XXIV PREFACE
de leurs convoitises! Mais à cette arme n'aurionsnous pas pu en opposer une autre dont le pouvoir (qui sait !) eûtpu devenir incalculable ? Au milieu de cette faillite universelle de l'intelligence, à laquelle est due en partie la durée de cette guerre, comment ne nous sommes-nous pas aperçu plus vite que la pitié, la simple pitié, aurait pu devenir une arme capitale, irrésistible qui soulevant les peuples aurait peut-être aidé à terminer cette monstrueuse hécatombe? Qui peut prétendre qu'elle n'eut pas été d'un appoint tout aussi considérable que le fameux « facteur moral » dont on a tant abusé pour excuser l'inertie et l'incurie! Oui, ia pitié, c'était la sixième arme...
Nous en avons douté. A peine est-elle sortie du fourreau qu'on l'a jagée tout de suite suspecte! Honte à nous! Nous n'avons pas su la brandir et nous ne pouvons pas calculer de quelle force nous nous sommes privés!... Trop tard d'ailleurs, maintenant ! C'est irrémédiable. Nous subissons et continuons à subir la conséquence de ce total oubli. La pitié! Oh! en nous laissant aller à son élan, nous n'aurions pour cela rien abdiqué de nos justes volontés, nous n'aurions pas arrêté la justice française en si beau chemin... L'élan oppose de nos soldats vers le combat et pour le triomphe de notre cause aurait été plus raffermi encore par la pensée que, là-bas, derrière eux, des frères s'employaient à rapprocher le terme de l'effort sacré, de leur long martyre, sans pour cela rien distraire de nos revendications et de nos buts d'état.
PUÉFAGE XXV
Nous n'aurions point remis l'épée au fourreau ni cessé d'exposer tant de poitrines à la mitraille ennemie; la même énergie eût été déployée contre l'invasion pour « la victoire du droit et de la justice, » selon la formule désormais consacrée. Mais il n'est point dit que pendant que des millions d'hommes s'égorgeaient, une ligue, un consortium d'intellectuels opposé à celui des fameux signataires allemands n'eût point endigué le flot perpétuellement montant que n'a barré aucune autre écluse que la résistance de nos soldats; la conscience universelle des peuples est peut-être plus facile à réveiller qu'on ne le pense. La haine a porté partout son fer rouge; elle a avivé toutes les plaies, mais jamais des mains crispées par la douleur ne se sont élevées entre les combattants; l'amour, personnage suspect, ne s'est réfugié qu'au cœur des victimes et de leurs consolateurs; les genoux n'ont pas voulu se plier pour implorer la conscience humaine en délire.
Rien ne nous prouve que la grande voix de la pitié ne se fût pas propagée et n'eût pas apporté une intimidation en Allemagne au moins égale à celle qu'y ont produites nos cris d'indignation légitimes mais d'effets nécessairement minimes. Quant à nos protestations journalières de patriotisme et de ténacité, nos soldats n'en avaient que faire ! En admettant que son action n'eût pas été immédiate, cette vertu architliéologale n'en eût pas moins secouru petit à petit la morale saccagée, l'idéal meurtri, tout ce que l'ivresse des peuples a anéanti dans un coup de saoulerie. Elle eût aidé à la marche de