V. Huoo
Avant de raconter la lutte décisive qui ne tarda pas à s'engager en face du navire, il est nécessaire d'expliquer en quelques mots la situation des vaqueiros et comment ils avaient été amenés à une division de forces si fatale à Jonulhan.
Ainsi qu'il a été expliqué par les chapitres précédents, Montfort avait échappé à ses bourreaux, sauvé par la reconnaissance des nègres, qui comptaient profiter de la
nuit et dû pillage pour délivrer le captif. Le jeune docteur ne s'était pas aperçu des combinaisons réitérées de ses esclaves ; il avait regardé le bond de son cheval et la fuite du supplicié comme les œuvres du hasard, et regrettant tout d'abord sa part perdue dans la rançon^ il s'était élancé à sa poursuite:
Hais peu à peu; à mesure qu'il avait compris la mort pi^.sque certaine dé son ennemi» suite fatale de la délivrance du cheval sauvage, sa haine satisfaite avait étouffé son avidité trompée. Il avait Uhe crainte instinctive de son prisonnier^ et les Insuites sanglantes qu'il avait reçues de luij à bord comme à terrée l'avaient mortellement ulcéré. Il eût tué Montfort sur l'heure s'il eût osé. La crainte de ses propres bandits l'avait retenu plus encore que sa rapacité. Mais le hasard tuait son ennemi ; superstitieuift comme tous les gens de sa caste , il acceptait le hasard et ne voulait pas sauver, malgré le destin^ son captif redouté.
Il savait l'Européen riche; et les vac(ueiros capables de tout; le blanc pouvait séduire les métis et leur acheter le docteur lui-même^ étranger presque autant que Montfort aux habitants de Marajo. L'histoire de la grande Ue était pleine de ces révirements subits. Il ne se fiait pas au major ; si l'affaire du navire tournait à mal, il savait sou cher compadre capable de l'envoyer à Cayenne les poings liés, comme pirate.
La mort fatale du prisonnier satisfaisait donc sa haine et le délivrait d'une crainte, d'un danger et d'un témoin. Cela valait bien les piastres hypothétiques qu'il perdait.
C'était donc à dessein que le docteur n'avait pas voulu mener la poursuite de Montfort au delà des rives du Cambu^ prétendant, avec raison en thèse générale, que le cheval
ne devait pas s'être dirigé vers une savane différente de ses pâturages ordinaires, ^t que le lendemain les vaqaeiros le retrouveraient en revenant à la fazenda du major. II était d'ailleurs fatigué de cette poursuUe à fond de train, et| par lassitude autant que par calcul, au bout de trois ou quatre heures de recherches vaines, il avait, moitié par l'exemple, moitié par la persuasion, décidé ses bandits à revenir au campo, se reposer tranquillement avant l'heure du pillage.
Mais ses hommes, nous l'avons vu, n'étaient satisfaits qu'à demi : le prisonnier était riche; l'histoire du fusil avait circulé, colportée par les nègres. Sa mort les privait d'une rançon qui, dans l'imagination des bandits, prenait, par sa perte même, des proportions colossales. Démêlant la haine craintive du jeune docteur, ils lui reprochaient, sans raison, d'avoir laissé fuir le prisonnier; avec raison, de ne pas l'avoir poursuivi. Le combat dans lequel Mucurra avait trouvé la mort, loin de calmer les bandits, avait irrité leurs défiances ombrageuses. Après la chute de leur camarade et l'arrivée de Jonathan, ils s'étaient réunis par groupes et causaient à voix basse au lieu de dormir, en attendant l'heure de l'attaque.
Ces symptômes de rébellion avaient effrayé la perspicacité du docteur qui, afin de distraire ses soldats redoutés, leur avait proposé des plans compliqués pour la saisie du navire. Mais la coutume invariable des bandits étant de n'attaquer jamais avant l'heure qui précède le lever du soleil, il avait une demi-nuit tout entière à passer ainsi, et, d'un moment à l'autre, ses sicaires indisciplinés pouvaient se lever contre lui. Il résolut de les distraire à tout prix, et prétextant des marées qui allaient grandir et soulever le navire, vantant l'habileté maritime des Européens,
il décida ses hommes à commeDcer l'attaque plus tôt que de coutume.
Alors, afin de profiter de la marée basse, pendant la^ quelle on pouvait aborder de plain-pied le bâtiment échoué, il avait emmené le gros des bandits à l'extrémité du bois situé devant le bâtiment. Là, à une lieue du navire environ, se trouvait un gué facile et connu des vaqueiros, qui permettait de traverser sans danger le bras de mer séparant Harajo des bancs de Magoari. L'eau, dans cet endroit, était peu profonde, et large à peine de quelques brasses, tandis que devant le vaisseau il y avait encore, à basse mer, une cinquantaine de mètres à franchir. Jonathan, avec ses vaqueiros, devait, à un signal convenu, s'embarquer sur la montarie et arriver par mer devant le vaisseau, au moment même où le docteur y arriverait par terre, à travers les bancs sur lesquels la Caroline était échouée. Une fois au pied du navh*e, la surprise effarée des assiégés, Tandace et le nombre des bandits, faisaient du bâtiâient français une proie assurée et certaine.
Quant à se garder, placer des sentinelles, envoyer des éclaireurs, les vaqueiros, ignorants du secours d'Antonio, supposant les étrangers perdus d'effroi derrière les murailles du navire, n'avaient pas même pensé à une attaque possible de la part de celte proie débile, tombée, saisie d'avance. Aux premiers rayons de la lune, les trois quarts des bandits, au nombre de cent ou cent vingt, étaient donc partis à pied pour le gué de Magoari, traversant en demisilence une partie de la savane aux arbres, afin de ne point passer devant le navire. N'ayant qu'une heure de route à faire, ils avaient laissé leurs chevaux dans le campo où dormait Jonathan, pour les y retrouver après le pillage.
Antonio, ainsi que nous l'avons vu, avait débarqué quelques minutes seulement après leur départ. Ayerti par ses Indiens de tout ce qui se passait chez Teunemi, il avait de suite eomlÂnè le plan d'attaque que nous avons >u réussir si complètement. Cette première lutte terminée, il comptait revenir au navire, y attendre les bandits, les laisser arriver près du bord, et là^ les massacrer tous jas-* qu'au dernier.
Toutefois, fidèle k ses habitudes de prudence indienne^ il avait chargé l'un de ses hommes de suivre l'ennemi^ soit en se mêlant à lui, soit en marchant sons bois. L'Indien était un Mamaluco, fils de blanc et de Mundurucu ; il connaissait quelques-uns des.vaqueiros et s'était hardiment joint à eux. Il ne s'était pas tatoué comme les autres, afin de surveiller sans danger*^ sa présence n'avait rien d'étrange au milieu des bandits, parmi lesquels se trouvaient d'autres Mamalucos, c'est-à-dire dés fils comme lui de blanc et d'Indien. Restant à l'arrière-garde pour mieux découvrir toute chose, il vit bientôt l'un des métis hésiter, puis retourner en arrière, L'éloignement d'un homme ne l'inquiétant pas pour le chef et ses alliés^r il continua de marcher avec ses ennemis, comptant rester au milieu d'eux jusqu'au pied même du navire.
Mais tout à coup^ au moment où les bandits, arrivés sur le bord de la mer, prolongeaient le rivage en cherchant le gué pour passer sur les bancs, l'Indien vit revenir le métis resté en arrière, si perdu de course et de terreur qu'il ne pouvait pas articuler une parole.
Les vaqueiros, effrayés de son effroi, firent cercle autour de lui, et bientôt le métis leur raconta le massacre dont il avait été témoin.
C'était le frère de Mucurra; redouîant la sauvage bru-
LES MÉTIS p£ LA SAVANE 267
talité de ses camarades pour le corps de son frère déposé < dans la montarie, il était revenu sur ses pas afin de veiller le cadavre. Il s'était dirigé tout d'abord vers le campo fermé pour y réclamer l'aide d'un de ses compagnons en vue de ses soins pieux; mais» en arrivant près de là, il avait entendu les cris des vaqueiros poursuivis par les Indiens, il avait vu bondir des démons noirs et des blancs à travers les feux de la savane, et, perdu de frayeur, il était revenu vers le gros de ses camarades.
Les habitudes guerrières des Mundurucus, hôtes étrangers de Marajo, leur hostilité de fraîche date, étaient inconnues des vaqueiros; ils crurent voir seulement une tentative désespérée des blancs, et tous ensemble revinrent sur leurs pas précipitamment afin de secourir Jonathan , et surtout de profiter du combat pour piller le navire et faire des prisonniers. Dans ce double but, ils revenaient par le bord de la mer^ courant pressés sur le sable du rivage, altérés de vengeance et de rapine.
C'était pour prévenir à temps ses amis que l'Indien, faisant diligence , avait devancé l'ennemi de près de dix minutes , et donné ainsi le temps au vieux chef de recevoir les vaqueiros.
Antonio comprenait le danger^ mais le salut des blancs, comme le sien, lui importaient peu. La lutte, du haut du navire, était plus avantageuse ; mais les métis la tenteraient-ils en voyant les cadavres de leurs compagnons? ^ Entre le péril et sa vengeance inachevée, le chef n'hésitait pas, et, sous l'empire de ces idées, il avait fièrement repoussé'la réflexion de Montfort. Comme Coati l'avait dit à ce dernier, c'était sur l'un des Mundurucus, rameur de la montarie, que le nègre du docteur avait tiré ; en outre, et surtout, le jeune mulâtre l'avait fait ramer, lui| le
vieux chef respecte par le major lui-même I Les Indiens MuDdurucns sont la plus fiëre nation de l'Amérique du Sud : fidèles aux blancs à travers des persécutions» des manques de foi, des perfidies indicibles, mais ennemis acharnés et dédaigneux de toute variété des nègres. Encore aujourd'hui ce sont eux qui presque seuls , dans le bassin du bas Amazone, se chargent de poursuivre les nègres marrons et de détruire lem*s asiles ou mucambos. Le cœur du chef élait altéré de vengeance » et c'était sa querelle bien plus encore que celle des blancs qu'il vidait en poursuivant le métis.
Depuis longs jours déjà sa fierté indienne était irritée contre ce ramassis de mulâtres insolents parmi lesquels le hasard de sa vie l'avait fait venir, puis rester. HaiSy apathie indienne, habitude prise, il souffrait en silence, ainsi que les quelques Indiens de sa nation qui étaient venus s'établir avec lui sur Marajo. L'insolence et la cruauté du présomptueux mulâtre avaient irrité tout à coup sa haine silencieuse. La capture de Hontfort, son blanc aimé, avait mis le feu à sa colère, et, sur l'avis hasardé du maître, il s'était décidé à combattre pour les blancs. L'homme qu'il avait trouvé dans le bois, en allant au navire avec Paul et le maître , était un des échappés de la montàrie du docteur , chargé par lui de surveiller les mouvements des^aqueiros, dont il savait les intentions hostiles au navire des blancs. De son canot, il avait aperçu son feu, était venu, et lui avait ordonné de prévenir quatre autres Indiens, Mundurucus comme lui, qui habitaient aux environs du chef, pour chercher le blanc et se réunir tous ensemble contre l'ennemi commun; Toccasion d'alliés blancs et puissants dont il connaissait la nation respectée servait sa cause, et, désormais
engagé dans la latte, il voulait mener sa vengeance jusqu'au bout,
L'Indien supporta la persécution longtemps, longtemps : souvent même il l'oubUe ; mais quand sa patience lassée fait place à la fureur, quand sa vengeance a commencé surtout, il la poursuit jusqu'à la mort, frappant ses ennemis par tous moyens, sans pitié ni pardon, sans hésiter, sans reculer jamais. — Tant que le lion du désert s'enfuit par les sables, traqué, poursuivi, mais non blessé, il fuit, dit*on, sans se retourner, h demi craintif, à demi dédaigneux; mais si la balle imprudente d'un chasseur fait saigner sa chair sans le tuer, s'il sent la douleur, le roi du Sahara se retourne alors, fier, furieux, féroce, et malheur au premier qui le suit ! il tue ; puis sa rage grandit, il court au danger sans regarder, son sang se grise au sang de l'ennemi , et la mort seule peut arrêter sa rage inas^ souvie. —L'Indien, c'est le lion du désert.
Le sang des métis avait allumé les fureurs d'Antonio, et, après avoir donné ses ordres à Montfort, suivi de ses Indiens, il s'avança rapidement vers le lieu d'embuscade choisi par lui, sans s'inquiéter si ses alliés venaient ou non.
n y fbt allé seul, plutôt que de différer sa vengeance ; mais, sur les ordres de Montfort et du maître, tous les Européens suivirent en silence les pas du chef mundurucu.
La petite armée de la Caroline arriva bientôt au carbet abandonné; là, Antonio fit entrer tous ses hommes dans la forêt, et les disposa de façon à ce qu'ils pussent s'élancer tous en même temps, sans se gêner les uns les autres. Puis il attendit.
De l'endroit où ils étaient cachés, les Européens découvraient une partie de Marajo et des bancs de Magoari. La lune en plein levée, large et pâle, baignait de clartés le
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sable blanc de la plage; ses rayons traçaient sur les flots un long sillage mouvant et argenté. A quelque vingt mètresy on voyait le vaisseau qui semblait dormir, séparé du rivage par un bras de mer étroit, et tout entouré d'une plage de sable immense. Quelques lumières scintillantes brillaient à ses flancs noirs, et, au-dessus d'elles, les mâts de la Caroline dessinaient dans le ciel leurs silhouettes légères, fines comme des flëcbes lancées. Les nuages avaient disparu, et des millions d'étoiles brillaient sur un ciel pur, noyées dans la lumière du flambeau des nuits; un vent de terre faible et doux soufflait, agitant à peine les feuilles et les fleurs des arbres, et la brise^ imprégnée des parfums de la forêt, passait par souffles embaumés ] la nature entière semblait endormie dans un demi-sommeil léger et caressant. Nuit d'amour, nuit d'équateur, silencieuse, brillante et parfumée.
La nature resta souriante et belle, mais le calme ne dura pas longtemps. Bientôt les blancs entendirent une rumeur de pas lourds et de voix étouffées, qui grossit d'instant en instant; puis, presque aussitôt, une nuée d'hommes à demi nus, noirs, jaunes, rougeâtres, passa sans ordre, entassée comme un essaim qui vole ; ils allaient s'excitant à demi-voix par paroles haletantes, courant à la façon des nègres et des Indiens, les pieds posant et se relevant à plat. Quelques-uns portaient des chapeaux de paille ou des bonnets d'écorce rouge. La plupart étaient nu-tète, et la lune, qui donnait en plein sur eux, éclairait sans reflets leurs crânes noirs et laineux. Presque tous étaient nus jusqu'à la ceinture, n'ayant pour tout vêtement qu'un pantalon rougeàtre^ auquel pendait, accroché par derrière, un long couteau pointu, comme en ont les bouchers, serré jusqu'à la poignée dans une gaine de cuir
jaune* Beaucoup portaient à Tépaule, en travers, un sac en filet contenant un briquet et du tabac. Quelques-uns avaient au dos leurs longs fusils rouilles, qui suivaient les oscillations de leurs porteurs.
L'une des ailes de la bande bariolée passa près du carbet à le toucher, et une odeur nauséabonde s'éleva do cette fournaise humaine en mouvement; mais au moment où le gros de la troupe arriva devant lui, le chef poussa dans Tair son cri de guerre rauque et formidable, et d'un bond de panthère, bondissant par-dessus les plus rapprochés, tomba, météore vivant, au plein milieu des bandits. Les sept Indiens arrivèrent devant le front de Tennemi, allant comme lui par bonds, la hache ou la pique en main, brisant cette foule compacte et mouvante. Le choc fut terrible, car les vaqueiros se dispersèrent du coup, comme des balles de paille sous le van du vanneur.
Les matelots et les blancs, le maître en avant, se lancèrent à leur tour au milieu de cette bande, ramassant les fuyards et les repoussant vers la mer. Mais là, les vaqueiros, acculés à Teau, se retournèrent. Le chat, poursuivi de trop près, s'arrête et'fait tête.
Les deux partis restèrent ainsi pendant quelques minutes confondus, luttant sans ordre, et on entendait les cris des Indiens, les hurlements des vaqueiros, les clameurs des matelots, mêlés aux bruits sourds des coups qui tombaient sur des victimes ; puis deux ou trois bruits d'arnies à feu retentirent, tirés à canons appuyés.
Les vaqueiros se reconnaissaient ; comprenant leur mort fatale et certaine au bout de cette lutte furieuse, voyant leur nombre, sentant leur force, ils faisaient tête à l'orage et combattaient enfin. On voyait onduler et se resserrer en avançant le flot de leurs têtes noires. La peur et la
poudre leur faisaient du courage ; il avancèrent, agresseurs à leur tour, entourant les Indiens affolés de carnage, et refoulant les blancs, qui reculèrent comme une vague se retirant du rivage. Hontfort, Paul et le Brésilien, dégoûtés par le massacre du camp, ne s'étaient avancés qu'incertains sur cette masse d'hommes qui fuyaient en troupeau. Ce fut leur tour de donner. Ils se jetèrent au-devant du flot remontant des bandits.
— Ah I cria Montfort, enfin I
Et, tirant les deux coups de son pistolet au milieu de la foule, il jeta son arme et se rua sur cette masse hurlante. Paul et le Brésilien firent comme lui. Deux ou trois vaqueiros tombèrent ; les métis reculèrent un peu devant ces nouveaux ennemis; le croissant creusa, mais pour s'agrandir, et deux cercles vivants de couteaux entourèrent les blancs et les Indiens.
Vainement les matelots, les émigrants et M. Vulgar, qui faisait merveille, plongeaient à coups furieux leurs piques d'abordage au milieu des bandits; les bandits reculaient à chaque coup; quelques piques revenaient sanglantes, mais le flot vivant remontait toujours, incessant, acharné, profitant de tout pour darder ses lames acérées et tranchantes.
Les Indiens luttaient, séparés des blancs, entourés d'un large cercle d'ennemis. Les vaqueiros n'osaient pas s'approcher près de ces démons dont chaque bond portait la mort ; mais ils les environnaient à distance ; on voyait les corps noirs et bariolés des Mundurucus s'élever par instants au-dessus de la foulé; la hache ou la pique étincelante sillonnait l'air; un métis tombait, la masse alors s'ouvrait, puis revenait presque aussitôt réunie, serrée, hurlante : et l'Indien retournait au chef.
Hontfort cherchait à les joindre. La colère et le démon du sangy lui aussi, l'avaient pris tout entier. Il était p≤ les dents serrées, les cheveux en désordre, son couteau de chasse à la main, il traçait autour de lui des cercles d'acier luisants et rapides, et la lame sanglante passait sans choisir. Mais les vaqueiros se pressaient autour de leur captif reconnu; le jeune homme se trouva séparé des blancs ; l'un des métis réussit à lui porter un coup de cou* tean qui l'atteignit légèrement à la cuisse; il ne le sentit même pas : ses assaillants s'irritaient de plus en plus. Ils le regardaient comme l'auteur de la lulte et se pressaient pour l'entourer, excités par Carneiro. Déjà, à la voix du bandit, quelques-uns des métis, qui combattaient les blancs, se retournaient pour frapper le jeune honmie par derrière. Ivre de lutte, Montfort ne regardait rien ; il allait devant lui, s'avançant comme un plongeur.
Le vieux chef vit le danger :
— Je vais à toi, mon blanc ! cria le Mundurucu.
Et, suivi de cinq Indiens, seuls restés debout de leur lutte inégale, il arriva à Montfort. Le cercle des ennemis s'élargit à nouveau, et, en quelques bonds, les Indiens achevèrent les métis qui les séparaient du reste des blancs.
Paul, de son côté, réuni aux matelots et aux émigrants par les hasards du combat, combattait sans reculer d'un pas, ainsi que le Brésilien. Il avait quatre ou cinq blessures; mais il ne sentait rien et, poussant par intervalles un cri de fureur, il se battait à coups de sabre.
Tous les défenseurs du navire étaient réunis, mais entourés de toutes parts d'un cercle d'ennemis hurlants et
La lutte ne pouvaif pas durer longtemps ainsi, et les blancs le sentaient. Déjà cinq des leurs étaient tombés,
morts ou mourants ; presque tous les autres étaient blessés; les Indiens étaient épuisés et couverts de blessures: l'heure fatale où les Européens et leurs alliés allaient succomber sous le cercle vivant de leurs ennemis se rapprochait d'instant en instant.
Les vaqueiros le sentaient mieux encore que les blancs; avançant, recalant, ils les entouraient sans relâche ; quand la trouée furieuse de l'un des combattants arrivait vers eux, le cercle s'entr'ouvrait; un des leurs tombait parfois, mais en même temps quelques coups de couteau portés à bout de bras arrivaient à leur ennemi, et il lui fallait reculer pour ne pas être entouré. Les vaqueiros avaient le temps et le nombre; ils attendaient leur heure, et déjà, aux rayons de la lune, on voyait plusieurs d'entre eux quittant leurs sacs pour y chercher des munitions et abréger la lutte à coups de fusil.
Mais subitement le maitre, inspiré, se dressa de toute sa hauteur au milieu du groupe de ses amis, et, d'une voix qui domina le tumulte comme un porte-voix sur les flots, il cria à pleins poumons :
— A moi, bàbordais !
Le navire entendit; depuis le commencement du combat, les passagers et les matelots qui restaient, regardaient sans rien distinguer, debout dans les haubans et sur la dunette. Le cri du maître arriva complet, sonore. L'appel fut électrique, et le second, donnant l'exemple, les huit hommes se jetèrent sur les caisses d'armes : puis tous, le poignard aux dents, la pique en main, sautant tour à tour sur la dunette, tous, le mousse en tête, bondirent à la mer.
Sur six émigrants qui restaient valides, cinq firent comme les matelots; un seul regardait les autres fouiller les armes en criant lout frémissant :
-— Oh I ne pas savoir nager!
— Viens, dit Goudron qui choisissait méthodiquement la plus longuet pique, je te soutiendrai bien jusqu'à la rive, et les deux hommes sautèrent à Teau comme les autres.
Quant au capitaine il criait :
— Allez, garçons, allez !
Mais point n'est besoin d'exciter des matelots, quand ï\ faut secourir. C'est une noble race qpi sait lutter avec les flots comme avec l'ennemi, sans marchander jaipais, sans compter jamais ni son sang ni ses peines. Quant aux passagers, aucun.
Cinquante pas de mer séparajeiit le navirp de la plage.
Les matelots franchirent rapidement cette distance, e| mirent pied à terre presque e{^ fape des combattants. l.es premier^ arj-ivjSs p'fttteqdirent mÔRie P9§ les fiutres; ils se jetèrent, cornifl^ ils veiiaient, sur Ips yaqueiros effarés. Les bandit^ firent bravempflj î^oe ^i(x trpis qu qufttrç premiers; mais les assiégés, recûnnaiss9.nt }a yoix des mate-? lots, se ruèrent en tous sen§ d'un effort furieux qui rompit le cercle des ennrsmis : et, frappés de tous ciJtés, ignorant le nombre des nouveaux assaillants, leffarés en voyapt Iq flot troublé par tous ces hoînmes q\\\ page^jpnt fapides et se dressaient, sur la plage, plus v^^pi^les enppre, les naéti^ cherchèrent à se réunir en une spule flîiasse.
Mais le désordre était pfirmi eux. Ils héritèrent un jur stant pour savoir où fiiir. J^a voix de Garneiro s'èlevq, criant :
— Aux chevaux! aux chevaux!
Tout ce qui rests^it de la bande prit sa course sur le rivage, en se 4irigeant du c^té 4u campo.
Les nonveaux assaillants et ceux qui pouvaient courir encore parmi les défenseurs du navire se prédpitërent à leur suite^ entraînes par Antonio et Monlfort, que le démon du combat avait pris tout entiers ; la poursuite commença, farouche, impitoyable. La fureur des Indiens avait passé dans T&me des blancs , et chaque vaqueiro qui se laissait rejoindre tombait pour ne plus se relever.
Ils allèrent ainsi, courant toujours, jusqu'à la lisière du bois; là, moitié crainte, moitié fatigue, quelques-uns s'arfêlèrent. Mais les Indiens qui restaient et presque tous les matelots franchirent la lisière ; quant à Montfort, il suivait Carneiro sans s'occuper des autres bandits ; la vue da curiboca qui fuyait en tournant la tète par intervalle, irritait ses vengeances réveillées, et il ne le quittait pas des yeux.
Tout à coup, le métis effaré aperçut l'un des chevaux que Paul avait laissé près du bois ; il s'élança dessus, coupa la bride d'un coup de couteau , et se penchant sur le cou du cheval, il le mordit à l'oreille pour le faire partir. L'animal blessé se dressa droit sur ses pieds de derrière, hennissant de douleur, puis, retombant d'aplomb, fit un bond sur lui-même et partit au galop par la savane. Montfort vit sa proie lui échapper ; mais le second cheval était là, prêt comme l'autre. Il sauta dessus, coupa la bride comme avait fait son ennemi, et s'élança à sa poursuite.
Le cheval qu'il montait, meilleur que celui de Carneiro, rejoignit presque aussitôt le bandit ; mais au m^oment où Montfort arrivait, le sabre haut pour frapper, le curiboca, tirant brusquement les brides disjointes de sa monture, réussit à la retenir, et porta au jeune homme, emporté par son cheval, un coup de couteau furieux. La pointe acérée atteignit Montfort au bras qui portait le sabre; ses doigts
s'oavrirent malgré lui» et l'armo tomba de sa main; le curiboca pi^ssa son cheval pour rejoindre son ennemi désarmé ; mais déjà le blessé avait pris son poignard , et au moment où Carneiro arrivait, se penchant en avant pour frapper plos tdt, Montfort se jeta de cOté, évita le coup de couteau qui frappa le vide entre les deux chevaux; puis, jetant son bras blessé autour de la tête de son ennemi, de la main gauche il lui plongea sou poignard dans la poitrine. Le bandit mordit le bras qui le retenait, et ses dents rencontrant la blessure même qu'il avait faite » le jeune homme sentit une douleur aiguë, lancinante, qui lui monta jusqu'au cœur et faillit le faire tomber ; mais sans l&cher prise, déjà il avait retiré son poignard pour frapper encore, lorsqu'il sentit les dents du bandit se desserrer et tout son corps s'affaisser.
11 le quitta à son tour, et le cadavre, n'étant plus retenu, tomba sur le cou du cheval , vacilla une seconde, puis glissa sur la terre. Le coup avait porlé en plein cœur, et le bandit était mort.
Son cheval continua de courir. Montfort arrêta le sien, et le fit retourner vers la mer. Mais celte lutte solitaire, cette mort avaient rendu le jeune homme à lui-même; sa fureur tomba subitement, et pendant une seconde il se fit horreur; ce sang qu'il sentait chaud encore à son poing le faisait tressaillir ; il essuya sa main et son poignard au cou de son cheval, qui revenait lentement, et seulement alors il sentit ses blessures. Son corps et surtout ses jambes le brûlaient, comme hachés de tous côtés; il sentait à son bras des battements douloureux qui lui répondaient dans les tempes ; il vacilla sur son cheval et crut qu'il allait mourir. Il restait debout, cependant, sans se rendre compte, mais il sentait sa tête se perdre peu à peu, et il
serait tombé si Paul et quelques matelots qui avaient coura après lui en le voyant partir seul n'étaient venus à sa rencontre et ne l'avaient descendu de cheval.
Une fois à terre, il s'évanouit et ne se réveilla qu'à bord. Il ouvrit les yeux sans rien* se rappeler. Madame Cerny veillait à son chevet, seule, et le regardait attentive, inquièle; alors seulement il se souvint et sentit ses douleurs; mais, étendant vers elle son bras sans blessure :
— Clémence, lui dit-il, je dois vous faire horreur, et cependant je vous aime !
— Taisez-vous! taisez-vous! dit-elle, le médecin l'ordonne, et, de Paris, celles que vous aimez peuvent vous entendre.
— Oh I vous êtes sans pitié !
r- Npn, repritrelle^si bas qu'il l'entendit à peine, non, car moi aussi j'ai oublié, et vous le savez bien, Henri,
Mais en achevant ces mots, elle se troubla, quitta la main du jeune homme, et se leva en murmurant :
— Je deviens folle, mais pas assez pour faire son malheur. Non, jamais!
Et prenant au bord du lit une tasse pleine d'un cordial apporté par M. Bleeder :
— Buvez! lui dit-elle, buvez 1 c'est votre sœur, Henri, votre sœur aimée qui vous supplie.
Le jeune homme, affaibli de sang p^rdu, les yeux et le cœur troublés, ne comprit que son amour, prit la tasse en regardant Clémence, puis retomba sur son lit, vaincu par la douleur, mais palpitant sous la joie de son bonheur entrevu.
Les suites do eombat. — Les infortones nîédieales <le M. BIceder. — Antonio et racHaba. — Lëft ranéralUes.
Diea nous prête un moment les prés et les fontaines, Pois il nous- les retire.