‹ L'Amazone [III] Les révoltés du ParaChapitre 8 sur 13 · L'^MAZO · texte numérisé non relu

L'^MAZO

ment à quiller ses souliers et ses denu-guôtres de chasse, qu'il accrocha tous ensemble à un arbre.

La marche lente et silencieuse des quatre hommes recomiaença. Les voix des vaqueiros arrivaient à leurs oreilles par intervalles, puis constantes et de plus en plus distinctes. Après avoir marché ainsi pendant quelque temps, ils se trouvèrent si près des bandits, que, sans rien voir encore, Monlfort distinguait parfois les paroles. II y avait querelle, car les jurons et les injures se croisaieot.

Le feux commençaient à jeter des lueurs rouges à travers la forêt. Monlfort et les Indiens avançaient toujours, tantôt marchant de côté, tantôt se baissant, se traînant à genoux pour passer sous Ips lianes. De fois à autres une épine, une branche, inaperçues, frappaient le corps da jeune homme; mais, suivant ses guides pas à pas et sentant le cœur lui battre sous des pensées d'inquiétude haineuse, il avançait sans s'arrêter plus que les Indiens. Quand les passions envahissent le cœur, on ne sent plus son cprps; la matière s'efface, et l'àme vit séparée en quelque sorte, sans s'inquiéter de rien.

Enfin les Indiens s'arrêtèrent. Montfort, les pieds et le corps endoloris aux racines, aux bois, à la boue ligneuse de la forêt, écoutait. Il reconnut la voix du bandit Carneiro, celui-là même qui l'avait pris au laço, puis d'autres, et enfin la voix du docteur.

Il aperçut clairs et distincts les feux, puis les bandits, qui entouraient Ijss feux du côté de la savane au-dessus du vent pour éviter la fumée. Il reconnut la prairie fermée où les taqueiros l'avaient attaché ; il embrassa d'un seul regard tous ses ennemis. Il vit Carneiro, le mulâtre, les nègres, toute la bande. C'étaient bien eux, seulement il y avait avec eux une nuée de nouveaux venus. Il

LES MÉTIS De hk SAVANE iSi

sentit ]a colère le prendre : Tidée de bondir jusqu'au docteur lui passa comme un éclair. Sa main tourmenta son poignard; mais la prudence le retint. L'un de ses guides, appuyant une main sur son épaule, lui fit comprendre d'avoir à se baisser ou s'asseoir. Il se baissa dans la boue, sur lui-même, comme il se trouvait ; et, pour mieux voir, passant sa tête en dehors, à travers les feuilles, il écouta et regarda.

Une discussion violente venait évidemment d'avpir lieu entre les bandits, car le chef gourmandait un de ses hommes, et le silence se faisait lentement, comme à regret, comme sous la voix d'un président de club en démence : les conversations séparées, à demi étouffées, régnaient encore çà et là, dernières émotions de la foule grondante; vagues d'une mer après l'orage. La voix du jeune docteur s'élevait stridente au-dessus du tumulle.

— Tu n'es qu'une brute, disait-il ; ce n'est pas plus la faute de mes nègres que la mienne, si le Français s'est échappé. Et pour preuve, ils ont couru si longtemps à pied pour le rattraper, qu'ils étaient ruisselants de sueur. C'est la faute du cheval vicieux que tu as mal dressé pour le m^Jor. Tais-loi et ne dierche pas querelle plus longtemps à Domingo.

Mais le métis curiboca, presque nègre, auquel parlait le docteur, reprit avec véhémence :

— Si ce nègre étranger, né en Afrique, avait jeté le laço quand le cheval s'est sauvé, le prisonoier serait encore là, et nous aurions sa rançon.

— On Ip retrouvera. Tu nous fatigues, Mucurrà, avec ton histoire; il y a deux heures que tu disputes là-dessus f. tais-loi, ou trouve autre chose à nous conter.

Mais les vaqueiros n'étaient pas de cet avis, car il y eut

S3S l'amazone

une sorte de grognement parmi eux , et le curiboca dit :

— Non, on ne le retrouvera pas; nous avons couru toute la savane aux arbres, et vous nous avez forcés à revenir ici, sans vouloir traverser le Cambu pour regarder dans la savane découverte. C'est votre faute si nous perdons la rançon.

— Mais, brute stupide, reprit le docteur, puisque le cbeval, tu le sais bien, venait de la savane aux arbres, il doit s'être sauvé par là. C'était par là qu'on devait chercher : à quoi bon traverser le Carabu. Nos chevaux étaient fatigués, il fallait revenir. On le trouvera demain, te disje : s'il est mort, on prendra ses os, et on les portera au consul de sa nation, qui payera une bonne récompense.

Le curiboca secoua la tête d'un air de doute ; son avidité trompée n'espérait plus qu'à peine. Mais le nègre Domingo, fier de l'appui de son maître, se leva, et s'avançant devant tous les autres, dit :

— Maître, laissez-moi répondre.

Le mulâtre lui fit signe de la tête qu'il pouvait parler à son tour.

— îu dis que c'est ma faute, Mucurra. — Moi je dis que c'est la vôtre, parce que vous avez trop poussé le cheval. Eh bien, écoute ! nous allons nous battre, et le vainco cédera à l'autre sa part du butin de cette nuit ; veux-tu?

— C'est dit, reprit le docteur, qui voyait ainsi un moyen de clore une discussion dangereuse pour son autorité précaire ; battez-vous.

L'idée d'une lutte et d'un spectacle quelconque prit tous ces hommes, qui s'écrièrent d'une seule voix :

— Oui, oui, bats-toi, Mucurra, et tu auras le butin du nègre.

— Je n'ai pas besoin de me battre avec cet esclave, dit le curiboca. Si je le tue, il ne pourra pas avoir de part.

Mais le docteur reprit : — Va, va, ne t'inquiète pas, on vous arrêtera avant cela. Tu as peur, Mucurral

— Non, reprit le métis irrité, qu'il vienne, je l'attends, lui et tous les esclaves comme lui. Mais vous payerez pour lui si je le tue.

— Oui, reprit le docteur; mais, parts égales! si le nègre te tue, j'aurai ta part pour l'esclave.

— C'est entendu, reprit Carneiro. Moi et tous les autres nous répondons pour lui. Et les vaqueiros, confiants dans le curiboca qu'ils savaient expert à ces luttes, s'écrièrent d'une seule voix : — C'est dit! c'est dit!

Les bandits agrandirent le cercle ; deux ou trois d'entre eux retirèrent des lanières de viande, qui rôtissaient encore étendues, sur les .extrémités non enflammées des branches du foyer, puis ils jetèrent dans le feu les restes séchés de ces tisons pour attiser la flamme et mieux voir le combat.

Deux ou trois vaqueiros arrivèrent à cheval sur ces entrefaites; les premiers venus ne se dérangèrent même pas. Les arrivants regardèrent par-dessus les épaules de leurs compagnons, se firent expliquer rapidement ce dont il s'agissait, et restèrent à cheval pour mieux voir.

Montfort, oubliant peu à peu ses propres passions devant ce spectacle étrange, restait assis à côté de ses Indiens, qui se tenaient accroupis à terre, immobiles, sous les feuilles qui les cachaient. Il vit leurs yeux noirs, perçants, fixés sur les combattants, et comprit qu'il fallait faire comme eux, attendre et regarder. Il rentra un peu sa tête, qu'il sentit trop éclairée par les flammes des foyers, et attendit.

234 L*AMAZOiNB

Les lutteurs cependant avaient rajusté leurs pantalons; le ciiriboca jela son chapeau à terre et tendit les muscles de ses bras; le nègre passa les mains dans ses cheveux laineux, et remua légèrement sa tète massive, comme pour rassurer sur son col. Les deux ennemis s'écartèrent en silence, les bras pendants le long de leurs corps : à demi courbés, comme deux bêtes fauves qui vont s'élancer. Puis tout à coup, se baissant entièrement, le corps plié, la tète en avant, tous deux se ruèrent simultanément Tun sur l'autre, ainsi que des béliers qui se cherchent.

Leurs télés se heurtèrent, et Montfort entendit un bruit sourd et mat; mais les deux crânes, glissant Tun conlrc l'autre, frappèrent d'aplomb les épaules et le cou des deux hommes; aucun d'eux ne faiblit, ni se redressa; ils continuèrent à se pousser têtes conlre épaules; leurs bras s'élendirent pour s'élreindre dans une lutle ; tous deux avaient eu la môme pensée : leurs bras se renconlrèrcrit et se saisirent. Ils reslèrent ainsi près d'une minute. Mais, ne pouvant s'étreindre utilement, ils se quillèrent, et chacun d'eux se recula de son ennemi pour prendre du champ et s'élancer de nouveau.

Le second choc fut formidable. La tête du nègre, inclinée plus directe que celle du curiboca, arriva comme un boulet sur le front de son ennemi. Le métis chancela sur ses jarrets, mais il se redressa presque aussilôt et recula de quelques pas. Le nègre releva un instant la tête pour regarder $on adversaire, puis, se lançant de nouveau, il voulut lui porter un second coup ; le métis se jela sur le côté, et évita le choc. Emporté par son élan, le nègre courut quelques pas sans pouvoir s'arrêter.

Etourdi par le coup qu'il avait reçu , Mucurra s'arrêta

pour essuyer son front et ses narines qui ruisselaient de sang. Quelques-uns de ses compagnons, inquiets de son sort en le voyant chanceler et ne pas profiter du faux mouvement dii nègre, lui crièrent à demi-voix :

— Le couteau I le couteau! Saigne-le! Mucurra, saigne-le!

Le métis entendit, et se retourna en portant la main à son long couleau qui pendait accroché à la ceinture de son pantalon. Le docteur, qui connaissait trop bien les mœurs de ses terribles satellites pour s'opposer au couteau, regarda son nègre avec l'inquiétude d'un maître qui voit tomber son meilleur cheval.

Mais Tesclave avait entendu aussi. Sans donner à son ennemi, presque aveuglé-, le temps de tirer son couleiiu tout entier, il revint sur lui la tôte basse, et, d*un seul coup porté en ^)leine poitrine, l'envoya tomber sur le dos à sept ou huit pas de là.

Deux ou trois vaqueiros s'empressèrent autour de leur compagnon; mais sa bouche et sa figure étaient souillées de sang, et il ne donnait signe de vie que par les mouvements convulsifs de ses jambes.

— Il est presque mort, dit l'un d'eux. Et il tira son couteau pour tuer le nègre.

Carneiro et quelques autres s'y opposèrent, ainsi que le docteur.

— C'est la faute de Mucurra! crièrent-ils. Il a calomnié Domingo, Domingx) l'a tué. C'est un esclave, maiç il s'est bien battu. Laissez-le, laissez-le.

Quant au nègre, aussitôt après le coup de tète victorieux qu'il avait porté, sûr de son triomphe, il regarda un instant sou ennemi renversé, puis revint silencieusement se

metlre à côté de son mallre. L'une de ses oreilles, déchirée dans le combat, gouttelait le sang sur son épaule, mais il ne paraissait pas s'en apercevoir, et ses gros yeux ronds et blancs, ensanglantés par la lutte, se fixaient sur le docteur avec une expression bestiale de triomphe.

Les vaqueiros soulevèrent le moribond et l'accotèrent à un arbre, pendant que l'un d'eux allait chercher une outre en peau de bœuf et revenait inonder d'eau la tête et le front de son compagnon. Le malheureux était presque mort; il glissa contre l'arbre et retomba sur le sol. L'un des vaqueiros le redressa de nouveau et lui mit à la bouche une gourde pleine d'eau-de-vie ; mais à la lueur des flammes on voyait le sang teindre les lèvres du blessé, et sa pâleur cadavéreuse croissait d'instant en instant.

Pendant quelques minutes, les vaqueiros restèrent autour de lui.

Mais Carneiro se leva bientôt en disant : — Il est déjà mort. Il faut le porter dans le canot. Trois compagnons du bandit soulevèrent le cadavre, le mirent en travers sur la selle du cheval de l'un des vaqueiros récemment arrivés, et le conduisirent vers l'entrée naturelle de la savane.

Montfort cependant s'était tourné vers ses Indiens, et, voyant leurs yeux toujours fixés sur les bandits, il toucha l'un d'eux pouf le distraire et le ramener à ses pensées. Il était si près des vaqueiros restés autour des feux, qu'il n'osait pas parler. L'Indien touché se pencha sur lui, et lui dit de cette voix qui n'est qu'un souffle :

— * Espéra ! attends ! Quand ils dormiront.

Quelques bandits arrivèrent encore ; le docteur reconnut sans doute un vaqueiro que son rang plaçait au-dessus des autres, ou un serviteur direct du major, car il alla

LES MÉTIS Dfi LA SAVANE 237

vers laiy ainsi que tous les métis restés sur la savane. C'était Jonathan et ses complices qui arrivaient de Yacca.

Montfort profita de Téloignement momentané de ses ennemis pour redemander à son guide ce qu'il voulait attendre.

— Les Urubus vont s'endormir, dit l'Indien ; — les feux vont s'éteindre. Tu iras au docteur. —N'as-tu pas ton poignard?

— Je n'assassine pas» dit Montfort. Si c'est pour cela que nous attendons, partons.

— L'ami d'Antonio est-il une femme, pour avoir peur du sang? —Mais c'est ton idée. Partons.

A la clarté du feu, Montfort le vit se lever et dire quelques mots à ses compagnons, qui se dressèrent à leur tour en regardant le blanc d'un air dédaigneux.

Ce coup d'œil méprisant irrita le jeune homme , qui mordit ses lèvres pour ne pas répondre. Mais le souvenir de Clémence l'envahit bientôt tout entier, et la pensée de la revoir absorbant peu à peu son orgueil froissé, il suivit ses guides en silence.

Es sortirent presque aussitôt du bois et arrivèrent en vue de l'Océan. La mer était pleine et baignait toute la plage; ses vagues arrivaient jusqu'aux racines des arbres de la forêt. Les quatre hommes marchèrent les pieds dans l'eau, côtoyant le bois pendant dix minutes. Mais l'un des Indiens arrêta Montfort et lui montra, vers une pointe du rivage, à trente pas devant eux, les vaqueiros occupés à coucher le corps au fond d'une grande montarie.

— Attendons ! dit-il.

Quelques minutes s'écoulèrent ainsi. Les quatre bom*

â3S l'amazone

mes étaient rentrés sous bois. Bientôt ils entendirent un

des bandits qui dit à haute voix :

— Il va falloir payer une part à ce docteur.

— Oui, reprit l'autre. Mais si je peux lui tuer son nègre, le frère Mucurra ne dormira pas sans vengeance.

— A ta place, j'aimerais mieux tuer le docteur, on ne lui payerait rien.

La voix des bandits se perdit dans l'éloignement, et Montfort et ses guides reprirent leur rpute. Arrivés à l'endroit même où se trouvait la montarie des métis» à la pointe de la forêt, ils aperçurent dans l'ombre une lumière qui brillait au-dessus des vagues. C'était le navire.

Le cœur de Montfort se serra, et l'inquiétude le prit, plus forte que jamais. — Y est-elle? se disait-il. S'occupet-elle seulement si j'existe encore?

Mais il n'eut pas le temps de se livrer à ses oraintes : son guide s'approcha de lui, et dit :

— Blanc ! il est temps encore I Les Urubus gorgés de viande vont dormir. — Us n'attaqueront qu'une heure avant l'heure du soleil ; c'est la coutume. Nous tenons le temps. Veux-tu tuer ton ennemi?

— Non, non, dit Montfort. Au navire! Et il iajouta, comme si l'Indien avait pu le comprendre : Je veux voir Clémence.

— Qu'est-ce que cela, Clémence?

— C'est... c'est ma sœur. Partons 1 partons!

— Ces blancs sont insensés. Pour une femme I... Mais Antonio le chef a dit : Faites ce qu'il voudra; Tu le veux; allons! Je vais le premier, tu suivras.

L'Indien se courba pour ne pas être vu en s'êloignant du bois, et disparut dans l'eau presque aussitôt. Montfort,

léger de Têtements, Timita, mais sans plonger, et, sûr désormais de gagner facilement le navire, il nagea de tous ses efforts dans la direction de la Caroline.

Le vaisseau avait Tair endormi ; sauf la lumière qui sortait du carré et le bruit des pas d'un matelot qui se promenait sur le gaillard d'avant, on eût dit que tout le inonde Tavait quitté. L'Indien arriva bientôt au bord de la vigilinga qui se balançait au flot, mouillée dans les eaux profondes.

Monlfort parvint au navire ; là, apercevant le sommet de la dune de sable qui soutenait la Caroline^ il se dirigea vers elle. Bientôt un de ses genoux toucha le fond; il prit pied. Une sangle plate, qui à la mer servait d'amarre au grand canot, pendait du haut de la dunette jusque sur le sable. Il la saisit, s'y pendit un moment pour essayer sa résistance. La bande était forte et tenait bien. Alors, s'aidant des pieds et des mains, il grimpa à bord.

Le matelot qui se promenait à l'avant entendit le bruit que fit le jeune homme en montant , et arriva vers lui au moment où il enjambait la balustrade de la dunette.

— Qui va ià? dit Thomme de garde.

— Montfort, reprit ce dernier.

Et sans tarder plus, voyant la dunette solitaire, il descendit pour entrer dans la chambre commune. Le matelot s'en fut à la cabine du capitaine pour le prévenir du retour de son passager.

Henri , pendant ce temps, descendit et arriva au carré ; ses pieds nhs allaient silencieux sur le pont du navire. La lampe de la chambre commune était allumée, et sa lumière éclatante aveuglant le jeune homme, qm sortait de l'obscurité de la nuit, l'empêcha tout d'abord de tien voir.

SiO l'amazone

Madame Cerny cependant , le front dans ses mains, veillait assise contre la table dn carré, sons la lampe. En entendant un brait de pas assourdis, elle tourna la tête et vit Montfort. Les cheveux ruisselants du jeune homme, sa p&leur, sa chemise ouverte, déchirée, encore souillée de fange par places et collée à sa poitrine, lui donnaient un aspect sinistre.

En le voyant entrer ainsi sans la voir et silencieux , ridée qu'il était blessé, mourant peut-^tre, s'empara de la malheureuse femme, et sans réfléchir, égarée, dans un élan de passion fiévreuse, elle se leva droite, et d'un seul pas se jeta dans ses bras en criant :

— Henri! Henri!... C'est lui! mon Dieu!...

Il la reconnut, enlaça d'un bras sa taille souple comme une liane, et, de l'autre main attirant sa tête à lui, il embrassa ses cheveux longuement, sans plus songer à rien qu'à son cœur retrouvé.

Mais ce long baiser rendit madame Cerny à elle-même. Elle s'échappa de ses bras, frémissante, et reculant jusqu'au banc qu'elle venait de quitter, elle y tomba plutôt qu'elle ne s'assit, en lui disant :

— Montfort, et ma fille!... où est ma fille?

Puis, cachant son visage à deux mains , elle se prit à pleurer par sanglots. Vainement Henri se jeta à ses genoux en la suppliant de se calmer. La douleur la suffoquait : et il l'entendait dire par mots entrecoupés de sanglots :

— Mauvaise mère!... J'ai pensé à lui avant ma fille!... Ma fille!...

Puis, pleurant plus fort, elle pressait sa figure sous ses mains crispées. Cependant sa vieille servante, attirée par le cri qu'elle avait jeté, accourut près d'elle; plusieurs des

passagers, réveillés au brflit, sortirent un à un des cabines leurs têtes endormies et curieuses. Montfort alors la saisit dans ses bras, Tenleva du banc sans qu'elle fit résistance, et la porta dans sa chambre aux soins de sa fidèle Marguerite. Puis il s'en vint sur le seuil, et là, s'appuyant contre^la cabine, il se prit à la regarder en silence» Elle le vit enfin, et comprit tant d'amour dans ce regard muet qui ne la quittait pas, que ses sanglots s'apaisèrent, et qu'à travers ses larmes elle lui dit d'une voix encore se* couée par la douleur :

— Henri, vous devez être brisé! Reposez-vous un peu pour moi, si ce n'est pour vous.

— Oh non! reprit-il, je suis heureux!

Et la voyant calmée désormais, il rentra dans le carré, sentant son cœur déborder de bonheur, fermant ses yeux, cachant sa tête pour penser plus et la voir mieux : vivant dix ans en une minute, sans entendre, sans parler, sans voir : fou I

Les joies du cœur enivrent, et bénie soit leur ivresse, car seules elles font vivre. Heureux ceux qui ont aimé! et, quoi qu'ils souffrent, plus heureux ceux qui aiment!

S42 l'amazonb

Jbm conseil. — Eie» appréis. — - E.» massacret

Le noir serpent sorti de u csTeme impote y

A donc vn rompre enfin, sous ta main ferme et tùrO) Le Tenimeux tissa de seis jours abhorrés.

A. Chénibr.

Le capitaine arriva bientôt et rompit brusquement l'extase de Montfort. Prévenu par son matelot, le vieux marin s'était habillé à la hâte et cherchait son passager, n l'aimait : ces deux natures sérieuses et loyales s'étaient comprises, recherchées, puis aimées. M. Sharp entra dans le carré, et voyant Montfort debout contre une des parois du navire, la tête penchée comme s'il souffrait, il lui mit viveme^nt les deux mains sur les épaules en disant :

— Moucher enfant, vous voilà donc enfin! êtes-vous blessé?

Montfort frissonna, regarda sans voir, et repoussa le vieux marin. Cette étreinte lui prenait Clémence. Mais, revenant à lui presque aussitôt :

— Oh! mon vieil ami, lui dit-il, je ne vous reconnaissais pas.

Les passagers cependant s'empressaient pour questionner le jeune homme. Les uns sortaient à demi velus, en quête de nouvelles ; les autres le poursuivaient de demandes à travers leurs cabines. Mais le capitaine l'em-

mena dans sa chambre pour le soustraire à leurs curiosités empressées, et lui raconta ce qui s'était passé pendant son absence. Paul les rejoignil bientôt à demi habillé. Il prit la main de Monlfort en lui disant :

— Vous savez tout, Henri?

— Non, reprit le jeune homme, pas encore; mais ayez confiance, ami, nous avons des alliés.

M. Sharp acheva son récit ; et depuis quelques minutes il écoutait à son tour les paroles de Monlfort, qui lui racontait brièvement ses souffrances, sa fuile, son lelour, lorsque le maître frappa contre la cabine du capitaine. Il était suivi d'Antonio. L'Indien entra, toujours calme et comme endormi en apparence.

— Tu es revenu? dit-il à Monlfort.

— Oui, mon brave ami, reprit ce dernier, et je te remercie ; tes hommes et toi, vous avez été ma Providence ; je ne l'oublierai jamais.

— C'est bon. — Vieux, dit-il en se tournant vers le marin, fais veiller un de tes hommes à la porte, afin que le conseil des guerriers ne soit pas troublé; si les Portugais peuvent entendre, viens sur mon canot.

Monlfort répéta les paroles de l'Indien, et le capitaine, pour satisfaire à celte défiance et se délivrer des visites des passagers, chargea le maître d'empêcher tout le monde d'entrer.

— C'est bon, dit l'Indien, qui devina les ordres donnés. Maintenant, écoule : Tu as envoyé vers moi ce jeune blanc (et il montra Paul) pour me prier de sauver Henri. Henri est sauvé. Antonio a payé sa dette.

Là il se tut, regarda calmement ses trois auditeurs, et attendit que Monlfort eût rëpélé ses paroles.

Après quoi il reprit :

— Je pourrais te laisser te battre seul avec les Urubus qui courent la prairie, plus nombreux que des sauterelles, pour piller ton navire. Mais les Mundurucus sont une nation puissante; les pères de mon père et. mon père furent toujours amis des blancs. Veux-tu faire alliance?

n fit une nouvelle pause et laissa parler Montfort. M. Sharp offrit la main à l'Indien en lui disant en portugais :

— Amis, toujours.

— C'est bon, reprit Tlndien. Écoute, tu es plus vieux, donc plus sage. C'est à toi à guider les guerriers. Mais les blancs ne savent pas la guerre de notre terre. Si tu veux, je vais parier et te dire ce qui convient. Si les paroles d'Antonio sont folles, tu décideras autre chose.

Puis il attendit la traduction de Montfort et la réponse du capitaine.

— Parie, dit ce dernier.

— C'est bon. Mes guerriers cherchaient le blanc dans la prairie; ils sont revenus. J'enverrai plusieurs hommes dans le bois pour préparer l'embuscade. Le reste des miens et les tiens partiront avec moi.

Montfort répéta ces paroles au capitaine, qui dit au jeune homme :

— Dans l'intérêt de madame Cerny, comme dans celui de la Caroline^ ne vaudrait-il pas mieux tenter une démarche de concUiation, envoyer chez le major, et attendre?

— Les choses me paraissent bien avancées, dit Montfort, et d'ailleurs, d'après ce que j'ai appris par mon guide, les Indiens sont en guerre avec le major, et veulent brûler les fazendas. Cependant, je vais le dire au chef.

LES MÉTIS DE LA SAVANE Si5

I] traduisit à Flndien les paroles du capitaine.

— Le jeune blanc a-l-il défiance d'Antonio, qu'il discute les paroles du vieux avant de les redire à Antonio?

— Sa tête est bien jeune. — Qu'il attende pour parler que les vieux aient fini. — Il n'est plus temps d'aller chez le major; les chiens, lâchés, sont sur une piste, lui même ne pourrait les retenir. — Les vautours ont senti le cadavre de ton navire. —Ils volent vers lui. — Il faut tuer les vautours.

Montfort répéta ces paroles.

— Demandez-lui, dit M. Sharp, où sont les passagères, combien d'ennemis nous avons autour de nous et ce qu'il lui faut d'hommts.

Le jeune homme adressa ces questions à l'Indien.

— L'une est à Vacca. — L'autre, je ne sais. —Mais Jonathan l'écorcheur le sait. — Nous prendrons Jonathan.

— Tu as plus d'ennemis devant ton navire que dix fois et deux fois tous les doigts de mes mains. — Ne t'inquiète pas. — Un seul aigle qui se retourne fait fuir tous les corbeaux. — Donne-moi la moitié de tes hommes ; l'autre moitié gardera ton navire. — Les Mucurras puantes peu* vent venir à toi par terre. — Je combats pour toi, tu donneras des armes. — C'est juste.

Montfort expliqua les paroles et la demande de l'Indien.

— Combien veut-il d'armes, dit M. Sharp, et quand veut-il partir?

L'Indien écouta Montfort, réfléchit, et leva trois fois l'une de ses mains en étendant ses cinq doigts , puis il ajouta :

— Je te rendrai celles qui ne serviront pas. — Nous irons aussitôt que la lune paraîtra, avant qu'elle soit levée.

L'impatience se lut sur le visage de Paul en entendant le nouveau délai fixé par Antonio.

^ Pourquoi ne descendons-nous pas de suite? dit^il. Qui sait si nous arriverons à temps pour sauver les femmes?

Llndieo repiit, sans même attendre la traduction de Montfort : — Les yeux du blanc sont-ils les yeux du murucututu, pour distinguer dans la nuit Tami de l'ennemi? — Antonio attend, parce qu'Antonio lient le temps. — Il a des yeux qui veillent pour lui à terre. — Que l'espril du jeune blanc pâle reste calme.

— Allons, dit le capilaine à Montfort, ce sauvage prévoit toute chose, il n'y a plus qu'à nous en remettre à lui. Et il se leva pour appeler son second et donner des armes à l'Indien.

Mais celui-ci continua de rester assis.

— N'attends-tu pas l'avis des jeunes hommes? dit-il. Ils peuvent parler à leur tour, Antonio les écoule.

— C'est inutile, reprit Montfort; nous vous suivrons partout, et nos avis sont les vôtres.

— C'est bon. Aussitôt il se leva et suivit le capitaine. La Caroline avait à son bord plusieurs caisses de fusils,

de haches, de sabres, et quelques demi-piques d'abordage que M. Sharp comptait vendre à Maranhao. L'Indien refusa les fusils, et ût signe au second de faire porter dans son canot des haches et des demi-piques. Puis il retourna sur sa vigilinga.

Deux heures à peine restaient à passer avant la lever de la lune ; le capitaine fit venir le maître et son équipage sur Tavaiit. En quelques mots, il leur expliqua ce qui se passait, et termina en disant :

— Qaels sont ceux de vous qui veulent aller à terre? Que ceux-là sortent des rangs.

Les quinze matelots s'ébranlèrent comme uu seul homme.

— Mais vous ne pouvez pas y aller tous, garçons.

— Alors, tirons au sort, dit le maître. Moi , j'y vais de droit. Maintenant, que tribord joue pile ou face avec bâbord.

— Faites comme vous voudrez, dit M. Sharp.

Le mousse tira un domino de sa poche ; le côté marqué fut pour les bâbordais, le noir pour les tribordais. — Tribord gagna.

— Hourra pour les tribordais ! crièrent les vainqueurs d'une seule voix, et chacun d'eux courut se préparer et choisir ses-armes.

— Ces gueux de dominos-là sont faux, dit le mousse qui était de bâbord. Et il jeta le dé dans la mer.

Trois des émigrants demandèrent au capitaine à partir avec les matelots. M. Sharp leur promit haute paye jusqu'au Para, et Montfort s'engagea à leur doubler ce qu'ils recevraient.

Presque tous les passagers étaient rentrés dans leurs cabines pendant le colloque du capitaine et de l'Indien. M. Sharp les &t réveiller, et descendit lui-même pour les prier de se réunir. Il y en eut la moitié qu'il fallut réveiller, ou du moins faire prévenir à deux ou trois reprises. Enfin, quand le maître annonça au capitaine qu'ils étaient tous réunis dans le carré, le vieux marin s'y rendit, s'assit au haut bout de la table , comme s'il s'agissait de dîner, et les fit asseoir tous. Puis il exposa la situation du navire, la réunion des bandits derrière le bois^ les offres que fai?

818 l'avazonk

sait l'Indien de profiter de leur sommeil pour les surprendre et les mettre en déroute : — C'est le seul moyen, dit M. Sharp en terminant, de reprendre les denx dames qui ont été enlevées, de sauver le navire, sa cargaison et vous-mêmes, messieurs.

Pas un, parmi tous ces hommes, non , pas un ne bougea ; — si : un des missionnaires.

— Je vous suivrai à terre, mon enfant, dit-il à Paul; je ne puis me battre, mais je puis aider. J'irai.

Le capitaine interpella plusieurs passagers nominativement; mais celui-ci devait rester à bord pour les blessés qui lui seraient ramenés ; celui-là ne pouvait pas s'aller battre contre ses compatriotes ; un autre avait à garder ses dépêches ; un quatrième était père de famille.

Montfort se leva dédaigneux, et s'adressant au vieux marin :

— Capitaine, lui dit-il, laissez donc tous ces messieurs; ils ne valent pas la peine qu'on les demande à deux reprises.

 ces mots , M. de Cinnamon se leva et dit à Montfort:

— Les souffrances que vous venez de subir me font excuser vos paroles; sans quoi, je me verrais forcé de vous demander une explication, monsieur.

— Parbleu! monsieur, vous avez tort de m'excuser, car je vais vous la donner : des hommes qui refusent de se battre pour le salut commun ne valent pas qu'on les prie; et j'ajouterai pour vous, que vos refus me font douter des qualités et des titres que vous prenez.

— Monsieur, dans la carrière que je parcours, nous n'avons pas l'habitude de nous laisser insulter.

— Qaand on est fat, monsiear, c'est une faabilude à prendre; au surplus, vous savez mon nom : c'est le mien et celui de mon père.

Montfort soupçonnait vaguement que le jeune monsieur portait un nom d'addition; et en effet, le père du présent vicomte était un honnête marchand de denrées coloniales, vivant encore, mais retiré, fort riche, se complaisant en la personne de monsieur son fils. Avec quelques sacs d'écus donnés à un personnage de second ordre, mais puissant, le négociant avait obtenu la nomination de son Benjamin. Sa carrière faisant, le Benjamin avait tout d'abord songé à dépouiller le nom du papa : pour ce faire, il avait demandé conseil à l'un de ses collègues; le collègue railleur l'avait affublé du titre de vicomte et du nom de Ginnamon, par reconnaissance pour les denrées du père! Le nom sonnait à l'oreille. Nul n'est forcé de savoir l'anglais : l'épicier fils se vernit vicomte de Ginnamon. Gela coûte si peu de fabrication , et cela reluit si bien I Le papa lui-même avait applaudi.

Les dernières paroles de Montfort tombaient juste : le blond réclamant se tut. Montfort sortit.

Paul le suivit presque aussitôt, le mépris dans les yeux; mais quand il fut à la porte du carré , il se retourna, et revenant emporté par sa colère :

— Il n'y a pas de Français parmi vous, leur dit-il ; vous êtes tous des lâches ! ^

Ce mot réveilla M. Vulgar.

— Non! cria le commis en se levant brusquement, quand je devrais mourir vingt fois, j'irai avec vous! Mon père était soldat, et son fils n'est pas un lâche.

Paul s'avança vers lui la main tendue :

S50 l'amazonb

— Je vous demande pardon» dit-il.

— Oh ! reprit M. Vulgar, pourquoi ai-je attendu si longtemps! Vous avez bien fait. Et il alla s'habiller.

Le commis était vaniteux et rapace, mais il y avait du sang à son cœur. Son père» vieux soldat de la république et de Tempire, avait défendu le sol sacré et fait le tour de l'Europe avec nos gloires. Comme le disait M. Vulgar, le fils de cet homme ne pouvait êlre un lâche.

Un des Brésiliens, le plus jeune, parut hésiter une seconde; il regarda ses compagnons, qui restaient silencieux, puis se levant tout à coup :

— Les Brésiliens aiment les Français, dit- il, et leurs ennemis sont les leurs. Ces hommes ne sont pas nos compatriotes; ce sont des bandits. Je vais avec vous. Et il se dirigea sur le pont pour choisir des armes.

Quant à tous les autres, et ils étaient là plus de vingt, les uns s'offensèrent à demi- voix des paroles de Paul ; il y en eut même qui parlèrent de lui deniï^pder raison; mais peu à peu chacun regagna prudemment sa cabine, craignant d'être pris par force, et s'en remettant aux autres du soin de son salut. Autruches stupides, se croyant sauvées parce qu'elles cachent leurs têtes : ramassis de charlatans vulgaires, sans profession, sans but, sans énergie, fuyant le sol natal pour vivre à rien faire; aventuriers de toutes nations, dédaigneux du travail manuel, et cependant incapables d'autres choses; inutiles, ineptes, et malgré tout, prétendant toujours régénérer les pays oii le hasard les jette. L'émigrant sérieux qui, sérieusement, va planter sa tente sous un ciel plus doux, sur une terre plus riche, diffère de ces hommes, comme l'ouvrier laborieux diffèie du bohémien de carrefour. L'un s'en va chassé par le malheur, pour travailler ; l'autre, poussé par sa paresse

impuissante, part en quéle de dupes et d'oisivetés fructueuses. '

Les Indiens, cependant, se préparaient pour le combat; du navire on pouvait voir le clief debout sur Tavant de son canot, tandis que ses filles le couvraient de la peinture de guerre. On l'entendait, ainsi que Pedro et les Indiens qui devaient le suivre, psalmodiant en langue indienne, d'une voix tantôt lente, tantôt précipitée, quelques strophes improvisées. Chacune d'elles était encadrée dans le nom de sa tribu et celui de ses ennemis.

Il la chantait une fois seul , puis ses hommes la répétaient ensuite tous ensemble K

Au moment où la lune s'annonça par une lueur presque insensible, il apparut comme une ombre sur le pont de la Caroline. Pour tout costume, il portait au sommet de la tête une sorte de casque hérissé de plumes rouges et jaunes, duquel pendaient sur ses épaules, comme des queues,

' Trois de ces strophes^ dont llndien.se rappela plos tard et qu'il traduisit en portugais à Montfort, ont été rendues en français par ce dernier. Les Toici. On sait qu'en toute autre langue que la nôtre Vu se prononce ou.

Tonjours, toujotira, toujours Muudurucus « Sont amis des blancs pâles.

Sous leurs serres fatales Tombent les Urubus toujours, toujours, tOHjoun.

Debout, debout, debout, Munitirucus!

Les blancs ont leur tonnerre.

Dans les sentiers de guerre Suivons les Urubus ! Debout, debout, debout I

A mort, à mort, à mort I Munduracus,

Les blancs sont à vos fôtes.

Teignez vos casse -tètes Au sang des Urubus l A mort, à mort, à mort î

sept on huit plumes bleues ornées de pointes noires. li était tout nu d'ailleurs. Son visage, son cou et ses épaules, couverts d'une peinture noir bleuâtre *, faisaient, ressortir, dessinées en rouge, des coquilles qui semblaient tomber en colliers jusque sur sa poitrine; de ces colliers partaient des barres transversales et alternantes de peinture noire, puis de couleur naturelle, qui descendaient ainsi à travers tout son corps jusqu'à ses pieds. Ses bras , qui seuls n'étaient pas peints, portaient, l'un une pique d'abordage, et l'autre deux baguettes entourées de plumes d'arara rouges, insignes de sa dignité.

Paul, Montfort, le Brésilien, M. Vulgar, les trois émigrants et les matelots étaient prêts, armés de pistolets et de sabres ou de poignards. Le capitaine engagea le missionnaire à rester à bord ; le courageux apôtre résistait et voulait accompagner les défenseurs du navire.

Mais madame Cerny, qui était venue reconduire ses amis jusqu'à l'échelle, se tourna vers le prêtre en disant:

— Restez, mon père, restez avec nous ; vous prierez pour eux.

Il resta.

Paul et Montfort abrégèrent leurs adieux en descendant rapidement l'échelle, suivis de l'Indien et de tous les autres. Le canot attendait, attaché à la vigilinga d'Antonio.

Au moment où Montfort entrait dans l'embarcation, le vieux chef le retint, et l'emmenant à l'écart :

— Écoute, lui dit-il : ton cœur est bon, — mais tu es faible comme une femme; — la blanche t'aime et tu aimes la blanche. — Reste, — les hommes se battront seuls.

^ Cette teinture^ employée surtout par les Mundurucus et lesParintSntintins^ se fait avec le fruit du genipapeiro.

— Que veux-tu dire? reprit Montfort.

— Tu ne sais pas prendre le sang d'un ennemi, — tu as laisse ta vengeance pour une femme. — Reste, — je dirai que c'est moi qui Tai dit. — La fille d'Antonio a prié son père de faire cela pour la blanche et pour toi.

Montfort sentit la roii^eur monter à son front; mais il se rappela les paroles de son guide et sourit. Cependant il ne put s'empêcher de dire au chef, en mettant la main sur la poignée de son couteau de chasse :

— Tu verras tout à l'heure si le blanc sait se battre. — Et il monta dans la barque, suivi de l'Indien, qui lança dans la vigilinga ses baguettes de commandement et s'embarqua sans ajouter une parole.

A peine dans le canot, il imita à voix faible le cri du coro; un cri semblable lui répondit du rivage : aussitôt il montra au maître, qui tenait le gouvernail, l'endroit où devait aborder l'embarcation. Chacun avait pris place, les matelots saisirent les rames. Le capitaine avait eu soin de les faire entourer de foile pour éviter le bruit. L'esquif quitta silencieusement le banc de sable, côtoya la rive pendant quelques minutes, puis aborda en face la pointe de forêt d'où M(mtfort avait aperçu le navire.

Un Indien, qui n'était pas peint en noir comme les autres, se leva de la plage où il était couché et arriva près du canot. Antonio descendit le premier, échangea quelques paroles avec l'Indien, qui s'en alla vers le bois et disparut presque aussitôt. Puis, sur un signe du chef, tout le monde descendit er\ silence, et gagna rapidement le bord de la forêt.

La marée avait déjà baissé, laissant à découvert une partie des bancs de Magoari ; on apercevait le navire qui dessinait dans la nuit son squelette noir, et tout autour de

SI34 L*AMÀ9Q9(B

lui, à flenr des flo^, Ips bancs de 8âb1e apparaissaient par fâches sombres. A (JrpUe, à gaucjie cjes débarqués,nine plage déjà grande régp^it entre la forêt et la mer : aq ciel, par tout rhppizon on voyait çoqrir (Jes rouages légers, laissant passer sous leurs brqmes grises des étqiles entrevues. Le coro, dopt Tïndien ^vait imité 'le cri, jetait par iatervalles au vept de la ppi( son cri sonore, aigu, comme un cri d'appel, et l'Océan p|§potait à bruits mq^ptopes sur les sables du rivage.

Moptfort jeta pn derpiôr reg^rt, t^is^^ pomw up ^idieu, sur le navire pi} vivait Qlémence,* cbercbant pnpore la lumiërq de ss^ cbap)t)r6. Mm Tombée cpuvrMl Ip vaisseau ; sans plus regarder, il rejoignit sps comps^gpoQs, tout entier désormiii^ à d^s pensées de vengeanise inassouvie.

A peipe à Tqpibre de la forêt, le yieui ebef envays^ Tun de ses Indiens larguer les amarres de la moptarie où les vaqueiros avaient 4épûsé le corps de leur camarade» puis i( 4jt h MQp^fort dd faire tirer le canot jusque sur le rivage.

La monti£^rip, prise par le flot et cbassée par Je vept, dériva bientôt ^u lopg de ]s^ p)age, du o0té du grfind canal de Marajo, tandis qp^ le canot fip la Carolim ét£iit traîné par les qi|a!.re matelots et le pial^re jpsqu'à )^ ppinte de forêt où ils se trppvajept.

Le chef choisit 4eux matelpts, ceux qpi lui parurent les plus jeipaes, et les envoya 4h Ç<^té dp la n^pr avec deux Indiens et Pedro, le mari de Tlndienne. Il expliqpa à ce dprnier ce qu'il avait à faire. Les hommes partirept; puis lui-même, suivi de tous les autres, traversa rapidement l'espace de bois clàir-spn)é qui, flans cet epdroit, séparait la mer de la prairie. C'était, on s'en souvient, par là que les vaqueiros avaient apporté le corps de leur camarade,

et par là aussi que Monlfort et ses amis étaient entrés la veille au matin pour chasser dans la savane. Ils suivirent dans la prairie, pendant quelque temps, la lisière intérieure de ce bois, afin de gagner rentrée du campo fermé dans lequel devaient dormir les vaqueiros, et arrivèrent bientôt.

La nuit était profonde encore, et on ne distinguait sur la savane que trois ou quatre feux rougeâtres à demi éteints, éclairant à peine autour d*eux. Le vieux chef fit entrer sous bois tous ses hommes, et leur dit de n'avancer dans le campo qu'au moment où ils le verraient faire luimême; puis, voyant tous les métis endormis, il envoya l'un des Indiens attiser les feux de l'ennemi.

La crainte, l'espoir avaient pris tous les combattants; chacun se tapit en silence sous les arbres, attentif, fixant les feux autour desquels dormaient ces hommes qu'il venait réveiller pour la mort.

L'un des feux s'agita bientôt, puis un autre, puis un troisième, et, à cette lueur croissante, la silhouette de l'Indien apparut comme l'ange des ténèbres agitant les torches du réveil. Enfin les feux s'enflammèrent tout à fait, et à leurs flammes grandissantes les Européens aperçurent une vingtaine de vaqueiros étendus à terre autour des feux. Des chevaux se dessinaient au lointain par formes indécises. Les Européens n'étaient pas à vingt pas de leurs ennemis. L'un des vaqueiros, réveillé par les flammes qui l'éclairaient, aperçut l'Indien se reployant déjà vers ses compagnons; il se leva pour mieux voir; au même instant, le vieux chef poussa un cri furieux et bondit en avant suivi de ses hommes : tous les blancs s'élancèrent derrière lui ; mais les Indiens étaient sur l'ennemi avant que les Européens fussent à moitié route, embarrassés

S56 l'amazone

dans les herbes de la savaue et ne sachant pas aller par

bonds comme les panthères.

Ds virent les vaqueiros se lever précipitamment et s'enfuir en tous sens, sans songer à résister. Les Indiens poussaient des cris féroces, et, à la lueur des feux, on voyait déjà deux ou trois bandits qui se débattaient à terre, renversés et mourants. Montfort et Panl arrivèrent presque aussitôt, cherchant Jonathan et le docteur. A sa haute taille ils reconnurent le cafuze, suivi de cinq on six vaqueiros et fuyant vers le centre de la savane où se trouvaient les chevaux.

Montfort et lui s'élancèrent de toute leur course sur les traces des bandits ; mais, habitués à la prairie, courant pieds nus, les fugitifs gagnaient du terrain, et déjà le cafuze s'effaçait peu à peu à leurs yeux, se rapprochant des chevaux qu'on apercevait courant effarés vers l'extrémité du campo : tout à coup les Européens virent le vaqueiro et ses compagnons se retourner vers eux, les tourner par la droite , et se précipiter vers l'issue de la savane du côlé des feux. Puis trois formes humaines , noires , allant par bonds au-dessus des herbes, apparurent derrière les métis en poussant par intervalles un cri guttural. Deux matelots les suivaient de près. C'étaient les hommes que le chef avait envoyés par le bord de la mer avec Pedro, pour saisir Jonathan à tout prix. Paul et Montfort reprirent avec eux la chasse aux bandits ; mais presque aussitôt la scène changea.

Les vaqueiros poursuivis revenaient vers les feux, qu'il leur fallait franchir, pour s'échapper par l'entrée de la savane ; le vieux chef, deux ou trois de ses Indiens et presque tous les blancs se trouvaient autour de ces feux, occupés à dépécher les métis qui n'avaient pas eu le temps

LES MÉTIS DE LA SAVANE Sd7

de s'enfuir. Pris entre deux dangers, les vaquciros s'arrêtèrent, et choisissant Tennemi le moins nombreux, ils firent volte-face, leurs longs couteaux à la main.

Paul , Montfort et les matelots s'arrêtèrent pour recevoir le choc des métis ; mais Jonathan n'arriva pas jusqu'à eux : la pique de Pedro, lancée comme une flèche, rencontra la poitrine du cafuze; le fer disparut tout entier, et le bandit tomba sur les genoux en poussant un cri de douleur. L'Indien fut sur lui en même temps ; il acheva de le renverser, puis, lui mettant un pied sur le corps, il arracha sa pique, et lui portant la pointe au visage, il lui cria:

— Où est la blanche?

— Grâce ! grâce 1 dit le cafuze.

— Où est la blanche ? reprit la voix haletante de Pedro. -^ A ma case, dit le blessé, qui d'une main cherchait

à repousser le fer que l'Indien lui présentait , et de l'autre comprimait le sang de sa poitrine.

— C'est boni... Maintenant, meurs 1 dit Pedro. El levant sa pique, il l'enfonça d'un seul coup dans la gorge du blessé ; puis, la retirant brusquement, il laissa le mulâtre se débattre à terre et chercha de nouveaux ennemis.

Paul, Montfort et les matelots luttaient cependant contre le gros des fugitifs ; frappé légèrement à l'épaule dès le premier choc des bandits, Paul avait fendu d'un coup de sabre la tête d'un vaqueiro, et débarrassé d'ennemis, il cherchait Jonathan, lorsqu'il aperçut Pedro, Montfort et les deux matelots qui se battaient contre cinq ou six métis ; il courut vers eux, mais le vieux chef et tous les blancs arrivèrent aussitôt que lui , et les derniers bandits qui résistaient encore tombèrent sans pardon sous leurs haches ou leurs piques formidables.

A la lueur des feux, on voyait quelques blessés se traîner encore vers le bois pour se cacher : mais aussitôt la hache ou la pique d'un Indien venait Tarrèter, et les hurlements des vainqueurs se mêlant «lux cris des victimes, Faspect de ce carnage fit frissonner les deux jeunes hommes. Montfort remit au fourreau sa lame sanglante en disant :

— C'est une boucherie , ce n'est pas un combat Mais vous êtes blessé, Paul !

— Oh ! ce n'est rien, dit ce dernier. Et en effet, le coup de couteau qu'il avait reçu n'avait fait qu'effleurer son épaule. — Où est Jonathan?

— Il doit être près d'ici; je l'ai vu venir à moi, puis tomber sous Pedro ; mais les autres bandits sont arrivés, et je l'ai perdu de vue.

Ils firent quelques pas et trouvèrent le mulâtre se roulant dans les herbes. Mais en voyant les deux blancs arriver vers lui, Jonathan eut assez de force pour se soulever de terre et leur dire :

— La blanche est à ma case. Là j'ai de l'or. Qu'elle le prenne. Je ne veux pas que la négresse, que ma mère ait ma dépouille. C'est elle qui a causé ma mort ; elle a fait un charme contre moi pour me faire mourir. C'est elle qui a empoisonné la blanche avec le parica.

Et, satisfait de sa vengeance suprême contre sa mère, l'auteur involontaire de sa mort, il se laissa tomber à nouveau sur le sol.

L'inquiétude prit Paul et Montfort. Ignorants du parica, ils croyaient la jeune tille empoisonnée. Ils cherchèrent Pedro et le vieux chef. Presque tous les blancs, fatigués de meurtres , étaient revenus ou revenaient autour des feux; les Indiens poussaient du pied les cadavres de

LES MÉTIâ DE LA SAVAiNË SS9

leurs ennemis afln d'achever ceux qui vivaient encore, Montfort redit au vieux chef les paroles de Jonalhan. L'Indien revint au mulâtre^ mais ce dernier ne pouvait plus comprendre. Incliné sur lui, Antonio chercha vainement à recueillir ses paroles. Tout entier à ses pensées de vengeance, le cafuze ne parlait que de sa mère , et dans le délire de sa colère agonisante, on Tentendait proférer des menaces et des imprécations féroces. Il fat impossible de th-er de lui une seule explication.

Le Mundorucu appela Pedro.

— Coro n'est pas revenu? lui dit-il.

— Non, père, il suit toujours.

— C'est bon. -^ Prends deux chevaux dans le canipo, tu guidet-as le jeune blanc à la case de Jonathan. — Reviens en canot par le Cambu, — le fleuve sera veillé jusqu'à la mer.

Les noms de Cambu fet de Jonathan arrivèrent aux oreilles du cafuze rtiourant, qui se releva d'un dernier effort, et regardant Pedro de ses gros yeut fixes :

— Prends tout l'argent, — les colliers, — les bracelets, ^— tout, et jette tout, — tout dans le fleuve; — la femme maudite a fait tnourir Jonathan : qu'elle n'ait rien de Jonathan.

Puis, s'affaissant sur le dos, il agita un instant ses jambes, se roidit dans une convulsion suprême qui le souleva de terre sur ses bras tendus ; sa tête se peiicha, renversée; son regard se fit trouble, vitreux, et tout retomba sur le sol, masse inerte.

— C'est boHj dit Pedro, il est mort; sa volonté sera faite. Et il partit dans la savane chercher des chevaux.

Le vieux chef, cependant, se tourna vers Montfort.

-— Écoate, lai dit-il, le ûls et le blanc pftle iront chercher la jeune fille; toi, rappelle tes blancs et partons; presse-toi , le temps vole comme un aigle au vent. — De tout son souffle, rUrubu blanc, ton ennemi, court au navire avec ses corbeaux.

Et en achevant ces paroles , il poussa en langue indienne un cri de rappel qui dut retentir de tous les côtés de la savane , car presque aussitôt les Indiens arrivèrent autour de lui.

Les blancs, de leur côté, s'étaient promptement ralliés, et les défenseurs de la Caroline ^ quittant tous ensemble le champ du massacre, se hâtèrent vers le canot.

Montfort, chemin faisant, répétait à Paul les paroles du chef, et bientôt ce dernier vit arriver Pedro avec deux chevaux. Il remit Tun d'eux au jeune homme, qui sauta en selle et serra la main de Monlfort en signe d'adieu.

Mais tout à coup , tandis qu'Antonio donnait une dernière instruction à son fils , un cri lointain, clair et distinct, traversa l'air. Les Indiens levèrent leurs têtes, et le vieux chef fit signe à Pedro d'attendre.

Un second cri, plus rapproché , retentit sur la savane, cri d'appel, aigu, perçant; le même cri qu'avait poussé le chef pour rappeler ses hommes.

Antonio dit à Montfort : — Entre sous bois avec tous les blancs, et il fit signe à ses Indiens de suivre. Puis, se tournant vers Pedro :

— Attache les chevaux, — lés corbeaux reviennent.

Paul comprit, descendit de cheval , regarda un instant l'animal qu'il regrettait de quitter, puis rejoignit ses compagnons.

Le vieil Antonio était déjà revenu près d'eux ; il s'a-

Tança de quelques pas sur la plage pour écouler et voir. Bientôt un cri rapide, bref, retentit à quelques pas, et un Indien, épuisé de course, arriva haletant auprès de son chef.

— Les métis reviennent — par le rivage, courant à pied, —cria le messager en parlant à paroles coapées;

— ils savent la mort de Jonathan et viennent féroces, — rapides, — comme des frelons.

— Antonio tient le temps, dit le chef d'une voix calme; — les Mundurucus vont faire des cadavres ; — les vautours ailés dormiront ce soir le ventre gonflé de la chair de leurs frères les Urubus.

Et appelant 'deux de ses hommes, il leur montra le carbet abandonné que nous avons déjà vu, et leur dit de marcher devant lui jusque-là, en suivant le bord du bois.

— Les Indiens partirent en silence.

Le chef les laissa le devancer de quelques pas; puis, se tournant vers Montfort, il lui dit:

— Les Urubus reviennent par le rivage; — que tous suivent; — nous allons attendre au carbet désert. Les Mundurucus et les blancs, leurs alliés, vont prendre la vengeance.

Mais Montfort, inquiet pour le navire et Clémence, dit au chef :

— Si nous avions le temps de gagner le vaisseau, il y a des fusils, et de là nous serions à couvert pour décimer les bandits.

Le Mundurucu se redressa; puis, étendant le bras avec un geste de commandement indicible :

— Blanc» lui dit-il, quels sont les chefs dans ta tribu? les vieillards aux cheveux blancs, ou les enfants dans les

entrailles des mères? Si les hommes pâles ont peur de leurs ennemis, les Mundurucus marcheront seuls dans les sentiers de guerre. Un chef est un chef.

En achevant ces mots» il s'avança, précédant ses Indiens.

Tout homme jeune et surtout les nobles natures ploient comme des roseaux, devant la vieillesse virile qui commande avec la double autorité de Tàge et du savoir. Antonio avait cinquante à soixante ans environ, Hontfort trente. Antonio savait la guerre delà prairie, Montfort arrivait au désert; il courba devant la volonté de l'Indien^ et se penchant vers le maître^ il lui dit à voix basse de le suivre avec tout le monde.

Eie eombiit.

En guerre les guerriers. Mahomet! Mahomet! Lm chiens mOrdeAt les pieds du lioiï qui donoait. Ils relèvent leur tôte inf&me*

Page 1