ACTE PREMIER
c'est que si je n'ai été qu'une vague comparse d'occasion, je vous ai,' moi, appartenu de chair, de corps!
BOUGUET, la regardant froidement, sans sourciller.
Eh bien, après?
EDWIGE, un instant stupéfaite.
Comment, après? Ah! il est possible que ce soit là pour vous un détail oublié... mais, moi, j'en vis encore, voilà la différence! Car, malgré mon silence, il faut que vous sachiez tout de même que rien n'est apaisé en moi... Oh! je me doute bien du peu qu'occupe dans votre souvenir cette possession passagère. Pour moi, je puis dire que vous l'avez faite totale, et elle n'est pas encore près de finir...
BOUGUET, contrarié, avec un plissement des lèvres.
Quels souvenirs évoques- tu? Et de quel front vienstu prétendre que quelques minutes d'entraînement, aujourd'hui effacées, ont pu modifier la face des choses et enchaîner tout l'avenir... Je le nie! Je le nie!... Je ne sais si tu es sincère ou habile, ma fille... Mais il faut te persuader que tu es singulièrement dans rerreiu"! Passe encore si tu avais été une jeune fille. Ce n'était pas le cas... Ce secret ou ce souvenir déjà lointain ne dépend que de nous deux et il est enfoui dans 1" oubli... L'idée qu'un acte de conjonction engage la vie des êtres à jamais est une idée de primaire!... Tu en as la preuve dans l'oubli même que tu éprouves de ta faute première! Tiens, tu me fais hausser les épaules! Moi, je juge les choses de plus haut, j'ai l'équité d'un homme habitué à scruter tous les jours et à manipuler le phénomène de la vie... Deux êtres se sont étreints... Un geste, rien qu'un geste! Dansnotrecas, ignoré de tous, de tous. Donc réduit à sa moindre proportion. C'a a été cela... Une minute belle, que je ne renie pas, mais rien de plus, tu entends, rien de plus !
EDWIGE
Pour VOUS peut-être, pas pour moi, et cela, je vous le crie encore de toutes mes forces!
Pour toi, comme pour moi... Pour la nature entière, Edwige!
(Il sourit avec sérénitc.)
EDWIGE
Quel mépris vous avez de l'amour!
BOUGUET
Nullement : quelle vénération, veux-tu dire! Je le respecte, mais je le juge... Je suis trop près de lui à toutes les heures de travail... Il est trop près de moi pour que j'en méconnaisse la physique : à la fois simplicité et splendeur... Je le vois tel qu'il est, comme une belle lumière. Il ne doit rien éteindre dans les •êtres. 11 doit au contraire tout exalter en eux... La vie, comme la conscience, est une évolution créatrice. A ton tour d'évoluer... d'entrer dans de nouveaux domaines, d'où tu sortiras modifiée, agrandie...
EDWIGE, agacée.
Oui, vous parlez toujours en philosophe, là-haut, sur la montagne!... Vous êtes au-dessus des préjugés, «'est entendu, mais savez- vous ce qui ressort clairement de votre logique? Ce qui est lumineux comme le jour, c'est que vous ne m'aimez plus du tout... Alors, vous me rejetez de votre vie comme ce tube qui n'est plus bon à rien, même à vous servir.
(Elle jette le tube par terre avec violence.)
BOUGUET, plus doucement.
Eh bien, tu te trompes, mon enfant, et tu t'égares méchamment. Ne crois pas qu'il ne me sera pas mélan-