ACTE DEUXIÈME
jamais vous parler, ne pouvoir jamais que cette conversation banale qui devient pour moi mourante !
BOUGUET
Ce sont nos conventions mêmes.
EDWIGE
Oui, oui, ce sont nos conventions, et je les tiens suffisamment, je crois! Vous ai- je jamais importuné? Vous ai-je excédé de mon amour? Mais tout de même si inaccessible que vous soyez, il y a des moments où ce silence et cette froideur dépassent toutes les permissions !
BOUGUET, dans une attitude froide et haut.iine.
Qu'y a-t-il de particulier aujourd'hui?
EDWIGE
Il le demande! Ce qu'il y a de particulier aujourd'hui! Mais c'est votre fête, c'est joie sur toute la maison, sur toute votre vie! Tout l'amour monte vers vous du passé, du présent, de la foule inconnue. Seul un pauvre petit être meurtri reste dans son coin et n'a même pas sa part de souvenir. Aujourd'hui, je souffre d'une jalousie atroce. Jeanne est là, contre vous, à votre bras. C'est une sorte d'auréole et d'apothéose que vous partagez tous les deux. Tout à l'heure, je vous ai vu, je vous ai entendu lui donner un baiser, un baiser si profond, si grave, que j'en suis encore toute bouleversée!
BOUGUET
Ce sont là des sentiments que vous avez tort d'éprouver. Ils ne vous font pas honneur, Edwige.
EDWIGE
Songez que vous n'avez même pas eu la délicatesse d'un souvenir aujourd'hui qui fût à moi... Si j'avais
compris que dans cette minute de plénitude il y ayait pour l'ancienne amie un regard pareil à ceux d'autrefois! Sans quoi, mes engagements, ne les ai-je pas tous tenus? Je ne vous approche plus jamais avec d'autres paroles que des paroles de respect... mais vous, vous savez bien au fond que mon amour n'est pas mort! Vous savez que la vie que j e mène m' est insupportable ! Oui, parfaitement, vous le devinez... Oh! je ne cherche pas maintenant àrla fuir, cette vie-là. Je l'ai acceptée, elle sera ce qu'elle sera! Mais, au moins, qu'est-ce que je souhaitais comme récompense, un^e fois de temps en temps... que sais-je?... tous les six mois... tous les ans... que vous me preniez affectueusement dans vos bras, que vous mettiez un baiser sur mon front douloureux! Aujourd'hui, vous avez embrassé des amis, des indifférents! Moi seule, vous m'avez oubhée!...
BOUGUET
Edwige, mon enfant, je comprends et je sens tout ce que vous dites, mais il y a entre nous un pacte conclu que je considère commo sacré. Je ne dois pas transiger avec lui Ai-je besoin de te rappeler que si je ne me suis pas opposé à ce mariage, c'est uniquement parce que tu m'avais juré de rejeter toute mémoire d'une aventure qui fut si brève, de ne jamais y faire une allusion. A ce prix seulement, j'ai consenti à ne pas dévoiler une vérité qui eût entraîné en effet des désastres ou des chagrins énormes. Ne me fais pas repentir d'un optimisme, qui, pour qu'il se réahse, dépend uniquement de ta sagesse,
EDWIGE
Je crois que j'ai tenu parole. Je ne me suis pas engagée à ne plus vous aimer mentalement, car, cela, je ne le pouvais pas!