cependant par se lasser des fumées de cet inutile encens , et pria le nègre qui la servait de lui montrer Thabitation du major. L'esclave n'osa rien refuser, et la marchande, précédée d'un nègre portant une torche de résine, parcourut la fazenda.

La maison n'avait point d'étage supérieur, se composant en tout, d'un rez-de-chaussée construit sans ordre, sur la terre battue de la grande lie.

La dame visita tout : la varanda, cette galerie extérieure ouverte, où pendent les hamacs de jour, et qui est le salon quotidien des maisons de campagne brésiliennes : le cabinet du major avec sa table boiteuse, son encrier sans encre, ses plumes aux becs disparus, ses livres rares et poudreux, mauvais romans de mauvais auteurs ; elle entra dans la chambre du fazender et la trouva garnie, pour tous meubles, d'un hamac sale en coton grossier, d'une cuvette solitaire et fêlée, sans savon ni toilette ; puis des deux caisses vertes infaillibles, contenant les vêtements

noirs de gala, la chemiselle brodée, les diamants de chemise et les grosses chaînes et les grosses bagues voyantes. Et tout cela reposait sur la terre humide et nue, sans nattes, sans carreaux, sans parquet.

La marchande fit une moue dédaigneuse; mais elle voulait tout voir dans la chambre de son opulent ravisseur : se courbant pour passer sous les chemises et les nippes, qui séchaient en désordre à des cordes en travers, elle alla reconnaître tour à tour et le portrait du major, modèle de genre, et Timage coloriée du Juif errant, et les amours encadrés de Mathilde, accrochés côte à côte aux boues mal crépies des murailles.

De ce taudis seigneurial, la Parisienne entra dans la pièce voisine, la chaml)re aux mulâtresses ; c'est-à-dire un sérail borgne, un réceptacle confus de hamacs, de vêtements suspendus, de femmes de toutes races, d'enfants de tous âges, de toutes couleurs, et soi-disant d'un seul père : tout cela entassé dans une chambre sans air et sans soleil. De là, traversant deux ou trois pièces ouvertes à tous les vents et remplies de cuirs desséchés, elle vit, sous un toit sans murs, au pied d'un four en terre et sur le sol, tout un amas de poteries ébréchées , de faïences jaunies et couturées, de vaisselles bossuées encore à demi pleines du dernier repas; puis des paniers de farine et un feu sans âtre fumant au milieu du tout. C'était à la fois la cuisine, l'office et le garde-manger. Elle regarda dans la cour : deux ou trois orangers grêles répandaient leurs fruits et leurs fleurs odorantes sur des ossements de bestiaux et des écailles de tortues, tandis que sur la paUssade en pieux inégaux qui entourait la cour, des quartiers de viande étaient étendus.

Quelque peu dégoûtée, rêvant à sa boutique en fleurs,

la dame rentra dans la maison cherchant enfin une chambre, mi nid où se poser; mais elle avait bien vu la maison entière 9 toute la demeure du maître; alors elle sortit et regarda autour de la fazenda. Vingt-cinq ou trente cabanes en feuilles, à la façon de ces huttes qu'on fait au bord des marais pour tirer les canards, s'élevaient à la file, s'étendant sans ordre vers la savane : c'étaient les ajoupas des esclaves. A côté d'eux , trois vastes hangars couverts en feuilles abritaient des hamacs tendus, puis des selles et des brides entassées pële-méle. C'étaient les demeures, le caravansérail des vaqueiros du major.

Derrière le toit, un vaste campo entouré de pieux palissades laissait voir trente ou quarante chevaux qui couraient librement, toujours prêts pour le maître ou ses gens ; et au pied du campo, des bateaux de toute forme et de toute dimension dansaient au flot mouvant de TOcéan, quoique abrités dans une petite crique naturelle formée par la bouche d'un ruisseau venant de la prairie.

Et puis plus rien, rien que la savane avec ses arbres mal venus, sa lisière de forêt et sa plage blanche, bornés sans fin par la mer jaune et solitaire des bouches de l'Amazone.

— Est-ce là tout? dit la marchande à son cicérone. Est-ce là toute la demeure du major que vous dites si riche ?

— Si senhora, fit le nègre en se redressant avec orgueil. — C'est Vacca, la plus riche fazenda de toute la grande île ; la demeure habituelle du riche major, du maître qui a soixante contos de revenu (180,000 livres de rente) , plus de cent esclaves , et vingt mille têtes de bétail. N'est-ce pas, senhora, que Vacca est une belle fazenda? Le major en a d'autres, mais nulle n'est aussi

belle, sauf sa maison du Para, qui est toute peîDieet magDifique.

La marchande ne répondit rien, mais les beautés de la fazenda tombant de toute leur laideur sur ses rêves entrevus, écrasèrent dans son cœur ses espoirs naissants. — Cependant, se dit-elle, la maison de ville est peut-être belle, et rappelant le nègre, elle lui adressa questions sur questions, concernant la maison du Para et les richesses du major.

L'arrivée d'une mulâtresse qui vint à elle tout effarée, interrompit brusquement le cours de ses investigatiofis.

— Voilà le maître, dit-elte; on entend déjà son cheval. Et toute la foule des esclaves, des fémurs et des enfants disparut comme par encbantemenC, laissant la dame ébahie, seule au milieu de la varanda.

C'était le maître qui arrivait, en effets revenant en trouble-féte à sa fazenda, une nuit plus tôt qu'il n'était attendu. Dep^jîs que le major avait quitté son compadre le jeune docteur, Tidée de ce pillage autorisé par lui, sur un navire français, n'était pas sortie de son cerveau. Il supputait, dans son esprit alarmé, les conséquences que pouvait entraîner celte atteinte au pavillon d'un voisin, et regrettait son imprudent acquiescement. Il arriva ainsi, ruminant ses craintes, dans une fazenda des environs de Chavès; là, le hasard voulut qu'un Brésilien revenant de la Guyane fit devant lui un éloge immodéré des bâtiments de guerre français, qu'il venait de voir à Cayenne.

— Il suffirait d'un seul de ces navires, disait le voyageur enthoiisia^îte, — et il disait vrai, — d'un seul, pour mettre en déroule tout le Para, et le bruit court que les bâtiments français, d'accord avec le gouvernement de

LES MÉTIS DE tA SAVANE 29i)

Bio- Janeiro, vont entrer en rivière pour réduire Belem et les révoltés.

La peur prit le major : renonçant à pousser jusqu'à Chavès, il demanda un nouveau chevalet revint en hâte vers Yacca, afin d'être plus près de Magoari et de conjurer, au* tant que possible, les conséquences de sa faiblesse imprudente. Le navire, dans sa pensée, avait été pillé dès la nuit précédente, et il n'était plus temps de rien empêcher. Mais il voulait du moins détourner de lui les suites de l'orage.

— Peu m'importe, disait-il; avant tout, mon salut! Je saisis le docteur avec cinq ou six vaqueiros, et je les envoie sous bonne garde à la Guyane. Que ferais-je si les Français débarquaient?

Et le major pressait la trot de son cheval, tout en mau* dissant sa faiblesse envers Jonathan et le docteur. A quelques lieues de sa fazenda, il rencontra l'un de ses esclaves qui venait lui annoncer l'arrivée de la blanche à Vacca. Le nègre raconta longuement à son maître les hautaines allures de la dame, et sa pompeuse toilette, et son indignation bruyante.

Ce premier attentat commis en son nom, les paroles du nègre, jointes aux préoccupations de son esprit, troublèrent le major outre. mesure; aussi résolut-il d'apaiser sa captive à tout prix en rejetant le crime sur le doOeur, et ainsi, de se servir d'elle comme témoin de sa neutralité bienveillante.

11 arriva à Vacca vers neuf heures du soir environ, et descendit de cheval au pied même de sa fazenda. Puis, laissant l'animal errer librement autour de l'habitation, il en Ira :

— Où est la blanche? dit le major en s'adressant à deux.

mulâtresses qui s'empressaient à sâ venue; on vient de

me dlre^que Jonathan et ses hommes l'avaient conduite

— Elle est là, dit Tune des femmes en montrant ma* dame Milliner , qui se balançait à demi couchée dans un hamac, à l'extrémité de la fazenda.

— C'est bon , dit le fazender; allez!

Le major était un petit homme court, trapu, haut en couleur; la barbe rasée, les cheveux longs et gris : avec de gros grands yeux verts assez doux; les mains soignées, mais massives, velues et ornées d'ongles incommensurables. Car c'est le grand ton du pays de prouver par la longueur de ses ongles, une habitude constante de ne faire jamais œuvre de ses doigts. Il portait un^hapeau de paille, une veste grisâtre, une chemise ouverte à la poitrine et sans cravate, un pantalon gris, des souliers dévernis et un stick de cheval; il ressemblait à s'y méprendre, éducation, allure et costume, à certains de ces gros marchands de bestiaux qu'on rencontre par les foires normandes; maquignons toujours négociant, toujours trompant tour à tour acheteur et vendeur, mais toujours joyeux vivants, pleins d'affabilités rondes et joviales.

Le riche fazender, le major, le petit roi de Marajo, quitta son chapeau de paille et s'avança vers la dame. Il parlait quelques mois de français, appris à Cayenne, et lui dit avec lîi joyeuse aisance qu'il prenait envers chacun :

— Bonjour, senhora. Je suis charmé de vous voir daûs ma case. ^

Mais la marchande, prenant son plus grand air, et sans même se soulever de son hamac, lui. dit :

— De quel droit, monsieur, vous êtes-vous permis de . faire enlever par surprise une femme comme moi?

LES AfÉTIS DE LA SAVANE 304

Le major, troublé par la hauteur dédaigneuse de la blanche, murmura quelques phrases portugaises.

Mais, sans Técouter, dame Milliner reprit en se soulevant à demi et agitant sa main chargée de bagues :

— Si, ce soir même, vous ne me faites pas reconduire à bord du vaisseau, j'adresserai directement mes plaintes au roi de France, et nous verrons si les navires de guerre savent venger les injures des Françaises.

La marchande, sans s'en douter, frappait en plein bois du major. Aussi le fazender tordait son chapeau dans ses doigts, comme un collégien devant son proviseur, et balbutiait en portugais des excuses sans fin, tout en dévorant du regard la divine blanche qui Taccueillait ainsi.

L'aspect du lion soumis et admirateur apaisa quelque peu la dame, qui reprit d'une voix moins sévère :

— Pouvez-vous me dire enfin, monsieur, pourquoi vous m'avez fait conduire ici par force? Parlez en français; je n'entends ni votre langue ni vos excuses.

Le major s'embarrassa dans des phrases inachevées, au bout desquelles le respect revenait toujours, mêlé à des protestations sans pareilles.

La belle irritée sembla se calmer sous ces excuses, mais elle dit de nouveau :

— Je veux, monsieur, retourner à bord ce soir même. Le fazender, reprenant peu à peu force et courage,

expliqua à la dame l'inutilité de son retour sur un navire échoué^* qui ne pouvait plus gagner le Para; il s'offrit à aller chercher lui-même à bord tout ce qu'elle possédait, pour la conduire dès le lendemain à Bêlera. Il exprima son indignation contre la témérité du docteur, seul auteur de cette conduite inouïe, jurant de son ignorance et promettant de punir les coupables, dont il subisssait malgré

loi le voisiDage. Il peignit son admiration si vive pour les attraits de sa visiteuse, et sut enfin, avec tant d'à-propos, parler de ses vingt mille têtes de bétail et de sa maison de ville et de ses maisons des champs, que la dame s'apaisa par degrés, comme une mer qui se calme, et finit par dire :

— Je veux bien rester ce soir, parée que je n'aime pas à voyager de nuit; mais demain, dès l'aube, vous me re- GonduireK vous-même au navire.

Le major ne se sentait pas d'aise : il mangeait des yeux la Française parisienne, si belle, si bien vêtae, si noble en manières, que, s'il eût plu à la dame de s'annoncer parente do roi de France, l'amoureux admirateur eût cru la dame sur parole I

Il commanda pour souper une chère de Lucollus : c'està-dire qu'il fit tuer sur l'heure deux boBofs, ^&a d'avoir à choisir. Il enjoignit aux mulâtresses d'étaler sur la tabic tout ce qu'il possédait de flacons, de faïences et de vais- , selles, et |it commencer devant lui le nettoyage immédiat ! de sa vigilinga. Puis, oubliant tout, dans le ravissement de son âme, et le navire et ses craintes, et le pillage qu'il pouvait empêcher encore, il retourna prodiguer à nouveau ses admirations amoureuses à sa fière blanche.

Le souper arriva; la dame y fit honneur. Le major, qui avait sorti trois carafons de vin, toute sa cave, et qui goûtait à tous, ainsi que la marchande, redoubla d'amabilités et de flammes discrètes ; la table et lui firent si bien, qu'à la fia do repas la marchande laissait son admirateur em- })rasser sa main à tous instants, et souriait sans répondre h ses projets matrimoniaux : et le porto aidant à son imaginalion chevaudianle, elle oublia son enlèvcmi'nt, lalrislessede la fazenda, les longs printemps de son soupiraAti

pour ne songer plus qu'à sa toute-puissance sur la fortune de cet épouseur : et l'épouseur vit en espérance sa flamme couronnée, sa personne ornée d'une compagne à grandes manières !

Mais il n'est heures si douces qui ne finissent; le discret châtelain de Vacca se retira dans ce qu'il appelait sa chambre, abandonnant la varanda à sa visiteuse; et de vagues rêveries d'amour ou de vanité conduisirent peu à peu jusqu'au scmimeil les imaginations des deux fiancés.

Tandis que le major et la dame oubliaient ainsi les heures, le jeune Muudurucu envoyé par le chef se pressait vers lafazeoda, tout fier de sa mission. L'enfant du désert avait bien choisi son cheval; l'animal courait sur le sable de la plage, comme s'il eût deviné les sauvages impatiences de son cavalier. L'Indien était en route depuis une heure à peine, lorsqu'il entendit des bruits de chevauK qui devaient marcher devant lui. Il comprit qu'il avait rejoint déjà les derniers fugitifs du campo. Mais, confiant dans la Buit, et surtout dans son audace dédaigneuse, le jeune homme continua sa route. Il se mêla bientôt aux derniers vaqueiros : les fagitifs ne s'iûquiétèrent de sa course râj)ide que pour presser davantage les pas de leurs montures, prenant l'Indien pour un des leurs, échappé comme eux du diamp de bataille.

Il traversa ainsi la majeure partie des métis; mais en arrivant aux premiers rangs des fuyards, qui marchaient pressés sur la plage, l'Indien (ut obligé de retenir son cheval et d'aller un instant côte à côte avec ses ennemis. Un des métis approcha subitement son visage du sien :

— Tu ressembles à l'un des sauvages qui habitent autour du Miinduruc ), dit le cavalier.

— J^habitais auprès du ciief» reprit Tladien, qui paria

silencieusement la main à son poignard pour frapper son ennemi avant d'être saisi.

— Le Mundurucu nous a trahis cette nuit; n'es-tu pas des siens?

— Si j'en étais, fuiraîs-je avec toi?

— C'est vrai, dit l'homme, et il cessa de regarder son voisin de hasard.

L'Indien continua quelque temps à marcher près de lui, puis, à la première sinuosité de la lisière de bois qui resserrait la plage, il pressa le pas de son cheval, et perdit bientôt de vue son crédule ennemi.

Quand il se sentit hors de portée, il descendit, et, prenant son cheval par la bride, il courut à pied pendant une demi-heure environ pour laisser reposer l'animal ; puis il repartit de nouveau. Déjà il approchait de Vacca , et des bœufs endormis disséminés sur le rivage annonçaient le voisinage de la fazenda , lorsqu'à l'un des coudes de la plage il aperçut, aux rayons de la lune, un nouveau groupe de cavaliers qui marchaient devant lui. Sans s'inquiéter d'eux plus que des premiers , l'Indien poursuivit sa route, et reconnut bientôt le docteur et ses nègres.

C'était lui, en effet, qui fuyait aussi le champ de bataille. Quand le frère de Mucurra était venu, près du gué de Magoari, arrêter les métis pour les ramener au secours de Jonathan, le prudent docteur avait laissé marcher devant lui le gros de ses hommes, suivant à distance, et se disant qu'il serait toujours temps d'arriver au moment de la victoire.

C'est une théorie si commune à tous les temps et tous les pays, que l'empressement après le combat ! Cela est si fructueux de dessiner du courage après la lettre 1 de moissonner les semailles des autres! de flatter le victorieux , qu'on

insultait la veille 1 Cela se pratique et réussit si bien d'un bout du monde à Tautre, en Amérique comme en Europe! Mais en arrivant près du navire, derrière ses vaqueiros, le docteur avait vu bondir tout à coup les Mundurucus, puis les blancs, et son effroi grossissant le nombre des ennemis , il n'avait pas mêm« attendu Tissue de la lutte pour se sauver dans le bois avec ses nègres. Poursuivi par la peur, il avait traversé la lisière de forêt et gagné la savane; mais les clameurs des combattants passaient par intervalles au-dessus du bois , troublant le silence de la prairie : il envoya ses nègres chercher des chevaux dans le campo. Les esclaves revinrent bientôt, effarés, racontant les cadavres qu'ils avaient aperçus aux lueurs mourantes des feux. Le docteur, éperdu, n'attendit pas davantage, et partit pour Vacca afln dé s'embarquer en hâte et de retourner au Para ; ce n'était plus que là, au milieu de ses amis et de sa ville, qu'il se croyait désormais à l'abri des Français. Et à ces fins il se pressait vers la fazenda, précédant d'un quart d'heure à peine ses soldats fugitifs. En entendant derrière lui le cheval de l'Indien, il se retourna tout inquiet :

— Tu viens de Magoari? dit-il.

— Si, senhor.

— Et tu te sauves, comme un lâche I

— Les blancs sont nombreux; j'ai fait comme le seigneur, dit l'Indien ; je retourne à la fazenda du major.

— Attends-moi 1 je veux arriver le premier. L'habitation n'était plus qu'à quelques cents mètres de

là, et le jour ne paraissait pas encore. Le sauvage attendit; il chemina côte à côte avec le docteur, répondant avec calme à ses questions, sur le nombre des blancs et leur victoire certaine.

— Mon cheval était meilleur ; je suis le premier des fugitifis, ajouta le jeune homme; les autres suivent.

Le docteur hâta sa marche, et la fazenda parut bientôt aux yeux des cavaliers.

Sans plus s'inquiéter de l'Indien , le mulâtre ordonna à ses nègres de ranger sa montarie à la pla^e, toute prête à partir; puis, apprenant le retour du major par un esclave de veille qui s'avança vers les cavaliers, il changea d'idée, traversa la varanda et s'en fut droit à la chambre du fazender.

Une lampe de nuit, c'est-à-dire un coui rempli d'huile d'andiroba, sur le rebord duquel brûlait le bout d'une tresse de coton tortillée en mèche, éclarait la pièce à lueurs fumeuses, pâtes et fétides.

Le dormeur, enseveli dans son hamac, s'agitait dans un demi-sommeil , avant-coureur du réveil, car le jour allait poindre, et, selon les habitudes équatoriales, le major se levait avec le jour. Le bruit des pas du docteur l'éveilla tout à fait, et il reconnut son hôte.

Mais sans donner au fazender le temps de le questionner, le docteur s'avança :

— Venez de suite, dit-il, j'ai besoin de vous parler sans témoins, et les murs entendent 1

Une fois dehors , le jeune mulâtre, sûr d'échapper désormais, conta rapidement à son complice l'insuccès de la nuit :

— Tout est perdu , lui dit-il. Vous êtes compromis comme moi ; votre pilote était à boixi, et les blancs m'ont vu. Les vainqueurs ont dû faire des prisonniers, et vos vaqueiros parleront. Passez franchement au parti du gouvernement qui doit triompher au Para tôt ou tard. Votre soumission entraînant celle de toute la province, vous se-

LES iMÉTIS DE LA SAVANE 307

rez comblé d'honneurs , et quand les Français se plaindront, nous serons si haut placés que nul ne songera à nous poursuivre. Les clameurs du capitaine et des passa* gers s'éteindront d'elles-mêmes ou ne seront pas écoutées. C'est le seul moyen qui nous reste.

Mais le major n'était pas de cet avis. La défaite de Magoari, jointe aux bonnes dispositions de sa visiteuse, Ten courageait encore plus à livrer le docteur et à rejeter sur lui toute l'affaire du navire. Une discussion s'engagea bientôt entre les deux hommes, et tout en injuriant le jeune mulâtre, le fazender cherchait les moyens de s'emparer de sa personne , lorsqu'une apparition soudaine vint déranger subitement ses projets et faciliter la fuite du docteur : c'était l'Indien.

Aussitôt ari'ivé près de la fazenda, le sauvage avait attaché son cheval aux derniers arbres du rivage, tout près de l'habitation. Puis, consultant le ciel où l'aube ne paraissait pas encore, il entra sous les bananiers, bondit au haut d'un tronc, et cassant rapidement un régime de bananes qui pendaient à demi mûres, il les porta à son cheval. Il avait éprouvé la vitesse de sa monture et ménageait sa fuite. Le cheval s'empressa sur sa copieuse prébende.

L'Indien essaya dans sa gaine le poignard qu'il avait reçu d'Antonio , seule arme qu'il eût gardée pour son œuvre de ténèbres, et se dirigea rapidement, par les derrières de l'habitation, vers les hangars où les vaqueiros dormaient d'ordinaire. — Un feu mal éteint fumait dans la cour intérieure de la fazenda. Le sauvage fît rapidement le tour de la palissade ; puis, choisissant un endroit obscur enseveli dans l'ombre du toit de l'habitation, il sauta d'un seul bond par-dessus les pieux et retomba dans la cour, léger comme une gazelle.

Il s'arrêta une seconde , écoutant et regardant : lout dormait. Il s'approcha du feu , y choisit le tison le plus allumé, puis, retournant par où il était venu, il alla rapidement aux bananiers, cassa une feuille, et la déchira en trois parcelles. Ensuite, brisant les charbons en feu, il en réunit quelques débris les uns après les autres sur chacune des parcelles de sa feuille , saisit ses trois brandons d'incendie, et les jeta successivement sur le toit de feuilles de la fazenda et sur le premier ajoupa des nègres.

Après quoi, sans attendre, il courut à son cheval, le détacha, se mit en selle et attendit, laissant l'animal continuer son repas ^ travers son mors. Quelques minutes s'écoulèrent ainsi; l'aurore commençait à dorer de reflets incertains le lointain de l'Océan, et des bruits vagues, précurseurs du réveil , sortaient des cases à nègres. Entîn, le feu parut sur le toil de la fazenda, puis sur Tajoupa, mais rouge encore, et s'étalant sans flammes.

Alors, ramassant la bride de son cheval, le Mundurucu s'avança vers le major et le docteur ; les deux hommes se querellaient en marchant sur le sable du rivage, devant la varanda. La discussion était si vive, qu'ils n'entendirent pas l'Indien ; mais celui-ci s'approcha d'eux jusqu'à cinq ou six pas.

Le major le vit enfin.

— Qui va là? Viens-tu aussi de Magoari, toi? L'Indien s'arrêta.

— Oui, dit-il. Et sans rien ajouter, il regarda les feux des toits, qui commençaient à s'élever par flammes grandissantes.

Le major et le docteur se rapprochèrent de lui.

— Quelles nouvelles? dit le major.

Mais le docteur, qui avait reconnu son compagnon de route , dit au fazender :

— Il ne sait rien de plus que moi : il est arrivé en même temps que moi ici.

— Si , dit rindien d'une voix éclatante et sonore ; je sais. Je viens pour t'averlir : les cadavres des tiens dorment sur la prairie; ta fazenda brûle. Mais les Urubus sont des corbeaux sans yeux. — Regarde, Urubu, regarde ; — c'est la vengeance des Mundurucus.

Et montrant du doigt les flammes qui déjà montaient, effaçant à la fois les pâles clartés de la lune et Taube blanchissante, il tourna rapidement la tète de son cheval, se courba sur son cou et partit comme une flèche & travers la plage.

Le docteur, aux derniers mots de l'Indien, regarda l'habitation et vit le feu ; saisissant rapidement un de ses pistolets, il l'arma et le tira au hasard dans la direction du fugitif; mais la balle se perdit inutile.

Quant au major, il resta pendant une minute comme anéanti, regardant tour à tour vers l'Indien disparu, puis vers les flammes; enfin il se précipita de toute la vitesse de ses courtes jambes vers l'entrée de la fazenda en criant lAufeul au feu! Puis, entrant rapidement dans sa chambre, il traîna dehors, jusque sur la plage, les deux caisses vertes où gisaient son or et ses diamants.

Les flammes, chassées par le vent du lai^e, montaient au-dessus des toits, éclairant à reflets rouges les hangars, le campo des chevaux et la savane. Aux lueurs vacillantes de rincendie, on voyait les nègres, les négresses, les mulâtresses qui sortaient demi-nues, traînant avec elles un peuple entier d'enfants endormis. Et vainement les esclaves, excités par le maître, tournaient autour du feu

«?tO L* AMAZONE

pour arracher dn toit les pailles enflammées, le feu grandissait toujours, prenant la fazenda tout entière danssoD cercle dévorant.

Tout à coup le major se souvint de sa blanche visiteuse, et se précipita vers la varanda. Il était temps encore. La dame dormait d'un lourd sommeil. Elle ne s'éveilia qu'aux secousses réitérées de son adorateur et se dressa mécontente, troublée dans son repos; mais Tëclat de Fincendie pénétrant son esprit endormi, elle se jeta , folle de crainte, aux bras de son sauveur et se laissa porter par lui jusque sur la plage.

Quant au docteur, profitant du tumulte et de la terreur distraite de son hôte , il descendit à sa montarie, et faisant hisser sa voile, il partit rapidement dans la direction du Para.

— Brûle! brûle 1 disait-il en contemplant Tinçendie qui se reflétait sur la mer. Brûle ! peu m'importe ; mais je prendrai ma vengeance aussi, moi! Le blanc s'est échappé du cheval ; j'ai va sa tête pftle au milieu du combat Nous verrons au Para, dans ma ville, s'il m'échappera toujours, et si ces chiens d'étrangers pourront impunément tuer nos hommes et brûler nos fazendas.

Et, blême d'effroi, de fureurs trompées» il s'étendit dans la chambre de sa montarie pour méditer en silence des embûches plus sûres contre les Européens» objets de sa rage impuissante.

Les flammes cependant achevaient de consumer la fazenda du major. Tout fut brûlé, l'habitation, les hangars, les ajoupas, les hamacs, les pelleteries , les nippes» tout. Le fazender, éploré, tournant sans cesse autour des flammes, restait sourd aux condoléances de ses mulâtresses et même de sa visiUMise. Il demeura ainsi éperdu, sans

se décider à rien, jusque Ters dix heures, tantôt disputant au feu des débris enflammés, tantôt donnant ordre à ses gens de ne toucher à rien et d'attendre la fin de Tincendie.

Cependant il fallait prendre un parti; les vaqueiros, débris du combat, étaient revenus de Magoari, et, dans leur effroi, ils assuraient qu'une armée tout entière de blancs el d'Indiens, sortis du navire, arrivait sur Vacca. Le départ précipité de son ami le docteur ajoutait encore à Teffroi du major. Il se décida brusquement à partir pour le Para, emmenant sa visiteuse comme témoin de son innocence» et prêt à tout faire pour conjurer l'orage.

Il envoya presque tout son monde à sa fazenda la plus voisine, laissant seulement à Vacca deux ou trois esclaves pour retirer ce qu'ils pourraient des débris fumants de la maison. Puis, choisissant la plus rapide de ses vigilingas, il y fit embarquer ses caisses vertes, la blanche avec deux mulâtresses pour la servir, huit esclaves pour rameurs ou matelots, selon le vent et : prit la mer.

Quant à madame MilUner, elle se tapit de son mieux au fond la chambre du canot, tout effarée des événements de la nuit, mais plus effarée encore de sa toilette en désordre. Les mulâtresses s'efforçaient vainement autour d'elle, impuissantes à réparer le désastre, car dans la précipitation de son salut elle avait laissé près de son hamac une partie de ses cheveux et de ses atours, et jusqu'au Para le mal était sans remède.

Elle ne pouvait plus môme espérer les ressources du navire : le major, qui avait toutes raisons pour ne pas s'aventurer sur un bord ennemi et voulait éviter d'y reconduire la dame, lui avait affirmé le départ du bâtiment pour le Para. La marchande passa dans des transes, des ennuis et des

chagrins inénarrables les deux jours de ce triste voyage. Vainement le fazender essayait de la faire venir sur le pont pour respirer : tant que le soleil éclairait ThorizoD, elle restait ensevelie dans sa chambre sous des draps et des mouchoirs» débris sauvés de la fazèuda, sans vouloir sortir. Elle ne consentait à paraître qu'à la nuit : c'est-àdire quand le crépuscule lui permettait de dissimuler sous ses ombres discrètes les irréparables outrages du temps, dévoilés par l'incendie. Ce ne fut qu'au matin du troisième jour, quand la vigilinga eut touché à Belem, que les mulâtresses, étant descendues à terre, lui trouvèrent enfin par la ville, tout ce qui lui manquait, et revinrent la délivrer de sa prison obscure et détestée, mais volontaire.

HenrleUe et le ipariea. — La nère de JenaliiMi. DéséclMiiaye ée la Caroline*

Et dans ce corps divin plonger tonte son âme, Respirer mollement son donz parfum de femme, Effleurer de la main ses longs cheveux dorés, Environner d'amour ses genoux adorés.

Babthélemt.

Nous avons laissé mademoiselle Gerny endormie sons la fatigue et le parica dans la cabane de Jonathan, et Paul partant à sa recherche avec trois hommes.

Le jeune homme blessé, faible, mais fort d'amour, re-

LES MÉTIS DE LA SAVANE 3t3

joignit bientôt Pedro et son Indien, qui i'allendaient à cheval à l'entrée de la savane. Deux chevaux étaient préparés pour les blancs; les quatre hommes partirent, mar« chant aussi vite que le permettaient leurs blessures et leur épuisement; par intervalles, les souffrances de Pedro, ravivées au mouvement du cheval, obligeaient ses compagnons à Tattendre pendant quelques minutes. Puis, quand à force de volonté les forcél matérielles lui revenaient, ils se remettaient en route tous ensemble, veillant du regard leur guide silencieux et résolu, mais chancelant sous la douleur. Paul et l'autre Indien étaient un peu moins faibles; quant au matelot, récemment arrivé du bord et n'ayant pris qu'une légère part au combat, il était seul valide et n'épargnait aucun soin autour des blessés. Enfin, après trois heures de route, les bords du Cambu apparurent comme une tache sombre aux yeux des voyageurs. Pedro dit à Tlndien :

— Laisse-nous là, le blanc pftle et moi. Va à ta case, prends le plus grand de tes canots et dmène-le devant nous.

L'Indien et le matelot partirent.

Les deux blessés descendirent de cheval, et tous deux, se plongeant dans les eaux qui coulaient froides entre les roseaux, retrouvèrent un peu de leurs forces épuisées.

Enfin un cri d'oiseau, faible comme un souffle, passa sur le fleiive. Pedro y répondit, et presque aussitôt une montarie, ramée par le matelot et deux Indiennes, vint prendre les blessés.

— J'ai apporté le guarana, dit l'une des Indiennes, et du doigt elle montra à Pedro une masse rougefttre oblongue qui était au fond du canot. L'Indien prit un coui et le remplit au fleuve : puis, après avoir pendant quelques

3U l'amazone

minutes r&pë le pain de guarana au-dessus du coui, il

tendit le breuvage à Paul en lui disant :

— Bois : le guarana calme, et donne des forces.

Le jeune homme épuisa consciencieusement rinsipidc boisson jusqu'à la dernière goutte, et rendit le coui à son guide, qui répéta ie même manège et but comme avait fait Paul. Confiance ou réalité, il sembla à l'Européen que ses forces lui revenaient. Cependant, imitant l'exemple de l'Indien, il s'étendit comme lui dans le fond du canot, et s'assoupit bientôt sous la fatigue et le mouvement régulier de l'embarcation.

Une pression silencieuse et continue le réveilla.

-^ C'est ici, dit Pedro à voix basse. Puis, montrant le fleuve pour se faire comprendre, il ajouta :

— . Peux-tu marcher dans les eaux?

"^ Oui, dit le jeune homme, auquel le guarana et ce court sommeil avaient rendu toute son énergie.

— » Alors, va. Tu suivras Coati.

L'Indien descendit silencieusement dans les herbes et se dirigea vers le rivage, suivi de Paul. Le matelot voulut partir avec eux, mais Pedro le retint :

^— Assez de deux pour voir, dit-il.

L'Indien n'attaque jamais au hasard, et sa prudence défiante ne l'abandonne nulle part.

L'ajoupa de Jonathan apparut bientôt. La lune éclairait à pleine clarté la plage unie qui régnait devant la demeure du cafuze , et tout semblait dormir. Sans sortir des herbes, les deux hommes arrivèrent jusqu'au bois de bananiers qui masquait l'ajoupa ; mais là le pied chaussé de l'Européen frappa l'écaillé d'une tortue, et une voix de femme sortit de la case en disant :

~ Qui va là?

L'Indien saisit le bras de Paul et attendit, retenant son souffle. Puis faisant signe au blanc de rester en place, il s'enfonça sous les bananiers, pas à pas, silencieux, glissant comme une ombre.

Trois à quatre minutes s'écoulèrent ainsi ; enfin , le sauvage apparut de nouveau, faisant signe à Paul ; puis, brusquement, d'un bond, il s'élança sur la porte de la cabane , la jeta en dedans , et Paul , arrivant derrière lui , vit, à la clarté de la lune, Henriette étendue dans le hamac. Les pâles rayons de l'astre nocturne donnaient sur le visage de la jeune fille ; le jeune homme la crut morte. Il se pencha sur elle frémissant; mais il entendit la respiration calme et régulière de l'enfant endormie ; l'effroi fit place au bonheur, et, sans plus penser qu'à son amour, il resta là près d'elle, silencieux et contemplant.

L'Indien, sans s'occuper de la blanche, se rua sur la seconde porte du carbet, l'enfonça comme la première, et saisissant la négresse qui se levait alarmée et grondante, il lui mit une main sur la bouche en disant ;

— Si tu parles, je te tue.

Puis, prenant avec calme une lanière de cuir roulée autour de son bras gauche , il en coupa un morceau et attacha les pieds et les mains de sa prisonnière.

La négresse effrayée se laissa faire sans jeter un cri. Tout fut terminé en une minute.

De là, il se dirigea vers un second hamac, à l'autre extrémité du carbet. L'esclave de Jonathan y était étendu, dormant à bruits sonores. L'Indien écarta lentement les plis du hamac; puis, quand il eut regardé la position des bras que le nègre tenait étendus le long de son corps, il déroula le reste de sa lanière, fit un nœud coulant qu'il passa autour du hamac, et d'un coup sec enlaça le dor-

meur. L'esclave se débattit une minute et cria; mais la yoix du sauvage s'éleva dure et menaçante :

— Urubu, tàis-toi.

Le nègre se tut, et Coati acheva tranquUÎement son œuvre, enlaçant son ennemi comme une momie, puis retourna près de Paul.

— Tout est prêt, dit-il, le chef peut venir.

Et s'avançant sur le devant de la cabane, il appela Pedro. — Le canot arriva presque aussitôt, et l'Indien, soutenu par le matelot, entra sous l'ajoupa. — Il regarda la jeune fille longuement , et demanda à son compagnon où était la négresse.

Coati alla prendre la vieille, et la traîna jusqu'aux pieds de Pedro, assis sur le seuil de la cabane.

— Femme, lui dit l'Indien, ton fils est prisonnier comme toi ; nous allons t'emmener. — Qu'as-tu donné à la blanche pour la faire dormir? Parle sans mentir. Si lu dis la vérité, je te laisserai la liberté ; si ta cherches à tromper, tu mourras. Parle.

— Elle a pris le parrca.

— C'est bon. Coati, porte la vieille au canot. L'Indien prit la négresse, la porta dans la montarie, et

revint presque aussitôt. Alors seulement , on entendit la mère de Jonathan donner un libre cours à sa fureur, et vomir un torrent d'imprécations et d'injures contre ses agresseurs.

Le matelot impatienté se leva pour aller la faire taire, mais Pedro l'arrêta, et touchant son oreille pour se faire comprendre, il dit à demi-voix :

— Laisse-la parler. J'écoute.

L'Indien connaissait les négresses : il savait que leurs pensées intimes s'échappent surtout pendant la colère et

dans les monologues sans fin qu'elles murmurent alors. Au bout de quelques minutes ^ il se tourna vers Paul en disant :

— C'est le parica. Nous allons partir.

Et se tournant vers Coati, il lui dit en indien :

— Prends un canot, attache-le au nôtre par une longue amarre. Prépare fout pour la jeune fille et le blanc. Détache le nègre : il ramera et sera Tesclave du vieux cher.

L'Indien fit signe au matelot de le suivre, et rentra au bout de quelques minutes en disant :

— Tout est prêt.

— C'est bon, dit Pedro ; cherche le coffre de Jonathan et ouvre-le.

Coati l'apporta presque aussitôt, fit sauter la serrure avec la pointe de son sabre, et les richesses du cafuze apparurent.

C'est bon, reprit Pedro, porte-le dans la montarie. Puis se tournant vers Paul.

— Si tu as la force, prends la blanche et partons.

Le jeune homme passa doucement ses bras autour de la jeune fille, toujours endormie et demi-souriante; puis, d'un effort rapide, il la porta jusqu'à la montarie.

Mais Pedro lui dit :

— Va avec elle dans le canot du mulâtre. Vous serez seuls.

L'Européen devina le geste plutôt que les paroles de l'Indien ; et soulevant Henriette à nouveau, il la porta dans le second canot, qui était rempli de feuilles, et s'assit près d'elle.

Pedro, Coati et le matelot montèrent dans l'autre canot , où les deux femmes, le nègre et la négresse étaient déjà, et presque aussitôt cinq pagaies entrant dans Tcau

318 L*AMAZOiNË

en même temps emportèrent au milieu du fleuve et la montarie et TembarcatioD qu'elle remorquait.

Pedro, se tournant alors vers la mère de Jonathan, qui grommelait toujours, lui dit d'une voix lente:

— Femme, tais-toi pour entendre mes paroles. Ton fils est mort. Il m'a dit en mourant : Jette au fleuve Tor et les colliers, pour que la mère n'ait rien. Je vais tout jeter au fleuve.

— Si le fils est mort, reprit la négresse, l'or est à moi, voleur 1 fils de voleur!

Mais Pedro dit à son compagnon :

— Ferme-lui les yeux avec ta miin , pour qu'elle ne regarde pas où je vais jeter le coffre.

Coati exécuta l'ordre en dépit des mouvements de tête de la mégère, qui cherchait à mordre la main de l'Indien. Pedro attendit ainsi quelques minutes, puis il commença à faire glisser le coffre jusque sur le bord du canot.

Le matelot le vit, et croyant que le sauvage avait oublié ce que contenait la précieuse caisse, il s'écria :

— C'est le coffre à l'or. Prends garde, tu vas le jeter à l'eau.

Mais la lourde caisse, arrivée sur le rebord de l'^nbarcation, tomba dans le fleuve emportée par son poids, avant môme que l'Européen eût achevé sa phrase.

— Sont-ils stupides, ces moricauds! dit le blanc, il y avait de quoi faire une noce à brûler toutes les cassines de Bordeaux.

Au bout d'une minute environ, Pedro se tourna vers l'Indien :

— Quitte la vieille Urubu, lui dit-il ; et quand le canot sera près des hirbes, tu la pousseras dans Teau.

Puis, s'adresbant à la négresse :

— J'ai tué rUrubu ton fils , lui dit-il , et j'ai fait la volonté du mort. Les Mundarucus ne sont pas des corbeaux comme ta race, pour becqueter les cadavres.

La vieille femme se souleva» ivre de fureur maternelle ^e t d'avarice trompée .

— Ah! c'est toi qui as tué le fils, maudit ! Jonathan le fils avait donné les colliers à la blanche ; mais il était le ' fils. Je te tuerai , maudit! je te tuerai , toi et toute ta nation, et leurs enfants, et les enfants de leurs enfants. Theresa sait des charmes pour faire mourir.

Et, hurlante, furieuse, l'écume à la bouche, les veines gonflées, les yeux rouges, vomissant des imprécations sauvages, elle bavait tant de fureur haineuse qu'elle fit peur aux deux hommes.

— Hâte-toi, dit Pedro à l'Indien. Puis, d'un ooup de barre, il mit le canot contre les herbes*

Aussitôt Coati passa une main dans les cheveux crépus de la négresse, et de l'autre, saisissant son sabre d'abatis, il trancha ses liens ; puis , la levant toute droite, il la jeta dans les roseaux.

Le fleuve, en cet adroit, avait à peine deux ou trois pieds de profondeur; elle tomba sur les genoux, et aussitôt, se retournant furieuse, elle revint vers le bateau. Hais Coati avait prévu son retour^ et déjà il avait d'un ooup de pagaie poussé la montarie vers le milieu du fleuve. La négresse, trompée dans sa rage impuissante, réussit cependant à saisir d'une main le câble qui traînait le bateau de Paul et de la jeune fille; mais soudain, apercevant au fond du canot la blanche, cause innocente de son malheur, elle se rua sur l'embarcation ne Paul ; et là, se cramponnant au bordage comme une harpie, elle secoua la barque à bonds furieux pour la faire chavirer.

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Son effort fat si brusque, qu'une vague entra dans l'embarcation. Paul inquiet se leva , hésitant cependant à la frapper ; mais l'élan de la montarie entraînant le canot, la furie emportée fat obligée de suivre aussi : une vagae passa sur sa tète, et le jeune homme, détachant aisément ses mains crispées, put la voir se débattre un instant dans les eaux, puis regagner les roseaux.

Les deux bateaux continuèrent leur marche ; mais les brusques mouvements de la négresse avaient fait jaillir l'eau jusque sur le visage de mademoiselle Cemy. Elle se réveilla, et se dressant à demi sur les feuilles qui la portaient, jeta de tous côtés ses yeux sans regard. Paul s'était de nouvean assis près d'elle : la jeune fille, les sens toujours perdus dans les effluves du parica, l'aperçut sans le reconnaître ; soudain , se jetant brusquement à son cou, folle, elle appuya ses lèvres aux lèvres de son fiancé, en murmurant : — Oh ! Paul !... Paul, comme je vous aime I

Le jeune homme , frémissant à ce contact, s'inclina : saisit à deux mains ce corps adoré pour l'appuyer à lui, et toute une seconde il s'enivra dans cette folle étreinte; mais tout à coup, comme par un réveil, l'effroi lui vint: il pftlit sous cette caresse étrange, sous cette voix plus étrange encore , et repoussant la jeune fille, il la regarda d'un œil si effaré, que ce regard arriva jusqu'au cœur de l'enfant à travers son ivresse.

— Comme tu me regardes I dit-elle de cette même voix affolée. Tu me repousses ; tu ne m'aimes plus déjà ! Moi je t'aime... je t'aime...

Et se prenant à fondre en larmes, elle se laissa retomber dans le fond du canot, secouée par la douleur.

—• Ah ! dit Paul en se penchant sur elle pour la calmer, c'est affreux !

Mais les pleurs de la jeune fille cessèrent presque aussitôt ; le sourire se fit sur ses lèvres ; elle se leva de nouveau, puis inclinant sa tète sur Fépaule du jeune homme, elle ferma les yeux et se rendormit.

Paul resta ainsi quelques minutes, égaré à son tour, tremblant, perdu d'amour, contemplant en silence cette tête d'ange, qui dormait dans ses longs cheveux dénoués ; mais bientôt, doucement, à mouvements contenus, il entoura d*un bras sa fiancée respectée, et de l'autre, soutenant sa tête, il replaça Tenfant sur sa couche verte et virginale.

Puis Teffroi le reprit. Ce réveil , cet amour, ce sommeil ravivaient ses terreurs calmées ; il se leva, et appelant Pedro, il lui cria en espagnol :

— La.blanche dort toujours !

— N'aie pas peur, dit ]*Indien ; le parica est bon ; elle se réveillera forte et sans souvenir.

Le jeune homme comprit; ses craintes s'effacèrent, et il s'assit de nouveau près d'Henriette endormie ; elle le devina près d'elle encore, et Tune de ses mains se souleva comme pour chercher une étreinte aimante. Le jeune homme saisit sa main dans les siennes ; puis , immobile , ainsi qu'une mère tenant son enfant endormi, il resta près d'elle, heureux.

Ah! va, reste ainsi longtemps, reste ainsi toujours. Ton présent vaut mieux que ton avenir. La plus grande félicité de ce monde, c'est l'amour entrevu ; les rêves de l'espérance sont plus doux que les réalités ; le désir vaut mieux que le bonheur ! Un jour, quand tu vieilliras , tes espoirs trop assouvis seront comme des flambeaux éteints dans les flots. Vainement, fatigué de vivre dans celte nuit noire qui suit les passions satisfaites , avide de

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